2001
Dialogue
La Psychanalyse et le "Nous"
Une forme d’organisation du nous: l’émotionnalité groupale
OPHÉLIA AVRON
psychanalyste
À partir de ma pratique des groupes thérapeutiques (groupe de psycho-drame et groupe de parole), je me sens tout à fait concernée par la réflexion
sur le je et le nous soumise aujourd’hui à la sagacité des thérapeutes de
couple et de famille. Confronter en situation thérapeutique ces deux types de
groupe, le groupe familial constitué et un groupe d’inconnus à constituer est
une voie d’exploration stimulante. Qui dans ces groupes va dire je en exprimant un nous ou dire nous en pensant je ? Existe-t-il une claire différence
entre ces deux vécus pronominaux et, si oui, correspondent-ils à des fonctionnements psychiques spécifiques ? Nous touchons là les troubles frontières de l’identité.
Déjà, au niveau conscient le plus superficiel, on peut se demander
qu’est-ce qui nous fait dire je pour affirmer que l’on est soi et pas un autre,
dans la continuité de l’espace et du temps, et ceci malgré des changements
continus physiques et psychiques incontestables ?
Il n’y a pas besoin d’aller bien loin dans la réflexion pour se rendre
compte à quel point ce sentiment familier d’identité personnelle lié à la
connaissance de ses pensées, de ses valeurs, de ses désirs est en étroite dépendance avec ce qui se passe, se fait, s’exprime dans l’environnement. En réalité, notre enfantement psychique s’inscrit dans une histoire sans véritable
commencement. Nous ne devenons pas je seul. Quant au sentiment d’appartenance commune à un nous qui nous forme et que nous contribuons à faire
exister, il n’est pas plus simple à définir.
Philosophes, psychologues, sociologues, ont aimé cette réflexion aux
dimensions métaphysiques dans la mesure où le je et le nous expriment deux
faces de notre identité et recèlent en fait chacune à leur manière le singulier
et le pluriel, l’unité et la multiplicité, le déterminisme et la liberté. Je vais
laisser à l’arrière-fond l’attrait de ces questions abyssales insolubles mais qui
fécondent la pensée pour aborder cette problématique du je et du nous à travers l’approche clinique du groupe.
D’autres complexités nous attendent.
D’abord, une première constatation sur l’utilisation orale de la forme
pronominale. En fait, c’est le on et non le nous qui est généralement employé
au cours de la conversation. Utiliser le on, ce pronom indéfini plus anonyme,
est-ce seulement une façon plus relâchée, plus familière de parler, ou bien le
on permet-il à l’individu d’exprimer l’appartenance au collectif sans engagement explicite de son propre vécu identitaire ?
Soucieuse de cet exposé, j’ai essayé de relever quelques formules pronominales dans un groupe thérapeutique de parole comportant sept patients
qui se réunissent avec moi deux heures par semaine. Il est difficile de retenir
les phrases exactes d’une conversation. Aussi me suis-je contentée de deux
courtes séquences apparemment banales, l’une comportant seulement deux
phrases, l’autre à peine le double. J’ai réalisé de suite la rapidité des glissements identitaires sous les formules pronominales.
Les deux séquences concernent les réactions de deux patientes apparemment opposées. L’une est volubile, l’autre sombrement silencieuse, mais
toutes deux à leur manière sont très réactives à tout ce qui se passe.
Début de séance. Caroline fait un rapide tour circulaire du regard sur le
groupe et dit sur un ton de contentement :
« On est tous là aujourd’hui. Il en manquait deux la dernière fois. »
Un temps. Une autre patiente, Hélène, reprend le début de la phrase
comme pour elle-même :
« C’est embêtant quand on n’est pas tous là. »
Un silence. Puis un constat : « Il faut recommencer ce qu’on a dit pour
les absents. »
C’est tout.
Le complexe désir d’unité porté par le on est en mouvement.
Premiers commentaires sur cette séquence :
« On est tous là aujourd’hui. » La première phrase de Caroline, accompagnée d’un regard fédérateur et d’une voix tonique, exprime à tous le plaisir et l’exigence de la totalité, ceci renforcé par la fin de la phrase qui
comporte un reproche d’incomplétude.
« Il en manquait deux la dernière fois. » Le message est si clair qu’aussitôt l’un des deux absents s’excuse.
