2001
Dialogue
Et aussi...
Le sujet entre honte, maladie et exclusion
Histoire d’une adolescente
Abdelnasser Al Saad Egbariah
pédopsychiatre. Centre hospitalier neuropsychiatrique d’Ettelbruck. Luxembourg.
Si la sortie de l’adolescent de sa famille et son entrée dans la société se passe sans problème
majeur pour un grand nombre, ce n’est pas la réalité de tous. Pour certains, ce passage ne sera
possible qu’après une rupture préalable et douloureuse du cercle vicieux honte-maladie-exclusion.
Mots-clés :
Honte, Maladie, Exclusion, Adolescence, Société.
La ligne de démarcation entre la culpabilité et la honte, deux signaux
émotionnels par lesquels l’individu s’auto-informe d’une menace pesant sur
ses liens (Lewis, 1987), se dessine tout au long des ouvrages de Serge Tisseron (1992,1996,1998). Dans la culpabilité, écrit-il, la faute est expiée, puis
pardonnée ; elle est légitimée par la société, ce qui permet son déroulement
sur un fond de réinsertion. La honte, en revanche, reste enkystée, et la crainte
de la stigmatisation sociale empêche toute confession; elle se déroule sur un
fond de désinsertion (Tisseron, 1998).
Cette définition nous montre que la ligne de démarcation ne sépare pas
uniquement les sentiments de honte et ceux de culpabilité, mais aussi et surtout l’être qui est habité par cette honte et le reste de la société. Et cela nous
ramène au débat sur la place du sujet « anormal » au sein de la société des
« normaux ». L’histoire de la psychiatrie et de l’antipsychiatrie nous montre
que les troubles psychiques confrontent souvent le sujet aux problèmes
sociaux les plus redoutables : le rejet et l’exclusion. Comme dans le cas de
certaines maladies (le sida, par exemple), le sentiment de honte habite l’être
et l’emprisonne dans un cercle vicieux infernal.
Existe-t-il un lien entre la honte, la maladie et l’exclusion ?
Le fossé entre le sujet malade et la société de performance, de compétition et de chômage se creuse de plus en plus, et l’intégration sociale d’un
sujet psychotique devient un véritable défi, du fait même de l’interaction tout
au long de la vie entre un sujet et son environnement. Mais ce fossé n’est pas
uniquement la conséquence des mutations sociales. Il est également, comme
le montre Imre Hermann, le produit du psychisme du sujet. Le sentiment de
honte vécu par le sujet comme « l’angoisse sociale, la peur d’être exclu de la
communauté » entrave ses moyens de vivre en société. Cette angoisse trouve
ses sources dans l’angoisse aiguë du nourrisson devant la perte prématurée du
lien mère-enfant. Pour Hermann, l’impossibilité de satisfaire l’instinct d’attachement (cramponnement) est la base même de tout lien social.
Pour Ferenczi, l’acte traumatique, et donc la honte qui peut lui être liée,
n’est pas que sexuel. À la différence de Freud, Ferenczi considère que des
situations réelles (comme le rejet, la maladie, la mort, la violence physique
ou sexuelle) constituent l’acte traumatique. Ces situations induisent, sous
l’effet de la surexcitation libidinale dans un psychisme mal préparé, un
« auto-clivage narcissique où une partie du Moi devient, par l’identification
au père ou à la mère, une instance d’auto-observation sur l’autre partie restante, induisant ainsi dans ces situations, une idéalisation de cette partie du
Moi, aux dépens du Moi physique et psychique, et donc un appauvrissement
de l’estime de soi ».
Pour Torok et pour Abraham, les situations traumatiques et la honte
qu’elles génèrent sont également des faits réels qui s’incorporent dans le Moi,
à l’image d’une tare génétique au sein du génome. Pour eux, « la honte est
liée à l’incorporation d’un jugement social émis par un tiers sur le désir et son
destin, dans une situation qui a effectivement eu lieu ».
