2001
Dialogue
Et aussi...
« Je ne m’enfuis pas, je plane... » [1]
Notes sur l’adolescence, l’autonomisation et les usages de drogues
Pascal Hachet
psychologue, docteur en psychanalyse, 213, bd Davout, 72020 Paris
Sur le plan psychique, l’adolescence est dominée par un conflit, qui existe tout au long de
l’existence mais qui culmine à cet âge de la vie : l’opposition entre le désir d’autonomie et le
besoin de dépendance. La prise en compte du tiraillement adolescent entre autonomie et
dépendance est essentielle pour apprécier le sens d’un usage de drogues à cet âge et le risque
de sa transformation en toxicomanie.Mots-clés :
Adolescence, Famille, Indépendance, Autonomie, Drogues.
Adolescence et autonomisation
Sur le plan psychique, l’adolescence est dominée par un conflit, qui
existe tout au long de l’existence mais qui culmine à cet âge de la vie : l’opposition entre le désir d’autonomie et le besoin de dépendance, Jeammet
(1991) considère que l’adolescence est le « révélateur de ce qui demeure en
nous de besoins de dépendance non satisfaits, mais aussi […] le moment privilégié d’une conflictualisation de cette émergence nouvelle ». Il souligne
également un grand paradoxe de la vie psychique : « Pour être soi et devenir
autonome, il faut accepter de se nourrir des échanges avec les autres. »
Côté adolescent
Pour grandir, l’adolescent a besoin de ne pas être trop tiraillé entre son
désir de grandir qui passe par un réaménagement affectif puis un certain éloignement effectif d’avec les parents et sa crainte d’abandonner ces derniers,
qui le pousse à imaginer qu’ils ne pourraient pas survivre à cette séparation.
Côté parents
L’autonomisation de l’adolescent – appelée à trouver un prolongement
concret sous la forme du départ pour le métier et l’amour – ne doit pas réactiver une angoisse de séparation trop vive chez ses parents
[2]. Car cette
angoisse les pousserait à se cramponner massivement à l’adolescent en
retour, ce qui réveillerait et renforcerait l’attachement aux images parentales
abîmées qu’il a construites. Il y a là un cercle vicieux à désamorcer.
Pour cela, l’adolescent doit pouvoir compter sur des parents suffisamment autonomes et contenants. Pour dire les choses autrement, ces adultes
doivent être capables de doser de manière équilibrée l’imposition de limites
– qui fonctionneront comme des repères pour leur rejeton – et le degré de
liberté et de confiance accordé à ses entreprises.
Adolescence et usage de drogue
Côté adolescent
La prise en compte du tiraillement adolescent entre autonomie et dépendance est essentielle pour apprécier le sens d’un usage de drogues à cet âge
et le risque de sa transformation en toxicomanie.
L’usage d’une substance psycho-active crée une bulle chimique, laquelle
confirme artificiellement l’existence et la régulation de l’espace psychique de
l’adolescent. La bande d’adolescents au sein de laquelle le « joint » est fumé
constitue également une alternative à la famille et la galère du toxicomane a
quelquefois des allures de fugue.
En toile de fond sociétale, la crise économique prolonge le séjour de
l’adolescent et du jeune adulte chez ses parents.
Côté parents
Les parents se disent parfois : « Mon adolescent a changé. Nous sommes
sûrs qu’il prend des produits stupéfiants. » Lorsqu’elle n’est pas étayée par
les faits, cette représentation témoigne de leur difficulté à accepter la réalité
des changements physiologiques et psychologiques inhérents au processus de
l’adolescence.
Usage de cannabis
et autonomisation normalement difficile
[3]
Côté adolescent
L’adolescent cache sa consommation de cannabis à ses parents. Il agit
ainsi moins par « vice » que pour jouer avec l’interdit. Le « joint », ce n’est
pas le « truc » des générations ascendantes, et l’adolescent instrumentalise
cette relative méconnaissance du produit par ses parents. Il détient un savoir
qui leur fait partiellement défaut. Mais, surtout, l’adolescent qui fume du cannabis pour faire la fête apprivoise sa sexualité fantasmée et agie. L’expérience de la sexualité est un levier maturatif essentiel, car elle est forcément
faite en dehors du cercle familial
[4].