Caroline fait partie du groupe depuis plus de trois ans. On est habitué à
sa vivacité participative qui exige en retour la participation et la réaction
immédiate. On est gêné aussi par sa précipitation qui laisse peu de temps à
l’inquiétude et à l’élaboration.
D’autre part, depuis quelques temps les absences des deux hommes se
répètent et, malgré leurs justifications professionnelles, une sourde préoccupation se fait jour.
L’appartenance au groupe, le sentiment de sécurité, et l’exigence
contractuelle implicite se trouvent chez tous perturbés.
Dans ce contexte, l’observation de Caroline : « On est tous là aujourd’hui. Il en manquait deux la dernière fois », exprime son propre besoin d’appartenance groupale, sollicite celui de tous et partage aussi l’inquiétude
générale.
D’ailleurs, en réaction à cette inquiétude sous-jacente, Hélène reprend
aussitôt : « C’est embêtant quand on n’est pas tous là », puis elle s’explique :
« Il faut recommencer ce qu’on a dit pour les absents. »
Précédemment avait été signalé par d’autres combien il était difficile de
répondre à ceux qui demandaient ce qui s’était dit en leur absence. Hélène
souligne cette contrainte à la redite : « Il faut recommencer ce qu’on a dit
pour les absents. » Le on serait-il à ce prix ? Éviter, quoi qu’il en coûte la rupture du partage et de la continuité… ? Mais c’est dire aussi implicitement
l’attaque que représente l’absence.
Et, comme rien n’est simple, il faut savoir qu’au début de la dernière
séance, avant l’arrivée de deux retardataires, Hélène, en écho à Caroline qui
décrivait ses brusques états dépressifs (c’est une patiente à tendance
maniaco-dépressive), avait révélé une tentative de suicide à l’adolescence,
suivie d’une hospitalisation vécue dramatiquement. Hélène est dans le
groupe depuis deux ans, or c’est dans le contexte réduit momentanément à
quatre, trois patients et moi-même, qu’elle peut aborder cet épisode qui pèse
sur elle comme une menace. Lorsque arriveront les deux retardataires, elle
répondra sans difficulté à leurs questions, mais elle dira plus tard qu’elle
n’aurait jamais pu aborder spontanément, devant tous, cette circonstance de
sa vie qui lui a fait rencontrer « la folie » et dont elle craint encore les résurgences.
Replacée dans le contexte évolutif groupal, la phrase d’Hélène : « Si on
n’est pas tous là c’est embêtant. Il faut recommencer ce qu’on a dit pour les
absents » prend de nouvelles résonances. Sa première utilisation du on
réclame pour tous le maintien de la présence. La deuxième laisse entendre sa
propre inquiétude d’avoir tout à partager à tout moment. Doit-on tout dire, à
tous ? Quel est le droit de réserve dans un groupe dont on exige l’unité ?
Glissements d’interrogations et d’incertitude qui seront aussitôt ressentis.
Un des hommes absents la dernière fois demandera sur un ton de plaisanterie provocatrice :
« Alors, qu’est-ce qu’on a dit la dernière fois ? »
Hélène restera ce jour-là muette.
Deuxième séquence, un peu plus longue.
C’est l’avant-dernière séance de l’année. Les patients font une évaluation plutôt positive de leur évolution.
Caroline, toujours entreprenante, résume pour tous :
« Je trouve qu’on a beaucoup changé dans l’ensemble. »
Hélène jusque-là silencieuse :
« Vous peut-être, pas moi. »
Cette brusque désolidarisation groupale touche vivement Caroline :
« C’est drôle que tu dises ça, moi je dirais que, de nous tous (arrivent le
nous et les redoublements pronominaux), c’est toi qui as fait le plus de progrès : tu as changé de travail, tu as maintenant un ami, et ici tu parles beaucoup plus facilement. »
Caroline s’adresse aux autres pour confirmation :
« Vous ne trouvez pas ? »
Approbation par signes de tête et d’expression.
