Dialogue
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I.S.B.N.274920013X
126 pages

p. 105 à 115
doi: en cours

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Conseillères conjugales sur le terrain

no 155 2002/1

2002 Dialogue Conseillères conjugales sur le terrain

L’éducation sexuelle au collège et ses paradoxes

Florence Bécar marie-noëlle ader thérapeute de couple, conseillère conjugale et familiale. Marie-Noëlle Ader psychologue clinicienne, conseillère conjugale et familiale
Les auteurs de cet article ont des vacations de conseillère conjugale et familiale dans des centres de planification de la banlieue parisienne. Elles analysent la situation actuelle de l’éducation sexuelle (ou éducation à la vie) dans les collèges auprès des jeunes de 13 à 18 ans. Situation qui leur semble paradoxale et semée d’embûches. Leur objectif dans leurs interventions auprès des adolescents, c’est de leur ouvrir un espace de pensée et de parole, afin qu’ils puisent relier leur sexualité à leur histoire et à leur subjectivité. Mots-clés : Adolescents, Éducation sexuelle, Centre de planification, Conseillères conjugales.
Florence Bécar et Marie-Noëlle Ader ont des vacations de conseillère conjugale et familiale dans des centres de planification de la banlieue parisienne [1]. Elles ont eu envie de parler de la situation actuelle de l’éducation sexuelle (ou éducation à la vie) dans les collèges. Rappelons que les centres de planification ont pour mission de faire des interventions en milieu scolaire, la circulaire ministérielle précisant que « les élèves de quatrièmeet de troisième doivent avoir deux heures d’éducation à la vie affective et sexuelle ». Il s’agit de deux heures dans l’année. Mais, comme le fait remarquer Florence Bécar, « quand on y va, on se rend compte de l’ampleur du travail qu’il y aurait à faire : ce n’est pas deux heures dans l’année, mais deux heures par semaine qu’il faudrait ! » – « Quand on a deux heures ! », ajoute Marie-Noëlle Ader. « En général, on a une heure et demie. »
Pour ces interventions avec des groupes d’adolescents parfois très difficiles, les conseillères conjugales ne sont pas mieux payées que pour une consultation individuelle en centre de planification. L’Éducation nationale n’offre pas de participation financière. Et pourtant, elle appelle au secours… Florence Bécar : Avec les nouveaux projets de loi et les modifications de la loi existante, mon équipe a reçu énormément de demandes des collèges, où la pilule du lendemain a déchaîné un brasier. Les infirmières scolaires n’ayant aucune formation en la matière, elles ont appelé au secours. C’est là un premier paradoxe : cela fait vingt ans que les conseillères conjugales et familiales sont formées aux questions de contraception et d’éducation sexuelle, mais ce sont les infirmières scolaires qui doivent du jour au lendemain gérer des situations pour lesquelles elles ne sont pas formées. Autrefois, les collèges nous sollicitaient au compte-gouttes. Aujourd’hui, avec ce qu’on a appelé « la violence dans les collèges et lycées », ils nous demandent de tous les environs.
M.-N. Ader : C’est aussi la nécessité de faire de la prévention du sida auprès des jeunes qui a permis de développer l’éducation à la sexualité. La circulaire de 98 est bien faite. Elle est issue de la réflexion de nombreux professionnels qui ont travaillé en commissions dans le cadre du CSIS (Conseil supérieur de l’information sexuelle), dont elle est une des retombées favorables. Mais, soit dit en passant, sur les autres retombées des travaux du CSIS, je suis passablement découragée de voir qu’on en arrive à la suppression de l’entretien d’IVG : ce n’est pas du tout ce qui ressortait des travaux des commissions, auxquels j’ai participé…
F.B. : En outre, entre le texte de la circulaire et les moyens concrets, il y a un abîme. Par exemple, la circulaire dit que l’éducation à la vie « doit leur permettre notamment de mieux faire face à la multiplicité des messages médiatiques et sociaux ». Avec deux heures par an, croit-on vraiment que nous pouvons endiguer le raz de marée médiatique et le discours social dominant ? Dans ce discours, les jeunes sont pris entre deux feux. D’un côté, un prosélytisme implicite autour de la sexualité (« Allez-y, faites l’amour, avoir des relations sexuelles, c’est normal ») et de l’autre une menace (« Attention ! il faut vous protéger »). La société marchande et les médias ont peu à peu tout banalisé, la masturbation, les partenaires multiples, les films porno à la télé, mais cela fait courir des risques sanitaires… Et nous, qui avons eu une formation psychanalytique, nous travaillons dans un tout autre registre ; nous sommes animées d’une question autour du sujet, du sens : qu’est-ce que c’est que l’autre, qu’est-ce que c’est que soi-même, qu’est-ce que c’est qu’avoir une relation avec autrui, qu’est-ce que c’est qu’une relation affective, qu’est-ce que c’est la sexualité ?
