2001
Dialogue
Le "Je" et le "Nous" en thérapie psychanalytique de couple et de famille ou les ateliers du colloque
Peur du « Je », perte du « Je »
Gabrielle Bastian
thérapeute de couple
Vincent Garcia
psychanalyste
« Il semble que Nous soit un petit mot
très difficile à détricoter »
(A. Bragance, Le Lit)
Platon, se référant à la mythologie grecque, nous rappelle que Zeus a
puni les humains de leur orgueil en les sectionnant en deux, et que c’est le
désir et la recherche d’une réunification (« fondre ensemble ») qu’on appelle
l’amour (mythe d’Aristophane).
Pour ne plus se trouver coupé (de sa moitié), l’humain aurait donc à faire
couple, ce que nous entendons passer du Je au Nous.
Couple dans lequel l’autre est miroir de ce que chacun espère, accepte,
ou tolère en lui-même. Il y a là un rôle réfléchissant qui, au-delà de ce qu’il
comporte d’illusoire, est essentiel au maintient du couple (pôle objectal) et
tient de même l’individu (pôle narcissique).
Le passage du Nous au Je, en tant que synonyme de vacance de cet autre,
remet donc nécessairement chacun dans une position de confrontation, qui
peut vite s’avérer intenable, à ce qu’il n’est pas, ne peut être, ou n’a pas, eu
égard d’une part à son idéal du Moi, et d’autre part à son besoin de se sentir
unifié.
C’est ce Je qui peut alors faire peur, de par sa limitation humaine, et que
chacun (y compris dans le cadre de l’analyse) peut chercher si intensément à
éviter, dans ce qu’il en pressent ou en imagine, ou dans ce qu’il en découvre
dans ce passage du Nous au Je : passage inconnu et ô combien immaîtrisable !
C’est ce passage qui nous intéresse dans le cadre de l’atelier de réflexion
théorico-clinique que nous animons aujourd’hui.
Nous l’engageons par cette phrase de Gide tirée de L’Immoraliste en
liminaire : « On a peur de se trouver seul ; et l’on ne se trouve pas du tout. »
Il est proposé d’engager la réflexion par l’étude de ces moments où, dans
le couple amoureux, le Je prend le risque de se perdre dans la fusion. Quels
peuvent en être le ou les bénéfices secondaires pour le Je, et qui ou quoi fait
alors Nous dans le couple ? Ou, pour reprendre les termes utilisés lors de sa
conférence par Ophélia Avron, « qui dit Nous pour le Je, ou Je pour le
Nous ? »
Le questionnement des participants tourne immédiatement autour de
cette notion difficile ? Peut-il y avoir sentiment amoureux sans fusion ?
A. Eiguer parle à ce propos de « l’engagement amoureux », comme d’un
« premier stade de fusion narcissique constitutive du lien du couple » (La
Thérapie psychanalytique du couple, p. 150).
Le repérage de ce moment-là de la genèse du couple amoureux est
important dans la compréhension des phénomènes ultérieurs qui vont se
dérouler en son sein. Mais il n’est pas forcément aisé à saisir comme tel.
Un participant évoque un couple qu’il a reçu en thérapie, sans qu’il saisisse bien lui-même le sens de sa démarche : les partenaires se plaignaient de
s’être rencontrés alors qu’ils ne se plaisaient pas physiquement, d’avoir fait
un enfant alors qu’ils n’en voulaient pas, et d’avoir une maison à eux sans
l’avoir désirée ! Ne serait-ce pas le signe d’une absence de fusion ? Mais
pourquoi leur démarche en thérapie, si ce n’est pour redonner sens à ce qui
pouvait être pressenti comme un déni de plus en plus difficile à (main)tenir ?
Un autre thérapeute évoque son énervement lorsqu’il est témoin du fou
rire d’un couple qui se sépare, quelques minutes avant de passer devant le
juge. Ce couple ne rendait-il pas évident un signe d’une défusion bien gérée ?
Sauf à entendre une remise en symbiose dans le rire (dont on connaît l’équivalent émotif opposé), qui, mettant le thérapeute hors du coup, provoque son
énervement.
Quelqu’un d’autre encore parle de ces couples qui rendent interminable
leur séparation, ceux qui se déchirent autour d’un objet, ou d’un enfant, bref,
de tous ceux pour qui séparation (de corps) ne veut pas dire séparation (psychique), au sens d’individuation.
Car il semble en effet qu’il soit à chaque fois, dans ces exemples, question de fusion, bien que déclinée sous divers modes et à divers degrés.