Hélène, manifestement touchée par cette forme publique de reconnaissance et d’inclusion, s’explique :
« Ici ça va, parce qu’on ne sent pas en danger, mais ça ne change pas ce
qu’on vit à l’extérieur. »
Qui est maintenant le on ? Hélène identifiée au groupe actuel relativement protégé ? Elle aussi, mais en danger dans d’autres groupes ? D’ailleurs
elle précise : « Au travail, si vous ne dites rien, les gens (autre forme anonyme) ne vous voient pas, et si vous n’êtes pas à leur botte, ils vous piétinent. »
Caroline découragée conclut alors pour elle-même, pour Hélène et pour
l’humanité :
« De toute façon, on n’est jamais content. »
Par mobilité subtile, le on indéfini a pu désigner pour les auteurs leur
propre personne, l’ensemble des participants du groupe, leur groupe extérieur
professionnel et jusqu’au genre humain rassembleur de l’insatisfaction commune. Mais, dans tous les cas, le on est resté activement dépendant des
éprouvés actuels au contact direct d’autrui, que ce contact rassure ou fasse
peur.
Aujourd’hui, en offrant à notre réflexion le je et le nous, c’est déjà, je
pense, extraire du langage courant deux formes d’entités identitaires si ce
n’est deux concepts. C’est nous inviter à les situer par rapport à notre
connaissance du fonctionnement psychique et des données psychanalytiques
qui sont les nôtres. S’agit-il de mettre en lumière l’investissement narcissique
du moi et l’investissement du monde extérieur, leurs éventuels prolongements ou leurs oppositions ? S’agit-il de privilégier les représentations liées
aux premières imagos encore indifférenciées par rapport à l’entourage ? Les
voies de recherche sont multiples. La mienne va emprunter la clinique du
fonctionnement groupal.
Mettre ensemble plusieurs personnes ne peut manquer de solliciter différents niveaux de fonctionnement. C’est ce qui rend l’observation si malaisée. En situation de groupe comme en situation duelle peut toujours être
entendue sous le discours manifeste l’histoire infantile sexuée de chacun.
Histoires actives qui traversent et bousculent les paroles, les comportements,
l’imaginaire de tous et constitueront l’essentiel du matériel à explorer
ensemble. L’écoute de ce matériel est familière à l’analyste. Moins familière
mais tout aussi insistante est l’apparition de mouvements tensionnels fluctuants et immédiats entre tous les participants. Qu’ils soient nombreux ou
avec un seul autre, qu’ils aient ou non un projet finalisé, quelle que soit leur
problématique personnelle, les individus qui se rencontrent développent aussitôt entre eux des systèmes de tension-attention presque imperceptibles que
j’ai appelés effets de présence. Ceci pour souligner que ces effets psychiques
de vectorisation immédiate et involontaire des uns par rapport aux autres sont
liés à la présence effective des individus. Toute présence vivante est génératrice d’effets énergétiques orientés et crée aussitôt entre les membres ainsi
affectés un vague sentiment d’appartenance et d’interdépendance qui fonde à
dire on ou nous. À la source, ce sentiment est sans délimitation claire et cette
inclusion spontanée n’apporte pas forcément satisfaction. Elle met plutôt en
état d’alerte réciproque.
Afin de permettre une compréhension cohérente de ces effets de présence mobiles et immédiats et leur éventuelle articulation avec les représentations et affects de l’histoire libidinale individualisée, je situe ma réflexion
dans le cadre des pulsions. J’essaie d’y situer cet aspect énergétique groupal,
difficile à prendre en compte. Ce n’est pas le lieu ici de ces développements
métapsychologiques
[1]. Je voudrais seulement signaler qu’à l’inverse des
investissements objectaux fondés sur l’activité de l’énergie sexuelle et sur
l’internalisation des premiers objets du plaisir, objets de plaisir dont les représentations conscientes et inconscientes permettent la poursuite contraignante
de la satisfaction, je suppose que les effets de présence, tout aussi contraignants, sont eux aussi d’ordre énergétique, mais sans représentation imagoïque individualisée. C’est ce qui permet une mise en rapport tensionnelle
immédiate et extensive.
Cette trame tensionnelle
[2] qui s’organise avec le concours involontaire
de tous se transforme ou se rompt également avec tous. À ce niveau, c’est
l’ensemble des êtres rassemblés qu’il faut prendre en compte. Bien entendu,
les représentations objectales internalisées et celles qui sont soumises à
refoulement peuvent immédiatement s’accoler en chacun à ces effets de présence, mais, pour la clarté de l’exposé et pour la mise en perspective théorique du fonctionnement groupal, je vais tenter de les isoler.
Dans cette voie d’exploration, j’ai été prioritairement soutenue et inspirée par les écrits de Bion.