L’action traumatique de la honte entrave les processus de symbolisation
privée et collective. Il barre au sujet l’appropriation de ses propres expériences et leur partage avec la société. La honte creuse ainsi un parcours circulaire : elle est à la fois la cause et l’effet de problèmes psychosociaux.
Différentes expériences conflictuelles individuelles, familiales et collectives, sources du sentiment de honte, et la souffrance psychique et physique
qui en émerge mettent en danger l’identité et l’appartenance. « Dans l’expérience de honte, le sujet perd tout soutien. Il est coupé de lui-même autant que
du groupe social auquel il était jusque-là rattaché et qui jouait pour lui,
comme pour chacun, un rôle maternel protecteur », écrit Serge Tisseron
(1996). Parmi les situations génératrices de honte, il pointe les secrets de
famille comme un trait commun à beaucoup d’entre elles. Certes, les causes
de honte se modifient avec l’époque et le lieu, mais l’auteur considère que ce
ne sont pas les raisons de « faire honte » ou d’« avoir honte » qui importent,
mais l’existence de l’affect de honte dans sa relation à l’identité, à la fois
individuelle et collective.
Comment la honte agit-elle sur le sujet ?
Comment les mécanismes de la honte atteignent-ils le psychisme et lui
imposent-ils un réaménagement profond ? Selon Serge Tisseron, c’est au
niveau de l’un ou de l’ensemble des trois investissements (narcissique, sexuel
et d’attachement, les trois piliers de l’identité), qu’une rupture peut survenir.
L’investissement narcissique (qui met en scène les conflits entre le Moi
et les idéaux) agit sur l’image et l’estime de soi, ce qui s’exprime par le sentiment de déchéance quand l’investissement échoue. L’investissement sexuel
met en scène la relation d’objet et l’angoisse propre à chaque stade d’étayage
des besoins physiologiques primaires, il agit sur les liens de dépendance, ce
qui traduit la mobilisation des fantasmes d’avilissement et d’humiliation.
L’investissement d’attachement met en scène l’angoisse d’abandon et d’exclusion, ainsi que le sentiment d’appartenance, et exprime ainsi les conflits
d’identification et d’identité.
Selon Tisseron, les contenants de la scène de la honte se définissent par
trois axes :
- l’axe actuel traduit l’interaction du sujet avec son environnement ambiant
actuel ;
- l’axe historique (les ensembles d’éléments subjectifs et intersubjectifs
intervenant dans la construction de la personnalité ;
- l’axe transgénérationnel témoigne de l’ensemble des expériences et des
rêves vécus et transmis directement ou indirectement au sujet au travers des
générations précédentes. Cette transmission et son impact ne définissent pas
uniquement la place de l’individu dans le passé mais également dans le présent et le futur.
Comment la honte s’exprime-t-elle ?
Le sentiment de honte et l’acte traumatique qui l’accompagne restent
enfouies dans l’inconscient. Pour Torok et Abraham, tous deux restent incorporés dans le Moi comme une « crypte » et sont ainsi condamnés au silence.
Deux obstacles empêchent la honte d’emprunter des voies sociales légitimes pour s’exprimer :
- d’un côté, les résistances individuelles profondes, par l’effet des refoulements dynamiques et conservateurs. Dans le refoulement conservateur, « la
honte qui a fonctionné comme moteur de la constitution de l’incorporation au
sein du Moi est enterrée en même temps que la situation gardée secrète et
tous deux sont condamnés au silence ».
- de l’autre côté, l’impasse sociale née de la crainte de l’exclusion que le
sujet honteux éprouve devant la menace de se confesser constitue également
un obstacle.