M.-N.A. : Qu’est-ce que la sexualité ? De quoi venons-nous leur parler ?
Il est clair que les intervenants ne viennent pas tous parler de la même chose selon qu’ils sont issus du Planning familial, de l’AFCCC ou d’ailleurs..
F.B. : Il y a ceux qui ne parlent que de relation et ceux qui ne parlent que de contraception. Il y a ceux qui viennent avec leur mallette d’échantillons de pilules, de capotes, des planches anatomiques, des films, et ceux qui viennent avec une autre panoplie, celle des mots : « La sexualité, qu’est-ce qu’on en fait, et qu’est-ce qu’on peut en dire ensemble ? » Dans cette dernière perspective, qui est la nôtre, notre rôle, c’est d’articuler ce qu’il en est du corps, de la pulsion, et ce qu’on peut en vivre dans une relation. Mais je suis souvent découragée de constater que pour les ados, la sexualité, c’est la pornographie, les films X…
M.-N.A. : Quand on leur demande ce qu’est la sexualité, pour eux, c’est toujours et uniquement l’acte sexuel.
F.B. : Cette réduction ne vient pas uniquement d’eux, mais de tout l’environnement social qui réduit la sexualité à l’acte. Nous rencontrons aussi un paradoxe dans le terme éducation sexuelle ou éducation à la sexualité et à la vie. Cet énoncé pose question, car qui est sûr qu’on peut éduquer à la sexualité et à la vie ? En tout cas, pas nous. Nous avons un peu de difficulté à faire entendre qu’il ne s’agit pas de distribuer un savoir, comme un professeur. Mais c’est ambigu, car nous venons dans l’établissement scolaire. Il y a peut-être un effet pervers au fait que nous intervenions dans le lieu d’enseignement : « Alors, vous venez nous enseigner la sexualité ? – Non, nous venons pour avoir un échange de paroles avec vous, pour essayer ensemble de mettre des mots sur ce que ça nous fait, aux uns et aux autres, d’être des êtres sexués, des hommes et des femmes, et de mettre des mots sur ce qu’il en est de la rencontre avec l’autre, ses avatars, ses difficultés… » M.-N.A. : En outre, la demande de l’école, c’est : « Venez agir sur les prises de risque ». On nous demande de leur faire éviter les grossesses, les maladies. La prévention des abus sexuels fait aussi partie de la demande… C’est compliqué, cela aussi. Comment ne pas faire violence aux enfants en leur parlant de ça alors que nous venons échanger avec eux au sujet de la sexualité une seule fois dans leur scolarité ?
F.B. : Entendre parler de la sexualité violente déjà certains. Je me souviens d’une jeune Maghrébine qui est devenue toute pâle… C’est parfois très violent qu’on vienne ainsi lever le voile sur des choses qui pour eux sont encore voilées.
