Dialogue
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I.S.B.N.2865869067
128 pages

p. 55 à 66
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Le "Je" et le "Nous" en thérapie psychanalytique de couple et de famille ou les ateliers du colloque

no 154 2001/4

2001 Dialogue Le "Je" et le "Nous" en thérapie psychanalytique de couple et de famille ou les ateliers du colloque

L’interprétation en thérapie psychanalytique de couple et de famille  [1]

Geneviève Djenati psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille Nicole Golfier psychologue clinicienne, thérapeute de famille Philippe Robert psychanalyste, thérapeute de couple et de famille
Il est classique en thérapie de couple ou de famille de dire que les thérapeutes interprètent peu. Cela est lié en partie à la fragilité des groupes avec lesquels nous travaillons. Les patients peuvent considérer les interprétations des thérapeutes comme des oracles tout-puissants ou des intrusions persécutrices. S’il faut être prudent, il convient de se méfier de contre-attitudes qui banniraient toute interprétation pour éviter l’agressivité et le transfert négatif. Qu’elles soient adressées d’un point de vue manifeste à l’ensemble du groupe ou à un seul de ses membres, l’interprétation porte sur les zones d’indifférenciation et peut être entendue différemment par chaque protagoniste. Cette différence de perception favorise la mise ou remise en route d’un jeu interpersonnel. Deux exemples cliniques de thérapie de couple montrent par ailleurs que l’interprétation est entendue différemment selon la structure psychopathologique des patients.Mots-clés : Interprétation, Psychothérapie, Indifférenciation, Transfert groupal.
On passe son temps à interpréter.
Dans la communication courante, on interprète à l’aide de mécanismes inférentiels. Si quelqu’un nous demande juste avant une réunion : « Ça commence à quelle heure ? », nous allons déduire en fonction du contexte qu’il parle bien de cette réunion. L’émetteur du message, s’il veut être compris, va faciliter la tâche au maximum. Dans la communication se produit ainsi constamment un travail de co-compréhension tenant compte du contexte.
En famille, ce niveau de communication existe, bien entendu. Mais deux facteurs viennent le complexifier. Sur un plan cognitif, le contexte se rapporte non seulement à des données extérieures, mais aussi à tout un vécu commun et à des systèmes d’interaction mis en place depuis fort longtemps. Ainsi, un message tout à fait banal pour un observateur extérieur peut avoir une signification précise pour les membres de la famille en se référant à un vécu commun (et ce quel qu’en soit le contenu).
La dimension psycho-affective nous intéresse davantage en tant que cliniciens. Constamment, mais de façon plus ou moins prononcée, le message de l’un est reçu en fonction de la perception de l’autre, de ses attentes, de ses projections… « Quand tu dis ceci, je sais bien que tu veux dire cela. » Rapidement, les différents protagonistes peuvent se sentir pris dans des procès d’intention.
 
