2001
Dialogue
Méthodologie et aspects théoriques en thérapie familiale psychanalytique
Du narcissique à l’œdipien : réflexions sur les registres d’intervention en thérapie familiale psychanalytique
Didier Pilorge
psychologue, thérapeute familial. membres de la Société de thérapie familiale psychanalytique d’Ile-de-France ( STFPIF ), 7, rue Ernest-Cresson, 75014 Paris.
Brigitte Brégégère
psychologue, thérapeute familiale. membres de la Société de thérapie familiale psychanalytique d’Ile-de-France ( STFPIF ), 7, rue Ernest-Cresson, 75014 Paris.
À travers la présentation d’un cas de thérapie familiale psychanalytique, les auteurs mettent en
évidence le fonctionnement paradoxal qui lie et sépare à la fois les composantes narcissiques
et la psychosexualité, l’impact d’un traumatisme sexuel sur l’organisation du groupe familial,
les mécanismes confusionnels et les imagos qui relient les différents protagonistes. L’accent
est mis sur les difficultés techniques rencontrées dans le travail thérapeutique, notamment en
ce qui concerne les niveaux d’intervention à privilégier dans de telles situations.Mots-clés :
Clivage, Narcissisme, Registres d’intervention, Thérapie familiale psychanalytique, Trauma- tisme sexuel.
Cette réflexion est née de difficultés théoriques et techniques rencontrées
dans le cadre d’une thérapie familiale psychanalytique ( TFP ) menée depuis
presque trois ans. Ces difficultés ne nous semblent imputables ni à la complexité ni à la lourdeur du cas, en lui-même comparable sur ces points à bien
d’autres prises en charge familiales, mais au mode d’organisation et d’expression de la problématique commune aux protagonistes.
Avant de l’illustrer en présentant un cas clinique, tentons brièvement
d’en ébaucher les principales caractéristiques.
Le discours de la famille C. semble s’organiser autour de deux axes principaux. Le premier traduit de profondes failles narcissiques, un sentiment
d’incapacité et, conjointement, un besoin de soumission absolue à un objet
tout-puissant et intrusif. Le second témoigne d’un climat passionnel, d’une
grande excitation dont la thématique prend parfois des allures œdipiennes. Si
ces deux registres sont constamment mêlés dans les propos, les symptômes
et les attitudes, ils ne peuvent jamais être simultanément pris en compte. Le
plus souvent, la détresse narcissique est mise en avant et l’aspect passionnel,
pourtant évident pour l’observateur, est annulé. Parfois, à l’inverse, c’est
l’excitation qui domine le tableau, laissant dans l’ombre le premier registre,
mais également la dimension sexualisée. D’une certaine manière, nous pourrions qualifier ce fonctionnement de paradoxal, puisque deux dimensions
sont mêlées jusqu’à la confusion et qu’en même temps elles s’excluent. Dès
lors se posent de nombreuses questions tant théoriques que cliniques.
Sur le plan théorique :
- comment, pourquoi, cette alliance entre l’aspect narcissique et la composante d’excitation ?
- comment ces deux registres se renforcent-ils et s’excluent-ils ?
- pourquoi l’impossibilité de prise en compte du sexuel alors qu’il nous est
montré de manière évidente ? D’ailleurs, de quelle sexualité s’agit-il ?
- pourquoi cette façon de s’accrocher à l’objet intrusif, blessant, qui ne peut
que renforcer la plainte narcissique ?
- comment ces deux registres interviennent-ils dans la constitution du couple
et dans la dynamique interindividuelle ?
Sur le plan technique se pose évidemment la question du registre d’intervention à privilégier. Faire le choix de travailler l’axe narcissique avant
d’aborder la conflictualité sexuelle, c’est sans doute respecter une succession
proche d’un modèle théorique qui va du plus archaïque au plus évolué ; c’est
prendre néanmoins le risque d’accroître le sentiment d’incapacité et de
détresse. Intervenir sur le libidinal avant tout, c’est chauffer à blanc la dimension passionnelle omniprésente et bousculer les défenses mises en place
contre celle-ci (refoulement ? clivage ?), avec pour corollaire la menace
d’une rupture de la prise en charge.