Ces obstacles poussent la honte à s’exprimer de diverses manières, des
plus claires aux plus masquées : maladies mentales et physiques, suicides,
toxicomanie, appartenance au groupe des exclus d’une société, meurtres,
révoltes sauvages, comportements de soumission, de trahison, massacres collectifs…
Approche thérapeutique
d’une réalité à la fois psychique et sociale
La honte n’est ni dans l’individu qui la ressent, ni dans le groupe qui la
lui impose. Elle est entre les deux, comme une réalité à la fois psychique et
sociale (Tisseron, 1998). C’est avant tout par un travail de restauration de
l’image de soi, construite en permanence au travers de la relation de soi à soi
et à l’autre (Winnicott, Lacan), qu’une évolution personnelle peut trouver ses
sources, permettant l’accès à la symbolisation individuelle et collective (Tisseron, 1992). Ce travail thérapeutique est à l’image d’un pont reliant les parties clivées du psychisme par l’effet du trauma. Il permet de rétablir la
circularité des échanges entre le sujet et ses milieux de vie.
Le travail clinique dont il sera ici question se déroule dans un service
fermé, essentiellement conçu pour des psychotiques adultes. Nous y recevons
également un certain nombre d’adolescents et de jeunes adultes présentant
des troubles psychiques divers.
Le passage dans l’hôpital psychiatrique et l’enfermement avec des personnes psychotiques laisse des traces chez le patient et sa famille. La perte
brutale des repères du monde extérieur (par le fait à la fois des troubles et de
l’exclusion due à l’hospitalisation), la confrontation à ce nouveau monde
(« le monde des fous »), provoquent chez le patient un état de panique et de
désarroi majeur. C’est la crainte de basculer dans la folie.
Certaines familles éprouvent un état paradoxal, écartelées entre des sentiments de honte devant la maladie psychique et la nécessité de recourir au
placement psychiatrique fermé comme seule solution pour la crise. Ce sentiment paradoxal s’exprime souvent par le rejet de la personne souffrante –
rejet qui peut avoir des formes déguisées, comme l’envoi dans un centre thérapeutique à l’étranger. Une telle démarche ne risque-t-elle pas d’induire ou
d’amplifier la rupture entre l’adolescent et son milieu de vie et de rendre ainsi
l’élaboration de tout projet thérapeutique psychosocial impossible ?
Notre prise en charge du patient en crise implique d’emblée l’articulation de deux niveaux de travail :
- un traitement par psychotropes (comme traitement adjuvant dans certaines
situations de crise et dans certaines pathologies) ;
- une rencontre rapide avec le patient et la famille. Il s’agit d’aider à verbaliser les angoisses, à exprimer les craintes, mais aussi de donner à la famille
la légitimité d’interroger l’institution sur tout ce qui concerne l’événement ou
la crise.
Notre objectif est de nouer, dès le début de l’hospitalisation, un lien de
confiance fondé sur une relation de transparence qui implique que nous respections le « droit de savoir » du patient à propos des objectifs, des moyens
et des limites de nos thérapies. Agir de la sorte nous semble nécessaire pour
dissiper une partie des angoisses et prévenir l’émergence des angoisses iatrogènes. En outre, « contenir » la famille peut faire d’elle un pilier essentiel
de la prise en charge et lui permettre de contenir le sujet (malade), ce qui se
traduit par un renforcement de la fonction d’enveloppe psychique familiale
(D. Anzieu).
Sophie, 21 ans, est la cadette d’une fratrie de trois. Ses parents sont séparés depuis six ans. Depuis quelques années, la mère souffre d’une maladie
qui nécessite des soins importants. Le père est décrit comme ayant des problèmes d’alcoolisme et il se définit lui-même comme « instable socialem e n t ». Les deux sœurs sont mariées et gardent surtout un contact avec la
mère.
À sa première hospitalisation, Sophie est admise dans notre service pour
troubles psychotiques aigus. Malgré la présence des parents, c’est sa sœur qui
signe la demande de placement. Ni le père ni la mère ne souhaite prendre la
décision. L’autorité exercée ainsi par la sœur traduit-elle une inversion des
rôles au sein de la famille ?
À l’admission, Sophie semble pâle, fatiguée, dans un état d’hygiène précaire. Nous n’observons pas de trouble de la conscience ni de troubles du
comportement. Par contre, elle manifeste des conduites d’opposition négative devant toute sollicitation de notre part.
