2001
Dialogue
Et aussi...
Les parents et le psychologue face aux adolescents kamikazes
Pascal Hachet
En partant des «clignotants » (Braconnier et Marcelli) dont les parents disposent pour prendre
la mesure du rapport qu’un adolescent entretient avec le risque, cet article propose des conseils
éducatifs aux parents afin que ce rapport ne devienne pas excessif : relater leurs expériences
adolescentes les plus « frissonnantes » à leur rejeton, lui donner des repères réalistes et cohérents, ne pas redouter d’être taxés de « ringards » et ne pas enfermer le jeune dans une image
négative... En revanche, face à un adolescent « toxico » du risque, une prise en charge psychologique associant l’intéressé et ses parents est nécessaire.Mots-clés :
Adolescence, Maturation psychique, Parents, Psychologue, Risque.
Les « clignotants » de la prise de risque
Lorsqu’un adolescent entretient un rapport excessif, problématique avec
le risque, des « clignotants » s’allument. Ces signes, recensés par Braconnier
et Marcelli (2000), ne tiennent pas tant à la nature des actes qu’à leur aspect
quantitatif. Les parents doivent engager une discussion sérieuse s’ils constatent que leur rejeton :
- répète une conduite risquée, surtout si cette répétition dure pendant plus de
trois mois, voire six mois ou plus ;
- ajoute de nouvelles prises de risques aux précédentes ;
- présente une somme de manifestations de souffrance : ecchymoses, abattement moral ou variation étrange de l’humeur, refus de communiquer, etc. ;
- vit dans le même temps des événements négatifs, qui soit l’affectent directement, soit touchent sa famille ou ses proches : par exemple un échec sentimental, le chômage d’un parent, un changement d’établissement scolaire
ou/et un déménagement impromptu(s).
Face à un tel tableau, il est hors de question que les parents se disent que
le temps sera un remède suffisant, que leur adolescent oubliera ce qui l’agite
ou que « c’est seulement l’âge ingrat ». Si l’on n’intervient pas – et les
parents sont en première ligne, notamment affective, pour le faire –, la prise
de risques est vouée à la répétition, à l’enkystement, à l’envahissement de la
vie du jeune, avec pour issues possibles l’accident mortel ou/et l’effondrement psychique dans la maladie mentale.
Parents, de votre adolescence,
ne faites pas table rase !
Les risques pris par l’adolescent inquiètent généralement les parents.
Pour diminuer et comprendre leur peur, il est nécessaire que pères et mères
soient capables de se souvenir des expériences risquées qu’ils ont vécues
adolescents, ainsi que des réponses d’acceptation et de refus – aux effets de
sens – que des adultes leur ont alors faites. Les adultes qui savent le mieux
parer à l’escalade d’un adolescent dans la prise de risque sont peut-être ceux
qui ont été contraints de prendre un certain nombre de risques au cours de
leur adolescence, et qui ont pu depuis (c’est là l’essentiel) en « métaboliser »
les conséquences sur le plan psychique. Dans notre pays, une telle compétence éducative est notamment le fait de personnes dont l’adolescence a coïncidé avec une guerre, mondiale ou de décolonisation. Prenons un exemple.
Étienne aime faire exploser des pétards dans une grotte. Il ne veut rien
détruire, il « s’amuse simplement » de l’intensité des déflagrations. Un site
déniché sur internet donne envie à cet apprenti artificier de fabriquer des
explosifs. Heureusement, son père possède des notions en matière de sub-stances détonantes, acquises lorsqu’il participa en qualité d’appelé à la guerre
d’Algérie. Intrigué par l’appareillage sophistiqué que son fils semble dissimuler dans la cave de la maison familiale et par l’odeur de poudre qui
imprègne ses mains et ses vêtements, il décide d’avoir une discussion claire
avec lui… Il le dissuade, in extremis, de mettre au point de la nitroglycérine !