Présentation de la famille
La famille C. se compose des deux parents, âgés d’environ quarante-cinq
ans, de Stéphanie, quinze ans, et de son frère Pierre, douze ans. La demande
de soins a été motivée par l’anorexie de la fille aînée, symptôme installé brutalement depuis quelques mois et qui, au moment des premiers contacts avec
le service, posait sérieusement la question d’une hospitalisation; celle-ci sera
évitée de justesse.
Face au fonctionnement particulier de la famille, nous avons assez rapidement proposé une thérapie familiale psychanalytique. Elle sera facilement
acceptée par tous, surtout par le père. Rapidement, Pierre se joindra à ce travail, à sa demande et du fait de ses difficultés : problèmes scolaires, inhibition, tristesse. L’anorexie de la jeune fille cédera rapidement la place à des
épisodes boulimiques avec vomissements, qui émailleront les premiers mois
de la prise en charge ; passé ce cap, ces symptômes cesseront complètement.
Mme C. est la deuxième d’une fratrie de trois : son frère aîné, personnage autoritaire, vit actuellement aux antipodes ; son jeune frère, fragile et
dépendant, est décédé d’overdose quand elle avait trente ans. Nous reviendrons plus longuement sur la personnalité des grands-parents maternels; précisons cependant d’emblée que la mère de Mme est décrite comme une
femme souvent malade, effacée par rapport à un mari autoritaire et tout-puis-sant.
De l’histoire de M. C., nous connaissons peu de choses. Issu d’une fratrie de trois, il a une sœur et un frère jumeau. Sa mère, dont il était le préféré,
organisait toute la vie familiale, son père était un homme effacé.
M. et Mme C. sont amis d’enfance. Tous deux ont été mariés une première fois ; unions rapidement rompues qui aboutiront à leur mariage. M. C.
semble avoir été mis sur un piédestal par son futur beau-père, qui, aux dires
de Mme C., le considérait comme un saint (sic).
Mme C. paraît préoccupée par le physique de sa fille. Craignant les
moqueries des autres enfants, elle veut la faire opérer d’un strabisme et d’un
décollement d’oreilles qu’elle est la seule à voir ; de même, elle refuse de
laisser Stéphanie porter des robes à cause de son excès de poids. Le père ne
partage pas ces craintes et s’oppose aux interventions.
Peu après la naissance de Pierre, le petit frère de Madame C. décède. Elle
fait une sérieuse dépression avec tentative de suicide et se trouve dans une
grande difficulté pour s’occuper des enfants, qui, à cette époque, seront élevés par leur père et les grands-parents maternels.
Les relations entre ces enfants et leur mère ont toujours été compliquées.
À la puberté, les conflits entre Stéphanie et sa mère sont violents et incessants; ils perturbent la vie du couple. M. C. essaiera d’établir sans succès des
compromis entre sa femme et sa fille, au grand dépit de la première qui
reproche à son époux de la laisser tomber ou de prendre le parti de Stéphanie. Celle-ci tentera de fuir se réfugiant souvent chez une famille à problèmes, dont un des fils, malade mental, porte le prénom du frère décédé de
sa mère. La mère entretient depuis toujours une relation très proche avec
Pierre, qu’elle materne et qui lui sert de confident.
Mme C. se présente comme une femme fluette, d’aspect juvénile ; elle
entretient cette impression en s’habillant comme une jeune fille, ce que lui
reproche beaucoup Stéphanie; et, en effet, parfois on ne sait plus trop qui est
la mère et qui est la fille.
Si Mme C. prend toujours la parole la première et concentre les échanges
sur elle, c’est autant du fait de sa personnalité que de la place que lui donne
le groupe familial, dont elle semble être le porte-parole et le bouc émissaire.
Elle parle donc beaucoup, calmement, avec un sourire un peu triste ou un
regard qui cherche à provoquer l’apitoiement de l’autre. Bien que mesuré
dans la forme, son discours n’en traduit pas moins un climat dramatique : les
événements bénins de la vie familiale, les difficultés habituelles avec les adolescents prennent vite pour elle une allure tragique ; cette sensibilité transforme les petites tensions en conflits réels et passionnés. À son écoute, nous
sommes partagés entre des mouvements de compassion et d’inquiétude – elle
est fragile et fera une tentative de suicide dans les premiers temps de la thérapie – et des mouvements d’exaspération face à ses attitudes de petite fille
martyrisée. Elle est en thérapie individuelle depuis dix ans.