Les psychanalystes et l’interprétation
 
 
L’interprétation n’est pas un terme spécifique au vocabulaire psychanalytique. Il est issu du latin inter-pretatio qui signifie « explication ». Il s’agit d’exprimer une pensée, un sentiment, une émotion – un peu comme lorsqu’on interprète un morceau de musique –, mais aussi la façon dont l’autre comprend, traduit, ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ce qu’il ressent…
Quand on parle d’interprétation en psychanalyse, il est question du dégagement du sens latent éventuellement communiqué au patient. Dans son travail avec des patientes hystériques, Freud pensait au début que la formulation même de l’interprétation permettrait de lever les résistances. Avec L’Interprétation des rêves et en particulier dans L’Injection faite à Irma, il révèle une méthode précise et rigoureuse de l’interprétation du rêve. Bien plus tard, vers la fin de sa vie, il écrira dans « Construction dans l’analyse » : « Une analyse correctement menée […] convainc fermement (le patient) de la vérité de la construction, ce qui, du point de vue thérapeutique a le même effet qu’un souvenir retrouvé. » (1937)
Ferenczi, comme nous le savons, a toujours été intéressé par les questions techniques. Il insistait sur la « modestie » de toute interprétation et conseillait l’économie en la matière : c’est toujours le patient, jamais le médecin qui pouvait être actif et interpréter.
L’aménagement du cadre dans les psychothérapies d’enfants modifiait l’objet manifeste de l’interprétation. Le jeu et l’activité de l’enfant pouvaient être interprétés à même titre que le rêve. Pour Melanie Klein, l’interprétation portait d’emblée sur le transfert et le but était de révéler les fantasmes inconscients en soulageant l’angoisse.
Pour Winnicott, l’interprétation qui participe du cadre dans sa fonction de holding est métaphoriquement comparable à l’attention que la mère accorde à son bébé : « Ce qui importe pour le patient, ce n’est pas tant l’exactitude de l’interprétation que la volonté de l’analyste à lui venir en aide, son aptitude à s’identifier au patient… » (De la pédiatrie à la psychanalyse, 1960).
Dans ce rapide survol des auteurs sur ce thème, signalons Serge Viderman pour qui l’interprétation est un pari, car il existe une forte relation d’incertitude entre ce qu’un sujet a vécu dans la réalité concrète et ce qui apparaît dans la situation analytique. L’inconscient reste inaccessible : le fait même de dire le fantasme le fait passer du pulsionnel à la culture. L’interprétation ne fait qu’imaginer sans preuve la face cachée de la chose inconsciente. Elle ne découvre pas le sens de ce qui a été dit, elle le modifie.
Nous savons que, pour Bion, si la mère répond aux besoins du bébé, l’analyste interprète. Il insiste sur la nécessaire disponibilité psychique du thérapeute mettant de côté ses connaissances théoriques et ses souvenirs.
Dans le cadre du groupe, Malcolm Pines insiste sur les fonctions de holding, d’aide à la communication entre les membres du groupe, prémices à l’acte d’interprétation. Lorsqu’il interprète, le thérapeute traduit dans une autre langue une version de ce que le patient a apporté. Ce ne sont pas les interventions actives du thérapeute qui sont importantes, c’est ce qu’il est. L’interprétation est « un acte personnel dans une situation interpersonnelle… c’est un acte où on s’expose… un moment de liberté où nous cessons d’être les contenants des transferts et des processus de groupe » (1990).
Par la suite, les auteurs s’intéressant aux thérapies familiales et s’inspirant des aspects théorico-techniques de l’analyse de groupe s’accordent sur la nécessité de limiter le nombre des interprétations. L’importance accordée au cadre et aux notions d’enveloppe et de contenant amène à souligner l’importance du transfert groupal comme objet de l’interprétation. Jean Lemaire insiste sur la présence de plusieurs générations en thérapie familiale, ce qui implique que l’interprétation puisse être comprise simultanément par tous les membres. Quand un membre s’exprime, il le fait au nom du groupe, de sorte que « les véritables interprètes sont les membres eux-mêmes et le thérapeute veille à ne donner absolument aucune interprétation touchant les aspects personnels » (1989).
De son côté, Alberto Eiguer souligne l’implication contre-transféren-tielle du thérapeute dans la formulation même de l’interprétation et insiste sur la nécessité des patients à pouvoir se l’approprier.
 
