2002
Dialogue
Conseillères conjugales sur le terrain
L’éducation sexuelle au collège et ses paradoxes
Florence Bécar marie-noëlle ader
thérapeute de couple, conseillère conjugale et familiale.
Marie-Noëlle Ader
psychologue clinicienne, conseillère conjugale et familiale
Les auteurs de cet article ont des vacations de conseillère conjugale et familiale dans des
centres de planification de la banlieue parisienne. Elles analysent la situation actuelle de l’éducation sexuelle (ou éducation à la vie) dans les collèges auprès des jeunes de 13 à 18 ans. Situation qui leur semble paradoxale et semée d’embûches. Leur objectif dans leurs interventions
auprès des adolescents, c’est de leur ouvrir un espace de pensée et de parole, afin qu’ils puisent relier leur sexualité à leur histoire et à leur subjectivité. Mots-clés :
Adolescents, Éducation sexuelle, Centre de planification, Conseillères conjugales.
Florence Bécar et Marie-Noëlle Ader ont des vacations de conseillère
conjugale et familiale dans des centres de planification de la banlieue parisienne
[1]. Elles ont eu envie de parler de la situation actuelle de l’éducation
sexuelle (ou éducation à la vie) dans les collèges. Rappelons que les centres
de planification ont pour mission de faire des interventions en milieu scolaire, la circulaire ministérielle précisant que « les élèves de quatrièmeet de
troisième doivent avoir deux heures d’éducation à la vie affective et
sexuelle ». Il s’agit de deux heures dans l’année. Mais, comme le fait remarquer Florence Bécar, « quand on y va, on se rend compte de l’ampleur du travail qu’il y aurait à faire : ce n’est pas deux heures dans l’année, mais deux
heures par semaine qu’il faudrait ! » – « Quand on a deux heures ! », ajoute
Marie-Noëlle Ader. « En général, on a une heure et demie. »
Pour ces interventions avec des groupes d’adolescents parfois très difficiles, les conseillères conjugales ne sont pas mieux payées que pour une
consultation individuelle en centre de planification. L’Éducation nationale
n’offre pas de participation financière. Et pourtant, elle appelle au secours…
Florence Bécar : Avec les nouveaux projets de loi et les modifications de
la loi existante, mon équipe a reçu énormément de demandes des collèges, où
la pilule du lendemain a déchaîné un brasier. Les infirmières scolaires n’ayant
aucune formation en la matière, elles ont appelé au secours. C’est là un premier paradoxe : cela fait vingt ans que les conseillères conjugales et familiales sont formées aux questions de contraception et d’éducation sexuelle,
mais ce sont les infirmières scolaires qui doivent du jour au lendemain gérer
des situations pour lesquelles elles ne sont pas formées. Autrefois, les collèges nous sollicitaient au compte-gouttes. Aujourd’hui, avec ce qu’on a
appelé « la violence dans les collèges et lycées », ils nous demandent de tous
les environs.
M.-N. Ader : C’est aussi la nécessité de faire de la prévention du sida
auprès des jeunes qui a permis de développer l’éducation à la sexualité. La
circulaire de 98 est bien faite. Elle est issue de la réflexion de nombreux professionnels qui ont travaillé en commissions dans le cadre du CSIS (Conseil
supérieur de l’information sexuelle), dont elle est une des retombées favorables. Mais, soit dit en passant, sur les autres retombées des travaux du CSIS,
je suis passablement découragée de voir qu’on en arrive à la suppression de
l’entretien d’IVG : ce n’est pas du tout ce qui ressortait des travaux des commissions, auxquels j’ai participé…
F.B. : En outre, entre le texte de la circulaire et les moyens concrets, il y
a un abîme. Par exemple, la circulaire dit que l’éducation à la vie « doit leur
permettre notamment de mieux faire face à la multiplicité des messages
médiatiques et sociaux ». Avec deux heures par an, croit-on vraiment que
nous pouvons endiguer le raz de marée médiatique et le discours social dominant ? Dans ce discours, les jeunes sont pris entre deux feux. D’un côté, un
prosélytisme implicite autour de la sexualité (« Allez-y, faites l’amour, avoir
des relations sexuelles, c’est normal ») et de l’autre une menace (« Attention !