Donner des repères réalistes et cohérents
Selon Rassial (2000), l’adolescent souffre d’un « vertige pascalien » : il
oscille entre « le monde clos » du milieu familial et « l’univers infini » de
l’environnement non familial, fécond d’expériences à venir. Pour cette raison, son rapport au risque constitue toujours un message adressé à son entourage familial, que ce dernier soit présent ou absent lors des actes et que le
jeune ait conscience ou non de la demande qu’il adresse alors à ses proches
sur le mode du comportement. Comme l’exprime Winnicott (1975), « pour
vivre et être vivants, les adolescents ont besoin des adultes ». Ils ont aussi
besoin de l’affolement parental… et ils n’en veulent pas. Ils attendent une
réponse, sans devoir renoncer pour autant à leurs expérimentations. Si les
parents s’inquiètent excessivement, soit qu’ils découvrent que tel comportement risqué est illégal, soit qu’ils prennent dans l’urgence des mesures radicales (ne plus donner d’argent de poche, confisquer les rollers ou le
skateboard ou interdire les sorties), cela se révélera psychologiquement
désorganisant pour l’adolescent. En effet, si celui-ci a besoin de « chahuter »
ses parents, il a tout autant besoin de s’appuyer sur leur stabilité. Il leur
demande à la fois de le contenir et de le laisser jouir de ses propres expériences. La capacité de l’adolescent à accepter ses aspirations contradictoires
est la condition sine qua non pour qu’il élabore des désirs cohérents. Pour
cette raison, il est nécessaire que les repères proposés par les parents laissent
à désirer, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire qu’ils soient imparfaits,
voire défectueux, et ouvrent un espace pour le désir. Pères et mères doivent
admettre qu’il existe une marge d’erreur dans tout ce qu’ils proposent aux
adolescents. Et c’est loin d’être dramatique : en la matière, on peut s’approcher à l’extrême du point que l’on vise, mais on ne l’atteint jamais. Ce qui
importe – et cela désamorce le danger d’une volonté de maîtrise un peu totalitaire dans les rapports parents-enfants –, c’est que les parents soient
capables d’être simplement tristes lorsque leurs enfants les quittent pour, à
leur tour, assumer la tâche écrasante et merveilleuse de tenir les rênes de l’humanité.
Le degré de l’engagement de l’adolescent dans le risque dépend pour une
part de la capacité des parents à répondre sans opposition brutale et sans
abandon énervé lorsque l’intéressé les « titille » pour obtenir ce qu’il veut :
par exemple, sortir avec ses copains jusqu’à une heure très tardive. Il faut
savoir négocier, sachant qu’une fois l’accord trouvé, les parents sont en position de force : un éventuel non-respect du « contrat » par le jeune pourra être
dénoncé de façon objective, et l’intéressé sera au fond sensible à cet « intérêt » agaçant… Car, sans réaction parentale à sa non-observance du contrat,
c’est la transgression tous azimuts qu’il érigerait en règle ! Dans tous les cas,
le jeune casse-cou cherche à opérer une certaine prise de pouvoir sur ses
proches, qui tendent naturellement – et c’est nécessaire pour lui comme pour
eux – à lui prêter attention. Pour ne pas être placés par leur adolescent en
situation d’otages, les parents doivent savoir allier la désapprobation de l’acte
risqué comme issue à ses difficultés, la reconnaissance de la douleur sous-jacente et, bien sûr, l’amour. Ils ne doivent surtout pas faire preuve d’indifférence et de banalisation
[1]. Une chose paraît acquise : avoir peur pour son
adolescent parce qu’il joue les kamikazes, c’est lui fournir une réponse affective, lui montrer que ses actes ne nous laissent pas indifférents. S’il a réussi
à impressionner père et mère, cela le dissuadera peut-être de s’engager dans
une escalade de prise de risques. À condition, bien sûr, qu’il n’ait pas paralysé la capacité de ses parents à poser des limites éducatives.
Il importe que les parents s’accordent pour définir et appliquer des
mesures. Cette « entente cordiale » vaut aussi pour les parents séparés. La
capacité de communiquer de ces derniers doit « reprendre du service » à cette
occasion. On peut même dire que, plus l’on est de parents, plus on se sent
assurés : discuter entre parents – de manière informelle (au cours d’une soirée entre amis) ou formelle (dans le cadre d’une association de parents
d’élèves ou d’un groupe de parole dans une institution venant en aide aux
adolescents et à leur famille) – permet de renforcer ou d’affiner certaines attitudes que l’on a adoptées avec beaucoup d’hésitation et de doute face à ses
rejetons.