Bion et la mentalité de groupe
Depuis le début de mes recherches, je me suis en effet appuyée sur les
élaborations de cet auteur concernant d’abord le fonctionnement des groupes,
puis la genèse de la pensée. En situation de groupe ou en situation duelle avec
des patients psychotiques, Bion a toujours été préoccupé par la problématique du lien. Ses notions novatrices sont souvent complexes. Pour notre
débat, je renverrai surtout à sa notion centrale de
mentalité de groupe dans la
mesure où elle me semble apporter un éclairage sur la notion du
on et du
nous
et parce qu’elle m’a permis moi-même de développer une série d’hypothèses
sur lesquelles je reviendrai. Je dois dire que la lecture de la traduction française de son livre
La recherche sur les petits groupes
[3] en 1965 a provoqué
en moi un vif sentiment de familiarité et d’éclaircissement. Ma propre pratique des groupes de psychodrame et de parole (sans jeu psychodramatique)
me confrontait à ces impressions si confuses et actives que j’ai désignées
comme effets de présence et qu’il m’était difficile de situer par rapport à la
métapsychologie.
Au cours de ses premières expériences de groupes thérapeutiques (qui ne
seront malheureusement pas poursuivies plus de deux à trois ans à la Tavistock Clinic de Londres), Bion, sans s’encombrer d’a priori, comme à son
habitude, reste au plus près des faits et de ses impressions subjectives. Il est
très frappé par des « remous affectifs » (c’est son terme) qui semblent toucher l’ensemble des participants à leur insu. Il constate qu’il est très difficile
de leur en faire prendre conscience, personne ne s’en sentant auteur et responsable, alors que tous y participent. Il décide non sans crainte et incertitude
d’utiliser l’observation de son propre vécu subjectif comme méthode d’investigation dans la mesure où faisant lui-même partie du groupe il est,
comme les autres, partie prenante de ces états collectifs. Son avance sera d’en
être conscient et de désirer comprendre leurs caractéristiques.
Il fera progressivement l’hypothèse d’un état mental collectif primaire,
la mentalité de groupe, qui représenterait une sorte de combinatoire de type
émotionnel permettant en même temps l’uniformité et l’anonymat. De cet
état mental collectif, il pense pouvoir dégager trois formes qui se substitueraient constamment l’une à l’autre, les trois hypothèses de base : l’hypothèse
de base Dépendance, l’hypothèse de base Attaque-Fuite, l’hypothèse de base
Couplage.
Il conçoit enfin un postulat proche de celui de pulsion, mais concernant
la source supposée de la dynamique collective, le protomental. Je le cite : « Je
ne puis exposer clairement ce postulat sans avoir recours à une conceptualisation qui transcende l’expérience… Je vois donc le système protomental
comme un tout, dans lequel le physique, le psychologique et le mental
demeurent indifférenciés. » De cette matrice constituée par tous les membres
du groupe naîtraient « des sentiments discrets et à peine reliés les uns aux
autres… les émotions propres à l’hypothèse de base, pour renforcer, envahir
et parfois dominer la vie mentale du groupe » (p. 66).
De cette approche décrite bien trop rapidement, mais qui chez Bion lui-même reste succincte, il dégage :
- d’une part, une capacité de partager d’emblée un fonctionnement primaire, disons d’ordre émotionnel ;
- d’autre part, la nécessité d’une évolution progressive vers un fonctionnement collectif secondarisé, qu’il désignera comme groupe de travail.
Forme de pensée qui mobilise les émotions sous-jacentes, mais au bénéfice
de méthodes rationnelles et de finalités collectives conscientes. Ceci sera
repris et affiné plus tard, avec la notion de fonction alpha notamment.
En tout cas, on peut pressentir chez Bion une distinction possible entre
un on anonyme (la mentalité de groupe) et un nous conscient et assumé (le
fonctionnement secondarisé du groupe de travail). Connaissant ses travaux
ultérieurs, on pourrait ajouter que l’apparition du nous va s’opérer grâce au
développement collectif de la fonction alpha.
