2001
Dialogue
Quand la mémoire tisse le je et le nous
Albums de photos de famille et mémoire familiale : regards croisés de femmes de trois générations
Évelyne Favart
sociologue Ulg, boulevard du Rectorat 7, B31 4000 Liège, Belgique
À partir d’une étude qualitative auprès de femmes de trois générations (la grand-mère, la mère,
la fille), l’auteur, sociologue, étudie la façon dont chacune se positionne par rapport à son héritage symbolique familial tel qu’il se trouve « objectivé » dans les albums de photos de famille.
L’analyse du discours croisé de ces femmes montre que les photos soutiennent et alimentent
la mémoire familiale dans ses deux versants, le versant commun et le versant individuel.Mots-clés :
Sociologie, Mémoire familiale, Intergénérationnel, Photographies.
Les fonctions de la famille ne se limitent pas à ses effets externes, notamment à la reproduction sociale. La famille est une forme de vivre-ensemble et
aussi une affaire de générations (Godard, 1992) où se tissent des liens inter et
intragénérationnels. Elle donne chair à un espace de transmissions affectives,
patrimoniales, de services, d’aides, mais aussi de transmissions symboliques,
qui utilisent la mémoire familiale comme moteur. Celle-ci exerce également
une influence sur le processus de construction identitaire. « Comme espace
des relations affectives, personnelles et (assez) durables, la famille contemporaine est au centre de l’identité individualisée. » (Singly, 1996, p. 14)
Nous avons voulu étudier comment les membres d’une famille se positionnent par rapport à l’héritage symbolique de cette famille tel qu’il se
trouve « objectivé » dans des albums de photos, lesquels prodiguent une visibilité à la mémoire familiale. Nous avons interrogé trois générations de
femmes à ce sujet afin de mieux comprendre le rôle de la mémoire comme
opérateur spécifique de l’héritage symbolique et du positionnement identitaire. Une enquête qualitative a été menée, constituée d’entretiens avec des
grands-mères, des mères et des filles appartenant à la même famille. Puis
nous avons analysé ces regards croisés intergénérationnels.
La double injonction familiale
Au sein des familles de notre société contemporaine, chaque membre est
confronté à deux injonctions. D’une part, une exigence d’intégration, de
conformité, laquelle consiste en l’obligation d’appartenir au groupe familial
et de tenir compte des autres. D’autre part, une nécessité de différenciation,
selon laquelle chacun est reconnu et se reconnaît comme un être unique en
son genre. Selon Gaulejac (1999), la construction de soi comme être autonome et l’inscription de soi dans une lignée sont les deux piliers contradictoires et complémentaires qui permettent de saisir liens familiaux actuels
dans leur complexité. Dans sa dimension familiale, l’identité serait donc un
processus actif au cours duquel l’individu oscille entre les deux injonctions,
les articule.
Lors des entretiens, cette tension s’illustre notamment lorsque la question « qui suis-je » est posée. Une jeune femme marque son affiliation familiale, son adhésion comme héritière ; mais elle veut aussi se différencier, et
elle s’oppose aux autres membres en termes de plus et de moins, en marquant
son autonomie : « Je suis quelqu’un de très attaché à ma famille. Très sensible à certaines valeurs que mes parents m’ont transmises. […] Des valeurs
au niveau famille : pour mon père, c’est vachement important d’avoir une
famille unie, soudée, complice. Il essaye de nous inculquer ces valeurs ; ma
mère aussi mais différemment. […] Dans ma famille, je suis sûrement la plus
rebelle, la plus farfelue, la moins patiente… » (Ludmilla, 26 ans)
Ainsi, au sein des familles, une tension se dévoile : chacun doit et veut
se constituer comme un « soi-même », conquérir son autonomie (il faut être
différent), tout en étant inscrit comme un élément d’un ensemble qui le
modèle comme héritier (il faut être conforme). La famille est « un lieu dans
lequel s’articule à la fois la quête de soi et le souci d’autrui » (Singly, 1996,
p. 215).
