2001
Dialogue
Les conversations familiales au sujet du départ des enfants
Emmanuelle Maunaye
Maîtresse de conférences, IUT de Tours Département de carrières sociales 29, rue du Pont-Volant, 37082 Tours Cedex 2
Cet article analyse les manières dont s’énonce, dans la famille, l’événement du départ des
enfants de la maison. Les nouvelles normes d’éducation doivent aider l’enfant à se révéler à
lui-même par lui-même et à inventer sa vie. Il n’incombe donc pas aux parents de le proclamer autonome et de lui signifier qu’il est temps pour lui de partir. L’annonce du départ par
l’enfant lui-même a de la sorte une fonction d’évaluation du travail pédagogique parental.
Mais cette annonce adopte souvent d’autres voies que celle de la conversation directe : il
semble bien qu’il ne soit pas facile de parler de départ et de séparation entre parents et enfants,
car ces mots pourraient heurter et mettre en péril les relations affectives intergénérationnelles.Mots-clés :
Autonomie, Conversations familiales, Décohabitation, Indépendance, Relations parents-enfants.
François de Singly note un « changement de conception de l’adulte et de
l’enfant au sein de la famille contemporaine, le premier n’étant jamais
achevé, le second n’étant pas à modeler », ce qui « engendre un rapprochement entre eux. Grâce à l’amour attentif des proches, les uns et les autres doivent pouvoir se révéler » (F. de Singly, 1996, p. 153). « Se révéler », cela veut
dire, pour l’auteur, découvrir son identité personnelle, être soi-même et
revendiquer le fait d’être un individu autonome. Et c’est la relation affective
que l’on a avec ses proches qui contribue à cette révélation.
Telles sont en effet les nouvelles conceptions qui président aujourd’hui
au cadre de la relation éducative.
Ces nouvelles conceptions produisent un paradoxe qui n’est pas sans
effet sur les relations intergénérationnelles. Ce paradoxe est le suivant : c’est
grâce à l’assistance et à l’attention soutenue de ses parents que l’enfant peut
se construire, devenir autonome, et donc parvenir à quitter sa famille d’origine.
D’une certaine façon, il faut donc s’attacher pour pouvoir se détacher, et
la séparation signe la réalisation de l’objectif éducatif principal.
Ce paradoxe nous amène à nous interroger sur la manière dont se joue
aujourd’hui le processus de séparation des jeunes avec leurs parents à un
moment fort de ce cheminement, qui est celui du départ des enfants de la maison
[1]. Cet événement est en effet la « preuve socialement établie de l’aboutissement de la construction identitaire » (F. de Singly, 1996, p. 60). Entre la
revendication d’autonomie socialement attendue et la proximité affective
toujours désirée, comment se reformulent alors les relations intergénérationnelles ? Comment les membres de la famille, parents comme enfants, élabo-rent-ils des réponses à ce paradoxe en « cherchant deux équilibres entre “se
lier à” et “se délier de” » ? (F. de Singly, 1996, p. 19).
Pour aborder ces questions, nous nous intéresserons au moment de l’annonce dans la famille du départ de l’enfant. Les valeurs d’autonomie individuelle, de liberté sont reconnues et valorisées dans notre société
contemporaine, et les fondements de l’éducation des jeunes sont fortement
inspirés par ces notions. Pourtant, il semble qu’on ne puisse pas – en tout cas
dans la famille, entre parents et enfants – s’exprimer, se positionner clairement par rapport à ce thème du départ de la maison, et que c’est encore plus
difficile pour les parents que les enfants.
À cela, sans doute, deux raisons principales. D’une part, les nouvelles
normes de l’éducation doivent aider l’enfant à se révéler à lui-même par lui-même et à inventer sa vie : en aucun cas, ce n’est aux parents qu’il incombe
de le proclamer autonome et de lui signifier qu’il est temps pour lui de partir. L’annonce du départ par l’enfant lui-même a en outre une fonction d’évaluation du travail pédagogique parental. D’autre part, l’annonce du départ
adopte souvent d’autres voies que celle de la conversation directe : il semble
bien qu’il ne soit pas facile de parler de départ et de séparation entre parents
et enfants. Ces échanges pourraient heurter et mettre en péril les relations
affectives intergénérationnelles.