La rencontre avec la famille présente à l’admission (père, mère, sœur
aînée et Sophie) permet d’évoquer quelques données importantes de l’histoire familiale. Nous apprenons que Sophie a connu plusieurs séparations
d’avec sa famille. À l’âge de 15 ans, à la suite de la séparation des parents,
elle fugue pour se réfugier chez une tante. Devant sa baisse scolaire et ses
troubles de comportement, elle est placée dans un internat scolaire. Mais
Sophie s’y isole et refuse de participer aux activités. Six mois plus tard, elle
fugue et retourne vivre chez sa mère. À 18 ans, elle est placée quelques mois
par décision judiciaire dans un foyer pour délinquants, puis hospitalisée à
l’étranger dans une clinique pour adolescents psychotiques. Après un an
d’hospitalisation, Sophie revient chez sa mère. Elle y reste quelques mois.
À la suite de conflits avec sa mère, Sophie la quitte et va vivre chez son
père jusqu’à l’admission dans notre service.
Dès l’âge de 15 ans, dans le décours d’une hospitalisation en psychiatrie
et devant la prédominance des symptômes – isolement, repli sur soi, manque
d’initiative et opposition à tout projet, passivité, troubles de la mémoire, du
langage et de l’orientation – un diagnostic de « troubles schizo-affectifs » a
été posé.
Au cours de nos entretiens, Sophie exprime son sentiment d’être rejetée
et abandonnée par sa famille. Sentiment qui se réactive lors de chaque événement de séparation. Son éloignement d’avec la famille coïncide avec la
séparation de ses parents, ce qui est pour elle une double souffrance. Comme
l’écrit Tisseron : « Ce qui blesse le plus gravement un enfant, c’est en effet
de se sentir exclu de sa propre famille et de croire qu’il est lui-même la cause
de cette exclusion ou, pire encore, qu’il est lui-même la cause de la souffrance de ses parents. »
Hypothèse
L’association que nous faisons entre cette partie de l’histoire de Sophie
et ses troubles nous fait penser aux élaborations de Bleger (cité par Tisseron).
Bleger montre qu’il est d’une importance capitale pour l’intégrité du sujet
d’assurer la stabilité et la continuité de l’environnement extérieur, et souligne
l’impact destructeur de son défaut (perte des repères extérieurs) sur le psychisme : « Si des changements brusques surviennent dans son environnement, le sujet se trouve confronté au retour brutal de son noyau ambigu, ce
qui produit par exemple l’obnubilation de la pensée » (Tisseron, 1992). Le
noyau ambigu, explique-t-il, est cette partie de soi déposée ou projetée par
chacun, à l’image d’un fardeau plein d’incertitude que le sujet dépose dans
les éléments stables de son environnement (partenaires privilégiés, profession, religion, objet de famille…).
Depuis six ans (la séparation de ses parents), la vie sociale de Sophie
s’est traduite par des va-et-vient incessants qui ont empêché toute élaboration
de liens sociaux et stables sources de chaleur humaine. Parallèlement à son
sentiment d’être rejetée de ses divers milieux de vie, Sophie éprouve un sentiment d’exclusion sociale qu’elle exprimera un jour en disant : « Ce que
j’aurais souhaité, c’est d’avoir une adolescence comme tout le monde,
comme mes sœurs. » L’interprétation que nous faisons de l’adolescence de
Sophie est : une rupture des investissements narcissiques et d’attachement a
entraîné chez elle un état d’inhibition et une défaillance de l’estime de soi qui
l’enferme encore plus dans l’exclusion.
Au cours d’un entretien familial, la sœur aînée de Sophie « vide son
sac ». Elle manifeste son indignation des conditions de vie de Sophie pendant
son séjour chez son père : « Elle menait une vie de clocharde. » Sophie dormait depuis quelques semaines dans la salle de bains par manque de place
dans le studio. C’est à la suite d’une dégradation de son état, en quelques
jours, qu’elle a été placée : elle s’enfermait dans la salle de bains et refusait
d’y laisser entrer le père. « J’ai voulu protéger mon intimité », dit-elle.