M.-N.A. : Une question me venait : qu’est-ce qui nous donne autorité à leur parler de la sexualité ? Notamment par rapport à leurs parents, qui parlent ou qui ne parlent pas de ces questions, mais qui, même en ne parlant pas, disent pourtant quelque chose – parfois de l’ordre de l’interdiction. Et nous, nous arrivons avec nos gros sabots, nous parlons. Aujourd’hui, avec eux, j’évoque toujours le fait qu’ils viennent de milieux différents, qu’il y a des familles où on ne parle pas de ça. J’essaie aussi de donner les raisons pour lesquelles moi, je vais en parler. Mais j’ai assisté à des choses épouvantables, des professionnels parlant comme si la virginité, c’était d’un autre âge, mauvais pour la santé… Tout un pan de leur être, de leur histoire, était foulé aux pieds. F.B. : La difficulté, pour nous, c’est de nous adresser à la fois à ceux pour qui la sexualité est tabou et à ceux qui regardent les films X… Ce sont parfois les mêmes, d’ailleurs !
M.-N.A. : Souvent, par rapport aux normes de leur famille, ils ne savent pas eux-mêmes où ils en sont, car ce sont des adolescents. Mais ils ont toute leur histoire en eux. De quel droit irions-nous imposer quelque chose ?
M.-N. M. : Concrètement, comment se passent vos interventions ?
M.-N.A. : Chez nous, l’équipe n’intervient plus à l’intérieur de l’établissement scolaire. Nous demandons que les élèves viennent au centre de planification. C’est parfois difficile à gérer pour l’école, car il faut toute une organisation, des autorisations de sortie etc. Nous sommes deux du centre à intervenir, et l’infirmière scolaire ou l’enseignant qui accompagne les enfants assiste à l’intervention.
F.B. : De mon côté, la pratique a évolué. Il y a une quinzaine d’années, nous ne souhaitions pas que l’enseignant reste : c’était notre affaire à nous. J’ai beaucoup évolué sur ce point. Dans certains endroits, les professeurs font un tel travail avec les élèves que je ne vois pas pourquoi je les mettrais à la porte. Nous travaillons ensemble.
M.-N.A. : Nous, notre intervention est ponctuelle. Si l’échange doit se poursuivre, il faut que quelqu’un prenne le relais. Ce peut être l’enseignant. Mais c’est le plus souvent l’infirmière scolaire.
F.B. : À présent, je travaille beaucoup avec les infirmières scolaires.
Elles s’occupent de faire le planning, de déterminer quelle classe nous allons rencontrer et à quel moment. C’est parfois compliqué, car nos interventions sont prises sur les heures de cours, grappillées de ci, de là. Et cela favorise les résistances des enseignants : les jeunes arrivent une demi-heure en retard, ou bien l’éducation à la vie est programmée en début de matinée et, comme ce n’est pas obligatoire, personne ne vient.
M.-N.A. : Cela dépend des établissements. Chez nous, il y a eu un énorme progrès dans le contact avec les enseignants, plus de confiance. Je pense que cela vient du fait que maintenant des enseignants y assistent et comprennent ce que nous faisons. Cela leur fait moins peur.
F.B. : Il ne faut pas oublier que nous travaillons aussi avec la dimension du fantasme des autres. Les parents, les professeurs, l’équipe administrative se demandent : « Qu’est-ce qu’elles viennent raconter ? Qu’est-ce qui se passe derrière cette porte [2] ? »
M.-N.A. : Je reviens sur la question des parents. Les parents ne sont pas partie prenante, alors que ce pourrait être intéressant de les associer. Et ils sont parfois traités comme quantité négligeable. Quand les élèves viennent au centre, ils doivent avoir une autorisation parentale pour sortir de l’établissement, donc les parents peuvent refuser l’éducation à la sexualité. Cela se produit rarement, mais, parfois, les papiers leur sont donnés à signer trop tard ou ils n’ont pas été prévenus. Une mère a appris le matin même que sa fille venait au centre de planification sans qu’elle ait été consultée. Cette mère a été très angoissée : « Qu’est-ce qu’elle va faire là-bas ? » Elle m’a appelée : « Qu’est-ce que vous allez lui raconter ? » Je lui ai dit : « Venez, on en parlera. » Elle est venue et elle a pu parler de ses angoisses et fantasmes sur ce qui se passait au centre de planification. Je lui ai dit le plus exactement possible ce que je tente de faire. Quand elle est repartie, elle se sentait mieux ! Mais il faut de la parole.
