2001
Dialogue
Que devient la double journée de travail de la femme après le départ des enfants
[1] ?
Pierre Moisset
sociologue, CERLIS, université Paris 5, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris
Pour les femmes salariées, un des enjeux majeurs du départ des enfants est de pouvoir récu-pérer du « temps pour soi » à la charnière de leur double journée, c’est-à-dire après le travail
professionnel et avant le retour au domicile. Si elles sont peu investies dans le domaine professionnel, les femmes ne rentrent plus directement chez elles pour accueillir leurs enfants et
elles simplifient la préparation des repas : elles en profitent pour s’accorder des moments de
flânerie. Si elles ont un fort investissement professionnel, elles remettent en question leur participation au repas avec leur seul mari et récupèrent le temps ainsi libéré pour intensifier leur
engagement professionnel.Mots-clés :
Femmes, Double journée de travail, Travail domestique, Carrière professionnelle, Départ des enfants, Disponibilité maternelle.
On connaît, par les travaux sur la double journée de travail, l’intense
activité à laquelle sont astreintes les femmes, conjointes et mères, qui ont une
vie professionnelle. Entre travail domestique et travail professionnel ne sub-sistent pas – ou peu – pour ces femmes de moments de libre disponibilité de
soi. Tandis que les hommes salariés ou les femmes au foyer connaissent l’alternance des activités laborieuses – professionnelles ou domestiques – et des
activités de loisir, les femmes salariées ont à mener la difficile « gestion ordinaire de la vie en deux » au prix d’une compression de leurs trois temps de
vie, temps libre, temps familial et temps professionnel (de Singly, 1987).
« Entre les heures de travail et la présence attendue, si ce n’est obligatoire, à
la maison, il ne reste pas de temps, de ce temps libre dont il est tellement
question aujourd’hui mais qui ne s’adresse qu’aux hommes. Le récit de journées de femmes qui travaillent […] ne laisse apparaître aucun moment flou
dès lors (qu’elles) sont chargées d’époux ou d’enfants. Pas de ces moments
où les hommes flânent au café, lisent le journal, etc. » (A.-M. Devreux,
1983).
Qu’advient-il de cette pression lorsque les enfants quittent le domicile
parental ? L’étau des univers professionnel et domestique se desserre-t-il pour
les femmes actives ? Et pour laisser place à quoi ? Comment leur double journée de travail se reformule-t-elle après cet événement ? Enfin, que nous
apprend cette évolution de la double journée après le départ des enfants de
cet événement pour les femmes ?
À la charnière de la double journée
De fait, au départ des enfants, la pression baisse logiquement avec la
relâche des obligations familiales et du travail ménager. Le poids domestique
des enfants a disparu ou s’est atténué, et les mères ne se sentent plus le devoir
d’être disponibles, et donc présentes, comme lorsque les enfants sont à la
maison.
Le principal changement observable est la libération d’une plage de
temps qui se situe à la charnière de la double journée de travail de la femme
salariée, c’est-à-dire à la fin de l’activité professionnelle et avant la reprise du
travail domestique. C’est la fin de l’après-midi ou le début de la soirée…
Nous nous attacherons dans cet article à décrire en détail les modalités de
dégagement et de réinvestissement de ce temps.
Dès l’abord, il nous faut préciser que ce moment ne se libère pas de la
même façon pour toutes les femmes et que toutes ne le réinvestiront pas dans
les mêmes domaines : le départ des enfants ne présente pas les mêmes enjeux
pour toutes les mères actives.
En effet, les femmes entretiennent des rapports différents à leurs deux
journées de travail en fonction de leur idéal conjugal, de l’idée qu’elles se
font de leur rôle (de Singly, 1987). Une femme attachée aux différences de
rôle entre sexes, qui conçoit que sa place est avant tout à la maison, pourra
vivre sa journée professionnelle comme une « corvée », une entorse à son
affectation prioritaire. Inversement, une femme qui conçoit son investissement professionnel à l’égal de celui de son conjoint vivra sa journée domestique comme une astreinte à réduire le plus possible. Quand les enfants sont
encore à la maison, ces deux conceptions entraînent des aménagements différents de la double journée. Soit la journée domestique est maintenue aussi
large que possible, et elle vient comprimer le temps professionnel et le temps
libre. Soit la journée professionnelle tend à s’élargir, et elle vient empiéter sur
la journée domestique comme sur le temps libre. Le départ des enfants et la
libération de temps qui s’ensuit n’a donc pas la même signification pour
toutes les femmes, car, selon le cas, ce n’est pas exactement la même double
journée qui se trouve affectée par cet événement, et la femme ne va pas
employer de la même façon le temps qui se libère.