En fait, ce n’est évidemment pas tant de « fusion » (dans la réalité) dont
il s’agit, mais plutôt d’un fantasme inconscient de fusion. Fantasme dont
Caillot et Decherf (Psychanalyse du couple et de la famille) expliquent qu’il
« représente la relation d’objet inconsciente du soi avec les objets internes ».
Dans le cas de la fusion, la relation d’objet est narcissique, constituée, nous
disent ces auteurs, par « les fantasmes de continuité corporelle du sujet avec
l’objet, assurés par l’identification adhésive, et de continuité psychique du
sujet avec l’objet, assurés par l’identification projective ».
Le but de cette construction étant d’éviter une confrontation à un sentiment de déréliction lié à une séparation, elle-même vécue comme déchirement ou arrachement (d’une partie de soi restée fantasmatiquement fixée à
l’autre qui se sauve).
C’est ce qu’on perçoit également au travers de ces couples qui se répètent à l’infini, au-delà du changement de partenaires, dans une recherche
quasi obsessionnelle de l’autre en tant qu’image propre à permettre ce fantasme de fusion. Comme si le rapport à l’autre pouvait s’avérer tellement difficile ou effrayant qu’on lui préfère le remodelage en un seul, dans un effet
de recorporéisation de deux en un… Le Je, identifié au Tu, puis au Nous, perd
ainsi son identité propre (de sujet pensant et désirant).
Le groupe des participants saisit qu’il est bien sûr là question de la difficulté, pour ce type de couple qui fusionne sans capacité de faire autrement
alliance, d’envisager de laisser place à quelque chose qui pourrait venir faire
tiers. Car tout ce qui pourrait survenir est susceptible de mettre en danger le
sujet qui n’en est pas maître.
Du coup, puisque le risque du Je dans l’amour est de se perdre dans la
fusion, il devient possible de concevoir la naissance de la haine, non pas
comme annulation ou négation de l’amour, mais comme facteur de différenciation, et donc d’ultime protection du Je.
Et peut-être ne peut-on se permettre d’aimer qu’à la mesure de notre
capacité de haïr, c’est-à-dire de protéger notre Je ?
Et peut-être avons-nous aussi à concevoir l’amant comme élément tiers,
séparateur, qui peut aider à redéfinir le Nous dans un autre chose qu’une
fusion de deux Je, quand l’un des deux au moins pressent qu’ils sont antagonistes.
Déniée (« je ne l’aime pas ») ou contournée (rire, se battre), il s’agit toujours en fin de compte, dans les exemples rapportés, de l’expression d’une
difficulté à situer le Je dans le Nous (Je par rapport à soi, ou par rapport à
l’autre).
D’où la question : qu’est-ce que ce Je ?
Ce Je comme trace d’un sujet pensant et désirant (parlant), coupé, séparé
de l’intentionnalité du désir de l’autre.
Autour de ce thème, il faudrait dire de ces thèmes, les participants ont
largement abordé la question de la fusion, de l’agressivité et, d’une manière
plus générale, la question de l’amour.
L’amour c’est Éros. Et Éros, le dieu de l’amour pour Freud et pour la tradition qui l’a précédée comme pour nous aujourd’hui, c’est toujours celui qui
unit, qui essaye de faire de deux êtres un seul : l’amour fusionnel, le rêve de
tous les amoureux !
Cette phase se caractérise par l’annulation et l’exclusion de tout élément
agressif à l’égard de l’autre. Annulation de l’agressivité corollaire à une
intense idéalisation du partenaire : chacun se sent fusionné avec l’autre. Il
s’agit là d’un état qui diffère de la possession, c’est en quelque sorte un degré
plus avancé dans la disparition des limites du moi. Et lorsque de l’agressivité
survient, et déborde les partenaires, elle est systématiquement projetée à l’extérieur du couple, afin d’en protéger le cadre fusionnel et l’idéalisation.
Cette phase amoureuse engendre une conscience aiguë de constituer une
entité (le groupe-couple) différente des autres groupes. Quelqu’un dans l’atelier constate qu’il est fréquent aujourd’hui de se séparer dès qu’une brèche
s’ouvre dans cette organisation idéale. Le Nous est menacé, le Je surgit, un je
qui est alors un autre, tellement autre que la fusion n’est plus possible.
Freud présente face à l’amour (Éros qui unifie) un obstacle dans le rapport à l’autre, obstacle qu’il a appelé Thanatos. L’amour narcissique cherche
à faire Un. L’amour s’oppose à ce qu’on fasse Un avec un Autre. Cette lecture paradoxale de l’amour qui est un leurre parce que narcissique, nous permet de penser que cet amour empêche tout rapport à l’Autre, à un Je différent
du moi.