Cependant, ce qui sera souligné du début à la fin de son œuvre, c’est la
formidable résistance à ce passage évolutif, le refus d’apprendre par l’expérience : « Refus agressif, écrit-il, d’un processus de développement… les
membres souhaitent pouvoir arriver parfaitement équipés… sans évolution et
sans apprentissage pour vivre, agir et s’établir dans un groupe. » (p. 57-58)
Tentation donc de se laisser porter en quelque sorte par le fonctionnement
primaire groupal spontané et anonyme. Il signalera plus tard une forme d’évitement psychotique encore plus radicale qui consiste à attaquer et à détruire
le lien émotionnel de base lui-même, sans lequel aucune transformation psychique n’est concevable. Dans son livre
Aux sources de l’expérience
[4], dont
la traduction littérale,
L’apprentissage par l’expérience, répond plus directement à ses préoccupations, il écrit : « L’incapacité d’utiliser l’expérience
émotionnelle provoque un désastre… dans le développement de la personnalité ; je compte au nombre de ces désastres les différents degrés de détérioration psychotique que l’on pourrait décrire comme une mort de la
personnalité. » (p. 59)
Émotionnalité groupale et énergie inter-pulsive
Je me suis longtemps confrontée et quelque peu différenciée du corpus
théorique bionien, mais il a impulsé et impulse encore mes réflexions. Pour
décrire la
mentalité de groupe, puis les
hypothèses de base, puis le
protomental, Bion utilise indifféremment les termes d’émotion, d’état affectif, de
sentiment, de sensation, de tendance émotionnelle. C’est dire les difficultés
de nommer ces états en mouvance, fruits de la participation de tous les individus présents. Plus tard, comme je l’ai indiqué, il a focalisé plus clairement
son intérêt sur « l’expérience émotionnelle de base » indispensable au développement progressif d’une capacité de pensée. Capacité de pensée qui sera
fondée sur l’
apprentissage de la relation qui se constitue d’abord entre le
nourrisson et sa mère, puis entre tous les humains. « C’est moins les personnes qui sont ici désignées, écrit-il, que le lien émotionnel qui s’établit
entre le nourrisson et sa mère
[5]. » Ou encore : « J’emploie le mot
lien parce
que je souhaite examiner la relation du patient avec une
fonction plutôt
qu’avec l’objet qui remplit une fonction
[6]. »
Dans cette lignée, j’ai d’abord appelé émotionnalité groupale les effets
énergétiques qui s’établissent entre les individus d’un groupe, désirant souligner par là une fonction d’inter-liaison pulsionnelle réalisée entre tous, grâce
au concours de tous. J’espérais ainsi pouvoir différencier cette fonction
d’émotionnalité groupale issue d’une activité énergétique plurielle de la
notion d’affect liée plus précisément aux représentations personnalisées de la
sexualité. Avant d’aller plus loin, il faut bien souligner que, dans la pratique,
les fonctionnements conscients et inconscients liés à l’expression personnalisée du désir et les fonctionnements liés aux expressions collectives de l’interliaison et à leurs propres systèmes de défense, s’exercent en même temps.
Ils peuvent se renforcer, s’isoler, donner des dominantes provisoires. Et c’est
dans le creuset familial que s’organisent ces premiers entrelacements que
nous retrouvons ensuite plus ou moins libres ou plus ou moins figés au cours
du travail de groupe. En ce qui me concerne, ma pratique étant celle de petits
groupes thérapeutiques de sept patients, ce dispositif groupal ne manque pas
de solliciter l’image familiale avec les premiers constituants de la sexualité et
ceux de l’inter-liaison.
Mon projet au niveau métapsychologique était donc de différencier la
fonction d’émotionnalité groupale de l’expression sexuée des affects et des
représentations. J’ai par la suite, avec un certain regret, abandonné la formule
d’émotionnalité groupale, dans la mesure sans doute où je n’étais pas parvenue à lui donner un statut fermement différencié. En cours de discussion, il
m’est apparu que les termes d’affect ou d’émotion étaient souvent pris
comme des termes génériques, l’affect englobant toutes les formes d’émotion
ou l’émotion toutes les formes d’affect. Se trouvaient alors perdues la spécificité et la différence entre les deux types d’activité psychique que je voulais
marquer. Je préfère maintenant utiliser une formule moins chargée d’attendus
préalables, énergie inter-pulsive, qui laisse plus ouverte la possibilité de nouvelles réflexions à son sujet.