La mémoire familiale :
un héritage symbolique en négociation
Cette tension se réfracte dans la mémoire familiale de chacun. La
mémoire familiale est porteuse de scénarios de vie, réels et fictifs, qui indiquent à chacun les attentes des siens quant à sa destinée et la nature des relations entre les uns et les autres ; ce sont de sortes de modes d’emploi
existentiels (Gaulejac, 1999). Chacun doit se positionner face à cet héritage
symbolique et éthique, qui se prête à des interprétations différentes. Ces
modes d’emploi existentiels s’incarnent aussi dans des objets qui sont
sources d’échanges matériels et verbaux intergénérationnels. Ainsi, un voile
de mariée transmis à travers les générations indique à chacune son destin : il
est porteur d’un scénario de vie matrimonial. La grand-mère, qui conserve
précieusement le voile, estime que sa petite-fille Caroline doit impérativement le porter lorsqu’elle se mariera, car il représente une tradition familiale
à laquelle se sont pliées plusieurs générations (souci de conformité). Or Caroline n’a pas le projet de se marier : elle cohabite avec son partenaire. De plus,
selon elle, porter un voile de mariée est désuet : si elle se mariait, ce serait de
toute façon sans voile. Chez Caroline, le souci d’autonomie prime sur le
souci de conformité. L’opinion de la mère oscille entre les deux. Elle apprécie la symbolique familiale du voile ; elle-même l’a porté « sans se poser de
questions » (conformité). Mais elle comprend que sa fille ne tolère pas de se
voir imposer sa destinée par le biais d’un objet à ses yeux inesthétique (singularité). Lorsque sa petite-fille a décidé d’emménager avec son ami, la
grand-mère a très mal réagi, menaçant de ne pas les aider à se meubler. Or
elle a tout de même participé à l’installation du jeune couple. Et Caroline
tente peu à peu de convaincre sa grand-mère que se marier n’est pas une obligation. Cette dernière, contrariée, saisit bien que Caroline ne cèdera pas.
Ainsi lors de ces discussions intergénérationnelles, chacun tente d’imposer sa
version.
Les deux versants de la mémoire familiale
Cette tension (être conforme et différent) se réfracte dans les mémoires
et produit deux versants de la mémoire familiale, l’un collectif et l’autre individuel. Ceux-ci transparaissent notamment dans les commentaires au sujet
des albums de photographies.
Les albums de photographies familiales incarnent-ils un mythe familial
mis en images ? Ce « patrimoine imagier commun » (Muxel, 1996, p. 168)
fixe-t-il une version commune de l’histoire familiale ? Si la mémoire familiale se définit comme « un processus de sélection de ce qu’il convient d’oublier pour soutenir, maintenir, transmettre le mythe d’un groupe familial »
(Neuburger, 1995, p. 32), elle serait donc avant tout composée d’oubli. En
outre, toute famille se raconte une histoire sur elle-même : c’est son mythe,
lequel exprime la façon dont la famille est perçue par ses membres (Ferreira,
1981). Ce mythe instaurerait des modèles de perception de la réalité partagés
par toute la famille. Il représenterait une tentative d’explication du monde
familial, une version commune. Selon cette conception, la mémoire familiale
est ce qui crée l’intime d’une famille, ce qui assure une identité familiale du
« même » (Neuburger, 1995). Et l’album familial participe à ce processus en
fixant en images un reflet commun de l’histoire familiale.
La plupart des familles conservent des traces de leur passé sous forme de
photos. Mais qui se donne pour tâche la création ou la perpétuation de cette
mission ? De tels albums participent-t-ils à renforcer à la fois la cohésion
interne d’une famille et la différenciation de chacun de ses membres ?
Dans une des familles interrogées, les trois femmes (grand-mère, mère et
fille) précisent que tout le monde dans la famille a la passion de la photo.
Elles ont les mêmes mots pour désigner ce trait distinctif, lequel englobe les
individus dans une identité du même, une complicité, une intimité familiale :
« Chez nous, on est très photo », « On a le virus chez nous ». L’expression
« être très photo » ne révèle pas seulement la norme sociale selon laquelle
toute famille dans notre société doit se photographier et conserver ces traces.
La particularité familiale réside dans l’excès de photographies, surtout lors
des réunions familiales, où chacun joue à la fois le rôle d’acteur et de photographe : « À l’époque, on n’était pas tellement photo, maintenant bien. C’est
par tous les enfants qu’on l’est devenu. Chez nous, il y a beaucoup d’albums.