Cette mère serait tombée sur la brochure du conseil général destinée aux adolescents, le message qu’elle aurait trouvé en le feuilletant, sans le lire en détail, aurait pu la choquer. Ce message implicite, que je refuse de cautionner, c’est qu’entre 14 ans et 17 ans, faire l’amour est absolument naturel et normal à condition de se protéger. Et la mise en pages présente l’IVG comme la suite logique des échecs de contraception et du fait que l’on n’est pas prêt. On voit deux militantes qui pavoisent devant une banderole « Droit à l’IVG, ma liberté j’y tiens ». Alors que nous, nous nous efforçons de garder toute sa gravité à cette décision. C’est complètement discordant. Au téléphone, cette mère me posait la question de l’IVG. Elle me disait : « Mais c’est épouvantable, vous allez leur dire que maintenant elles vont pouvoir avorter en étant mineures sans demander l’autorisation de leurs parents ? » J’ai dit : « Madame, si la question se pose, effectivement j’en parlerai. – Mais on ne peut pas leur dire une chose pareille ! – Venez, on va en parler. » Pour ma part, je ne parle pas aux collégiens de l’IVG dans un style triomphant. À l’âge qu’ils ont, ils sont d’ailleurs très choqués par l’IVG.
F.B. : L’avortement volontaire, pour les adolescents, c’est très violent, car leur cheminement, c’est de dire : « Ç’aurait pu être moi. »
M.-N.A. : Cette photo de militantes victorieuses manque de respect pour la détresse des gens qui sont confrontés à ce problème. Dans cette brochure destinée aux ados, les images jouent comme une banalisation de tout ce qui concerne la sexualité, alors que le texte, si on prend la peine de le lire, dit tout autre chose. Dans mon équipe, je n’étais pas d’accord pour le laisser à discrétion dans le centre, et j’ai obtenu que, lorsqu’il est donné à un jeune, ce soit accompagné d’une parole.
F.B. : Les ados à qui je donne cette brochure l’apprécient. Mais les illustrations sont voyeuses au même titre que Loft Story. Et je me demande pourquoi, concernant la sexualité, on place si souvent l’objectif sur les adolescents. Que leur fait-on porter ? Je me souviens de certaines classes en ZEP. C’était un concours de grossièretés et de provocations. J’ai laissé passer ce premier temps de grosse rigolade et d’obscénités, et ensuite on a pu aller plus loin. Chaque fois qu’ils disaient un mot d’argot ou de verlan, je leur demandais : est-ce que vous pourriez me dire le mot exact ? Ils en étaient incapables. Ils ne connaissaient que des mots qui désignent les parties du corps et les pratiques en termes de dérision, et quand je leur disais : « Mais comment ça s’appelle ? », ils s’étonnaient : « Ah bon ? Ça porte un nom ? » C’était comme s’ils découvraient que la sexualité, ce n’est pas clandestin, c’est quelque chose dont on peut parler avec des mots du dictionnaire. À la fin, presque tous sont venus nous remercier. Nous remercier de quoi ? Peut-être d’avoir passé outre ce masque qu’ils se sentaient presque obligés d’avoir. D’où ma question : est-ce que ce masque obligé vient d’eux ou du groupe social ? On leur assigne très facilement un rôle, comme lorsqu’on dit : « Il y a de la violence ? C’est les ados ! Il y a de la casse ? C’est les ados ! » C’est toujours un peu comme si on les « cherchait ».
M.-N.M. : Avec toutes ces difficultés et paradoxes, vous-mêmes, quel message voulez-vous faire passer ?