Pour rendre compte de ces différences, nous avons distingué dans notre
échantillon les femmes sans investissement professionnel important des
femmes très investies dans leur carrière.
Le retour des moments flous
Nous commencerons par les premières.
Dans l’organisation de leur temps, quand les enfants étaient à la maison,
les femmes sans investissement professionnel particulier semblent s’être rendues aussi disponibles que possible pour eux. Dès la fin de leur journée de
travail, elles se sont concentrées sur les soins à leur apporter. Elles les ont
accueillis au retour de l’école, aidés pour les devoirs, conduits à leurs différentes activités. Mme Véreau, mère de deux garçons, évoque ces « petites
tâches » : « Ah oui, ça n’était pas vraiment des contraintes, quand on a les
enfants on s’en occupe, on assume, on… et puis les devoirs, ça devient une
habitude. En fait, il y a les devoirs il y a… je sais pas, moi, le lavage, les
bains, davantage de petites tâches. »
Ces contraintes horaires s’allègent peu avec la croissance des enfants. En
effet, même une fois les enfants grands et sur le point de partir, ces femmes
semblent avoir tenu à être présentes lors de leur retour à la maison : « C’est
vrai, quand elles étaient là, j’essayais de rentrer plus tôt que ça, bien sûr,
c’était un petit peu une contrainte, mais bon, pas désagréable, mais… c’est
vrai que j’y faisais attention », nous dit Mme Berrier en parlant de ses deux
filles étudiantes.
Mais, une fois les enfants partis, ces femmes ne ressentent plus le besoin
de rentrer à la maison dès la fin de leur travail. Ce retour ne s’impose plus,
n’a plus de signification évidente à leurs yeux. Comme l’a noté Emmanuelle
Maunaye (1997, p. 260) : « La plupart (des) mères (ressentent) d’ailleurs très
vite le besoin de trouver des activités à l’extérieur de la maison, comme si le
sens de leur présence à la maison était liée à celle des enfants. »
Ce temps libéré s’accroît d’un certain relâchement touchant le travail
domestique. Ce relâchement est perceptible chez nos interviewées à travers
la question de la préparation du repas. Mme Véreau évoque ainsi la cuisine
maintenant que ces deux fils sont partis : « Oh ! ben alors, là, je vais dire j’en
fait moins, ça j’avoue que… je suis devenue un peu paresseuse pour ça ».
Pour ces femmes, une fois les enfants partis, il n’est plus nécessaire d’assurer une « nourriture consistante », une bonne alimentation, de prévoir, planifier; la préparation se fait plus rapide, le repas moins copieux. Mme Berrier,
maintenant seule avec son mari, nous l’indique : « Le soir, maintenant, je pré -
vois le repas donc… c’est plus succinct, c’est certain, ça a moins besoin
d’être pensé. »
Ce relâchement dans le travail domestique des mères après le départ des
enfants a déjà été noté à plusieurs reprises, notamment par Emmanuelle Maunaye (ibid., p. 252) : « Toutes les mères rencontrées soulignent que le départ
de tous les enfants provoque un allégement de l’organisation domestique de
la vie quotidienne : linge, ménage, courses d’alimentation, toutes ces activités sont revues à la baisse. » Outre une baisse de la quantité de travail ménager à fournir, c’est aussi leur motivation pour le travail domestique que les
mères voient diminuer. Toutes ces tâches qui prenaient sens auparavant en
fonction des enfants se font plus lourdes et leur deviennent étrangères.
Emmanuelle Maunaye le souligne (ibid., p. 254) : « Si certaines mères
deviennent moins exigeantes, c’est aussi que, d’une certaine manière, elles
trouvent moins d’intérêt à leurs occupations domestiques lorsqu’elles ne
concernent plus les enfants. Les gestes semblent devenir moins évidents, plus
pénibles. » Mme Véreau illustre bien cette attitude. Elle nous indique comment les exigences de son seul mari ne suffisent pas à la remobiliser devant
les fourneaux : « Mon mari me dit que c’est moins bien qu’avant quand il y
avait les enfants. Mais on mange quand même. »
Anne-Marie Devreux souligne que la plupart des femmes – qu’elles travaillent ou non – sont assujetties à un « découpage de la journée en plages
horaires déterminées par les autres membres de la famille » (Devreux, 1983,
p. 1344). Le départ des enfants soulage ces femmes des contraintes horaires
qui sont liées aux enfants, ne laissant plus que celles associées au mari. Elles
préparent toujours le repas, même simplifié, à l’heure habituelle. Mais elles
ont récupéré du temps sur leur disponibilité maternelle et leur tâches ménagères antérieures. Et ce temps qui se dégage, elles l’investissent avec entrain
dans des activités personnelles.