Les limites de l’interprétation avec une famille ou un couple
 
 
Face à une famille ou à un couple souvent très fragiles narcissiquement, le thérapeute se trouve confronté à plusieurs difficultés. Le groupe en tant que groupe va attendre de lui une restauration narcissique. Bien entendu, le soutien joue un rôle important dans notre travail. Mais faire une interprétation n’est pas de même nature. Le risque est grand de délivrer de pseudo interprétations pour rassurer les patients et, en définitive, le narcissisme du thérapeute lui-même.
Par ailleurs, l’interprétation qui vise peu ou prou à la levée des résistances peut être dangereuse dans la mesure où ces mêmes résistances sont indispensables (tout du moins pendant tout un temps de consolidation de l’enveloppe groupale).
Enfin, les pathologies auxquelles nous sommes confrontés témoignent d’une absence de limites de la psyché. Nous ne visons pas directement à rendre nos patients autonomes, mais à favoriser leurs capacités transformationnelles. Autrement dit, c’est aux patients eux-mêmes à accéder aux processus d’appropriation de leur réalité interne.
C’est pour toutes ces raisons qu’il est classique de dire que le thérapeute de couple ou de famille va peu interpréter. Il va tenir un cadre pour favoriser un processus en se contentant de relances associatives et d’interventions soutenant des mouvements réflexifs. Il est dit également que les membres de la famille n’ont de cesse de transférer « les uns sur les autres ». Il est effectivement nécessaire d’analyser ces déplacements, mais ils ne sont pas de même nature que le transfert groupal soutenu et favorisé par le cadre thérapeutique. C’est bien par rapport à ce transfert que l’interprétation prendra toute sa dimension.
Si, le plus souvent, l’interprétation s’adresse au groupe et non à l’individu, ce n’est pas seulement pour ne pas blesser ce dernier. Tout dépend en fait de la position interne du thérapeute et de son écoute groupale. Il y a une sorte de position de départ à écouter le groupe comme une seule et même personne. En apparence, chaque membre veut se dégager, et l’interprétation groupale le relierait à une appartenance dont il ne veut pas. Mais il n’est pas question de vouloir ou ne pas vouloir. Chacun a des parts de soi dans l’autre, dont il ne peut se passer. En faisant des interprétations au groupe, on renforce un sentiment identitaire. L’autonomisation ne viendra que bien plus tard.
C’est dans ce « plus tard » que le thérapeute va se surprendre à intervenir de manière plus individuelle. Le processus thérapeutique aura alors beaucoup avancé.
Il s’agit d’une famille composée des parents et de leurs trois enfants.
C’est une séance de reprise après l’interruption des vacances. Le père annonce, avec quelques tentatives de mise à distance, le décès de son propre père. Derrière lui, le plus jeune fils joue à lancer un avion en papier. La mère intervient de façon plus énergique qu’à son habitude pour l’arrêter. Le père me dit brusquement : « Vous avez vu ce qui s’est passé aux États-Unis ? » (c’était le jour de l’attentat de New York et je n’étais pas encore au courant, ni d’ailleurs sa femme et ses enfants ). « Tout s’effondre, il y a des dizaines de milliers de morts, la Bourse s’écroule, il va y avoir une pénurie de pétrole… » Je dis alors : « La famille a vécu une véritable catastrophe. »
Sans entrer davantage dans la situation de cette famille, disons simplement que le groupe partage une problématique commune autour de l’imago paternelle.
Monsieur dira ensuite : « C’est la première fois que mes enfants me voient pleurer ; ils ne savaient pas qu’un père pouvait pleurer, et moi je n’imaginais pas que mes enfants puissent me soutenir. »
À travers une chaîne associative, il y a là un mouvement groupal qui ne se limite pas à la compréhension d’une relation parents-enfants ni à celle d’une relation individuelle du père à son propre père. L’intervention – qui n’est pas encore tout à fait une interprétation – relie différentes modalités expressives à un même vécu commun du groupe et à une même problématique.
Nous ne reviendrons pas ici sur la question de la formulation de l’interprétation. Jean Lemaire a suffisamment souligné l’importance du style comme vecteur de représentation à travers une sécurité empathique. De la même façon, il est clair aujourd’hui qu’il existe différentes stratégies destinées à éviter de trop grandes blessures chez tel ou tel membre du groupe – il ne faut pas oublier d’ailleurs que, par identification, ces blessures sont contagieuses.
Nous n’insisterons pas non plus sur le langage non verbal (déjà traité par ailleurs : Ph. Robert, 1998). Rappelons seulement que celui-ci doit être interprétable, à deux conditions : qu’il soit le témoin d’une intention, fût-elle inconsciente, de transmettre des affects et/ou des représentations, et qu’il soit d’autre part porteur d’une symbolisation ou même de son ébauche.
En fait, l’interprétation devra pointer les zones d’indifférenciation de la psyché dans la dimension de l’ici et maintenant et dans celle du transgénérationnel.
Les cas cliniques suivants permettront d’illustrer ces deux aspects.
 