La sœur déplore aussi la relation que les parents entretiennent avec
Sophie et la place centrale que Sophie occupe au sein de la famille. Elle
exprime, à la fin de l’entretien, son souhait que Sophie reste à l’hôpital et dit :
« Je suis enceinte et j’ai envie qu’on s’occupe de moi. »
Les non-dits et l’ambiguïté autour des conditions de placement et de la
vie chez le père nous font supposer l’existence de zones d’ombre sensibles au
sein de cette famille, de secrets de famille qui, comme l’écrit Tisseron (1996),
« suintent » chez les descendants ».
Évolution de Sophie au cours de l’hospitalisation
Après deux mois dans notre service, Sophie manifeste toujours une vie
monotone avec une labilité affective à prédominance dépressive. L’équipe
soignante résume ses conduites comme suit : « Elle a toujours des difficultés
à se lever le matin et, après le petit déjeuner, elle retourne dans sa chambre
pour y hiberner toute la journée. Ses relations avec les soignants et les
patients sont restreintes aux demandes pour les besoins matériels. Elle reste
indifférente à la précarité de son état d’hygiène. Elle s’oppose aux propositions d’activités… »
Cette stagnation (clinique) de l’état de Sophie montre aussi les limites
des psychotropes.
Projets de Sophie et hypothèses de travail
Un premier projet élaboré par la famille fait écho chez Sophie : suivre un
traitement thérapeutique à l’étranger tout en entamant des études artistiques.
Devant l’impossibilité de mener à bien directement son projet (rentrée scolaire différée à quelques mois), Sophie l’abandonne et en construit un second
avec son père : rentrer au domicile de son père. Ce qui se fait, malgré le
désaccord de la mère et la réticence de notre équipe.
Dans un premier temps, nous interprétons le désir de proximité de
Sophie à son père et sa distance à sa mère en faisant référence aux hypothèses
de Maurice Berger concernant les enfants qui vivent des situations de séparation de couple pathologiques (Berger, 1997). Sophie perçoit son père
comme plus atteint que sa mère par la séparation conjugale, ce qui induit chez
elle des conduites de réparation et d’apaisement vis-à-vis de lui. Elle vit aussi
dans l’illusion de retrouver sa famille d’avant la séparation de ses parents et
dénie la nouvelle réalité du couple parental. Comme elle disait un jour :
« Tout ce que je demande, c’est vivre en famille et faire des études artistiques,
ce n’est pas si compliqué que cela. »
Un jour, la mère nous explique les motifs du divorce. Parmi ceux-ci, l’alcoolisme de son mari et les suspicions d’attouchements sexuels sur des
enfants. Mais un non-lieu a disculpé monsieur. Pendant cet entretien, le père
garde le silence et ne contredit pas sa femme.
Cet entretien confirme notre hypothèse de l’existence d’un « secret ». Ce
qui nous conduit à interpréter l’ensemble des conduites de Sophie sous
l’éclairage des élaborations de Tisseron. Ce serait « l’angoisse d’une perte
des investissements narcissiques, d’attachement et d’objet, [exprimant] un
sentiment de honte sévère », qui lui ferait vivre « une menace de perdre ses
repères internes et les repères externes conduisant à un sentiment global de
confusion. Devant cette menace, le sujet se raccroche à tout ce que peut lui
éviter la menace, même à celui qui peut être son bourreau. L’enfant fait en
sorte alors de rester auprès de son parent, avec l’espoir fou de lui promettre
un jour de s’en soulager. Ainsi se nouent des couples parents/enfants dans lesquels un fils ou une fille choisit de vieillir avec l’un de ses parents (père ou
mère) plutôt que de mener sa vie d’adulte. De telles situations relèvent souvent moins de situations œdipiennes mal résolues que de la problématique
des secrets de famille : le rejeton attend le dévoilement du secret, pas tant
pour connaître la vérité que pour libérer son parent de son pesant fardeau »
(Tisseron, 1996).