il faut vous protéger »). La société marchande et les médias ont peu à peu tout
banalisé, la masturbation, les partenaires multiples, les films porno à la télé,
mais cela fait courir des risques sanitaires… Et nous, qui avons eu une formation psychanalytique, nous travaillons dans un tout autre registre ; nous
sommes animées d’une question autour du sujet, du sens : qu’est-ce que c’est
que l’autre, qu’est-ce que c’est que soi-même, qu’est-ce que c’est qu’avoir
une relation avec autrui, qu’est-ce que c’est qu’une relation affective, qu’est-ce que c’est la sexualité ?
M.-N.A. : Qu’est-ce que la sexualité ? De quoi venons-nous leur parler ?
Il est clair que les intervenants ne viennent pas tous parler de la même chose
selon qu’ils sont issus du Planning familial, de l’AFCCC ou d’ailleurs..
F.B. : Il y a ceux qui ne parlent que de relation et ceux qui ne parlent que
de contraception. Il y a ceux qui viennent avec leur mallette d’échantillons de
pilules, de capotes, des planches anatomiques, des films, et ceux qui viennent
avec une autre panoplie, celle des mots : « La sexualité, qu’est-ce qu’on en
fait, et qu’est-ce qu’on peut en dire ensemble ? » Dans cette dernière perspective, qui est la nôtre, notre rôle, c’est d’articuler ce qu’il en est du corps,
de la pulsion, et ce qu’on peut en vivre dans une relation. Mais je suis souvent découragée de constater que pour les ados, la sexualité, c’est la pornographie, les films X…
M.-N.A. : Quand on leur demande ce qu’est la sexualité, pour eux, c’est
toujours et uniquement l’acte sexuel.
F.B. : Cette réduction ne vient pas uniquement d’eux, mais de tout l’environnement social qui réduit la sexualité à l’acte. Nous rencontrons aussi un
paradoxe dans le terme éducation sexuelle ou éducation à la sexualité et à la
vie. Cet énoncé pose question, car qui est sûr qu’on peut éduquer à la sexualité et à la vie ? En tout cas, pas nous. Nous avons un peu de difficulté à faire
entendre qu’il ne s’agit pas de distribuer un savoir, comme un professeur.
Mais c’est ambigu, car nous venons dans l’établissement scolaire. Il y a peut-être un effet pervers au fait que nous intervenions dans le lieu d’enseignement : « Alors, vous venez nous enseigner la sexualité ? – Non, nous venons
pour avoir un échange de paroles avec vous, pour essayer ensemble de mettre
des mots sur ce que ça nous fait, aux uns et aux autres, d’être des êtres sexués,
des hommes et des femmes, et de mettre des mots sur ce qu’il en est de la rencontre avec l’autre, ses avatars, ses difficultés… »
M.-N.A. : En outre, la demande de l’école, c’est : « Venez agir sur les
prises de risque ». On nous demande de leur faire éviter les grossesses, les
maladies. La prévention des abus sexuels fait aussi partie de la demande…
C’est compliqué, cela aussi. Comment ne pas faire violence aux enfants en
leur parlant de ça alors que nous venons échanger avec eux au sujet de la
sexualité une seule fois dans leur scolarité ?
F.B. : Entendre parler de la sexualité violente déjà certains. Je me souviens d’une jeune Maghrébine qui est devenue toute pâle… C’est parfois très
violent qu’on vienne ainsi lever le voile sur des choses qui pour eux sont
encore voilées.
M.-N.A. : Une question me venait : qu’est-ce qui nous donne autorité à
leur parler de la sexualité ? Notamment par rapport à leurs parents, qui parlent
ou qui ne parlent pas de ces questions, mais qui, même en ne parlant pas,
disent pourtant quelque chose – parfois de l’ordre de l’interdiction. Et nous,
nous arrivons avec nos gros sabots, nous parlons. Aujourd’hui, avec eux,
j’évoque toujours le fait qu’ils viennent de milieux différents, qu’il y a des
familles où on ne parle pas de ça. J’essaie aussi de donner les raisons pour lesquelles moi, je vais en parler. Mais j’ai assisté à des choses épouvantables, des
professionnels parlant comme si la virginité, c’était d’un autre âge, mauvais
pour la santé… Tout un pan de leur être, de leur histoire, était foulé aux pieds.