Le couple A
 
 
M. et Mme A. sont mariés depuis dix ans. Ils ont dans les 35 ans. Ils consultent une première fois à la demande de Mme qui ne supporte plus « le comportement infantile » de M. La première tranche de thérapie durera un an et demi et se terminera à la demande du couple qui dira aller mieux, M. s’occupant beaucoup plus des trois enfants de 8,6 et 3 ans, Mme ayant repris des études.
Manifestement, une transformation s’est effectivement produite chez M.A., en partie suite au décès tragique de son père qui va lui donner un rôle de chef de famille (par rapport à sa sœur et à sa mère), qu’il assumera avec conviction. Cet arrêt de la thérapie nous semble prématuré, mais ils maintiennent leur décision.
Deux ans plus tard, M. A. demande à reprendre le travail, en accord avec sa femme dont il vit séparé depuis deux mois, celle-ci l’ayant mis à la porte suite à la découverte d’une liaison qu’il a entamée pendant qu’elle était en vacances avec les enfants chez ses parents.
Lorsque nous nous retrouvons, M. A. paraît très anxieux, fatigué, s’agitant en promettant qu’il a quitté sa maîtresse, qu’il faut que Mme A. lui fasse confiance, qu’il a compris que c’est elle qu’il aime et qu’il souhaite rentrer au plus vite au foyer. Mme A. qui avait, deux ans auparavant, un style d’habillement décontracté et plutôt adolescent a beaucoup changé. C’est une jeune femme rayonnante, maquillée, originale et très féminine qui s’est affirmée. M. et Mme A. sont arrivés séparément. M. essaye d’être assez proche, parlant à Mme directement ; Mme est sur la défensive évitant de répondre directement à son mari et employant « il » majoritairement en s’adressant à la thérapeute.
Après le rappel des événements, Mme exprime le besoin de prendre son temps avant de décider quoi que ce soit, sa priorité actuelle étant elle-même. Elle demande à M. d’arrêter de la harceler d’e-mails (jusqu’à dix-sept par jour) auxquels elle ne répondra pas.
La formulation de la situation (forme et fond) remémore du « déjà entendu » lors des premières séances il y a deux ans.
La thérapeute hasarde un « on retourne à la case départ », le « on » pouvant représenter pour chacun le nombre de participants voulu, « la case départ » pouvant être aussi bien le début de la thérapie que la formation du couple et la forme de la phrase traditionnellement employée au jeu de l’oie, permettant métaphoriquement de nous placer dans un espace intermédiaire. Le but de l’intervention est de décentrer la discussion de l’escalade stérile qui vise à faire changer l’autre de point de vue en l’attaquant. La surprise est donc amenée par l’intervention du thérapeute sur la mise en commun des différentes compréhensions de « on retourne à la case départ ».
Il se crée alors un espace commun de représentations où les affects de chacun pourront s’exprimer.
En ce qui concerne la thérapeute, c’est à la manière dont M. et Mme A. se sont rencontrés qu’elle faisait référence. Mme, elle, remémore la première une des rivales du « harem » de M. les premiers temps de leur relation. M. se souvient de la première rencontre avec Mme, la sœur de celle-ci lui ayant plu davantage.
Le couple s’était construit sur une dévalorisation narcissique de Mme mais aussi de M. (le père de celui-ci avait « convoqué » Mme en lui conseillant de ne pas épouser son fils, qu’il ne la méritait pas) puis sur un jeu de chat et de souris, M. accumulant les conquêtes et Mme en faisant autant pour se venger, tout cela sur fond de séparations géographiques estudiantines, professionnelles ou estivales. Ces histoires racontées sur un mode de dérision complice deux ans auparavant reprennent une actualité brûlante, d’autant qu’à présent la mère de Mme s’implique vigoureusement contre son gendre.
Les séances suivantes confirmeront la capacité à fantasmer chez l’un chez l’autre sur un mode œdipien révélé par les contenus (rivalité, culpabilité) mais aussi par la forme du langage de registre névrotique en particulier les dénégations mais aussi des expressions de physionomie de l’un comme de l’autre exprimant des affects adéquats à la situation malgré les tentatives de maîtrise. Appréhender le registre de fonctionnement d’un couple permet au thérapeute de formuler des interprétations qui vont « donner du jeu » entre les membres et dénouer les blocages.
L’interprétation dépend alors :
  • de l’individuation des deux membres du couple ;
  • de leur individuation par rapport aux images parentales ;
  • de l’individuation des parents entre eux dans les représentations de chacun des membres.
Ainsi, dans cette famille, la présence de rivaux réels ou fantasmés, l’accès à l’ambivalence, la culpabilité et la symbolique de castration sont perceptibles et utilisables au cours des séances suivantes.