À cet égard, Corentin, un adolescent en quête de limites et particulièrement intelligent, m’a glissé une remarque édifiante : « Si les jeunes font tant
d’âneries et de trucs dangereux, c’est parce qu’ils sont en bande. Pour faire
le poids, les parents devraient eux aussi faire des bandes, et le montrer ou en
parler à leurs enfants. » Ne nous méprenons pas. Ce jeune n’appelait nullement de ses vœux la constitution de « milices » parentales… Il voulait simplement dire que les pères et les mères seraient plus efficaces s’ils
s’engageaient davantage dans des activités de groupe, entre adultes, visibles
par les jeunes, comportant une prise de risque mesurée et, donc, l’acceptation
d’une discipline. Ces activités ont en partie lieu dans certains sports d’équipe
pratiqués « à la papa », où le désir de se divertir et d’être ensemble prévaut
sur l’esprit de compétition.
On sait que les parents ne s’intéressent pas toujours, loin s’en faut, aux
passions de leurs adolescents. Il n’y a là rien de blâmable : à chaque génération ses hobbies. Et puis, vouloir imiter le jeune risquerait de l’embarrasser
et de l’amener à dissimuler les activités qui lui tiennent à cœur. Mais, parfois,
les parents se demandent si tel engouement n’est pas trop risqué, si l’adolescent ne s’y « abîmera » pas de manière inquiétante, avec des effets de désinvestissement du travail scolaire et de ses relations, en premier lieu de la vie
familiale. Pour répondre à ces questions, sauf s’il est manifeste que le jeune
aime les expériences à haut risque, mieux vaut faire preuve de tact : lui
demander s’il se sent bien dans les activités qu’il aime, s’il les partage avec
d’autres jeunes ou/et sous la responsabilité d’un adulte (notamment s’il pratique un sport de l’extrême) et s’il a des centres d’intérêt un peu diversifiés.
De même, rien ne justifie a priori que les parents fouillent la chambre de
l’adolescent pour vérifier s’il n’y cache pas de la drogue, des armes ou autres
objets révélateurs d’une prise de risques excessive ou/et illicite.
À moins bien sûr qu’une seringue à insuline (alors qu’il n’est pas diabétique) ne dépasse de la poubelle de la salle de bains ou qu’il n’y ait des
douilles sur le sol du garage comme si on y avait « fait un carton » à la carabine. Si ces exemples concernent, heureusement, un nombre infime d’adolescents séduits par le risque, d’autres cas, plus nombreux, doivent éveiller la
vigilance des parents : « cadavres » de bouteilles d’alcool dans le garage ou
la cave, affirmation ou discours de l’adolescent laissant entendre une fascination trop marquée pour la prise de risque, signes divers d’angoisse et de
mal-être.
Si pères et mères ne péchaient pas par un côté vieux jeu, il n’est pas sûr
que l’adolescent aurait envie de devenir adulte, c’est-à-dire, entre autres, de
ne pas leur ressembler. Car, alors, le jeune serait tenté de rester collé à
l’amour idéalisé qu’il éprouve pour eux : de rester le fils ou la fille idéal(e)
sous le regard bienveillant de parents idéaux.
La maturation psychique passe par la capacité à ne pas être assigné à une
place trop précise par l’autre, au fond, à ne pas être clairement identifié. Il
s’agit d’échapper à l’emprise qu’autrui exerce peu ou prou du seul fait de son
propre besoin de repères identitaires, d’éviter le risque du « Sois comme
moi. » Il s’agit d’éviter d’être immobilisé dans le champ des possibles de
l’autre, sachant que cet espace à la fois intra-psychique et relationnel est toujours organisé en sous-main par le champ négatif (sorte de « trou noir ») de
ses contradictions et, au fond, de ses impasses de vie. La parade est de ne pas
se trouver exactement là où l’autre nous attend, mais un peu à côté. Pour
autant, les parents ne doivent pas hésiter à faire entendre à leur rejeton que
certains aspects de la condition humaine demeurent inchangés malgré la succession des générations, et qu’il n’y a à cela rien de terrifiant. Ainsi, les adolescents d’aujourd’hui ne sont pas plus « immunisés » que les adolescents des
générations précédentes contre l’accident corporel ou/et mental lorsqu’ils
prennent trop de risques. Le corps – mais aussi le psychisme – peut être dérégulé, cassé, voire mutilé de la même façon qu’autrefois. Les parents parlent
donc en connaissance de cause, d’autant plus que le développement de la
technique – notamment visible dans les moyens de locomotion – a décuplé la
panoplie des pratiques où le corps est très exposé. Ils ne doivent avoir aucune
gêne à être taxés de « radoteurs » ou de « rabat-joie » parce qu’ils s’obstinent
à recommander d’être prudent en VTT (« Assure-toi que tes pneus sont bien
gonflés, que tes freins marchent, que les roues sont bien attachées »), en skateboard ou en mobylette. Le jeune les en remerciera plus tard.