F.B. : Je rappelle toujours que la sexualité ne nous tombe pas dessus d’un seul coup à 15 ans. Je pars des premières sensations et du premier objet d’amour. Je demande : depuis qu’on est né, quelle est la première personne qu’on a aimée ? Et, quel que soit le lieu ou la banlieue, ils me répondent toujours « maman ». Donc, je pars de la relation d’amour qui existe depuis qu’on est tout petit et je rappelle que l’amour, c’est là que ça naît. Chaque fois, j’ai droit à des rires : « Mais c’est pas pareil, Madame ! » Et, peu à peu, je les invite à trouver des liens : qu’est-ce qui est pareil et qu’est-ce qui n’est pas pareil ? De fil en aiguille vont pouvoir se relier ce qu’ils vivent aujourd’hui dans leurs pulsions, qui ne sont pas forcément faciles à gérer, et ce qu’ils ont connu au début de leur existence et qu’ils ont oublié. Ils vont ouvrir de grands yeux et réaliser eux-mêmes que, oui, finalement, la sexualité s’inscrit dans une chaîne qui a commencé avec les premiers jours de la vie. Le message, c’est peut-être que la sexualité de chacun est liée à son histoire.
M.-N.A. : Cela remet les parents en scène, ainsi que la famille. On leur dit aussi que grandir, c’est sortir de sa famille, avec toutes les peurs que cela implique et qu’il importe de pouvoir dire, au lieu de jouer les caïds. Nous introduisons alors la loi, l’interdit de l’inceste, qui oblige à aller chercher ailleurs que dans la famille un objet d’amour. Ce que nous disons, c’est que, quand on est petit, on aime ses parents, mais que la tâche qui incombe à cha-cun, c’est de se détacher de ce premier amour.
F.B. : Comme ils sont tous en pleine crise d’adolescence, ça tombe en plein dans leur sujet. Ils disent : « Oui, mais les parents ne veulent pas nous lâcher ! » Et je réponds : « Peut-être que vous pouvez les aider, au fond ils sont comme vous. » J’introduis aussi la question des devoirs des parents. Un de leurs devoirs, c’est de protéger leurs enfants. Je leur demande d’imaginer de quoi leurs parents veulent les protéger. Et ça nous conduit peu à peu à parler – parce qu’il faut qu’on en parle – des agressions sexuelles… Et du respect : je sors le soir, d’accord, mais je dis à quelle heure je rentre, je dis où je suis…
M.-N.A. : Quand cela se passe bien, qu’on arrive à les capter, ce qui s’échange leur permet de faire des liens. Ce n’est pas toujours le cas. Souvent, les filles accrochent et les garçons ramènent tout à la pornographie. Mais cela permet aussi de rebondir. « La pornographie, c’est parce qu’on veut apprendre comment on fait », disait le jeune. L’infirmier scolaire a dit : « Ce n’est pas comme ça que vous apprendrez comment on le fait. Dans la pornographie, on ne vous montre que des morceaux, mais où sont les processus affectifs ? Or, vous savez bien que la sexualité, c’est aussi les processus affectifs et la relation à l’autre ».
F.B. : En outre, avec tout l’environnement médiatique, on ne sait plus ce qui est de la sexualité et ce qui est de la perversion. C’est sur la norme aussi que les jeunes nous questionnent. Qu’est-ce qui est normal et qu’est-ce qui n’est pas normal ? Certaines choses les heurtent énormément. Ce qui les perd et les perturbe, c’est l’acte sexuel puisse être un acte sans lien avec leur vie réelle. « Alors, je ne suis pas normal si je ne le fais pas ? »
M.-N.A. : Ou bien : « J’ai 17 ans et je viens vous voir parce que j’ai des difficultés sexuelles… j’ai 14 ans, je le fais, je continue à le faire, mais si vous saviez ce que ça m’embête ! » Cela, je l’ai entendu plusieurs fois en entretien individuel au centre de planification. « Mais qu’est-ce que ça représente pour vous d’avoir des relations sexuelles ? » Pour certains, cela ne se représente pas. Mais ça se fait.
M.-N.M. : Concrètement, comment se déroule votre intervention ?
M.-N.A. : Actuellement, ma manière de procéder – cela changera sûrement –, c’est d’utiliser un outil constitué de phrases affirmatives [3], outil que je me suis approprié en remodelant certaines phrases selon les classes. À chaque phrase affirmative, chacun répond d’abord seul : « D’accord, pas d’accord ou je ne sais pas ». Ensuite, ils discutent en petits groupes de trois-quatre, en général non mixtes, et un rapporteur par groupe note les idées qui fusent. Le dernier échange se fait en grand groupe à partir de ce qu’ont apporté les rapporteurs. Et là, garçons et filles voient bien leurs différences. Mais ils voient bien aussi leurs concordances. Parfois, ils sont extrêmement surpris de s’apercevoir qu’ils ne sont pas si différents, que leurs idées toutes faites les uns au sujet des autres ne tiennent pas.