Maintenant je prends beaucoup de photos et tous mes enfants aussi. J’en fais
depuis longtemps, mais pas autant que maintenant, et ils ont tous pris la
relève… Ça devient effrayant : quand il y a une fête, tout le monde prend des
photos ! » (Simone, la grand-mère, 80 ans)
Les trois générations ont donc de nombreux albums qui couvrent au total
six générations (deux en amont de la grand-mère et trois en aval). En outre,
le terme « virus » suggère une contagion : qui a contaminé qui ? Ce n’est pas
Simone, la grand-mère, même si elle tient à jour les albums récents et
conserve précieusement les anciens. Les trois femmes, d’une voix unanime,
certifient que Simone est « devenue très photo ». Mais en fait, c’est la mère
qui s’érige en créatrice de mémoire familiale. Elle désire se positionner
comme la plus « contaminée », elle détiendrait encore plus que les autres (différenciation) cet attribut familial (conformité) : « On est tous pareils, on est
devenu tous pareils avec mes frères et sœurs… On a tous le virus, mais moi,
c’est le sommet ! C’est vraiment l’excès, je prends des photos tout le temps…
Je prends tout, tout le temps donc je suis hors norme ! J’adore créer des souvenirs heureux pour les gens… » (Monique, la mère, 56 ans)
Pourtant, il est une circonstance familiale où Monique ne prend jamais
de photos : lors des rituels avec sa belle-famille. Ce dont témoignent les propos de sa fille : « Maman prend tellement de photos qu’elle en prend pour
toute la famille. Tous sont très photo, ma grand-mère l’est devenue aussi,
tous aiment ça dans la branche de ma mère. Chez mon père, ils ne sont pas
du tout photo. D’ailleurs, on ne fait jamais de photos à ces réunions-là et on
n’en a jamais dans les albums ; même maman n’en prend pas. » (Ludmilla,
la fille, 26 ans)
Ainsi, des pans entiers de mémoire familiale, ceux qui concernent la
lignée paternelle, sont occultés dans cette représentation symbolique de l’histoire familiale que constituent les albums. L’album est réducteur, il reflète
une version de l’histoire où certains éléments sont omis. Et Ludmilla sait très
peu de choses de son grand-père paternel, qu’elle n’a pas connu. Selon elle,
c’est en raison de la quasi absence de photographies le représentant. Car, avec
son autre grand-père, qu’elle n’a pas connu non plus, elle éprouve un sentiment de familiarité, une proximité qu’elle explique par les nombreuses photos et par les récits de sa mère et sa grand-mère à son sujet. « Être
grand-parent, c’est aussi être ou ne pas être intégré dans un tissu familial qui
possède une structure, une dynamique et une histoire propres. » (Bawin-Legros et Gauthier, 1991). La mère a transmis à sa fille la plus grande force
attractive de la lignée maternelle, ce que Déchaux (1997) qualifie en termes
de matrilatéralité ; et l’album a certainement joué un rôle.
Les photographies constituent selon Monique des traces du passé qui
permettent avant tout de ne pas oublier, c’est-à-dire de symboliser les liens
familiaux par-delà la mort ou les épreuves. Elle souligne la force évocatrice
des photos : « Pour moi, la mémoire est très liée à la photographie et aussi
à l’écriture, aux traces écrites. Il y a beaucoup de souvenirs que l’on oublierait sans les photos. Je le sais d’expérience : […] j’ai des photos de mon
père, il est mort quand j’étais très jeune, mais je suis contente d’avoir ces
photos ; sinon, j’aurais oublié. » (Monique, la mère, 56 ans)
Les photographies jouent donc un grand rôle dans la conservation en
mémoire. Mais certaines interviewées avouent ne pas toujours discerner si
une photographie rafraîchit la mémoire ou fabrique le souvenir. Les deux processus sont sans doute à l’œuvre. Toute seule, la photo ne parle pas. Sans
commentateurs (Ego ou un « autre familial »), elle perd toute signification.
Ainsi, une grand-mère s’est débarrassée d’anciennes photographies d’ancêtres, car plus personne ne savait qui était qui dans tous ces visages figés :
« On ne sait plus qui c’est. Dans ce cas, ça ne présente aucun intérêt et ça
présente encore moins d’intérêt pour les générations qui vont suivre. Et puis,
vous savez, les arrière, arrière, arrière, franchement… » (Florence, grand-mère, 72 ans)
Au fil du temps, une sélection s’opère, les photographies des personnages oubliés sont éliminées et on ne garde que les visages « familiers » qui
reflètent une version commune de l’histoire familiale. Il faut donc que le
reflet proposé par l’album entre en résonance avec les souvenirs au moins de
l’un ou l’autre membre de la famille.