Les parents peuvent aussi valoriser certaines prises de risques par rapport à d’autres, par exemple expliquer à l’adolescent qu’il est plus constructif d’atteindre un bon niveau dans un sport à sensations fortes dûment encadré
que de voler des CD dans un magasin ou de jouer à la roulette russe en « collectionnant » des partenaires sexuelles sans se protéger du sida. Les parents
peuvent même dire qu’au même âge ils s’étaient crus malins en chapardant
ou en commettant des blagues farfelues, mais qu’ils s’étaient vite aperçus
qu’il existait d’autres manières de frissonner et de s’amuser entre copains.
Ne pas enfermer l’adolescent
dans une image négative
Un adolescent a joué dangereusement avec le risque et ses parents l’ont
sanctionné. Depuis, il s’est calmé, mais il affiche une mine de chien battu. Il
n’est pas nécessaire que les parents aillent plus loin. Ils peuvent souligner ce
qu’ils aiment en lui, de manière à ne pas le « réduire » à ses actes excessifs.
Il n’a pas besoin d’être sage comme une image pour que ses parents l’aiment.
Si ces derniers lui reparlent de la manière dont il côtoyait l’extrême, ils doivent l’aider à comprendre que le « holà » mis par eux ou par d’autres adultes
(enseignants, forces de l’ordre, etc.) vise à corriger une trajectoire dangereuse. Par bonheur, quelque chose ou quelqu’un est venu poser une limite.
Les parents peuvent ajouter qu’il existe des manières plus valorisantes de
piloter sa vie que d’accomplir des exploits débridés. Reconnaître que l’adolescent possède des qualités et le lui dire franchement, si l’on sent qu’il est
tenté de jouer de nouveau les casse-cou, lui permettra de frayer son chemin
de manière moins paroxystique et de résister à la pression de ceux qui voudraient l’entraîner dans des actes trop risqués.
La prise de risque à l’adolescence et la structure familiale ont quelques
liens. Arènes, Janvrin et Baudier (1998) ont établi une corrélation nette entre
la rupture familiale (séparation, divorce, décès des parents) – donc la mono-parentalité et plus encore les couples dits recomposés – et la plupart des
prises de risques accentuées : violence avec passage à l’acte contre autrui et
contre soi-même (pensées suicidaires non verbalisées, passages à l’acte autoagressifs), consommation régulière de substances psychoactives (de surcroît
en association, comme alcool + tabac + cannabis), tendances boulimiques ou
anorexiques (et mauvaise appréciation du poids : on se juge trop maigre ou
trop gros). L’exemple de l’usage de cannabis est parlant. Statistiquement, les
jeunes qui vivent avec leurs deux parents de naissance ou d’adoption refusent
plus souvent une offre de cannabis, sont moins sollicités en ce sens et se
voient plus fréquemment interdire de consommer ce produit.
Ces corrélations ne sont pas, bien sûr, d’une causalité incontournable : gardons-nous de stigmatiser les familles monoparentales ou recomposées,
elles n’engendrent pas obligatoirement chez les adolescents des attitudes de
prise de risques. Il s’agit seulement d’être vigilants envers ce qui peut être un
facteur de fragilité.
L’épidémiologie (ibid.) révèle aussi une relation directe entre certaines
attitudes parentales et les risques pris par les adolescents. L’engagement dans
le risque est plus fréquent quand les parents ne prennent pas l’initiative d’un
dialogue sur ce thème, félicitent insuffisamment le jeune, le valorisent peu,
ne sont guère attentifs à ses idées et à ses opinions, ne veillent pas au respect
des règles de vie précises qu’ils établissent (par exemple, l’heure à laquelle
l’adolescent doit rentrer) et ne tiennent pas leurs promesses. L’attention à la
vie de l’adolescent s’exprime « à la fois dans sa dimension de contrôle, avec
les limites que les parents désirent donner, et dans une autre dimension, d’accueil et d’écoute » (ibid.). Plus la qualité de cette attention en ses deux dimensions est bonne, plus le jeune semble « protégé » du besoin de prendre des
risques excessifs.