Dans notre analyse, nous nous appuierons sur un matériau empirique
constitué par un corpus d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de jeunes
ayant fait l’expérience du départ et auprès de leurs mères. Au total, trente-sept entretiens. Vingt-deux enfants (onze femmes et onze hommes) et quinze
mères
[2] ont été rencontrés. L’origine sociale des personnes enquêtées est
assez homogène. Toutes appartiennent à un milieu social moyen.
L’initiative des enfants
Le départ étant défini comme un acte d’autonomisation, il doit se faire à
l’initiative des jeunes. C’est à eux qu’il revient de déterminer les conditions
de leur décohabitation. Dire soi-même son départ fait partie du processus
d’acquisition de l’autonomie.
Il s’ensuit que les parents – et ici plus particulièrement les mères – ne
peuvent eux-mêmes provoquer l’événement. Comme le souligne J.-C. Kaufmann (1999, p. 39), « dans ce que les parents doivent transmettre, la valeur
la plus précieuse est l’autonomie de l’enfant, qui dans son principe invalide
la notion de transmission : on ne peut pas imposer des consignes de comportement et demander à l’enfant d’inventer sa vie ». Ainsi, pour les mères rencontrées, la décision du départ relève de la responsabilité des enfants. Elles
ne se donnent pas le droit de parler de départ à leur place et estiment que
« c’est à eux de choisir leur vie », de reconnaître quand et en quelles occasions ils veulent prendre leur indépendance. Elles sont conscientes que cela
dépend de nombreux facteurs, aussi bien objectifs – la conjoncture économique, le parcours scolaire – que subjectifs – « la personnalité », « la matu -
rité », « le caractère » et disent respecter la logique propre de leurs enfants
quant à leur façon de décohabiter. Elles considèrent qu’ils sont mieux à même
qu’elles de reconnaître le moment où ils se sentent prêts à partir. Elles-mêmes
ne choisiraient pas forcément la bonne période. De plus, orienter la décohabitation pourrait renvoyer une image négative de l’enfant qui n’a pas su partir de lui-même, qui n’est pas mûr et trop attaché à ses parents : annoncer au
jeune qu’il doit partir peut le dévaloriser à ses propres yeux et à ceux des
autres. Enfin, laisser l’enfant dire son départ est aussi une manière pour les
mères de vérifier la qualité de leur carrière maternelle : le fait que le jeune
décide de décohabiter est considéré comme une preuve de maturité et le signe
d’un travail pédagogique efficace qui a su favoriser la maturation et l’émancipation de l’enfant. Si le jeune n’est pas disposé à s’en aller, une mère peut
craindre que son activité éducative n’ait été mal conduite.
Le cas de la cohabitation prolongée
Dans ce contexte, la question de la cohabitation prolongée des jeunes
pose problème, surtout pour les mères, qui ne peuvent s’engager directement
dans la décision du départ. Deux questions importantes se posent à elles :
quand intervenir ? – ce qui équivaut pour elles à définir un seuil au-delà
duquel l’enfant se trouve en situation de cohabitation prolongée – et comment intervenir ?
Les mères et les enfants se rejoignent pour définir l’âge de 25ans comme
la limite pour rester chez ses parents. Au-delà, la cohabitation est jugée anormale et il vaut mieux que l’enfant ait son propre logement, comme le suggère
cette mère. « Arrivé 25 ans, même vu la situation géographique, je crois qu’il
vaut mieux avoir chacun son territoire. Autant de chiens, autant de niches. »
Des études très prolongées ou une insertion professionnelle difficile permettent que la décohabitation soit repoussée après cet âge. Cependant, mères et
enfants sont d’accord pour affirmer qu’un jeune ne peut rester chez ses
parents après trente ans. Après cet âge, quelle que soit sa situation, sa cohabitation est dévalorisée et critiquée. Soit il a les moyens matériels et financiers de partir et il n’est pas concevable qu’il reste. Soit il n’a pas les moyens
de partir et il n’est pas normal qu’il ne les ait pas déjà acquis. Cet âge de
trente ans devient en lui-même un motif de départ. « À mon avis, à trente ans,
c’est peut-être brutal, mais il faut avoir dégagé », affirme encore cette mère.
Le danger principal que fait courir une cohabitation prolongée est pour
les mères comme pour les enfants l’incapacité à devenir soi, à être autonome.