Par ailleurs, Monique ne consulte plus les albums une fois qu’elle les a
faits, trop absorbée à perpétuellement transformer le présent en traces du
passé, en souvenirs : « Une fois que c’est collé, je suis déjà dans la suite. »
Elle rassemble les photos dans quatre albums : un pour elle, les trois autres
pour chacun de ses enfants. Depuis quelques années, ses enfants, devenus
adultes, ont « pris la relève » : elle leur fournit les photographies et les
albums, mais ils collent les photos, ce qui lui occasionne un gain de temps
considérable. De plus, cela permet à ses enfants d’y fixer d’autres photos, les
leurs, hors famille – « ma vie sur le côté », selon l’expression de sa fille.
Ainsi, l’album de Monique reflète l’histoire de tous les membres de la
famille; ceux de ses enfants sont plus centrés sur la vie du principal intéressé.
« C’est leur histoire, c’est en fonction de ça que j’ai pris des photos, ce qui
raconte leur vie et aussi ce qui me paraît être des instantanés jolis : si je vois
ma fille lire dans le jardin et que je la trouve jolie, je vais sortir avec mon
appareil… Et chaque enfant a son album et dans le mien, je colle tout… »
(Monique, la mère, 54 ans)
Dans les albums retraçant les premières années de la vie de chaque
enfant (jusqu’à ses 10 ans), Monique a écrit, en s’adressant à l’intéressé, le
récit de ses façons d’être et de se comporter avec les autres. Ces traces écrites
fixent une interprétation des images. « Quand on était petit, maman racontait
par exemple ce qu’on avait fait ce jour-là ou bien un trait de caractère : tu
ris comme ça, tu es grognon, etc. Et comme tu as des photos à côté du texte,
tu fais le lien… » (Ludmilla, la fille, 26 ans)
La jeune femme se plonge régulièrement dans les albums, activité en
solo qu’elle assimile à la lecture d’un livre dont elle est l’héroïne : « Le soir,
quand je suis seule et que je m’ennuie, j’en regarde un. C’est gai, c’est
comme un voyage. Ce sont plein de moments de ta vie. Ce sont plein de
petites histoires donc tu as vraiment l’impression de lire un livre. C’est ça, je
prends un album au lieu de lire un livre. Chaque photo me raconte une histoire, me rappelle une histoire. C’est sur ma vie, c’est moi le personnage
principal du livre. Donc c’est ma vie… » (Ludmilla, la fille, 26 ans)
L’album représente bien une tentative d’explication du monde familial,
il délivre à la famille un message sur elle-même en immortalisant les grands
moments des personnages familiaux et les liens unissant les uns aux autres.
Il constitue un ensemble de traces qui reflètent simultanément l’histoire familiale et les histoires individuelles. Il donne à voir continuité de soi et continuité familiale.
La grand-mère possède les albums plus anciens depuis le décès de ses
parents, moment de transmission des albums entre elle et sa fratrie. De temps
en temps, elle les consulte dans leur intégralité, seule ou avec un de ses
enfants, ce qu’elle conçoit comme un exercice de reviviscence : « On revit,
on passe toute sa vie en revue. » Les albums sont pour elle un aide-mémoire :
« Sans photos, j’aurais les mêmes souvenirs, mais plus courts, moins complets. » D’après sa fille, les albums permettent à sa mère de transmettre des
souvenirs qu’elle ne raconterait pas sans les photos. Les photos déclenchent
un récit, un dialogue, lequel lui fait « redécouvrir ses parents ». Par contre,
selon la grand-mère, ses petits-enfants ne sont pas très réceptifs au passé
familial. Elle soutient d’ailleurs « ne pas vouloir les embêter avec ça ». La
petite-fille sait que sa grand-mère apprécie de parler du temps passé, mais son
emploi du temps chargé ne lui permet pas de s’attarder chez elle. De plus, à
ses yeux, les discussions sont vaines : le décalage de mentalités est trop
grand.