Cet entrain souligne l’ambivalence de ces femmes. Ce n’est pas sans
arrière-pensées qu’elles se sont rendues disponibles pour leurs enfants et les
tâches ménagères. Même si elles évoquent leur retour à la maison de naguère
comme une nécessité indiscutable et pleinement justifiée par les besoins des
enfants, leurs propos laissent rapidement poindre derrière cette évidence un
sentiment de contrainte. MmeVéreau laisse clairement paraître ce sentiment :
« Mais… ah ! ça non, ça je respectais leurs horaires, leur travail, c’était…
c’est même des petites contraintes, ça paraît pas, mais enfin bon. » Ce sentiment d’assujettissement s’affiche maintenant plus clairement, y compris à
leurs propres yeux, les enfants n’étant plus là pour justifier un tel dévouement.
Ces femmes ressentaient déjà auparavant le désir de se consacrer un peu
de temps, ou du moins de prendre leur temps à la sortie du travail. Mais ce
désir est resté patiemment enfoui jusqu’au départ des enfants, et il resurgit
alors avec force. Aujourd’hui, elles prennent leur temps avant de rentrer à la
maison et de se préoccuper du repas. Ce temps n’est pas nécessairement réinvesti dans une activité précise, mais dans des moments de libre disponibilité
de soi : flâneries, promenades, shopping… des moments où l’on profite de
soi, où l’on prend soin de soi.
Mme Véreau nous dit clairement la valeur toute personnelle de ces nouveaux moments : « Puis, je rentre pas toujours très tôt quand je sors du
bureau, il m’arrive d’avoir envie d’aller… aux magasins. »
Ce moment qui se libère à la fin de la journée de travail professionnel est
précieux pour ces femmes qui en ont longtemps été frustrées. On mesure son
importance à la façon dont elles « négligent » leur mari pour mieux en profiter. Bien sûr, elles préparent toujours le repas pour la même heure, elles ne
bousculent pas les habitudes communes de la fin de journée. Mais cette
« négligence » se signale discrètement par le fait qu’elles restent insensibles
aux récriminations du mari, qui peut ne pas trouver à son goût le nouveau
régime culinaire simplifié. Elles ne tiennent pas à se replonger dans des préparations qui pourraient venir empiéter sur leur nouvel espace de liberté. Le
conjoint devra savoir se résigner, comme le comprend bien M. Véreau :
« Lorsque les enfants étaient là, il fallait leur donner quelque chose de
consistant, il fallait un menu, c’est vrai que depuis qu’ils y sont plus elle a
tendance à dire : bon, c’est que pour toi, je dois reconnaître, j’avais intérêt
à ce qu’ils soient là. »
Chez ces femmes sans investissement professionnel important, le départ
des enfants ne met pas fin à la double journée de travail. Mais il en casse le
rythme tendu. Il ménage un espace de liberté entre ses deux parties. Il laisse
apparaître, après une longue attente, un moment garanti de libre disponibilité
de soi au quotidien.
Cet événement vient tout à la fois révéler et autoriser à ces femmes leur
désir d’avoir du temps pour soi.
L’allongement de la journée professionnelle
Il en est tout autrement pour les femmes qui font carrière. En fait, ces
femmes consacrent parfois beaucoup de temps aux tâches domestiques :
C. Nicole-Drancourt montre que le partage des tâches domestiques entre
conjoints n’est pas une condition préalable à leur réussite professionnelle, et
qu’il ne se met en place qu’une fois que cette réussite est amorcée (Nicole-Drancourt, 1987). Par contre, en aucun cas ces femmes ne se montrent aussi
disponibles pour leurs enfants que celles moins investies professionnellement. Ce qu’elles tentent de compenser de diverses manières. « Le plus spectaculaire peut être est l’énergie que dispensent ces femmes très occupées pour
sauvegarder les apparences de l’éternelle “disponibilité féminine”. Il semble
qu’elles inventent l’événement qui donnera à leur présence le prix de sa qualité à défaut de sa quantité. » (Nicole-Drancourt, 1989, p. 72).