F.B. : La difficulté, pour nous, c’est de nous adresser à la fois à ceux pour
qui la sexualité est tabou et à ceux qui regardent les films X… Ce sont parfois les mêmes, d’ailleurs !
M.-N.A. : Souvent, par rapport aux normes de leur famille, ils ne savent
pas eux-mêmes où ils en sont, car ce sont des adolescents. Mais ils ont toute
leur histoire en eux. De quel droit irions-nous imposer quelque chose ?
M.-N. M. : Concrètement, comment se passent vos interventions ?
M.-N.A. : Chez nous, l’équipe n’intervient plus à l’intérieur de l’établissement scolaire. Nous demandons que les élèves viennent au centre de planification. C’est parfois difficile à gérer pour l’école, car il faut toute une
organisation, des autorisations de sortie etc. Nous sommes deux du centre à
intervenir, et l’infirmière scolaire ou l’enseignant qui accompagne les enfants
assiste à l’intervention.
F.B. : De mon côté, la pratique a évolué. Il y a une quinzaine d’années,
nous ne souhaitions pas que l’enseignant reste : c’était notre affaire à nous.
J’ai beaucoup évolué sur ce point. Dans certains endroits, les professeurs font
un tel travail avec les élèves que je ne vois pas pourquoi je les mettrais à la
porte. Nous travaillons ensemble.
M.-N.A. : Nous, notre intervention est ponctuelle. Si l’échange doit se
poursuivre, il faut que quelqu’un prenne le relais. Ce peut être l’enseignant.
Mais c’est le plus souvent l’infirmière scolaire.
F.B. : À présent, je travaille beaucoup avec les infirmières scolaires.
Elles s’occupent de faire le planning, de déterminer quelle classe nous allons
rencontrer et à quel moment. C’est parfois compliqué, car nos interventions
sont prises sur les heures de cours, grappillées de ci, de là. Et cela favorise
les résistances des enseignants : les jeunes arrivent une demi-heure en retard,
ou bien l’éducation à la vie est programmée en début de matinée et, comme
ce n’est pas obligatoire, personne ne vient.
M.-N.A. : Cela dépend des établissements. Chez nous, il y a eu un
énorme progrès dans le contact avec les enseignants, plus de confiance. Je
pense que cela vient du fait que maintenant des enseignants y assistent et
comprennent ce que nous faisons. Cela leur fait moins peur.
F.B. : Il ne faut pas oublier que nous travaillons aussi avec la dimension
du fantasme des autres. Les parents, les professeurs, l’équipe administrative
se demandent : « Qu’est-ce qu’elles viennent raconter ? Qu’est-ce qui se
passe derrière cette porte
[2] ? »
M.-N.A. : Je reviens sur la question des parents. Les parents ne sont pas
partie prenante, alors que ce pourrait être intéressant de les associer. Et ils
sont parfois traités comme quantité négligeable. Quand les élèves viennent au
centre, ils doivent avoir une autorisation parentale pour sortir de l’établissement, donc les parents peuvent refuser l’éducation à la sexualité. Cela se produit rarement, mais, parfois, les papiers leur sont donnés à signer trop tard ou
ils n’ont pas été prévenus. Une mère a appris le matin même que sa fille
venait au centre de planification sans qu’elle ait été consultée. Cette mère a
été très angoissée : « Qu’est-ce qu’elle va faire là-bas ? » Elle m’a appelée :
« Qu’est-ce que vous allez lui raconter ? » Je lui ai dit : « Venez, on en parlera. » Elle est venue et elle a pu parler de ses angoisses et fantasmes sur ce
qui se passait au centre de planification. Je lui ai dit le plus exactement possible ce que je tente de faire. Quand elle est repartie, elle se sentait mieux !
Mais il faut de la parole.
Cette mère serait tombée sur la brochure du conseil général destinée aux
adolescents, le message qu’elle aurait trouvé en le feuilletant, sans le lire en
détail, aurait pu la choquer. Ce message implicite, que je refuse de cautionner, c’est qu’entre 14 ans et 17 ans, faire l’amour est absolument naturel et
normal à condition de se protéger. Et la mise en pages présente l’IVG comme
la suite logique des échecs de contraception et du fait que l’on n’est pas prêt.