M.-N.M. : Un exemple de ces phrases ?
M.-N.A. : Je cours le risque d’être très schématique, car il est impossible de rendre compte de la variété et de la richesse des thèmes soulevés… La première phrase, c’est : « C’est difficile de parler de la sexualité : avec les parents, avec les copains. » Elle permet des échanges autour des représentations de chacun sur la sexualité et sur l’intime. La deuxième : « Je pense que les filles ont besoin de plus de tendresse que les garçons, et : « Je pense que les garçons parlent moins de leurs sentiments que les filles. » Cela permet de réfléchir entre autres à la façon dont les préjugés, en caricaturant la différence des sexes, nuisent à une véritable relation. Ensuite : « C’est important d’être fidèle quand on sort avec un garçon ou une fille. » Je demande alors : Qu’est-ce que c’est « sortir » ? Et je questionne sur la différence entre être fidèle et être fusionnel (la fidélité étant d’avoir une relation privilégiée tout en restant ouvert sur l’extérieur).
Autre phrase : « C’est important d’être amoureux pour avoir un rapport sexuel » – c’est fou ce que ça amène, cette phrase-là ! Et, en particulier, la pensée que : « On peut être amoureux sans avoir de rapports sexuels. » Et puis : « Je trouve que l’école est un lieu où on peut parler des risques d’abus sexuels. » Cette phrase introduit l’école comme un lieu où on peut dire la loi etc.
Cette méthode demande qu’il y ait une connivence entre les ados, un cadre intime où ils puissent penser et se parler en petits groupes. Une salle de classe n’est pas appropriée. Lorsque les élèves viennent au centre, un petit groupe va dans un bureau, un autre dans un autre…
La méthode des phrases commentées est un peu défensive, je le reconnais. Mais je ne supportais plus d’être bombardée de grossièretés et je ne trouvais pas de terrain d’entente avec mes partenaires d’intervention qui « enseignaient la sexualité et ses risques ». Nous nous sommes donc formées à cette méthode de commentaire de phrases afin d’avoir une base commune. Avec cette méthode, nous sommes obligées d’écouter ce que disent les jeunes : on leur demande d’abord de s’exprimer, de ne pas être passifs, de réfléchir individuellement, de discuter en groupe, de restituer leurs réflexions. Ils sont actifs. Cela leur permet d’être plus réceptifs dans le deuxième temps, quand on complète ou quand on répond à leurs questions.
L’avantage de cette méthode, c’est qu’elle donne un cadre dans lequel une réflexion des jeunes est possible. Une de ses limites, c’est que certaines questions ne surgiront peut-être jamais dans ce cadre. Nous les incitons à revenir au centre de planification individuellement.
F.B. : On ne peut pas cracher sur les outils. Il existe aussi des films bien faits, qu’il faut utiliser à bon escient, c’est-à-dire sans se tromper de cible. C’est un outil qui permet de lancer la discussion.
M.N.A. : Ces phrases, j’essaie de les ouvrir. Une fois qu’ils ont dit ce qu’ils avaient à en dire, je les questionne. « Et pourquoi c’est difficile d’en parler avec les parents ? » Cela peut m’amener à parler de l’intimité de cha-cun etc. Mon objectif, c’est de leur permettre de penser leur sexualité au lieu d’être, d’emblée, dans le registre de l’agir.
F.B. : De mon côté, je m’interroge beaucoup sur la manière dont nous pourrions travailler avec les autres adultes et avec les parents. Comment inventer quelque chose où ce ne serait pas seulement la conseillère conjugale, l’infirmière ou le médecin, mais des adultes de l’entourage quotidien qui se sentiraient investis de la tâche d’être là quand des questions se posent et de ne pas les éluder ? Pour l’éducation à la vie, l’idéal, ce serait que des équipes pluridisciplinaires soient formées, comprenant les parents…
M.-N.A. : Mais quelle formation ?