Le père est un homme d’allure débonnaire et sympathique. Face à sa
femme, il cherche régulièrement à apaiser, minimiser les choses, et se réfugie parfois derrière des propos généraux et éducatifs. Il peut néanmoins se
montrer violent à la maison, entrant dans de grandes colères qu’il tente de
liquider en cassant des objets. Il est manifestement séduit par sa fille, qu’il ne
reprend pas lorsqu’elle se montre grossière envers sa mère et dont il cherche
la complicité. À l’inverse de son épouse, il exprime peu d’inquiétudes, y
compris dans des situations qui paraissent objectivement préoccupantes ;
nous y reviendrons.
Stéphanie est une grande fille assez carrée, le prototype de l’adolescente
en rupture. Renfrognée, le plus souvent silencieuse, elle prendra pendant de
longs mois la parole dans le seul but de contredire ou critiquer sa mère. Elle
ne manque cependant ni d’humour ni de finesse et est authentiquement émue
lorsqu’elle s’écrie : « Je n’ai pas de mère, elle a tout, je n’ai rien. » Notons
également que les relations mère-fille peuvent être chaleureuses lorsque les
deux intéressées ne sont pas au contact (au téléphone par exemple), mais se
dégradent rapidement lorsqu’elles sont en présence l’une de l’autre.
Pierre est un garçon doux, passif et inhibé. Il vit très douloureusement
les conflits conjugaux et familiaux, dont les origines semblent totalement le
dépasser. Il s’exprime peu, et d’autant moins que, lors de ses tentatives, il est
sèchement remis en place par sa sœur, qui le traite de « gonzesse » et a longtemps mal accepté sa venue aux séances.
Dans le cours de la thérapie, le frère et la sœur engageront un travail psychologique individuel à l’extérieur du service.
Le matériel dont nous allons nous servir pour tenter de répondre aux
questions posées en introduction recouvre à peu près un an de travail. Au
terme de cette première année, un lien suffisant a pu se faire entre les deux
registres clivés, le narcissique et l’œdipien, pour permettre la révélation d’un
événement capital de l’histoire familiale, qui nous a aidés à comprendre la
mise en place d’une telle organisation défensive.
Deux grands thèmes apparaissent dans le discours familial :
- l’intrication d’un fantasme de famille fusionnée, indifférenciée au niveau
des sexes et des générations, avec une très forte rivalité à trois : deux femmes
convoitent le même homme ;
- l’existence d’une imago parentale qui à la fois séduit et exerce une maîtrise
toute-puissante de l’objet.
La rivalité mère-fille apparaît dès la première séance et se répète pendant
des mois, en multiples exemples : S. tourne autour de son père ; père et fille
s’enferment dans une chambre pour parler, Madame n’ose entrer ; le père se
lève le samedi matin pour conduire sa fille au lycée au lieu de faire la grasse
matinée avec sa femme; d’ailleurs, dès le retour de la maternité, il a placé la
photo du bébé sur l’oreiller du lit conjugal. Devant ces attitudes, Mme C. dit
se sentir exclue, abandonnée. Elle reproche à son mari de ne pas la protéger.
Personne ne se soucie d’elle, et tout cela lui donne constamment l’envie de
partir, de les laisser tous les deux. Il en est de même pour Stéphanie, qui met
plusieurs fois en acte des désirs de fuir sa famille pour se réfugier dans une
autre ou vivre en internat.
De son côté, pendant toute cette période, Stéphanie « emprunte » sans sa
permission les vêtements de sa mère, pulls, soutiens-gorge ou pyjamas. En
même temps, elle lui reproche de s’habiller comme une adolescente : « Je
n’ai pas de mère », dit-elle.
Face à cette rivalité, le père reste calme et souriant, pas franchement
mécontent de cette situation qui n’est pas sans lui rappeler, sans doute, audelà de la satisfaction d’être si désiré, sa situation de jumeau préféré.
À première vue, ce matériel apparaît comme l’expression d’un conflit
œdipien, mais des passages à l’acte viendront émailler la prise en charge. Stéphanie va s’installer dans une famille qu’elle s’est choisie, mère et fille absorbent des médicaments et sont hospitalisées à quelques semaines d’intervalle.