On voit deux militantes qui pavoisent devant une banderole « Droit à l’IVG,
ma liberté j’y tiens ». Alors que nous, nous nous efforçons de garder toute sa
gravité à cette décision. C’est complètement discordant. Au téléphone, cette
mère me posait la question de l’IVG. Elle me disait : « Mais c’est épouvantable, vous allez leur dire que maintenant elles vont pouvoir avorter en étant
mineures sans demander l’autorisation de leurs parents ? » J’ai dit :
« Madame, si la question se pose, effectivement j’en parlerai. – Mais on ne
peut pas leur dire une chose pareille ! – Venez, on va en parler. » Pour ma
part, je ne parle pas aux collégiens de l’IVG dans un style triomphant. À l’âge
qu’ils ont, ils sont d’ailleurs très choqués par l’IVG.
F.B. : L’avortement volontaire, pour les adolescents, c’est très violent,
car leur cheminement, c’est de dire : « Ç’aurait pu être moi. »
M.-N.A. : Cette photo de militantes victorieuses manque de respect pour
la détresse des gens qui sont confrontés à ce problème. Dans cette brochure
destinée aux ados, les images jouent comme une banalisation de tout ce qui
concerne la sexualité, alors que le texte, si on prend la peine de le lire, dit tout
autre chose. Dans mon équipe, je n’étais pas d’accord pour le laisser à discrétion dans le centre, et j’ai obtenu que, lorsqu’il est donné à un jeune, ce
soit accompagné d’une parole.
F.B. : Les ados à qui je donne cette brochure l’apprécient. Mais les illustrations sont voyeuses au même titre que Loft Story. Et je me demande pourquoi, concernant la sexualité, on place si souvent l’objectif sur les
adolescents. Que leur fait-on porter ? Je me souviens de certaines classes en
ZEP. C’était un concours de grossièretés et de provocations. J’ai laissé passer
ce premier temps de grosse rigolade et d’obscénités, et ensuite on a pu aller
plus loin. Chaque fois qu’ils disaient un mot d’argot ou de verlan, je leur
demandais : est-ce que vous pourriez me dire le mot exact ? Ils en étaient
incapables. Ils ne connaissaient que des mots qui désignent les parties du
corps et les pratiques en termes de dérision, et quand je leur disais : « Mais
comment ça s’appelle ? », ils s’étonnaient : « Ah bon ? Ça porte un nom ? »
C’était comme s’ils découvraient que la sexualité, ce n’est pas clandestin,
c’est quelque chose dont on peut parler avec des mots du dictionnaire. À la
fin, presque tous sont venus nous remercier. Nous remercier de quoi ? Peut-être d’avoir passé outre ce masque qu’ils se sentaient presque obligés d’avoir.
D’où ma question : est-ce que ce masque obligé vient d’eux ou du
groupe social ? On leur assigne très facilement un rôle, comme lorsqu’on dit :
« Il y a de la violence ? C’est les ados ! Il y a de la casse ? C’est les ados ! »
C’est toujours un peu comme si on les « cherchait ».
M.-N.M. : Avec toutes ces difficultés et paradoxes, vous-mêmes, quel
message voulez-vous faire passer ?
F.B. : Je rappelle toujours que la sexualité ne nous tombe pas dessus d’un
seul coup à 15 ans. Je pars des premières sensations et du premier objet
d’amour. Je demande : depuis qu’on est né, quelle est la première personne
qu’on a aimée ? Et, quel que soit le lieu ou la banlieue, ils me répondent toujours « maman ». Donc, je pars de la relation d’amour qui existe depuis qu’on
est tout petit et je rappelle que l’amour, c’est là que ça naît. Chaque fois, j’ai
droit à des rires : « Mais c’est pas pareil, Madame ! » Et, peu à peu, je les
invite à trouver des liens : qu’est-ce qui est pareil et qu’est-ce qui n’est pas
pareil ? De fil en aiguille vont pouvoir se relier ce qu’ils vivent aujourd’hui
dans leurs pulsions, qui ne sont pas forcément faciles à gérer, et ce qu’ils ont
connu au début de leur existence et qu’ils ont oublié. Ils vont ouvrir de grands
yeux et réaliser eux-mêmes que, oui, finalement, la sexualité s’inscrit dans
une chaîne qui a commencé avec les premiers jours de la vie. Le message,
c’est peut-être que la sexualité de chacun est liée à son histoire.