Cette analyse recoupe ce que nous observons chez les mères de notre
échantillon qui ont un fort investissement professionnel.
Tout d’abord, contrairement aux femmes de la catégorie précédente, ces
femmes « carriéristes » ne semblent pas avoir pu ou tenu à être systématiquement présentes au retour des enfants. De même, elles se sont moins attachées à assurer des horaires de repas fixes tout au long de leur croissance. Par
contre, elles ont été attentives au dégagement domestique progressif que leur
permettait l’autonomie grandissante des enfants et elles ont peu à peu réinvesti dans leur vie professionnelle le temps ainsi gagné.
Chez elles, le désir de récupérer du temps sur la journée domestique
n’est donc pas resté cantonné à des envies floues, même quand les enfants
étaient là : il s’est clairement affirmé par rapport à des perspectives professionnelles. Mme Maloire, mère de deux enfants, a connu un parcours professionnel ascendant au gré de plusieurs changements de postes et de différentes
formations. Elle décrit la façon dont elle a suivi pas à pas la croissance de ses
enfants pour s’accorder plus de latitude dans sa vie professionnelle : « Ce qui
a changé, c’est que, tant qu’ils étaient là, tant que les enfants avaient besoin
de moi quand même, sur le plan professionnel j’ai fait attention. J’ai pas
changé de métier tant que mes enfants étaient jeunes, […] il fallait que je sois
là pour m’occuper d’eux au moins le soir. Puis, plus ils ont grandi, plus je me
suis mise à passer d’autres concours, à prendre des responsabilités, à faire
des horaires de plus en plus larges. »
Ensuite, même si C. Nicole-Drancourt signale que les couples des
femmes qui font carrière ne témoignent pas toujours d’une meilleure répartition des tâches entre conjoints que les autres, les femmes à fort investissement professionnel n’attendent pas le départ des enfants pour commencer à
déléguer la préparation du repas à leur mari ou aux autres membres de la
famille. Cette délégation s’accentue encore après le départ des enfants, jusqu’à parfois devenir totale, comme dans le cas de Mme Pré qui, ses deux
filles parties, prolonge ses journées de travail : « Mon horaire normal, c’est
17h 30, mais en fait je déborde, je pars du travail vers 18 h 30,18 h 45. Bon,
ben je sais que mon mari est à la maison, que lui il peut préparer le souper,
je me repose un peu sur lui, vu que c’est vite prêt pour deux et… puis on ne
se complique pas la vie quoi, quand c’est pour deux. » Les propos de
Mme Pré l’indiquent clairement : cette délégation est permise par l’absence
des enfants qui autorise une préparation simplifiée du repas par le seul mari.
Enfin, après le départ des enfants, certaines de ces femmes remettent non
seulement en cause l’horaire du repas du soir, mais aussi leur participation à
ce repas, où ne figure plus désormais que leur conjoint. Maintenant que ses
deux enfants sont partis, Mme Maloire ne laisse plus le repas du soir juguler
ses journées de travail : « Tandis que mon mari, maintenant, il ne m’attend
plus. Quand je vois que je ne vais pas rentrer, je l’appelle et je lui dis : ben
mange, ne m’attends pas. J’aurais pas fait ça avec mes enfants. »
Donc, pour ces femmes chez qui le partage des tâches domestiques est
plus poussé, c’est essentiellement le désir d’être disponible pour leurs enfants
qui limitait auparavant leur journée de travail, et c’est la fin de cette nécessité qui vient libérer du temps après leur départ. Cette disponibilité se concentrait sur le moment du repas. En effet, même si elles n’étaient pas présentes
au retour des enfants, elles étaient attentives, même une fois les enfants
grands, à participer au repas familial et limitaient pour ce faire la durée de
leur journée de travail. Mme Maloire, pourtant avide de temps pour sa vie
professionnelle, est restée disponible pour ce moment jusqu’au départ de son
deuxième et dernier enfant : « Tant qu’Élodie était là, je pense pas que je ren -
trais fréquemment après dix heures quoi, j’étais quand même là pour le
repas. Je me souviens pas de pas avoir mangé avec elle parce que je rentrais
tard. » Le repas semble être un moment de partage avec les enfants que ces
femmes ont tenu à préserver jusqu’à leur départ. Il s’agissait pour elles d’assurer un espace de rencontre et de disponibilité quotidienne à leurs enfants.