Mme A. a changé le lit de place dans la chambre et posé de nouveaux rideaux. Elle formulera qu’elle a toujours regretté d’avoir laissé son mari décider seul de la décoration de cette pièce. M.A. exprime combien pour lui ce changement est difficile à supporter. « C’est la preuve qu’elle a décidé de vivre sans moi. » Mme A. réitère ses propos comme quoi elle a besoin de commencer à décider seule et que la décoration de l’appartement fait partie de cette décision. M. A. lui fait remarquer qu’elle met aussi des soutiens-gorge à présent (la bretelle dépasse du T-shirt) ce qui a l’air de ravir Mme qui répond comme une adolescente : « Ce n’est pas nouveau, et je fais ce que je veux. » La situation permet de postuler une interprétation :
Psy : – Les adolescents veulent faire ce qu’ils veulent et ne veulent pas qu’on touche à leurs affaires.
Il s’ensuit chez chacun la même association d’idées concernant la mère de Mme A. : envahissante en ce qui concerne celle-ci, rivale en ce qui concerne M. A.
À la séance suivante, M. et Mme A. arrivent ensemble. Ils auraient voulu poursuivre la dernière séance par un dîner au restaurant, mais la mère de Mme A. gardant les enfants n’aurait pas supporté. M.A, grand seigneur, comprend, Mme A. interprète l’attitude de sa mère : « Ça lui rappelle sa propre histoire, elle vit ma vie par procuration elle ne veut plus entendre parler de mon mari. »
Psy : Tout le monde prend sa revanche !
Mme A. : Mon mari c’était comme le fils qu’elle n’a pas eu.
Psy : Tel père tel fils.
Mme : Elle veut que je fasse ce qu’elle dit. Je lui ai dit que je n’étais plus une gamine et je me fous du qu’en dira-t-on.
S’ensuivront des associations autour des enfants, et du discours disqualifiant que la grand-mère tient sur le père.
La reconnaissance du brouillage de générations qui s’était révélé pendant cette période de crise et qui a pu être formulé pendant les séances suivantes va amorcer le changement et la formulation des difficultés à gérer les conflits va pouvoir être l’objet d’interprétations prises dans le transfert. Mme A. décrit son mari comme double : celui qu’elle aime (le tendre, attentif) et celui qu’elle n’aime pas (le frimeur).
Psy : Pourtant vous refusez ses messages e-mail.
Mme A. : Oui, parce qu’il me harcèle et ne me parle que de lui.
M. : Je te dis que j’ai compris que je me sens coupable.
Mme A. : Tu dis tout le temps la même chose et je n’ai plus confiance.
Psy : Disons que ça ne prouve rien.
Mme : Exactement. Je ne crois pas qu’il ait changé aussi vite.
Psy : Il est toujours pareil…
Mme : Ben oui. Il parle beaucoup mais c’est toujours le même discours…
ça change rien.
Psy : Peut-être faudrait-il qu’il redevienne un prince charmant et qu’il vous enlève sur son cheval blanc.
Mme : Exactement !
Rires complices.
À la séance suivante, M. A. raconte qu’il est allé acheter des fraises (que sa femme adore) ! et… un cheval blanc en plastique. Il a voulu lui apporter à son réveil, est allé jusqu’à la porte et a renoncé sachant sa belle-mère présente. Questionnement entre les deux : qu’aurais-tu fait si j’avais sonné, qu’aurais-tu fait si ma mère n’avait pas été là… ?
La mère interdictrice et troisième terme du couple est en fait la séparatrice alors qu’elle avait été au départ l’instigatrice du couple.
Psy : La mamie a pris le rôle de la sorcière, et je serais la bonne fée ?
Mme A. : J’ai dit à ma mère qu’on avait repris la thérapie. Avant elle croyait que je sortais avec des amis le jeudi soir. Elle a dit : « à quoi tu joues ? » Maintenant je vais prendre une baby-sitter.
Séance suivante :
Mme A. : Il faut qu’on vous dise… on est sortis ensemble.
Psy : Sortis ?
M. A. : Oui, on était invité à une soirée, on a dansé ensemble et après…
Mme A. : Je lui ai demandé s’il voulait venir chez moi ou si on allait chez lui.
La reprise des relations sexuelles, source d’angoisse dans l’esprit de Mme (si je cède, il va redevenir comme avant « celui que je n’aime pas »), provoque au contraire chez M. une réaction inattendue. Il ne contacte plus Mme à longueur de journée, il emmène ses enfants en vacances et non seulement s’en sort bien mais est ravi, les emmène chez la grand-mère avec assurance. Il s’ensuit un mouvement dépressif chez Mme qu’elle met en partie sur le compte d’un stage professionnel difficile.
L’étape suivante va consister, par le travail interprétatif, à pointer les mouvements progrédients et régrédients par des formulations destinées à favoriser le fantasme et l’interprétation de l’articulation, de l’espace transitionnel de créativité dans lequel pourra se jouer (ou non) la recréation du couple, c’est-à-dire la valorisation mutuelle.
 