Ces quelques réflexions à propos de l’amour fusionnel, de l’apparition
de l’agressivité dans un Nous uni, nous en trouvons une approche remarquable chez Lacan, à travers le stade du miroir. L’enfant en face du miroir
anticipe dans l’image de lui-même qu’il y voit la complétude et la maîtrise
qu’il n’a pas encore dans son propre corps ; autrement dit, il y a un hiatus
entre l’image au miroir et l’évolution neurologique réelle de l’enfant, qui est
encore trop immature pour être maître de ses mouvements.
C’est la façon dont Lacan dit que cette image dans le miroir, cette image
spéculaire, qui anticipe sur ma propre complétude, c’est moi. Dès lors, il y a
une déchirure entre le moi qui est constitué comme l’image au miroir et le
sujet. D’où une tension, qui est une rivalité mortifère entre moi et l’autre ;
c’est moi ou l’autre, mais pas les deux. C’est une application du principe que
l’un fait obstacle au rapport avec l’autre. Dans cette rivalité mortifère entre le
sujet et le semblable qu’il voit dans le miroir apparaît la haine du semblable.
Nous sommes là dans ce que Lacan appelle le registre narcissique imaginaire,
opposé au registre symbolique. Il faut donc distinguer l’autre auquel
s’adresse la relation imaginaire et l’Autre auquel s’adresse la relation symbolique (Initiation à l’œuvre de Jacques Lacan, A. Zaloszyc).
Le temps de travail de l’atelier n’a pas permis d’explorer plus longuement cette piste lacanienne, mais ces échanges ont ouvert des perspectives de
réflexions suffisamment intéressantes et importantes concernant à la fois le
thème de notre colloque et une réflexion sur notre pratique.
Le Nous en thérapie de couple
En effet, nous pouvons appréhender le travail en thérapie de couple
comme possibilité ultime de différencier et retrouver un je que l’on sentirait
perdu…
Car entre le Je et le Nous, entre le Nous et le Je, se situe un espace, du
vide ou de l’absence.
Et il est souvent demandé au thérapeute de se mettre en place de ce vide
ou de cette absence (désignant le silence d’une présence) pour aider à symboliser un irreprésentable dans le couple.
D’où la nécessité de s’interroger sur ce qui passe et se passe entre le
couple et son thérapeute, autour des notions de transfert et de contre-trans-fert, sachant que le second préexiste au premier, mais également celle du
« transféro-contre-transférentiel », qui implique davantage encore les aspects
non maîtrisés du thérapeute. Il est souligné à ce propos l’extrême tentation de
se mettre en place de l’idéal du moi du couple, et du danger de ne pas être
assez attentif à ses propres mouvements intérieurs, constamment sollicités de
tous côtés par les patients et par l’objet-couple.
Comme le souligne encore une fois A. Eiguer (Clinique psychanalytique
du couple), le contre-transfert en thérapie de couple recueille tout ce qui a
trait à la conjugalité (et donc à son propre couple actuel), mais aussi à ce que
le thérapeute a vécu de sa formation et des convictions qui en ont découlées,
le tout se mêlant à ses rapports inconscients à ses propres parents. On saisit
la nécessité absolue de supervisions régulières de la pratique, faisant suite à
un travail personnel approfondi !
Enfin sont questionnées les limites à la thérapie de couple : pour quel
type de patients est-elle le mieux adaptée, et qu’est-ce qui fait que des individus et/ou des couples peuvent passer du Nous au Je, alors que d’autres restent pris dans une fusion délétère ?
Il est rappelé qu’il existe des contre-indications à la thérapie psychanalytique de couple, et que les entretiens préliminaires ont aussi pour fonction
de cibler l’indication d’une telle approche.
En effet, ce type de thérapie doit être proscrit dans les cas de psychose
avérée, mais aussi de psychoses paranoïaque ou maniaco-dépressive en
risque de décompensation (dans ces cas psychiatriques, la responsabilité du
thérapeute peut être engagée en cas de passage à l’acte de la part du patient,
et il est recommandé de travailler en binôme avec un psychiatre). Il en est de
même dans tous les cas où des répercussions pathogènes pourraient se manifester au niveau d’un individu (dans ce cas porteur d’un symptôme qui réfère
à sa problématique personnelle).
D’une manière générale, enfin, le thérapeute lui-même ne devrait pas se
sentir « obligé » de répondre à une demande émanant d’un patient ou d’un
couple qui le mette mal à l’aise.