Comme le note François de Singly, les parents ne peuvent « conserver les
habits du proche familier pour les enfants devenus adultes […] Passé un certain âge, les parents ne jouent plus le rôle de consolidateur d’identité, mais
menacent le sentiment d’autonomie, support de l’identité moderne » (1996,
p. 27). Pour cette jeune fille, celle qui reste chez ses parents se complaît dans
une position « d’assistée », « se met dans un cocon où elle est bien, où elle
n’a aucun souci ». Ce jeune homme considère que cette attitude est celle de
quelqu’un qui « intègre la facilité, qui ne se responsabilise pas vraiment ».
Pour cet autre jeune homme, « c’est une espèce d’indolence, d’oisiveté », qui
dissimule « une forme de lâcheté » qui témoigne qu’on n’ose pas se lancer
dans la vie et se prendre en charge. Dans le départ, « il y a un saut dans le
vide quelque part ». « On sait ce qu’on quitte, on ne sait pas ce qu’on
trouve. »
L’initiative du départ devant être prise par l’enfant, les mères ont assez
peu de marge de manœuvre pour inciter le jeune à penser au départ, si ce n’est
en maniant les sous-entendus.
Mais on ne dit pas, on ordonne encore moins à l’enfant de s’en aller.
Le sous-entendu n’a pas valeur d’injonction pour les mères, mais ressemble davantage à une aide à la prise de décision, comme un déclic bénéfique à un enfant timoré, timide, qui n’ose pas se lancer dans la vie d’adulte
indépendant. Ainsi cette mère affirme qu’elle aurait « poussé ses enfants à
quitter la maison »si ces derniers avaient prolongé trop longtemps leur cohabitation. Cette autre les aurait « incités à prendre un appartement ». Enfin,
pour cette dernière mère, « on doit quand même pouvoir avoir des conversa -
tion avec ses enfants » pour « leur faire sentir » que le moment est venu
qu’ils prennent un logement indépendant. Mais, d’une certaine manière, on
laisse la possibilité à l’enfant de ne pas comprendre ces sous-entendus et de
ne pas modifier son statut résidentiel. Ainsi ce jeune homme se souvient
d’avoir été la cible, dès l’âge de 21 ans, des réflexions de ses parents qui l’incitaient à partir. Il n’a pris son indépendance qu’à l’âge de 27 ans. Sa mère
avoue avoir utilisé la méthode des sous-entendus. Quand son fils a trouvé son
emploi chez Citroën, elle reconnaît qu’elle – et surtout son mari – « lui ont
fait comprendre qu’il fallait quand même qu’il quitte la maison ».
Cet exemple montre d’ailleurs que les sous-entendus, ici venant du père,
peuvent être plus ou moins éloquents. La façon dont on a « fait comprendre »
à l’enfant qu’il était temps de partir – pour reprendre l’expression de cette
mère – a été tout à fait claire. L’épisode nous est rapporté par la sœur du jeune
homme, qui se rappelle l’attitude de son père. « Il piquait des crises ou alors
il faisait la gueule. Il est très style à faire la gueule et tu sais très bien pour -
quoi il fait la gueule et puis à envoyer des vannes. Enfin, ce n’est même plus
des vannes parce que c’est dit sérieusement. C’est : “Ouais à ton âge, être
toujours chez ses parents !” Des choses comme ça, quoi. » Peut-on supposer,
à l’appui de ce témoignage, qu’il y a une sorte de crescendo dans les sous-entendus et que ceux-ci iraient, à mesure que le temps passe, de « faire la
g u e u l e » pour signifier silencieusement son désaccord à l’emploi de
« vannes » bien senties ?
Les manières de dire le départ
Les répercussions affectives de la séparation
L’autonomisation des enfants et plus particulièrement l’événement de la
séparation marqué par le départ des jeunes n’est pas sans répercussions affectives importantes. Cette étape du cycle de vie est souvent décrite par les
mères comme un moment difficile à vivre. Des travaux essentiellement américains (Harkins, 1978 ; Borland, 1982 ; White, Edwards, 1990) se sont intéressés aux réactions des mères au moment de la décohabitation des jeunes et
lors de la phase du nid vide (empty nest), cette phase correspondant au départ
de tous les enfants de la maison parentale. Ils ont mis en évidence un certain
nombre de « malaises » vécus par les femmes (dépression, diminution du
bien-être, confusion des rôles), souvent transitoires, mais qui sont le révélateur des réajustements à l’œuvre dans l’identité personnelle et dans les relations intergénérationnelles.