Le psychologue face au jeune kamikaze
et à ses parents
Une prise de risque répétée qui ne cède ni devant les espaces de parole
ouverts par les proches ni sous l’effet des injonctions et des conseils éducatifs doit conduire les parents et leur adolescent à consulter ensemble un psychologue (ou un psychothérapeute). Comment ces rencontres se
passent-elles ? Tout d’abord, les parents confient habituellement au psycho-logue : « Nous venons avec notre fils ou notre fille parce qu’il (elle) prend
des risques insensés. On a beau le (la) mettre en garde, il (elle) ne veut pas
nous écouter. » L’adolescent réplique aussitôt, de trois façons possibles.
- en banalisant, à tort ou à raison, ses actes : « Oui, et alors ? Ils se font des
histoires. Je sais ce que le fais. Il n’y a aucun danger. »
- en niant les actes en question : « Je ne sais pas de quoi ils parlent. Je n’ai
jamais fait ça. »
- en développant une attitude de défi rageur : « C’est mon problème, pas le
vôtre. Vous n’êtes pas moi, vous me pouvez pas m’empêcher de faire ce que
le veux, même si je voulais me f… en l’air. »
Le psychologue s’enquiert alors de la réalité de la conduite de risques de
l’adolescent afin d’en apprécier objectivement le caractère dangereux. Il
s’agit ainsi de mesurer l’écart au réel des représentations et des émotions de
chacun par rapport aux risques réellement pris par le jeune. Car les risques ne
sont pas toujours là où on le croit. À cette occasion, le psychologue cherche
à apprécier le degré de cohérence éducative entre les parents face à la situation. Si l’un panique et l’autre banalise ou reste indifférent, le premier pourrait discréditer complètement le second auprès de l’adolescent, qui a besoin
de ses deux parents. Fondamentalement, quoi qu’il arrive, le père doit reconnaître la mère en tant que mère, et vice versa.
Le psychologue évalue l’adéquation de l’inquiétude familiale à la réalité
de la situation qui lui est exposée. Les parents paniquent parfois par manque
d’informations. Une fois qu’ils se seront un tant soit peu familiarisés avec la
véritable part de risque que comportent certains actes accomplis par leur adolescent, leur angoisse refluera et ils seront de nouveau en possession de leurs
moyens éducatifs. Corrélativement, des parents qui se consacrent régulièrement à des hobbies, à des activités où ils se ressourcent ne seront pas polarisés sur leur adolescent. Ce sera autant d’oxygène supplémentaire pour ce
dernier
Le psychologue soutient également les parents dans leurs efforts pour
poser des limites à l’adolescent lorsque cette mesure éducative nécessite une
« piqûre de rappel ». Les parents ont protégé leur rejeton de l’usage de certains produits domestiques lorsqu’il était enfant. Ils doivent se remobiliser
pour informer l’adolescent de nouveaux risques propres à cet âge. Il leur
revient de ne pas prendre à la légère le danger encouru par le jeune, notamment si le mal-être de ce dernier a pris la forme d’un flirt avec la mort, par
exemple une impulsion suicidaire. Mais il serait tout aussi préjudiciable
qu’ils exagèrent ce danger. Parallèlement, les parents doivent prendre
conscience qu’il leur sera plus difficile de se faire écouter et qu’ils courent à
l’échec s’ils répondent par un haussement d’épaules ou une diabolisation forcenée. À cet effet, le psychologue œuvre à décoder avec les parents le message que le casse-cou leur adresse : par exemple « laissez-moi respirer »,
« aimez-moi » ou « dites-moi la vérité ».
Mais le cœur de son intervention est la résolution des impasses relationnelles dans lesquelles le jeune et ses parents sont pris. Il s’agit alors de
dénouer les cercles vicieux qui les y ont conduits. Ces situations de blocage
et d’impossible communication se constituent notamment lorsque la prise de
risque de l’adolescent a pour but de résoudre les problèmes irrésolus qu’il
pressent chez ses parents et, simultanément, de se protéger de leur influence
psychique négative. Ces crises familiales s’expliquent parfois par le fait que
le jeune se lance dans une expérience extrême qu’un de ses parents fit au
même âge que lui, à la différence essentielle que le père ou la mère n’avait
pas choisi de faire cette expérience et qu’elle lui resta « en travers de la
gorge ». Le psychologue doit alors favoriser, et même encourager directement, l’évocation franche par les parents – tant vis-à-vis de l’adolescent que
de lui-même – des risques qu’ils prirent, par choix ou par obligation, lorsqu’ils étaient adolescents. Cet exercice de remémoration et de verbalisation
gêne certains parents. Mais ce n’est pas un coup d’épée dans l’eau. Le regard
que jette ensuite le jeune sur son père et sa mère est toujours transformé, et
ces derniers considèrent ensuite différemment leur rejeton. D’une manière
générale, comme le formule joliment Duco (1999), « le parent qui assume
son passé assure le futur de son enfant ».