Du temps où sa fille habitait encore avec elle, Mme Vara a limité son
investissement professionnel pour être non seulement présente au repas, mais
aussi intérieurement disponible :
« Je serais rentrée trop tard, puis j’aurais
pas été disponible aussi, il y a un problème de disponibilité d’esprit, c’est dif -
ficile ça… »
En effet, un investissement professionnel accru ne remet pas en question
la seule disponibilité physique de la mère, elle menace aussi sa disponibilité
d’esprit, constitutive de son rôle. Conscientes de ce danger, les femmes à fort
investissement professionnel ont tâché de limiter, du temps des enfants, non
seulement leur temps de travail, mais aussi sa charge mentale une fois de
retour à la maison. En l’absence des enfants, par contre, elles remettent en
question leur disponibilité mentale ou physique au moment du repas. Cela ne
concerne plus alors que le mari. Elles investissent le temps ainsi dégagé dans
leur activité professionnelle, en profitent pour prendre plus de responsabilités dans leur travail, effectuer des journées plus longues et ramener du travail
à la maison le soir. C’est ce que fait Mme Maloire :
« Je me ramène du bou -
lot souvent… enfin souvent, je l’aère, il fait l’aller-retour, souvent le soir je
suis obligée de travailler quand même, mais après, je me donne un moment,
je rentre et il passe une heure et demie, et puis je me mets au travail. Ça, je
ne l’aurai pas fait avec les enfants, exceptionnellement… »
Ces femmes, en s’investissant de plus en plus dans leur vie professionnelle au départ des enfants, ont donc tendance à « oublier » leur conjoint à
cette heure charnière qu’est le début de soirée. Cet oubli
[2] est moins sensible
chez les femmes qui ne font pas carrière. La remise en cause de l’horaire ou
de la participation au repas, comme le fait de ramener du travail à la maison,
peuvent laisser le mari sur une violente sensation de relégation, de solitude.
Il suffit d’écouter M. Maloire qui a vu son épouse allonger ses journées de
travail jusqu’à les prolonger à domicile :
« Au quotidien, oui, tout à fait, et on
a tendance plus à se débrouiller tout seul. Bon, par exemple, il arrive que je
mange très souvent seul, mon épouse seule, parce qu’elle a des horaires
assez longs, la pauvre […] Je serai tenté de dire que là… c’est peut-être trop
fort, mais je serai tenté de dire que la cellule familiale s’est… s’est cassée
quand même. »
Chez ces femmes, le départ des enfants couronne la longue évolution
qu’a connue leur double journée de travail. Cette évolution a vu leur journée
professionnelle s’allonger au détriment de leur journée domestique, au fur et
à mesure que les enfants grandissaient. Chez elles, le départ des enfants ne
révèle pas une envie plus ou moins avouée d’avoir du temps pour soi, mais il
comble une attente précise et répond à une volonté affirmée d’avoir du temps
pour sa carrière. Leur plus grande liberté ne se traduit donc pas par des
moments de flânerie et de flou, mais par un investissement professionnel
accru.
Récupérer du temps pour soi
Dans cet article, nous avons évidemment forcé le trait des différences
entre les femmes sans investissement professionnel important et celles qui
sont soucieuses de leur carrière. On rencontre en effet des femmes qui profitent du départ des enfants pour à la fois allonger leur journée de travail et
s’accorder des moments de flânerie. Néanmoins, cette distinction selon le
type d’investissement professionnel peut constituer une piste sérieuse dans
l’étude de l’incidence du départ des enfants sur la double journée de travail
des femmes.
Tout d’abord, selon le cas de figure, le départ des enfants ne se répercute
pas sur la même double journée, car l’investissement professionnel plus ou
moins prononcé de la mère détermine des aménagements différents : les
tâches domestiques sont plus ou moins déléguées, la disponibilité aux enfants
plus ou moins circonscrite.