Si fantasme il y a, on voit bien aussi dans ces mises en acte que le
« comme si » n’existe pas et que fantasme et réalité se confondent. De la
même façon, emprunter des vêtements pour séduire comme la mère devient,
dans l’effacement de la frontière entre fantasme et réalité, « être l’autre, être
réellement dans la peau de l’autre ». Ce vécu confusionnel génère une
angoisse d’étouffement et une rage narcissique qui se manifestent dans la
violence des relations familiales. Lors d’une simple dispute avec Stéphanie,
les C. en viennent aux mains.
La sexualité, la séduction sont sans cesse évoquées sans qu’il y ait possibilité de transformer cette évocation en un fantasme avec lequel on pourrait
jouer dans l’espace psychique familial. Toute intervention de notre part visant
à faire un lien entre le matériel et le fantasme sous-jacent est violemment
rejetée.
Après quelques séances où nous soulignons sans faire de lien les rivalités arrive le matériel suivant : pendant les vacances, Stéphanie a dû, faute de
place, dormir avec un cousin de treize ans (elle en a quinze), et les parents ne
comprennent pas sa révolte et son refus. Nous intervenons pour montrer combien il peut être difficile pour Stéphanie, qui n’est plus une petite fille, de partager le lit d’un garçon. La dimension sexuelle de l’événement ramenée
abruptement va avoir pour effet de mettre en péril le cadre thérapeutique, les
parents demandant dans la semaine qui suit la séance, via un médecin du service, une adresse à Paris pour avoir un autre avis.
Une réflexion sur cet incident, sur le matériel déjà évoqué et les quelques
éléments biographiques que nous possédons nous amène à nous attacher
davantage à la mise en lumière des demandes archaïques : besoin d’être
reconnu, soutenu, accepté, témoignant des failles narcissiques communes à
tous les membres de la famille.
Nous centrons alors nos intervention sur les difficultés de séparation et
le fonctionnement dans les extrêmes (être collés jusqu’à l’étouffement ou se
séparer complètement), l’absence de différences (être habillées comme si on
avait le même âge, se comporter de la même façon avec sa femme et sa fille),
le poids du passé dans le fonctionnement d’aujourd’hui (importance de leurs
familles respectives dans le discours familial et mise en lumière du type de
relation qui les lie à leurs imagos parentales).
En écho, les associations familiales vont faire apparaître la place prépondérante du grand-père maternel, homme séducteur et tout-puissant. Dans
ses souvenirs de petite fille, Mme C. évoque un père autoritaire, grand séducteur, s’intéressant aux jeunes filles que ses fils amenaient à la maison. Il aime
beaucoup son gendre, qu’il connaît depuis l’enfance, et s’inquiète de voir sa
fille refuser de fréquenter la famille de son mari. La voyant terrorisée et pour
lui permettre de supporter l’angoisse occasionnée par les visites chez la belle-mère, il va lui faire prescrire par son médecin des suppositoires d’optalidon,
que Mme C. utilisera à doses massives, vivant dans une sorte d’état semi-comateux. « J’étais comme une droguée », dit-elle. Nous apprenons aussi que
le grand-père maternel finançait la toxicomanie de son jeune fils.
Depuis le mariage de sa fille, il aide financièrement le couple et possède
une clé de la maison, qu’il utilise sans souci d’être importun, entrant sans
frapper à n’importe quelle heure. Il donne son avis pour tout, prend des décisions concernant les enfants et, depuis quelque temps, se permet de faire des
réflexions sur la poitrine de sa petite-fille lors de repas familiaux. Malgré
cela, mère et fille ne peuvent s’empêcher de lui rendre quotidiennement visite
et de le mettre au courant de tous les événements de la maison. Toute la
famille est dans une situation d’assujettissement vécue sur le mode de l’incompétence et de la dépendance infantile. Cette situation, qui témoigne de
failles narcissiques, est d’autant plus douloureuse qu’elle paraît nécessaire à
chacun. À aucun moment, les éléments érotisés du comportement du grand-père avec la mère et la fille ne sont reconnus comme tels.