M.-N.A. : Cela remet les parents en scène, ainsi que la famille. On leur
dit aussi que grandir, c’est sortir de sa famille, avec toutes les peurs que cela
implique et qu’il importe de pouvoir dire, au lieu de jouer les caïds. Nous
introduisons alors la loi, l’interdit de l’inceste, qui oblige à aller chercher
ailleurs que dans la famille un objet d’amour. Ce que nous disons, c’est que,
quand on est petit, on aime ses parents, mais que la tâche qui incombe à cha-cun, c’est de se détacher de ce premier amour.
F.B. : Comme ils sont tous en pleine crise d’adolescence, ça tombe en
plein dans leur sujet. Ils disent : « Oui, mais les parents ne veulent pas nous
lâcher ! » Et je réponds : « Peut-être que vous pouvez les aider, au fond ils sont
comme vous. » J’introduis aussi la question des devoirs des parents. Un de
leurs devoirs, c’est de protéger leurs enfants. Je leur demande d’imaginer de
quoi leurs parents veulent les protéger. Et ça nous conduit peu à peu à parler –
parce qu’il faut qu’on en parle – des agressions sexuelles… Et du respect : je
sors le soir, d’accord, mais je dis à quelle heure je rentre, je dis où je suis…
M.-N.A. : Quand cela se passe bien, qu’on arrive à les capter, ce qui
s’échange leur permet de faire des liens. Ce n’est pas toujours le cas. Souvent, les filles accrochent et les garçons ramènent tout à la pornographie.
Mais cela permet aussi de rebondir. « La pornographie, c’est parce qu’on veut
apprendre comment on fait », disait le jeune. L’infirmier scolaire a dit : « Ce
n’est pas comme ça que vous apprendrez comment on le fait. Dans la pornographie, on ne vous montre que des morceaux, mais où sont les processus
affectifs ? Or, vous savez bien que la sexualité, c’est aussi les processus affectifs et la relation à l’autre ».
F.B. : En outre, avec tout l’environnement médiatique, on ne sait plus ce
qui est de la sexualité et ce qui est de la perversion. C’est sur la norme aussi
que les jeunes nous questionnent. Qu’est-ce qui est normal et qu’est-ce qui
n’est pas normal ? Certaines choses les heurtent énormément. Ce qui les perd
et les perturbe, c’est l’acte sexuel puisse être un acte sans lien avec leur vie
réelle. « Alors, je ne suis pas normal si je ne le fais pas ? »
M.-N.A. : Ou bien : « J’ai 17 ans et je viens vous voir parce que j’ai des
difficultés sexuelles… j’ai 14 ans, je le fais, je continue à le faire, mais si
vous saviez ce que ça m’embête ! » Cela, je l’ai entendu plusieurs fois en
entretien individuel au centre de planification. « Mais qu’est-ce que ça représente pour vous d’avoir des relations sexuelles ? » Pour certains, cela ne se
représente pas. Mais ça se fait.
M.-N.M. : Concrètement, comment se déroule votre intervention ?
M.-N.A. : Actuellement, ma manière de procéder – cela changera sûrement –, c’est d’utiliser un outil constitué de phrases affirmatives
[3], outil que
je me suis approprié en remodelant certaines phrases selon les classes. À
chaque phrase affirmative, chacun répond d’abord seul : « D’accord, pas
d’accord ou je ne sais pas ». Ensuite, ils discutent en petits groupes de trois-quatre, en général non mixtes, et un rapporteur par groupe note les idées qui
fusent. Le dernier échange se fait en grand groupe à partir de ce qu’ont
apporté les rapporteurs. Et là, garçons et filles voient bien leurs différences.
Mais ils voient bien aussi leurs concordances. Parfois, ils sont extrêmement
surpris de s’apercevoir qu’ils ne sont pas si différents, que leurs idées toutes
faites les uns au sujet des autres ne tiennent pas.