Le fumeur récréatif de « joints » ne vit pas un écartèlement excessif entre
son désir inconscient de « soigner » ses parents et sa pulsion génitale.
Côté parents
Des interventions préventives peuvent être mises en place en direction
des parents. L’adolescent a la possibilité d’y prendre une place active. Ces
interventions sont de type « guidance ». Elles ont pour but de « dégonfler »
un accroissement brutal du conflit intra-psychique de l’adolescent entre exister pour ses proches et exister pour soi-même. Une telle inflation pulsionnelle
– forme trop accentuée de la crise adolescente – est à l’origine de la mise en
actes de conduites à risques excessives.
Héroïnomanie et autonomisation trop difficile
Côté adolescent
La constitution d’un rapport toxicomaniaque à un produit s’opère vers
l’âge de vingt ans, c’est-à-dire lorsque la question du départ du milieu familial se pose concrètement. Quand on examine les modalités de la souffrance
que les héroïnomanes
[5] essaient de résoudre en s’intoxiquant compulsivement, on constate que la plupart de ces personnes sont tenaillées par une
divergence excessive entre leur attachement inconscient aux images parentales et leur désir d’autonomie. Cet écart trop marqué entre une partie des
aspirations inconscientes et une autre partie est dû à la présence d’un travail
de fantôme (Abraham et Torok, 1978 ; Nachin 1999). Ce dysfonctionnement
empêche la mise en place d’une articulation pacifiée entre l’attachement aux
images parentales le désir de maturation. Les effets sédatifs de l’héroïne sont
recherchés pour réduire artificiellement et temporairement cette division
intrapsychique fondamentale, ce hiatus entre soi et soi
[6], tandis que les effets
euphorisants du produit procurent un supplément d’âme qui réanime temporairement le désir de vivre.
Côté parents
La délinquance fréquemment associée à l’héroïnomanie
[7] provoque un
rejet de l’adolescent par ses parents. En un cercle vicieux, le toxicomane –
culpabilisé et honteux vis-à-vis d’eux – connaît alors un renforcement de la
manière dont il se cramponne inconsciemment à l’image abîmée qu’il s’est
faite d’eux.
·
ABRAHAM, N. ; TOROK, M. 1978. L’Écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
·
DOLTO, F. 1989. Le Complexe du homard, Paris, Robert Laffont.
·
HACHET, P. 1996. Les Toxicomanes et leurs secrets, Paris, Les Belles Lettres-Archimbaud.
·
HACHET, P. 2000. Ces ados qui fument des joints, Paris, Fleurus.
·
JEAMMET, P. 1991. Adolescence et dépendance, Interventions, 32.
·
NACHIN, C. 1999. À l’aide, il y a un secret dans le placard ! Paris, Fleurus.
[1]
Paraphrase d’une chanson de Michel Sardou, « Mes chers parents, je pars ».
[2]
À cet égard, Dolto (1989) estime qu’un jeune individu sort de l’adolescence lorsque l’angoisse de ses parents ne produit plus sur lui d’effet inhibiteur.
[3]
Nous avons étudié les liens plus globaux entre processus de symbolisation à l’adolescence
et usages de cannabis dans
Ces Ados qui fument des joints (2000).
[4]
Sauf en cas de relations incestueuses, toujours traumatisantes.
[5]
L’héroïne étant la substance psycho-active la plus utilisée, du moins en France, dans un
contexte de toxicomanie.
[6]
Nous avons mis en évidence la dimension transgénérationnelle de certaines toxicomanies
dans
Les Toxicomanes et leurs secrets (1996).
[7]
Il faut dealer, voler, voire se prostituer pour se procurer un produit dont la consommation
quotidienne revient à plusieurs centaines de francs, voire plus.