Le couple B
 
 
Le couple B., qui consulte sur les conseils d’un de mes anciens patients, est plus âgé (cinquantaine passée). Il se présente comme un couple aisé vivant dans un quartier réputé bourgeois, ayant des parents fortunés dont ils dépendent encore tous deux : ils sont logés gracieusement avec leurs deux enfants (14 et 17 ans) dans l’immeuble appartenant à la mère de Mme où celle-ci vit également et par ailleurs le père de M. leur donne régulièrement des sommes importantes « parce qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens ». M.B. décrit tout cela avec beaucoup de bonne humeur tout en niant les avantages qu’ils tirent de cette situation. La preuve : « Mon fils joue au golf avec moi mais je tiens également à ce qu’il fréquente les loubards et pas seulement les fils de bourges. »
Mme B. parle peu jusque là, mais s’exprimera lorsque son mari explicitera la « difficulté de communication » qui les amène en ces termes : « J’en ai assez de l’entendre parler de chaussures ou de coiffeur avec sa mère, j’aimerais qu’elle s’intéresse à autre chose. »
Le psy : « Autre chose ?… » Mme B. « Oui, à ce qui l’intéresse lui. Il va à des conférences ou des soirées discussions avec des copains et ils refont le monde. Il faut bien s’occuper de la maison. »
M. et Mme B. ne se sont pas rencontrés à l’adolescence, mais ont déjà eu une vie de couple de quelques années avant leur rencontre. Ils étaient en instance de séparation : M. vivait avec une jeune femme dépressive, Mme avec un « dealer alcoolique ». Ils se sont connus chez des amis communs qui étaient adeptes de soirées toxico. M. voulait sauver Mme de son mari qui était violent.
Tout ce matériel est donné d’emblée dès la première séance pour « jouer le jeu » aux dires de M. et parce qu’il n’y pas de « polichinelle dans les armoires », ce qu’il explique par « pas de secret comme chez les X (par qui ils étaient venus me trouver)… pas de secret quoi, tout est clair ».
Psy : Pourtant polichinelle dans les armoires me fait penser à polichinelle dans le tiroir – pour dire vulgairement attendre un enfant–, mais Polichinelle c’est aussi une marionnette.
M. et Mme : rires.
M. et Mme B. vont rapidement définir leur couple comme un couple « parental ». Leur fils aîné, adolescent difficile, sera présenté comme le centre des conflits dans le couple. Les attitudes éducatives de M. et Mme, du moins dans le discours, sont aux antipodes l’une de l’autre, mais c’est surtout le fait que chacun parle à la place de l’autre qui interpelle.
M. B. : Elle cautionne le fait qu’il n’aille pas au lycée. Elle ne l’oblige pas à se lever.
Mme B. : Il ne s’intéresse pas à son travail. Il impose tout. Il a toujours raison.
Escalade de reproches qui leur permettent de se parler sur un mode commun (bénéfice non négligeable !) et au sujet de leur enfant, autre chose commune.
De leur fille (14 ans), rien à dire, sinon qu’elle est l’enfant idéal, « moins brillante mais beaucoup plus travailleuse » et fascinant son père par sa capacité à analyser les situations conjugales et fraternelles.
Mme est un peu agacée par ce discours « incestuel » et le formule sous la forme d’un « ta fille c’est pas ta femme » ?
M. justifie ses dires par une communauté de centres d’intérêt avec sa fille, tout comme lui en avait avec son père.