M.-N.M. : Un exemple de ces phrases ?
M.-N.A. : Je cours le risque d’être très schématique, car il est impossible
de rendre compte de la variété et de la richesse des thèmes soulevés… La première phrase, c’est : « C’est difficile de parler de la sexualité : avec les
parents, avec les copains. » Elle permet des échanges autour des représentations de chacun sur la sexualité et sur l’intime. La deuxième : « Je pense que
les filles ont besoin de plus de tendresse que les garçons, et : « Je pense que
les garçons parlent moins de leurs sentiments que les filles. » Cela permet de
réfléchir entre autres à la façon dont les préjugés, en caricaturant la différence
des sexes, nuisent à une véritable relation. Ensuite : « C’est important d’être
fidèle quand on sort avec un garçon ou une fille. » Je demande alors : Qu’est-ce que c’est « sortir » ? Et je questionne sur la différence entre être fidèle et
être fusionnel (la fidélité étant d’avoir une relation privilégiée tout en restant
ouvert sur l’extérieur).
Autre phrase : « C’est important d’être amoureux pour avoir un rapport
sexuel » – c’est fou ce que ça amène, cette phrase-là ! Et, en particulier, la
pensée que : « On peut être amoureux sans avoir de rapports sexuels. » Et
puis : « Je trouve que l’école est un lieu où on peut parler des risques d’abus
sexuels. » Cette phrase introduit l’école comme un lieu où on peut dire la loi
etc.
Cette méthode demande qu’il y ait une connivence entre les ados, un
cadre intime où ils puissent penser et se parler en petits groupes. Une salle de
classe n’est pas appropriée. Lorsque les élèves viennent au centre, un petit
groupe va dans un bureau, un autre dans un autre…
La méthode des phrases commentées est un peu défensive, je le reconnais. Mais je ne supportais plus d’être bombardée de grossièretés et je ne
trouvais pas de terrain d’entente avec mes partenaires d’intervention qui
« enseignaient la sexualité et ses risques ». Nous nous sommes donc formées
à cette méthode de commentaire de phrases afin d’avoir une base commune.
Avec cette méthode, nous sommes obligées d’écouter ce que disent les
jeunes : on leur demande d’abord de s’exprimer, de ne pas être passifs, de
réfléchir individuellement, de discuter en groupe, de restituer leurs
réflexions. Ils sont actifs. Cela leur permet d’être plus réceptifs dans le
deuxième temps, quand on complète ou quand on répond à leurs questions.
L’avantage de cette méthode, c’est qu’elle donne un cadre dans lequel
une réflexion des jeunes est possible. Une de ses limites, c’est que certaines
questions ne surgiront peut-être jamais dans ce cadre. Nous les incitons à
revenir au centre de planification individuellement.
F.B. : On ne peut pas cracher sur les outils. Il existe aussi des films bien
faits, qu’il faut utiliser à bon escient, c’est-à-dire sans se tromper de cible.
C’est un outil qui permet de lancer la discussion.
M.N.A. : Ces phrases, j’essaie de les ouvrir. Une fois qu’ils ont dit ce
qu’ils avaient à en dire, je les questionne. « Et pourquoi c’est difficile d’en
parler avec les parents ? » Cela peut m’amener à parler de l’intimité de cha-cun etc. Mon objectif, c’est de leur permettre de penser leur sexualité au lieu
d’être, d’emblée, dans le registre de l’agir.
F.B. : De mon côté, je m’interroge beaucoup sur la manière dont nous
pourrions travailler avec les autres adultes et avec les parents. Comment
inventer quelque chose où ce ne serait pas seulement la conseillère conjugale,
l’infirmière ou le médecin, mais des adultes de l’entourage quotidien qui se
sentiraient investis de la tâche d’être là quand des questions se posent et de
ne pas les éluder ? Pour l’éducation à la vie, l’idéal, ce serait que des équipes
pluridisciplinaires soient formées, comprenant les parents…
M.-N.A. : Mais quelle formation ?