C’est sans doute la raison pour laquelle, dans les familles, la question du
départ est de fait peu abordée en tant que telle avant que l’événement ne survienne
[3]. Cette jeune fille se souvient que sa mère n’abordait jamais le sujet
du départ.
« Pour elle, tant qu’on était à la maison, ce n’était pas la peine
d’en parler, on en parlerait bien assez tôt, quand ce serait le moment de par -
tir. Je crois que le départ lui faisait un peu peur. »Cette autre mère n’a jamais
discuté de la décohabitation avant que ses filles ne s’en aillent : elle part
« du
principe qu’il ne faut pas aller au devant des choses ».
De leur côté, les enfants prévoient les difficultés de leur mère et préfèrent taire leurs réflexions concernant la décohabitation. Cette jeune fille, l’année de son baccalauréat, savait qu’elle allait poursuivre ses études
supérieures loin du domicile familial. Elle pensait avec enthousiasme à son
départ prochain et s’imaginait sa vie future. Elle dit pourtant s’être gardée de
partager ses réflexions avec ses parents, de « peur d’avoir l’air d’une
ingrate ». Une ingrate d’aborder un sujet sûrement déplaisant pour sa mère.
Une ingrate également de se réjouir de son départ et de sembler heureuse de
ne plus vivre en famille. « Je n’étais pas contente de les laisser, j’étais
contente de partir, ce n’est pas tout à fait la même chose. » Elle préfère donc
se taire, de peur que ses parents ne se méprennent sur sa joie et ne l’attribuent
à l’envie de « les laisser ».
Les techniques d’énonciation
Il est donc de la responsabilité des enfants d’annoncer leur décohabitation. Mais les dangers d’une énonciation trop précise de l’événement
explique la forme particulière de l’annonce. Comme le précise François de
Singly (2000, p. 14), « même lorsque les individus “avec” deviennent
“seuls”, ils mettent en œuvre (assez souvent) des procédures pour démontrer
que cela ne remet pas en question leur appartenance au couple et à la
famille ».
Les enfants choisissent des expressions qui ne sous-entendent en rien la
rupture, mais marquent plutôt une certaine continuité. Ils ne disent pas qu’ils
s’en vont, mais plutôt qu’ils poursuivent un parcours normal, qu’ils abordent
une nouvelle étape de la vie qui fait partie du scénario socialement institué.
Cette manière de présenter le départ met en avant le maintien des relations intergénérationnelles après la séparation ; question cruciale du processus de décohabitation (F. de Singly, 1996,2000 ; Maunaye, 1999). De
manière générale, les jeunes avertissent de leur décohabitation sans jamais
utiliser les mots de départ ou de séparation.
Selon la perspective de J.Austin (1970), « certains énoncés sont en eux-mêmes l’acte qu’ils désignent ». Dire « il faut partir », « tu dois partir » ou
« je m’en vais » provoquerait déjà l’acte de séparer. Cette jeune fille l’a bien
compris. Pour elle, le départ « n’est pas un sujet facile à aborder. En géné -
ral, quand les parents abordent le sujet du départ, quand il n’y a pas d’obli -
gation derrière, c’est qu’il y a un problème quelque part. À mon avis, ils ne
doivent pas en parler comme ça parce que c’est un peu sensible. C’est comme
si on virait ses enfants rien que d’en parler. » Les enfants énoncent des intentions (« Je cherche un appartement ») ou préviennent d’un événement (« J’ai
trouvé un emploi dans telle ville »); ce que les parents ne mettent pas en
doute, ayant bien souvent de leur côté compris sans le dire l’imminence de la
décohabitation.