Le désir de proximité de Sophie à son père pouvait donc se traduire par :
comment se séparer d’un parent quand la relation avec lui a été entravée par
l’existence d’un secret douloureux ?
La cohabitation de Sophie et de son père se passe mal. Un retour à l’hôpital est demandé, cette fois par les parents. Le père en prend la responsabilité : il signe la demande.
Cette démarche des parents permet sans doute à Sophie d’être confrontée à une attitude concordante de leur part, bien que l’issue soit toujours son
éloignement à elle…
Nous avions mis en évidence dans nos entretiens avec la famille la difficulté de réaliser un projet thérapeutique cohérent vu les souhaits contradictoires des divers membres de la famille et le clivage existant entre la mère et
la sœur d’un côté et le père et Sophie de l’autre.
Si la pathologie est pour Sophie un moyen de réaliser son désir de réunir
ses parents autour d’elle, elle ne peut pour autant en tirer profit car elle reste
figée dans une inhibition et une confusion qui compromettent son développement. Ses conduites abandonniques induisent une relation de dépendance
à l’égard de son milieu de vie (famille ou hôpital) qui empêche toute autonomie.
Les illusions de Sophie trouvent un écho chez les deux parents. Le père
espère réparer ses fautes et maintenir le secret caché. La mère souhaite protéger sa fille de son père et apaiser ses sentiments personnels de culpabilité
de ne pouvoir prendre Sophie chez elle du fait de sa propre maladie. La mère
et la sœur désirent que Sophie reste hospitalisée à long terme, sans doute pour
masquer également ces sentiments de honte relatifs au secret. Honte, maladie
et exclusion sont en interdépendance.
Un troisième projet voit le jour : Sophie fréquentera quotidiennement
pendant quelques mois l’hôpital de jour, et parallèlement, nous continuerons
les entretiens familiaux et les entretiens individuels. Cette trilogie permet
d’élaborer un travail commun.
Les parents expriment à présent leurs capacités et leurs limites réelles
pour venir en aide à Sophie. Ni l’un ni l’autre ne prétend être capable de la
prendre en charge malgré l’amour qu’ils ont pour elle. Ils expriment aussi
leurs craintes devant le désir d’autonomisation et de socialisation de Sophie.
Pour eux, elle en est incapable.
Sophie, dans ses activités à l’hôpital de jour, fait connaissance avec ses
propres capacités enfouies en elle depuis des années. Elle agit pour se libérer, comme si elle percevait la légitimité de se libérer de ses freins. Elle manifeste un net changement dans ses rapports avec les autres et avec elle-même.
Elle prend soin de son état physique et ose entamer des démarches vers l’extérieur. Pour la première fois, elle manifeste une inquiétude par rapport à son
avenir et exprime le désir d’avoir un jour des enfants…
Malgré la persistance d’un pronostic douteux, nous pensons que ce projet est un premier pas pour aider Sophie à retrouver une place au sein de sa
famille et au sein de la société.
Commentaires
Le sort du premier projet montre l’angoisse qu’a Sophie d’une répétition
d’un vécu traumatique. Sa demande d’un suivi dans une clinique à l’étranger
produit tout de suite chez elle des réactions abandonniques, ce qui fait
échouer le projet.
Devant l’incapacité d’expier le sentiment de honte éprouvé par tous
devant les conditions de séparation ambiguë, la pathologie se dessine en
« étoile » : éclatement de la famille, distorsion de la relation parents-enfants,
exclusion et troubles psychiques de Sophie…
Dans ces conditions, le projet père/Sophie ne peut être mené à bien : il
échoue. Un travail d’élaboration et de mise à plat, même partielle, des vécus
de l’ensemble des membres de la famille, permet alors de réduire les communications paradoxales autour de Sophie.