Ce personnage du grand-père maternel, au-delà de son image de séducteur, d’homme à femmes, semble représenter pour Mme C. une imago maternelle toute-puissante qui contrôle, dirige, fait intrusion, et qu’elle projette sur
son mari, auquel elle demande câlins et protection comme une petite fille le
ferait avec sa mère.
Pendant de longues semaines, nous réfléchissons avec la famille C. sur
cette dépendance infantile, gardant par-devers nous une inquiétude quant à la
nature des relations du grand-père et de Stéphanie. En mettre en lumière le
caractère incestueux nous semble difficile, tant est grand le déni qui concerne
cet aspect de leur fonctionnement.
Parallèlement, alors que le cadre clairement défini est parfaitement respecté, les manifestations du transfert se font plus nombreuses. En symétrie à
sa propre confusion, la famille C. imagine que nous échangeons le contenu
des entretiens avec toute l’équipe de la consultation. La mère raconte qu’elle
sort des séances épuisée, « comme si on l’avait rouée de coups ». Stéphanie
nous reproche de ne pas dire à ses parents ce qu’ils doivent faire.
Nous sommes à seize mois du début de la thérapie et deux séances capitales vont éclairer d’un jour nouveau le matériel précédent.
La mère reproche à sa fille d’avoir mis un tee-shirt très décolleté pour
aller voir son grand-père. À la séance suivante, nous apprenons que Stéphanie a avalé deux plaquettes de pilules contraceptives. Elle se montre agressive à notre égard. « Ça peut s’arrêter », dit-elle de la thérapie. Après cette
séance, nous sommes très inquiets. Le mal-être de la jeune fille semble très
grand et la prise massive de contraceptifs nous semble un SOS et un message
à ne pas négliger. Que se passe-t-il entre Stéphanie et son grand-père ? L’idée
d’une mise en acte incestueuse nous paraît de plus en plus possible. Nous
décidons de manifester notre angoisse aux parents dès le prochain entretien.
Le matériel nous donnera l’occasion d’exprimer nos craintes. Associant
sur sa difficulté à supporter la présence dans l’intimité familiale du petit ami
de Stéphanie, Mme C. évoque son malaise d’adolescente devant la porte de
la chambre de ses parents toujours ouverte sur l’entrée de la maison et qui
obligeait les enfants à voir, en passant, les parents dans leur lit. Elle dit également sa gêne que son père l’ait longtemps embrassée sur la bouche et le
fasse encore parfois. Nous rappelons à cette occasion l’interdit de l’inceste et
enchaînons en exprimant clairement notre inquiétude quant à la nature des
relations de Stéphanie et de son grand-père. Mme C. acquiesce : elle y a
pensé elle aussi.
Notre intervention met l’accent sur le besoin de protection de l’enfant
face à la sexualité de l’adulte et vise à séparer les deux registres, narcissique
et sexuel, jusque là confondus.
Elle aura pour effet de permettre à Mme C. d’évoquer le traumatisme
sexuel dont elle a été victime. Lorsqu’elle avait seize ans, son père a tenté
d’abuser d’elle. Elle ne l’a jamais dit à sa mère, et son mari et ses enfants
l’apprennent en même temps que nous.
Pierre ne dit rien, Stéphanie non plus, mais elle semble détendue, soulagée. Un peu comme si des éléments d’un puzzle incompréhensible s’ordonnait tout d’un coup. Cet apaisement continuera de se manifester par la suite,
en particulier dans ses relations avec sa mère.
Le père trouve certes incorrecte l’attitude de son beau-père à l’égard de
sa femme et justifiées nos inquiétudes pour sa fille, mais il ne voit pas pour
autant comment se défaire de la tutelle de cet homme et les solutions proposées par sa femme, déménager par exemple, ne lui semblent pas adaptées. On
bute de nouveau sur le besoin de toute la famille de l’emprise du grand-père.
Nous nous arrêterons un instant sur la difficulté d’intervenir dans ces
familles qui fonctionnent dans le clivage des niveaux narcissiques et sexuels.
Si l’on touche au registre sexuel, on réactive du même coup l’événement
traumatique, ce qui entraîne un effondrement narcissique. Mme C., renvoyée
à son vécu de petite fille excitée et blessée, ne peut plus être la mère et
l’épouse, et elle entraîne tout le groupe dans un sentiment de non-reconnais-sance. Le clivage a ici une fonction de protection contre l’effondrement narcissique. S’attacher d’abord à restaurer le niveau archaïque peut permettre
ensuite de lier les éléments clivés sans risquer de rupture du cadre thérapeutique ou de passages à l’acte agressifs contre soi-même ou contre les autres.