L’album de photographies expose les liens familiaux, affiche la succession des générations et montre aux uns et aux autres ce qui les unit. C’est bien
dans cette perspective qu’une grand-mère a transmis des albums familiaux à
ses filles : « Par les albums, elles savent qu’il y a eu quelqu’un avant elles et
qu’elles ont un lien. Parce que l’on a besoin de ses racines. » (Jeanne, la
grand-mère, 78 ans)
La mémoire familiale a donc une part englobante, surtout dans les
familles unies, dimension sur laquelle insiste l’album de photos. Cette intégration des individus dans une communauté doit se construire. Certains personnages endossent un rôle fédérateur ou désirent l’endosser, notamment par
la mise en images du mythe familial dans les albums de photos. Mais les
albums sont élaborés selon un processus de sélection : certains éléments sont
mis en avant au détriment d’autres.
Et la version de l’histoire familiale mise en scène dans les albums se
double d’une interprétation individuelle, se prête à la réception différentielle.
Les albums peuvent être interprétés différemment au fil du temps : « Les photos parlent toutes seules, je note uniquement la date et le lieu. Avant, je commentais, mais maintenant, je trouve ça nul, parce que tu évolues et, quand tu
te relis, ce n’est plus la même chose. Chaque fois, je regarde différemment.
Je vois un truc que je n’avais pas vu. Je m’attarde à d’autres détails en fonction du moment. Par exemple, une fois je vais être plus braquée sur ma mère
ou ma sœur et puis ça change. Dans les photos, je vais chaque fois retrouver
la personne qui me travaille sur le moment. » (Ludmilla, la fille, 26 ans)
Seules, les photos ne parlent pas, mais leur interprétation évolue avec le
temps. Leur pouvoir d’évocation diffère. Chacun interprète l’histoire familiale proposée dans l’album et c’est du présent que dépend largement l’interprétation : ce qui est vécu après conduit à reconstruire ce qui a été vécu avant
(Gaulejac, 1999). L’individu convoque le passé dans le présent en fonction
d’une projection dans le futur. Tout le monde ne lit pas de la même manière
l’histoire : elle résonne différemment selon le parcours de vie de chacun et
selon le moment de la vie où la lecture se réalise.
Selon Halbwachs, la mémoire évolue selon la place que l’individu
occupe dans le groupe et selon les relations entretenues avec d’autres
milieux. Le témoignage d’une mère illustre bien cette « actualisation du
passé » (Halbwachs, 1925) : « Mes grands-parents étaient plus “vivants”
pour moi avant que maintenant. Avant, je trouvais que ça avait beaucoup
d’importance, mais maintenant moins. Avant ils faisaient plus partie de ma
vie que maintenant… Avec le temps… Je ne regarde pas beaucoup en arrière,
je tourne les pages… » (Marie, la mère, 50 ans)
Contrairement aux propos de Belleau (1997) selon lequel « l’album n’est
[…] pas du ressort individuel car il estompe les histoires particulières au profit de l’histoire collective », un album renforce à la fois la cohésion interne
du groupe (la version commune) et la réception différentielle de la part de
chaque individu (les versions individuelles). L’album suscite les souvenirs ;
les photographies sont ainsi porteuses d’émotions, elles reflètent l’histoire
familiale dans ses versants collectif et individuel.
« Ça déclenche plein de trucs, les photos : des atmosphères, des émotions aussi. Parfois tu vois des photos et tu as envie de les déchirer parce
qu’elles sont trop porteuses de périodes difficiles. Mais en général, c’est porteur d’émotions positives car on ne prend pas nécessairement des photos
quand on est moche. » (Monique, la mère, 52 ans)
Selon Monique, les albums représentent un don qu’elle fait à ses enfants,
des « cadeaux de la vie », des empreintes des bons moments de leur vie :
« Pour qu’ils aient des souvenirs des beaux moments de la vie. Je leur donne
des traces de ces cadeaux de la vie. Donc je leur sers de mémoire, c’est évident, mais dans une optique constructive : pas pour qu’ils aient des regrets,
mais pour qu’ils sachent qu’ils ont beaucoup reçu dans la vie, pour qu’ils se
disent qu’ils ont eu de la chance. » (Monique, la mère, 52 ans)
Sans son initiative, ses enfants auraient moins de traces de leur passé.