Le degré de « digestion » psychique par les parents de leurs expériences
d’adolescence est garant de la possibilité que leurs rejetons ont ou auront de
« digérer » les leurs. Les parents doivent nécessairement – mais pas exclusivement ! – transmettre un peu d’incertitude
[2] pour que l’adolescent prenne
des risques, ni trop ni trop peu. L’inscription généalogique réclame de l’identique et du différent, de manière équilibrée. Ce qui est trop identique d’une
génération à l’autre est terrifiant pour le descendant. Cela provoque une
volonté forcenée de différenciation chez l’adolescent, qui fugue (par
exemple) ou met un soin rageur à adopter des valeurs diamétralement opposées à celles de ses parents. Et ce qui est trop différent – « Ne nous ressemble
surtout pas » – n’est pas plus sain. Cela rend l’adolescent perplexe, sans motivation ni projet, psychiquement amorphe. Cela ne lui permet pas de prendre
appui quelque part et ne l’aide pas à structurer ses aspirations en développant
sa capacité à faire des choix. On pourrait paraphraser Winnicott en écrivant
que des parents « suffisamment stables » engendrent des adolescents « suffisamment instables », c’est-à-dire ni trop ni trop peu, juste ce qu’il faut pour
n’être ni délinquant ni déliquescent !
Le psychologue doit enfin attirer l’attention des parents sur le fait qu’il
leur sera difficile – mais certes pas impossible – d’exiger de leurs adolescents
ce qu’ils sont peu enclins ou inaptes à mettre eux-mêmes en œuvre en matière
de pondération face au risque. Frédéric, vingt ans, raconte : « Mon père m’a
passé un savon quand il a appris que je conduisais sans mettre ma ceinture de
sécurité. Mais lui-même ne l’attache que lorsque les automobilistes qui viennent en sens inverse lui font des appels de phare, ce qui signifie qu’il y a des
gendarmes dans le coin. Et encore, des fois, il fait semblant de boucler sa
ceinture. Il est vraiment mal placé pour me faire des remontrances sur ma
façon de conduire. » Pour autant, il serait irréaliste et également inutile de
contraindre les parents à un « zéro défaut » éducatif, Ainsi, un parent fumeur
peut s’autoriser à limiter, voire à interdire la consommation de tabac de son
fils, en lui disant que, si lui-même est dépendant de la cigarette, il ne souhaite
pas que ses enfants prennent eux aussi le risque de nuire à leur santé à longue
échéance : « Tu n’es pas obligé d’imiter mes travers, de te fourvoyer dans les
mêmes impasses que moi. »
·
ARÈNES, J. ; JANVRIN M.-P. ; BAUDRIER, F. 1998. Baromètre Santé Jeunes, Vanves, Comité
français d’éducation à la santé.
·
BRACONNIER, A. ; MARCELLI, D. 2000. Adolescence et psychopathologie, Paris, Masson.
·
DUCO, M.-C. 1999. Papa, maman, l’école et moi, Paris, Fleurus.
·
HACHET P. 2000. Ces ados qui fument des joints, Paris, Fleurus.
·
HACHET P. 2001. Ces ados qui jouent les kamikazes, Paris, Fleurus.
·
RASSIAL, J.-J. 2000. « L’espace adolescent », dans Rassial, J.-J. (sous la direction de), Sortir :
l’opération adolescente, Toulouse, Erès.
·
WINNICOTT, D.W. 1975. « L’immaturité de l’adolescent », dans Jeu et réalité, l’espace poten -
tiel, Paris, Gallimard.
[1]
C’est ainsi que de nombreux jeunes fumeurs de cannabis ignorent l’avis de leurs parents sur
ce produit.
[2]
De ce point de vue, que les pères et les mères se rassurent (ou se désolent !) : le devenir de
la vie psychique d’une génération à l’autre comporte inévitablement une part – certes variable
– d’aléas. Plus généralement, chacun est à même de sentir que l’approximation entre dans la
texture de chaque relation, qu’elle soit professionnelle, amicale, amoureuse ou autre. Sans cet
« à peu près », tout rapport avec autrui et avec soi-même serait invivable.