De ce fait, dans un premier temps, il nous paraît important de centrer le
travail sur trois axes :
- mettre en place un cadre solide pour contenir les angoisses du groupe ;
- mettre au jour les demandes infantiles : besoin de protection, angoisses de
séparation, dépendances à un objet vécu comme tout-puissant, etc. ;
- enfin, laisser au transfert le temps de jouer son rôle de restauration narcissique par le sentiment qu’il peut donner à chacun d’être écouté, respecté; pris
en compte dans ses angoisses et ses demandes.
Nous tenterons à présent de formuler quelques hypothèses permettant de
comprendre le fonctionnement familial.
Dans son ouvrage Figures et destins du traumatisme, C. Janin soutient
l’idée que tout traumatisme, sexuel en particulier, se développe en trois
temps :
- le premier temps, qui se rapproche du point de vue de Ferenczi, correspond
à la non-prise en compte des besoins de l’enfant par l’adulte séducteur ; il
entraîne une blessure narcissique importante ;
- le deuxième temps correspond, en après coup, à la sexualisation de ce premier moment. La relation incestueuse fait vivre à l’enfant quelque chose de
l’ordre d’un investissement objectal libidinalisé. Il s’agit en fait d’une sexualisation ratée, dans la mesure où la pulsionnalité du sujet n’est pas respectée;
- il s’ensuit, à l’adolescence, un troisième temps, celui du traumatisme paradoxal, « dans lequel la situation traumatique est vécue à la fois sur le registre
de la blessure narcissique et de l’excitation libidinale ; ce traumatisme paradoxal conduit le patient à un double mouvement dépressif et maniaque ».
Janin insiste sur les difficultés techniques de la prise en charge de telles
situations, la plus importante étant de privilégier l’un des aspects, narcissique
ou libidinal, au détriment de l’autre, en laissant donc dans l’ombre une
dimension importante de la conflictualité.
Dans une perspective économique, G. Bayle rappelle pour sa part :
- qu’il n’existe pas de traumatisme sexuel sans remaniements narcissiques.
Confronté à la situation de séduction, le Moi mobilise en urgence des contre-investissements importants pour faire face à l’excitation ; ce qui se fait au
détriment des investissements narcissiques.
- à l’inverse, il ne peut y avoir de blessure narcissique sans excitation
sexuelle secondaire. La blessure provoquée par l’effraction attire vers elle de
fortes charges énergétiques pour renforcer le pare-excitation lésé ; cette
mobilisation appauvrit les défenses mises en place contre la pulsion sexuelle,
qui fait massivement retour : « À la douleur de la blessure succèdent alors
l’excitation et l’angoisse du trauma. »
Cette confusion entre ces deux axes apparaît donc comme un élément
déterminant de la situation traumatique. Mme C. la ressent dans de nombreuses situations de la vie familiale. Lors des fêtes organisées par la grand-mère paternelle, elle se sent mal à l’aise parmi ses beaux-frères et
belles-sœurs : elle n’est pas à sa place, pas assez bien pour eux, ne sait que
dire. Mais ces réunions de famille la ramènent également à l’angoisse de la
sexualité : elle supporte mal les plaisanteries grivoises de fin de repas et s’inquiète de la promiscuité entre adultes lors de ces week-ends. De même, les
emprunts de ses sous-vêtements par sa fille lui évoquent à la fois la rivalité
avec une concurrente et le sentiment de dépossession : elle me prend tout, je
ne compte pas, je m’en vais.
Mais, en fait, de quelle sexualité s’agit-il ici, et pourquoi cette dépendance à un personnage tout-puissant ?
Cette double question nous conduit à nous interroger sur la manière dont
le traumatisme a influencé le développement de Mme C., en tenant compte
du fait que la scène de séduction de l’adolescence actualise un climat incestueux présent dès l’enfance de la patiente. C’est donc aux relations infantiles
précoces qu’il nous faut nous intéresser.