Le troisième projet se construit sur une redéfinition des relations affectives dans la famille et des moyens réels de chacun pour venir en aide à
Sophie. Désillusionner les parents de leur fantasme d’être tout-puissants
réparateurs ne signifie pas les disqualifier ni les exclure de tout projet thérapeutique. Mais désillusionner Sophie de son fantasme de retrouver la famille
« idéale » ne risque-t-il pas de casser toute possibilité d’élaborer une bonne
image de la famille réelle ? Et ce risque n’est-il pas inhérent à la mise à plat
des secrets ?
Le travail quotidien avec l’équipe soignante et les entretiens familiaux et
individuels permettent de renforcer les assises narcissiques et la confiance en
soi chez Sophie. Cette confiance se construit aussi dans la relation avec ses
parents et dans leur regard sur elle. Cette confiance et cette meilleure estime
de soi permettent à Sophie de s’éloigner de la famille malgré ses craintes de
la nouveauté, et d’y revenir malgré ses craintes d’être à nouveau envahie ou
rejetée par les siens.
Nous pensons que la nouvelle circularité qui s’établit entre Sophie, sa
famille et la société lui permet, avec des difficultés et des périodes d’échec
sans doute, de poursuivre son développement psycho-affectif et social. Mais
il fallait une rupture préalable du cercle vicieux exclusion-honte-maladie.
L’adolescence, période critique
Comment aider le sujet à sortir de son aliénation et de son exclusion
sociale ? Comment l’aider à trouver la confiance nécessaire pour construire
de nouveaux liens avec la société malgré la maladie et le décalage que cette
maladie a forgé au cours des années ?
Cette question nous semble prendre une dimension plus importante à
l’adolescence. Cette période de la vie s’exprime par la fragilité que le sujet
éprouve au cours de ce passage : fragilité narcissique du fait de la métamorphose corporelle et des troubles allant de la dysmorphophobie au suicide ;
fragilité de l’investissement libidinal par le réveil des conflits œdipiens,
allant des conduites d’opposition aux différentes formes de transgression ;
fragilité des repères d’appartenance et de l’identité, allant des angoisses de
séparation et d’abandon à certaines formes de pathologie de dépendance et de
conduites antisociales.
En référence aux hypothèses sur la honte (honte, maladie, exclusion) et
sur l’adolescence, nous pensons que toute rupture sociale à cette période est
un risque majeur susceptible d’entraver le développement du sujet et d’y laisser des abîmes pour le reste de sa vie. Ne pouvons-nous imaginer le travail
institutionnel comme une sorte de rite de passage (Dessoy, 1991) ? Le travail
institutionnel n’est pas une finalité en soi, mais il peut être investi comme un
espace et un temps de métamorphose, le passage d’un état d’exclusion vers
un état de reprise d’une place au sein de la société.
Si la sortie de la famille et l’entrée dans la société se passe sans problèmes majeurs pour un grand nombre d’adolescents, ce n’est malheureusement pas le cas de tous. Pour certains, ce passage ne sera possible qu’après
une rupture préalable et douloureuse du cercle vicieux honte-maladie-exclu -
sion-honte-exclusion…
·
ABRAHAM, N. ; TOROK, M. 1978. L’Écorce et le noyau, Paris, rééd. Flammarion, 1987.
·
BERGER, M. 1997. L’Enfant et la souffrance de la séparation, Paris, Dunod.
·
ANZIEU, D. et al. 1994. L’Activité de la pensée, Paris, Dunod.
·
COOPER, D. 1970. Psychiatrie et antipsychiatrie, Paris, Le Seuil, coll. « Essais ».
·
DESSOY, É. 1991. « Le rite de passage et ses avatars, une approche thérapeutique du temps
arrêté », Cahiers de psychologue clinique n° 12, Louvain, De Boeck-Université.
·
SWAIN, G. 1997. Le Sujet de la folie, naissance de la psychiatrie, Paris, Calmann-Lévy.
·
TISSERON, S. 1992. La Honte, psychanalyse d’un lien social, Paris, Dunod.
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TISSERON, S. 1996. Secrets de famille, mode d’emploi, Paris, Ramsay.
·
TISSERON, S. 1992. La Honte, psychanalyse d’un lien social. Paris, Dunod.