F.B. : Il faudrait pouvoir passer le film qu’on passe aux jeunes d’abord
aux parents, leur expliquer notre mission, la façon dont nous l’entendons,
dont nous allons parler à leurs enfants, et qu’ils nous disent ce qu’ils en pensent. Mais, matériellement, on ne peut pas le faire ! On est vacataire, on court
d’un endroit à l’autre, on embrasse un secteur immense, et on a l’impression
que tout est fait pour qu’on ne puisse pas faire notre travail correctement.
Tout est du saupoudrage.
M.-N.A. : Pourtant, en la matière, le soutien à la parentalité serait très
important. Des groupes de parents pourraient venir se former à l’éducation à
la vie.
F.B. : Il faut préciser les chiffres. Dans le Val-de-Marne ou l’Essonne, il
y a un seul médecin scolaire pour 7 000 élèves, c’est-à-dire plusieurs établissements, pas forcément dans la même ville. Et une demi-infirmière par collège, 800 élèves dans un collège et 800 dans l’autre. Nous, nous sommes
vacataires. Cela veut dire que nous passons notre temps à nous courir après
et que, pour travailler ensemble, ce n’est pas facile. J’ai maintenant une collaboration avec l’infirmière scolaire, mais je dois accepter qu’en pleine intervention elle soit appelée en urgence…
M.-N.A. : Il serait important de faire s’exprimer les parents sur ce que
représente pour eux l’adolescence de leurs enfants. Je suis choquée lorsqu’on
présente le centre de planification aux jeunes en insistant sur le fait qu’ils
peuvent y venir sans l’autorisation de leurs parents. C’est vrai et c’est sans
doute une bonne chose, mais il faut prendre garde à la façon dont on le dit.
En tant qu’adultes extérieurs, nous n’avons pas à laisser entendre à des jeunes
de cet âge que nous prenons parti contre leurs parents. Une manière de le présenter peut être très perverse : « Vous avez bien raison d’être en pétard contre
vos parents, ils vous interdisent certaines choses et nous, on vous permet de
les faire. »
Cela rejoint le problème de la formation. Ce n’est pas parce qu’on a une
formation d’une semaine qu’on est au clair avec ses représentations de la
sexualité et sa position d’intervenant sur la sexualité auprès d’adolescents.
Quelque chose m’a parfois gênée, c’est de percevoir chez les professionnels
qui interviennent une certaine jouissance à se pencher sur la sexualité des ados.
F.B. : Dans cette situation, nous sommes obligatoirement en position
d’initiatrice et de séductrice. Nous devons être au clair avec cela, parce que,
dans le fantasme, c’est cela qui circule. Nous devons être très vigilantes (je
le dis au féminin car nous sommes surtout des femmes) sur ce que nous véhiculons. Les jeunes sont dans une grande attente. Et, dans toute relation, il y a
une part de séduction. Il nous appartient de travailler cette question, et c’est
pourquoi ce n’est pas donné à tout le monde de faire ces interventions : une
semaine de formation ne suffit pas. Nous devons repenser constamment à ce
que nous induisons. Qu’est-ce qui s’exprime dans nos attitudes, nos gestes,
notre vêture ? Sommes-nous là pour les séduire, pour jouer avec leur libido ?
Pour les inciter à faire ce que nous n’avons pas fait nous-mêmes ? Si nous ne
sommes pas au clair avec nos pulsions voyeuristes, exhibitionnistes, masochistes, sadiques etc., nous risquons de faire des dégâts. Nous avons l’âge
d’être leur mère, d’être à la génération de leurs parents, et cela aussi, nous
devons en tenir compte.
M.-N.A. : Quand je fais de l’éducation sexuelle, je me pose toujours la
question : mais qu’est-ce que nous faisons ? Et, en même temps, il faut le
faire. Mais il faut le faire comment ? Et en une heure et demie ! Sans aucun
suivi ultérieur !