Au-delà des termes choisis, le contenu même de l’annonce du départ
n’est pas anodin. Toutes les raisons ne sont pas bonnes à donner. Il existe bien
souvent une part de dissimulation destinée à ne pas mettre en péril le devenir
des relations intergénérationnelles. Ainsi ce jeune homme, après la fin de ses
études, n’a pas souhaité travailler dans sa commune d’origine. Il justifie sa
décision par le désir de se distancier de son milieu familial. « Je n’avais pas
envie de travailler à Rennes, j’avais envie de changer d’air, histoire d’établir
de la distance quand même, histoire de s’assumer un petit peu. » Il craignait
de devenir trop dépendant de ses parents en demeurant près d’eux, et redoutait que ces derniers – surtout sa mère – ne cherchent encore à contrôler sa
vie. « C’est sûr que ma mère aurait voulu voir comment c’est chez moi »,
explique-t-il. Ses précautions pour prévenir sa mère de son intention de
s’éloigner montrent que tout ne peut être dit en matière de départ et de prise
d’autonomie. Il met en avant des raisons qu’elle peut entendre, accepter,
d’ordre professionnel : les offres d’emplois du pays rennais ne correspondaient pas exactement à ses attentes. Mais ces raisons ne reflétaient pas,
comme il l’avoue lui-même, « 100 % du raisonnement ni 100 % de l’expli -
cation ». Il tait ses objectifs profonds, personnels, qui tendent vers une séparation et une prise de distance avec la famille. « L’envie de sortir, l’envie de
partir de chez soi, de partir de Rennes, de partir à l’aventure. » Mais sa mère
n’était pas dupe de ses motivations réelles. « Quand je lui ai dit que je ne vou -
lais pas travailler à Rennes, elle a bien compris que c’était dirigé contre
elle », c’est-à-dire qu’il souhaitait s’éloigner d’elle.
Pour certains enfants, un contexte géographique et scolaire particulier
permet d’éviter l’énonciation dangereuse des raisons personnelles de partir.
C’est le cas pour cette jeune fille, dont le départ est rendu nécessaire par la
poursuite de ses études, ce qui lui permet de ne pas s’expliquer sur ses « moti -
vations », de garder « ses arguments cachés ». Lorsqu’un enfant revendique
trop précisément son envie d’indépendance, la mère peut l’interpréter comme
la manifestation d’une insatisfaction de leurs relations de filiation et la
volonté d’une rupture. Il existe donc des raisons à cacher, à travestir pour éviter les conflits. Lorsque cette jeune fille a choisi Rennes plutôt que Brest pour
ses études – alors que Brest est trois fois plus proche de Morlaix, sa commune
d’origine –, elle n’a pas exprimé clairement les raisons de ce choix. Elle a
voulu vivre son départ comme une prise complète d’indépendance en cherchant à s’éloigner de sa famille et de ses amis pour s’obliger à se prendre en
charge et à s’assumer seule. La plus grande distance qui sépare Rennes de
Morlaix était le garant de la construction de son autonomie. Les kilomètres la
séparant de ses parents lui assuraient une totale liberté. En outre, l’éloignement lui évitait de retourner dans le nid familial à la moindre difficulté. Les
raisons que sa mère donne du choix de sa fille sont du coup très confuses.
«Elle a choisi de venir à Rennes parce qu’elle pouvait faire Brest ou Rennes.
Alors, je ne sais pas si c’est vraiment parce que, son père étant de Brest, elle
ne voulait pas aller à Brest (rires) ou alors parce que Brest n’est pas une ville
très agréable. Je pense que c’est ça. » Tout se passe comme si la jeune fille
craignait qu’une explication trop claire de son envie d’indépendance ne soit
mal comprise par sa mère et que cela ne crée des problèmes relationnels entre
elles deux.
Raisons à dire, raisons à taire…
L’événement du départ et plus particulièrement le moment de son
annonce permet de comprendre les tensions et les enjeux qui se croisent entre
dépendance, attachement et autonomie dans les relations familiales entre
parents et enfants. L’objectif de la famille est la confirmation et la consolidation de l’autonomie des jeunes – ils ont la responsabilité de l’annonce de la
décohabitation, c’est leur rôle – et ce sans mettre en péril la continuité des
liens affectifs intergénérationnels. Il y a donc des manières de dire le départ,
des mots à choisir pour l’exprimer, des raisons à donner et d’autres à taire.
L’analyse de ces conversations, toujours menées de façon indirecte, est
une manière de comprendre comment les relations entre parents et enfants
peuvent quitter le registre de la dépendance pour suivre le registre des relations affectives et électives, d’adulte à adulte.
·
AUSTIN, J. L. 1970. Quand dire, c’est faire, Paris, Le Seuil, première édition anglaise 1962.