Il nous semble que le conflit psychique habituel mère-fille peut se résumer comme suit : la mère des premiers temps, toute-puissante, anale, maintient l’enfant dans une situation de dépendance blessante pour son
narcissisme. Pour se dégager de l’emprise de cette mère, mouvement qui en
soi constitue une attaque envers cette imago, la fille se tourne vers son père,
via l’envie du pénis, qui, selon J. Chasseguet-Smirgel, ne correspond en rien
à un désir du masculin, mais bien plutôt à une revendication narcissique. Ce
faisant, elle rencontre la mère œdipienne qui devient rivale, et entre en conflit
avec elle. L’imago maternelle est donc attaquée sur deux plans : celui de la
maîtrise (représentée par la mère toute-puissante), celui de la rivalité (la mère
œdipienne). Le risque de détruire cette imago la rend encore plus dangereuse
pour la fille, qui de ce fait renonce à ses désirs d’autonomie et d’identification féminine pour se constituer en appendice anal de sa mère, puis, plus tard,
en phallus de son mari ; dans les deux cas, elle reste un objet maîtrisé et
dépendant.
On peut penser que, dans l’enfance, Mme C. s’est bien engagée dans ce
mouvement de distanciation vis-à-vis de la mère primitive. Elle rencontre
alors son père qui, manifestement pervers, lui donne l’assurance dans la réalité que la rivale œdipienne est bien supplantée. « Quand on est trois, moi,
Stéphanie, et mon mari, j’ai l’impression que je dois partir », nous dit Mme
C. En effet, toute situation à trois la ramène à l’éviction de la mère rivale
qu’elle est devenue.
Le père séducteur place la fille dans une situation où elle est son objet.
Mais la fille peut également être dans la nécessité de maintenir cette relation
qui l’a dominée, intrusée, non seulement parce que le traumatisme se caractérise par le besoin de répétition, mais aussi parce que, ce faisant, elle préserve le seul lien possible avec la mère, celui de la dépendance à l’imago
toute-puissante.
Nous faisons l’hypothèse que le grand-père, pervers et séducteur dans la
réalité, est dans le fantasme un représentant de cette imago maternelle à
laquelle il faut continuer de se soumettre sous peine de rompre tout lien à la
mère. S’il est question de sexualité, il s’agit avant tout d’une sexualité anale
marquée par le contrôle et la maîtrise de l’autre. Les composantes génitales
de la sexualité ne peuvent être reconnues, y compris lorsqu’elles sont manifestes dans la relation de Stéphanie avec son grand-père, car elles ramèneraient fatalement au traumatisme et à l’éviction de la mère œdipienne.
Finalement, l’événement effracteur aurait opéré une sorte de désintrication pulsionnelle; les pulsions sadiques anales et érotiques ne pourraient plus
se combiner et s’exprimer sur les deux dimensions de la mère; seules les premières pourraient être prises en compte, car permettant tant bien que mal de
maintenir un lien à l’objet maternel.
C. Bollas soutient un point de vue assez proche de celui que nous exprimons. Pour cet auteur, la fonction structurante du père et sa dimension érotique se mettent en place grâce à la mise à distance de toute relation de corps
à corps. Dans ce cadre, le phallus paternel devient un représentant de la non-mère et l’identification au phallus aide la fille à sortir de la relation préœdipienne à son premier objet d’amour. Quand un père commet l’inceste avec sa
fille, il rompt cette distance et entre dans la peau psychique de la mère en faisant revivre à l’enfant la relation de corps à corps des premières années. La
fille a alors affaire à une mère-père, c’est-à-dire à une mère phallique.
« L’un des effets traumatiques du crime du père est le renvoi de l’enfant
à une relation confuse avec la mère. En effet, le père dissout sa fonction structurelle en prenant la forme de la mère et l’enfant se concentre alors sur les
qualités phalliques de celle-ci. »
Il reste à comprendre comment la problématique de Mme C. a pu intervenir dans la constitution du couple et dans l’organisation familiale. Il paraît
évident que cette femme rejoue avec les siens ses identifications aux deux
dimensions de l’imago maternelle. Elle est en même temps l’épouse évincée
par le père qui lui préfère sa fille – comme ce fut le cas pour la grand-mère
maternelle – et la mère toute-puissante qui parle pour la famille et en organise la dynamique – tous les échanges passent par elle et les événements sont
interprétés à travers le filtre de ses propres conflits.