À la fin de l’intervention, je les incite à revenir au centre continuer la discussion, seuls ou en petits groupes. Mais c’est rare qu’ils reviennent. Ou
alors, c’est pour quelque chose qui ne me réjouit pas, pour une pilule du len-demain ou pour un retard de règles – et les filles qui reviennent sont de plus
en plus jeunes : elles ont 14 ans. « C’est bien, dit ma collègue, elles viennent
de plus en plus tôt. » Mais est-ce notre objectif qu’elles viennent de plus en
plus tôt ? Et donc, je me questionne. Que leur avons-nous transmis ? Leur
avons-nous transmis : « Allez-y, nous, nous sommes là pour réparer les
dégâts » ? Exactement ce que je ne voudrais pas transmettre ! C’est la question de fond : quel est notre objectif ? Et quel est le résultat de notre action ?
F.B. : Notre objectif, c’est d’introduire de la parole. Même et surtout
quand ils viennent pour un raté de contraception. Je pense que je suis là pour
ouvrir un espace de pensée et de parole, parce qu’avec la sexualité humaine
nous ne sommes pas dans la médecine vétérinaire, et c’est pour cela que je
continue.
Mais cela, nos équipes ont parfois du mal à l’entendre. Les garçons viennent chercher des capotes, on leur donne des capotes. Les filles viennent
chercher la pilule, on leur donne la pilule. Je dis alors à ces jeunes : « Prenons le temps d’échanger, qu’est-ce que ça signifie pour vous, quel sens ça a,
qui vous a dit de venir ? » Et, de fil en aiguille, alors qu’ils étaient venus pour
cinq minutes, on se retrouve à parler.
M.-N.A. : Parfois, j’entends une fille dire : « Vous ne pourriez pas recevoir mon copain maintenant ? J’aimerais bien qu’il entende ce qu’on a dit. »
C’est rare que le garçon vienne, mais on sent que c’est important, ce moment
de parole. La sexualité fait partie d’un tout. Quand je les reçois en entretien
individuel à propos de première contraception ou autre, j’essaye d’inscrire
leur demande dans leur histoire, de faire un lien, pour que ça ait un sens. Cela
prend du temps, et je trouve cela plus facile en entretien individuel qu’avec
un groupe.
F.B. : Nous avons un mal fou à faire entendre que nous ne sommes pas
là pour leur dire comment « faire », mais pour essayer d’ouvrir une pensée
sur l’acte. Pour ces jeunes, très souvent, l’acte est ce qui vient à la place d’une
parole. Nous, nous essayons d’inverser les choses.
M.-N.A. : Si on prend la peine de parler avec un jeune, souvent, il passe
moins à l’acte. Mais j’ai du mal à faire comprendre à mon équipe l’importance de la parole avant l’acte. Si je dis que l’important, c’est d’ouvrir une
parole autour de la question du désir, c’est un langage de psy. On ne me comprend pas. Pourtant, c’est essentiel.
F.B. : Le message que nous voudrions faire passer, c’est : ce que je fais, si
je veux que ça ait un sens, il faut que j’arrive à lier mon acte à moi-même. Ce
qui nous heurte, c’est d’avoir l’impression que l’acte sexuel est séparé de la personne qui fait cet acte. Notre travail, c’est d’essayer d’unir le sujet à son acte.
Propos recueillis par M.-N. Mathis
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EIGUER, Alberto. 2001. Des perversions sexuelles aux perversions morales, Paris, Odile Jacob.
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DOLTO, Catherine (sous la direction de). Dico ado, les mots de la vie, Paris, Gallimard-Jeu-nesse (Giboulées).
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PAYEN, Françoise. 1999. En quoi la vie sexuelle des personnes handicapées vient-elle nous
déranger ? Dialogue n° 145 (Souffrances à deux : la blessure et le cocon), 3e trimestre.
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PAYEN, Françoise. 1999. L’éducation sexuelle et affective : quelles difficultés ? Dialogue
n° 146 (Amour et sexualité à l’adolescence), 4e trimestre.
[1]
Centre de planification et d’éducation familiale, 4, rue Edgar-Degas, 94000 Créteil.
APEC 93 AFCCC, 7, rue Maréchal-Maison, 93800 Epinay-sur-Seine.
APEC 94 AFCCC, 3, bd Pablo-Picasso, 94000 Créteil.
[2]
On peut relire à ce propos les précédents articles de Françoise Payen dans
Dialogue.
[3]
Cette formation, dispensée par le CNFPP, a été mise au point par une conseillère conjugale,
ancienne assistante sociale, Kerstin Mallet.