Ensuite, dans les deux cas, les mères n’ont pas la même attitude ni la
même vigilance par rapport au temps qui se libère. Au départ des enfants, les
femmes sans investissement professionnel notable semblent soudain prendre
clairement conscience de leur désir de se consacrer du temps, alors que les
femmes à fort investissement professionnel accueillent sans surprise, comme
un dû, ce temps qui se libère. Ces femmes soucieuses de leur carrière, qui
effectuaient de plus longues journées de travail, ont probablement ressenti
plus vivement les contraintes de la double journée. Mais, surtout, elles
conçoivent autrement leur rôle au sein de la famille, et il est moins évident
pour elles de devoir « prendre sur soi » pour la maison, leur conjoint et leurs
enfants. Elles ont depuis longtemps clairement affirmé, à leurs yeux comme
à ceux des autres, leur besoin d’avoir du temps pour elles et leurs propres
investissements.
Le plus ou moins fort engagement professionnel des femmes les amène
à investir le temps qui se libère plutôt dans des loisirs ou plutôt dans leur
métier. Mais, sur ce point, les deux groupes de femmes ne s’opposent qu’en
apparence. En effet, ces deux options – temps libre du loisir, temps contraint
du métier – ont en commun d’être du temps investi individuellement : du
temps pour soi. Pour les femmes « carriéristes » de notre échantillon, l’activité professionnelle est loin d’être une simple activité d’appoint pour la
famille : c’est un investissement personnel. Après le départ des enfants, le
moment qui se libère au cœur de la double journée, à savoir le début de soirée, est pour toutes ces femmes actives l’objet d’un réinvestissement à caractère individuel : soit pour souffler et disposer de soi, soit pour aller plus avant
dans sa carrière professionnelle. Aucune d’entre elles ne semble se soucier de
son époux à ce moment précis de la journée. Elles utilisent cette plage de
temps pour elles et n’ont apparemment aucun désir de la voir devenir un
moment de partage conjugal.
Le devenir de la double journée de travail au départ des enfants vient
donc clairement illustrer ce qui nous est apparu comme un des principaux
enjeux de cet événement pour les femmes : pouvoir récupérer du temps pour
soi. Bien sûr, à cette occasion, les femmes ne tentent pas uniquement d’élargir leurs territoires personnels. Dans les plages de temps laissées libres par le
départ des enfants, elles sont aussi en demande de nouvelles interactions
conjugales. Mais – comme dans l’exemple de la double journée – elles revendiquent avec force une aire de temps personnel.
Ce qui témoigne bien que la « disponibilité familiale » de la femme peut
lui peser lourd (de Singly, 1996). La femme a été longtemps soumise aux
horaires des autres membres de la famille, elle a tâché de se conformer à
l’idéal de la disponibilité féminine, elle a mené la difficile gestion des temps
professionnel et domestique… Elle a pu ne plus s’y retrouver (au sens fort et
identitaire du terme) au sein de ces multiples exigences. Le départ des enfants
en remettant en question une bonne part de l’exigence de disponibilité, du
moins au quotidien, représente pour la femme une puissante occasion de
retour sur soi et sur ses intérêts personnels.
·
CHAUDRON, M. 1992. « Vie de famille, vie de travail », dans La Famille l’état des savoirs, dir.
François de Singly, Paris, La Découverte, p. 133-144.
·
DEVREUX, A.-M. 1983. « Questions de temps, questions sur le temps », Les Temps modernes,
n° 438.
·
HAICAULT, M. 1984. « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du travail, n° 3.
·
KAUFMANN, J.-C. 1997. Le Cœur à l’ouvrage, Paris, Nathan.
·
MAUNAYE, E. 1997. Le Départ des enfants, thèse de doctorat sous la direction de François de
Singly, université Paris 5.
·
MOISSET, P. 1998. Vol au-dessus d’un nid vide : le couple parental au départ des enfants,
mémoire de DEA sous la direction de François de Singly, université Paris 5.
·
NICOLE-DRANCOURT, C. 1989. « Stratégies professionnelles et organisation des familles »,
Revue française de sociologie XXXI.
·
SINGLY, F. de. 1987. « La journée double », Informations sociales, n° 5.
·
SINGLY, F. de. 1996. Le Soi, le couple et la famille, Paris, Nathan.
[1]
Le présent article est issu d’une thèse en cours sur le couple après le départ des enfants, sous
la direction de François de Singly (Paris 5). Nous avons rencontré séparément les deux
conjoints de dix couples dont la femme est active, peu après le départ définitif de leur(s) dernier(s) enfant(s).
[2]
L’oubli dont nous parlons s’observe en semaine dans le début de soirée. Nous ne prétendons
pas que ces femmes n’ont plus aucune attention à l’égard de leur conjoint une fois les enfants
partis.