À travers ces réflexions théorico-cliniques, c’est l’insupportable d’une
relation duelle sans tiers qui est exprimée.
Une participante évoque là la problématique des veuves de son village,
dont « on » dit pour chacune d’elle que « maintenant elle vit, maintenant elle
se réalise », comme si la présence de l’autre (le mari décédé) avait empêché
que se réalise cette vie-là, c’est-à-dire celle d’un Je étouffé dans le Nous par
un autre Je.
Or, il demeure primordial d’appréhender les processus de couple comme
un schéma inter-subjectif continu dans lequel la victime n’existe pas en soi :
chaque partenaire tire bénéfice de la situation dans laquelle il contribue à se
et à être placé.
Peut-être que l’idéal du « faire couple » consiste bien en un aller-retour
du Je à l’autre, du Nous au Je…
L’atelier se clôt par cette autre citation d’Anne Bragance : « Un Nous
explose, se désagrège, que reste-t-il ? Le Je haïssable et désespéré qui doit
affronter l’épreuve de l’apprentissage du vide et de la solitude. Le Je qui a
perdu son alter ego et sonne creux. »
La question reste posée, de ce qui motive certains couples à rester
fusionnés, avec ce que cela implique de cette « perte du Je »: pour garder qui
ou quoi ? Cette perte (de l’objet Je) semble pour eux plus intolérable que la
perte du moi, constitué de cette partie de l’autre non pas introjectée, mais
incorporée, amalgamée en place d’une béance initiale.
G. Diatkine, dans un récent numéro de la Revue française de psychanalyse consacré à la séparation, rappelle que « […] nous sommes sans cesse en
relation avec des objets réels qui fonctionnent pour nous comme des miroirs
qui nous assurent (fallacieusement) que nous sommes bien identifiés à notre
idéal du moi, et que cet idéal est unifié ». La disparition de ces miroirs
(condensés en un partenaire au sein du couple en fusion) engendre un vide
angoissant source de détresse.
Mais que se passe-t-il derrière ce vide ? La sensation de vide n’est pas la
réalité du vide; elle réfère à quelque chose de déjà produit, qui pourrait venir
là faire écran. Un tel ressenti, en creux, nous signale que le plein a déjà été
connu-vécu antérieurement : la sensation du manque présuppose la connaissance d’un ressenti du plein. Ne manque que ce qui n’est plus là, mais a donc
été là (cette absence qui seule permet le désir et la création). N’est-on pas en
mesure de penser donc que, pour ces couples, ce qu’il s’agit de garder de soi,
ou de l’autre en soi, est d’abord la sensation primaire de la présence maternelle ? Là encore, au-delà de la réalité, l’autre mère, la mère rêvée, idéalisée,
attendue, qui réfère à cette liaison originelle fusionnelle que le mauvais tiers
(le père) aurait malmenée sans avoir pu ou su la remplacer par une relation
triangulaire contenante et rassurante.
Tout en sachant, comme l’a rappelé A de Mijolla, que chacun n’est
jamais qu’un objet substitutif du premier objet d’amour de ses parents… il y
aura donc toujours une césure entre Je et le tout idéal convoité !
Il a été dit en conclusion qu’il n’existe pas de victime en soi dans les processus fusionnels. En ce sens, il est légitime de postuler un certain choix
inconscient d’entrer ou demeurer dans des processus psychotiques afin de
n’avoir pas à affronter le Je. Ce qui revient à reconnaître une « complicité »
à rester dans l’union indifférenciée d’un Nous pathogène. Le but de la thérapie serait justement de la mettre en évidence et d’aider à l’émergence d’une
différenciation. Pontalis l’exprime dans Fenêtres, p. 42) : « L’analyse, le
rêve, l’écriture : trois mouvements actifs qui me déprennent du moi-même.
Le moi s’y perd, le je s’y trouve. »
Accepter de renoncer au moi infantile en attente, et mûrir un Je dans le
couple. C’est-à-dire se donner la capacité d’affronter cette alternance
d’images de l’autre comme semblable ou différent, tout en sachant que le
semblable peut être plus troublant, parce que plus étranger que le différent :
savoir qu’il n’est pas moi, et ne pas le différencier cependant… (c’est pas
moi, mais c’est ma moitié).
Quel miroir offre-t-il ? Je s’enfonce dans le semblable (assemblable) et
rebondis sur le différent (sables mouvants et terre ferme).
Paraphrasant Freud (Malaise dans la civilisation), on pourrait dire du
Nous qu’il est un processus particulier se déroulant au-dessus du Je (« La
civilisation est un processus particulier se déroulant au-dessus de l’humanité »).