Mes hypothèses concernant cette activité interpulsive (ou émotionnalité
groupale) qui ne peut se réaliser qu’à plusieurs portent sur trois points principaux que je ne ferai qu’amorcer :
- Selon mes observations, cette activité collective représentée par
l’émotionnalité groupale ne répond ni à une combinatoire uniforme, comme
le proposait Bion avec la mentalité de groupe et les hypothèses de base, ni à
un état syncrétique indifférencié, comme le proposent d’autres auteurs, et
moins encore à une communication d’inconscient à inconscient, les représentations refoulées de l’histoire infantile restant éminemment personnelles.
À mon sens, lorsque apparaissent ces états d’uniformité décrits par Bion
comme hypothèses de base, il s’agit d’états collectifs plus ou moins provisoires qui signalent par leur immobilisation même un dysfonctionnement de
l’activité inter-pulsive. En réalité, celle-ci est constituée de courants énergétiques extrêmement mobiles et déjà porteurs, par leur structure dissymétrique, de complexité et d’évolution. Cette activité pulsionnelle énergétique
apparaît et se transforme en effet grâce à ses polarités de stimulation et de
réceptivité qui s’inversent par effets réciproques. Asymétrie structurelle de
base qui permet dans l’instant même l’écart dynamique indispensable à la
formation, à la continuité ou à la rupture d’une auto-organisation en mouvance. C’est grâce à cette matrice qui se constitue entre les individus, sans
volonté délibérée de leur part, que naît le sentiment indéfini et participatif du
on. De là pourra se développer, sur un fond d’auto-organisation émotionnelle
toujours présent, la conquête du nous qui réclame une participation, des
objectifs, une réciprocité, mieux reconnus et acceptés.
- Pour prendre conscience des courants énergétiques de base, il faut
détacher partiellement son attention des contenus de l’échange et se livrer à
une perception participative. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une perception
sensorielle du monde extérieur, mais d’une perception participative aux courants énergétiques qui se constituent entre tous : nous percevons alors l’activité extérieure en nous-même et ceci à travers notre propre réponse. Mais ce
monde extérieur qui nous provoque est aussi en partie le produit de notre participation. Nous sommes alors dans la situation paradoxale de faire connaissance de l’existence d’un environnement psychique dont nous sommes
co-auteurs sans le savoir. Nous sommes en même temps à l’intérieur et à l’extérieur de nous-mêmes. Le sentiment du on surgit de ce paradoxe.
- À ce niveau basique, la perception participative représente le tremplin
d’une forme de connaissance et d’action transformatrice dans la mesure où
elle se rythme avec l’activité externe qu’elle continue à créer et qui l’informe.
- En permettant une participation plus ouverte et consciente à l’expérience basique de l’inter-liaison, j’ai pu constater que se développait ou se
remaniait une certaine forme de pensée scénique, c’est-à-dire une capacité
plus grande à scénariser et à prévoir les mouvements psychiques réciproques.
Pensée scénique qui permettra la participation aux actions collectives secondarisées, mais qui peut présenter de plus ou moins graves dysfonctionnements. On touche là aux pathologies du lien en particulier aux systèmes
défensifs figés par crainte de l’impact psychique extérieur et du débordement
angoissé qu’il provoque. (Mes recherches actuelles portent précisément sur
ces dysfonctionnements spécifiques de l’inter-liaison et de la pensée scénique).
- En tout cas, une psychothérapie de groupe qui reste attentive à la double
expression des représentations personnalisées et à celle de l’activité d’interliaison peut favoriser une meilleure articulation entre la remise en activité des
premières imagos investies et la capacité de leur scénarisation dans une
reprise des rapports de réciprocité.
- Le développement de la pensée scénique née en effet de l’expérience
participative à l’auto-organisation des liens mutuels, à leur mobilité, à leur
part d’inconnu ouvre à une forme de connaissance de l’inter-causalité psychique. Le je peut alors être vécu et pensé dans des situations d’inter~dépendance avec autrui où, en partie tout au moins, il fabrique le nous qui à la fois
rassure et fait peur et se trouve fabriqué par lui.
[1]
Ophélia Avron,
La Pensée scénique, Toulouse, Érès, 1996.
[2]
Joseph Villier, « La trame psychique », Revue
ETAP, Conférences 2000.
[3]
Bion,
La recherche sur les petits groupes, Paris, PUF, 1965.
[4]
Bion,
Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979.
[5]
Ibid., p. 60.
[6]
Ibid., p. 115.