M. a été élevé par son père depuis très jeune (« depuis toujours », sa mère « s’étant mariée avec (son) père et ayant mis M. au monde et c’est tout ». Elle a reformé un couple par la suite, ce qui n’a pas été le cas du père de M. B. qui a accumulé les relations brèves.
Mme a vécu avec ses parents, son frère et sa sœur jusqu’à son premier mariage. Elle se décrit comme la préférée de son père, avec une mère envahissante qui, d’ailleurs, a les clefs de leur appartement puisqu’elle en est propriétaire et qu’elle habite au-dessus. Cela a été bien pratique pour s’occuper des enfants, Mme étant hôtesse de l’air jusqu’à sa « dépression » il y a cinq-six ans, à la suite de laquelle elle s’est mise en disponibilité. M. travaille sur des « missions », crée des entreprises de nouvelles technologies et, entre deux, touche le chômage et reste à la maison.
J’apprendrai que la dépression de Mme a été essentiellement diagnostiquée par M., que leur style de vie à l’époque était de recevoir tous les soirs à dîner les copains qui passaient et les parents de M. et Mme, et que Mme continuait à assumer ce rôle de maîtresse de maison sans problème.
La description de leur vie fait penser à une maison sans porte, une auberge espagnole, dont les hôtes seraient idéaux. Confirmation est faite : les copains les décrivent comme un couple formidable, la porte d’entrée n’est jamais fermée, et toutes les clefs des portes intérieures de l’appartement ont disparu. Le seul lieu qui ait encore une serrure est les toilettes où toute la famille se réfugie pour fumer « des pétards », au cas où la grand-mère entrerait sans prévenir.
Psy : On montre, on cache, on fait comme si; les apparences sont importantes…
Association de M. B. : Pour ça, mon père et ma belle-mère qui ne s’apprécient pas, sont pareils.
Psy : Que voulez-vous dire ?
Regard complice vis-à-vis de sa femme.
Mme B. : Il veut parler de ses origines. On n’a jamais dit à ma mère que son père avait francisé son nom. En fait ils sont juifs d’Europe centrale et ma mère est antisémite.
Surprise de ma part, banalisation et certitude d’en avoir déjà parlé de leur part ; il y avait donc un « polichinelle » dans le placard ou hors du placard ? Psy : On ne risque pas de se disputer quand on laisse ce qui fâche dans le placard !
Interprétation commune pour les deux partenaires : Mme B. parle de banalités avec sa mère, M. revendique beaucoup en séance mais se contente de constater ce qui ne lui convient pas après avoir donné des directives.
À ce stade du travail, la fragilité des assises narcissiques de M. paraît importante. Il s’exprime sur le mode de la plainte et du constat d’impuissance se référant à un idéal que les autres membres de la famille l’empêchent de réaliser.
Mme à cause de sa « dépression » tyrannise toute la famille. En fait depuis un certain temps Mme mène sa vie de plus en plus de manière différenciée : elle a repris la clef de l’appartement à sa mère, a acheté un verrou pour la porte de la chambre conjugale (que M. n’a pas posé) et réveille son fils tous les matins pour qu’il aille au lycée.
Cette différenciation met à mal M. qui ne voit plus quel rôle il a à jouer et qui envisage de partir. Ce projet sera signifié au thérapeute par : « Vous n’allez pas être contente… » Nous sommes à ce stade de la thérapie lorsque M. demande l’adresse d’un thérapeute pour lui individuellement.
 