Toutefois, à sa mort, ce sera à eux d’interpréter les albums, de leur donner un
sens : « Si c’est pour avoir ces souvenirs et être malheureux quand tu perds
les gens, ça ne va pas. On a les peines en fonction des joies que l’on a eues.
Si tu n’as rien reçu, tu ne regrettes rien. Il faudra que mes enfants comprennent que, s’ils sont malheureux, c’est parce qu’ils ont eu de la chance de partager tout ça… Moi qui ai très peu connu mon père, je vois ça d’un autre œil,
je me dis qu’on est triste parce qu’on a eu beaucoup de joie… Ils feront ce
qu’ils voudront de mes photos, mais ça me ferait quelque chose si à ma mort
ça ne leur créait que de la peine. La mort, ça fait partie de la vie, tout le
monde part, je voudrais qu’ils arrivent à voir ça de façon sereine… »
(Monique, la mère, 52 ans)
Monique a souffert du décès de son père lorsqu’elle était enfant. Grâce
aux photographies, elle n’a pas oublié les moments heureux passés avec lui.
Ce qui explique son souci d’éterniser les temps forts de la vie familiale. Elle
transmet les albums de famille en leur donnant explicitement une fonction
mémoriale. Mais ce sera à sa descendance d’interpréter ces traces.
La mémoire familiale se transforme
au gré des affiliations
En conclusion, la mémoire familiale est plurielle. L’individu est socialisé, fabriqué par du passé, mais il reconstruit ce passé. Il se réapproprie certains éléments au détriment d’autres. En somme, une validation subjective
opère. La part subjective de la mémoire familiale permet de se singulariser,
de se situer par rapport aux siens : « Si l’on admet […] qu’il existe une singularité irréductible propre à tout individu isolé, la mémoire de cet individu
lui “sert” également à composer, à maintenir, à promouvoir cette singularité »
(Javeau, 1988, p. 186). Selon Halbwachs (1950, p. 33), « de l’instrument
commun, tous ne tirent pas le même parti ». Or l’instrument (la mémoire
familiale) n’est pas exclusivement commun : l’individu y prend une part
active. La mémoire n’est pas uniquement le fruit de la transmission, elle est
aussi produite. Certains ont plus de mémoire que d’autres ou attribuent moins
d’importance à la mémoire.
Différentes versions du passé familial circulent ainsi, ce qui peut entraîner des rivalités. Chacun soutient sa version, qui reflète son positionnement
identitaire. Et la mémoire familiale évolue en fonction des attentes de l’individu et du groupe. Les souvenirs se transforment. Car la mémoire est constituée de souvenirs, mais également, et avant tout, d’oubli (Augé, 2001). Le
regard porté sur l’histoire familiale évolue. La mémoire se transforme au gré
des affiliations. L’autonomie individuelle résulte de ces appartenances multiples, qui « condamnent » l’individu à se positionner, et ce dans la mesure
où ses expériences de vie s’inscrivent dans des registres multiples et parfois
contradictoires (Dubet, 1994), qui irriguent de divers courants de pensée la
mémoire personnelle (Singly et Charrier, 1988).
·
AUGE, M., 2001. Les Formes de l’oubli, Paris, Payot.
·
BAWIN-LEGROS, B. ; GAUTHIER, A. 1990. « Les grands-parents dans la dynamique familiale »,
Relations intergénérationnelles. Parenté-Transmission-Mémoire, actes du colloque de
Liège 17-18 mai 1990, p. 141-154.
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BELLEAU, H. 1997. « Le récit de l’album de photographies : regard sur l’intimité familiale ? »,
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DECHAUX, J.-H. 1997. Le Souvenir des morts. Essai sur le lien de filiation, Paris, PUF.
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DUBET, F. 1994. Sociologie de l’expérience, Paris, Le Seuil.
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FERREIRA, A. J. 1981. « Les mythes familiaux » dans P. Watzlawick, J.H. Weakland, Sur l’interaction. Palo Alto 1965-1974. Une nouvelle approche thérapeutique, Paris, Le Seuil.
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GAULEJAC DE, V. 1999. L’Histoire en héritage. Roman familial et trajectoire sociale, Paris,
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GODARD, F. 1992. La Famille, affaire de générations, Paris, PUF.
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