·
BLÖSS, T.; GODARD, F. 1990. « Décohabitation juvénile : stratégies juvéniles et conjoncture de
l’existence », dans C. Bonvalet, A.-M. Fribourg, Stratégies résidentielles, Paris, INED,
p. 205-222.
·
BLÖSS, T. ; FRICKEY, A. ; GODARD, F. 1990. « Cohabiter, décohabiter, recohabiter : itinéraires
de deux générations de femmes », Revue française de sociologie, XXXI, p. 553-572.
·
BORLAND, D.C. 1982. « A cohort analysis approach to the empty nest syndrom among three
ethnic groups of women : a theorical position », Journal of Marriage and the Family,
vol. 44, p. 117-129.
·
BOZON, M.; VILLENEUVE-GOKALP, C. 1995. « L’art et la manière de quitter ses parents », Popu -
lation et sociétés, n° 297, p. 1-4.
·
DESPLANQUES, G. 1994. « Être ou ne plus être chez ses parents », Population et sociétés,
n° 292, p. 1-4.
·
GALLAND, O. 1991. Sociologie de la jeunesse. L’entrée dans la vie, Paris, Armand Colin.
·
HARKINS, E.B. 1978. « Effects of empty nest transition on self-report of psychological and
physical well-being », Journal of Marriage and the Family, vol. 40, p. 549-556.
·
KAUFMANN, J.-C. 1999. La Femme seule et le prince charmant. Enquête sur la vie en solo,
Paris, Nathan.
·
MAUNAYE, E. 1997. Le Départ des enfants. Analyse de la séparation des jeunes de la famille
d’origine, thèse de doctorat de sociologie, sous la direction de F. de Singly, université
Paris 5-Sorbonne.
·
MAUNAYE, E. 1999. Passer de chez ses parents à chez soi : entre attachement et détachement,
Colloque international « Famille et individualisation », Centre de recherches sur les liens
sociaux, 7-9 octobre, Paris.
·
SINGLY, F. de. 1996. Le Soi, le couple et la famille, Paris, Nathan.
·
SINGLY, F. de. 2000. Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan.
·
WHITE, L. ; EDWARDS, J.-N. 1990. « Emptying the nest and parental well-being : an analysis
of national panel data », American Sociological Review, vol. 55, p. 235-242.
[1]
On parle aussi de décohabitation pour désigner cet événement. On utilisera indifféremment
ces deux termes au cours du texte.
[2]
Nous n’avons pas interrogé de pères. D’une part, l’un de nos objectifs était d’analyser précisément la relation mère/enfant. D’autre part, on peut considérer que la parole maternelle est
à bien des égards une parole familiale. Les femmes interrogées ont précisé à plusieurs reprises
que le point de vue qu’elles développaient était partagé par leur conjoint. En outre, nous avons
parfois interviewé, pour le groupe des enfants, des frères et sœurs, ce qui explique que nous
ayons quinze mères dans notre corpus et non pas vingt-deux.
[3]
La notion de séparation est tout de même développée de manière détournée dans les
échanges familiaux – notamment lorsque est abordée la question du « chez-soi ».
« Quand tu
seras chez toi, tu feras ce que tu voudras » a été l’expression la plus fréquemment entendue.
Elle aborde la question des territoires personnels et sous-entend que l’enfant aura un jour le
sien. Ces réflexions n’ont pas été énoncées, paradoxalement, dans le but de rappeler qu’on doit
se séparer un jour et qu’il est grand temps d’y songer. Ces formules étaient employées dans
des moments de tension familiale. Pour Julie, quand
« je voulais rentrer à des heures impos -
sibles ». Pour Pierre,
« quand on avait des colères, quand on se fâchait ». C’est une manière
pour les parents de réaffirmer leur autorité, de demander aux enfants de respecter leurs règles
et conventions tant qu’ils restent sous leur toit. Mais l’autorité dont il est question dans cette
formule est décrite comme provisoire, expliquant à l’enfant qu’un jour il deviendra seul et
unique responsable de ses actes. Pierre l’avait bien compris. «
C’était déjà un peu clair. “Tant
que tu es à la maison, tu obéis, tu fais ce qu’on te dit de faire et puis après, quand tu seras tout
seul, tu te débrouilleras tout seul”, pour l’instant, c’est en quelque sorte temporaire. »