Quels échos ce fonctionnement a-t-il trouvé chez son mari ? Sanctifié par
le grand-père maternel qui lui a donné sa fille, M. C. ne manifeste aucune
gêne des intrusions de son beau-père et se place dans sa dépendance financière pour l’achat de la maison, les études des enfants, leur éducation, etc. Il
ne s’inquiète pas des comportements séducteurs de cet homme envers S., et
la révélation du trauma dont a été victime sa femme ne lui arrachera d’abord
que quelques vagues paroles de désapprobation.
M. C. semble donc tirer profit de cette relation de dépendance à l’imago
toute-puissante. Position qu’il partage avec sa femme, mais qu’il nous est difficile de rattacher à son histoire infantile – il aborde rarement son passé. Il
évoque toujours sa mère comme une reine mère qui rassemble les siens et à
qui on ne peut rien refuser. Il est tentant alors de penser que M. C. ne s’est
pas dégagé de la relation à la mère primitive et qu’il la rejoue dans son lien
au grand-père.
Objet de rivalité entre sa femme et sa fille, il tire plaisir de la situation
et, loin de l’apaiser, entretient le conflit en étant incapable de rassurer Mme
C. et en répondant souvent aux demandes d’exclusivité de Stéphanie. Il est
alors pour sa femme le substitut de son père séducteur, celui qui préfère la
fille à l’épouse. Ainsi convoité et admiré, peut-être M. C. retrouve-t-il dans
cette situation le statut de préféré qu’il a expérimenté dans l’enfance avec son
jumeau.
Cela étant dit, cette rivalité ne ramène pas forcément à la compétition
amoureuse. La vie du couple semble peu érotisée. Si la mère demande à son
mari « d’être un homme », il apparaît que là encore ses attentes se situent préférentiellement dans la sphère narcissique : il s’agit pour elle d’être reconnue,
soutenue. Si elle se plaint des absences de son mari, c’est parce qu’elle se sent
privée de « câlins » ; le mot et l’expression ingénue qui l’accompagne évoquent plus la demande d’une petite fille à sa mère que celle d’une femme. En
contrepoint, elle fait parfois référence à la violence de son mari tout en cherchant manifestement à la provoquer par le climat d’intrigues qu’elle projette
dans le couple. Se pourrait-il qu’elle demande à son mari d’être à la fois la
mère dispensatrice de câlins, position qu’il refuse de prendre en se cantonnant dans une situation de dépendance à ce grand-père/mère, et le père vio -
lent et séducteur, rôle qu’il ne peut jouer qu’à distance en étant spectateur des
manœuvres du grand-père envers sa fille et sa petite-fille ?
La position de Stéphanie se résume quant à elle dans ces deux cris : « Je
n’ai pas de mère » et « elle a tout, je n’ai rien ». Par ces mots, la jeune fille
signifie à la fois :
- je n’ai pas la mère de la petite enfance, celle qui alimente en apports narcissiques (ceci du fait de la dépression de Mme C.) ;
- elle ne me laisse pas d’espace en s’habillant comme une adolescente après
avoir répugné à me considérer comme une petite fille ;
- elle veut tout, être l’enfant câlinée et l’épouse à la fois.
De ce fait, elle exprime le sentiment douloureux de ne pas avoir de place,
sauf à prendre celle où Mme C. se sent le moins à l’aise, celle de l’épouse.
Nous retrouvons la confusion des registres narcissiques et sexuels, le second
tendant maladroitement de masquer les failles du premier.
La difficulté pour les thérapeutes familiaux qui travaillent avec ce type
de familles reste donc celle du niveau d’intervention à privilégier pour permettre la liaison des pulsions sadiques anales et érotiques désintriquées.
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BAYLE, G. 1996. « Les clivages », Revue française de psychanalyse, tome LX, p. 1315-1547.
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BOLLAS, C. 1996. « Le traumatisme de l’inceste », dans Les Forces de la destinée, Paris, CalmannLévy.
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CHASSEGUET-SMIRGEL, J. 1991. « La culpabilité féminine », dans La Sexualité féminine, Paris,
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JANIN, C. 1996. Figures et destins du traumatisme, Paris, PUF.