Familles œdipiennes et familles « incestuelles »
 
 
La reconnaissance par le thérapeute du registre de fonctionnement (œdipien ou préœdipien) d’un couple nous paraît nécessaire à la conduite d’un travail thérapeutique. Les interventions de type interprétatif vont être conditionnées par la possibilité ou non d’interpréter les éléments séparateurs. Dans les couples formés de membres suffisamment différenciés (famille œdipianisées), la demande est souvent faite à des moments de crise, le conflit faisant partie du fonctionnement familial et les fantasmes portant sur des rivalités de type œdipien. La différence de génération et de sexe est nettement marquée et formulée.
La relation transféro-contre-tranférentielle est également prise dans des fantasmes œdipiens. Le transfert peut être interprété en référence au couple, à l’individu ou à la famille, le groupe couple/thérapeute(s) étant symboliquement perçu comme représentant de deux générations et la séparation reconnue de fait.
Ainsi, le couple A. présente la reprise des relations sexuelles sur unmode adolescent : « Il faut qu’on vous dise… on est sorti ensemble », alors que le couple B. à organisation narcissique ne se différencie pas suffisamment du thérapeute, pense à sa place : « Vous n’allez pas être contente, on va certainement se séparer. »
Dans les couples à fonctionnement œdipien les instances surmoïques, l’idéal du moi, l’ambivalence, la culpabilité sont audibles dans le discours des deux partenaires. Par contre, dans les familles incestuelles le fonctionnement paradoxal où le sujet et l’objet sont à la fois contenant et contenu et la pulsion une pulsion d’emprise, le transfert est également paradoxal. Les modalités d’interprétation dans ce cas visent à estimer la possibilité d’une évolution vers une position dépressive qui permettra aux sujets d’accéder à l’ambivalence et d’être moins radical de ne plus réagir par des menaces ou des passages à l’acte stériles et amenant à la répétition.
La fragilité psychique des partenaires, plus importante dans les familles à organisation mal différenciée, demande au thérapeute la prouesse de « séparer les siamois sans sacrifier l’un d’eux ».
Dans tous les cas, la mise en sens et la fin du travail se réalisent dans la capacité des couples et des familles à choisir eux-mêmes la suite de leur histoire.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  LAPLANCHE, J. ; PONTALIS, J. B. 1967. Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF.
·  LEMAIRE, J.-G. 1989. Famille, amour, folie, Paris, Centurion.
·  LEMAIRE, J.-G. 1998. Les Mots du couple, Paris, Payot.
·  PINES, M. 1990. « L’interprétation pourquoi, pour qui et quand ? », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 15.
·  ROBERT, Ph. 1998. « Vers une interprétation du non-verbal ? », Dialogue n° l42.
·  RUFFIOT, A. 1989. « Mythe familial », Gruppo 5, p. 150-153.
·  VIDERMAN, S. 1982. La Construction de l’espace analytique, Paris, Gallimard.
·  WINNICOTT, D.W. 1969. De la pédiatrie à la psychanalyse, 1958, Paris, Payot.
 
NOTES
 
[1]Cet article est lié à un groupe de travail de PSYFA auquel ont également participé activement Yveline Adam et Laurence Zemor.
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