F.B. : Il faudrait pouvoir passer le film qu’on passe aux jeunes d’abord aux parents, leur expliquer notre mission, la façon dont nous l’entendons, dont nous allons parler à leurs enfants, et qu’ils nous disent ce qu’ils en pensent. Mais, matériellement, on ne peut pas le faire ! On est vacataire, on court d’un endroit à l’autre, on embrasse un secteur immense, et on a l’impression que tout est fait pour qu’on ne puisse pas faire notre travail correctement. Tout est du saupoudrage.
M.-N.A. : Pourtant, en la matière, le soutien à la parentalité serait très important. Des groupes de parents pourraient venir se former à l’éducation à la vie.
F.B. : Il faut préciser les chiffres. Dans le Val-de-Marne ou l’Essonne, il y a un seul médecin scolaire pour 7 000 élèves, c’est-à-dire plusieurs établissements, pas forcément dans la même ville. Et une demi-infirmière par collège, 800 élèves dans un collège et 800 dans l’autre. Nous, nous sommes vacataires. Cela veut dire que nous passons notre temps à nous courir après et que, pour travailler ensemble, ce n’est pas facile. J’ai maintenant une collaboration avec l’infirmière scolaire, mais je dois accepter qu’en pleine intervention elle soit appelée en urgence…
M.-N.A. : Il serait important de faire s’exprimer les parents sur ce que représente pour eux l’adolescence de leurs enfants. Je suis choquée lorsqu’on présente le centre de planification aux jeunes en insistant sur le fait qu’ils peuvent y venir sans l’autorisation de leurs parents. C’est vrai et c’est sans doute une bonne chose, mais il faut prendre garde à la façon dont on le dit. En tant qu’adultes extérieurs, nous n’avons pas à laisser entendre à des jeunes de cet âge que nous prenons parti contre leurs parents. Une manière de le présenter peut être très perverse : « Vous avez bien raison d’être en pétard contre vos parents, ils vous interdisent certaines choses et nous, on vous permet de les faire. »
Cela rejoint le problème de la formation. Ce n’est pas parce qu’on a une formation d’une semaine qu’on est au clair avec ses représentations de la sexualité et sa position d’intervenant sur la sexualité auprès d’adolescents. Quelque chose m’a parfois gênée, c’est de percevoir chez les professionnels qui interviennent une certaine jouissance à se pencher sur la sexualité des ados. F.B. : Dans cette situation, nous sommes obligatoirement en position d’initiatrice et de séductrice. Nous devons être au clair avec cela, parce que, dans le fantasme, c’est cela qui circule. Nous devons être très vigilantes (je le dis au féminin car nous sommes surtout des femmes) sur ce que nous véhiculons. Les jeunes sont dans une grande attente. Et, dans toute relation, il y a une part de séduction. Il nous appartient de travailler cette question, et c’est pourquoi ce n’est pas donné à tout le monde de faire ces interventions : une semaine de formation ne suffit pas. Nous devons repenser constamment à ce que nous induisons. Qu’est-ce qui s’exprime dans nos attitudes, nos gestes, notre vêture ? Sommes-nous là pour les séduire, pour jouer avec leur libido ? Pour les inciter à faire ce que nous n’avons pas fait nous-mêmes ? Si nous ne sommes pas au clair avec nos pulsions voyeuristes, exhibitionnistes, masochistes, sadiques etc., nous risquons de faire des dégâts. Nous avons l’âge d’être leur mère, d’être à la génération de leurs parents, et cela aussi, nous devons en tenir compte.
M.-N.A. : Quand je fais de l’éducation sexuelle, je me pose toujours la question : mais qu’est-ce que nous faisons ? Et, en même temps, il faut le faire. Mais il faut le faire comment ? Et en une heure et demie ! Sans aucun suivi ultérieur !
À la fin de l’intervention, je les incite à revenir au centre continuer la discussion, seuls ou en petits groupes. Mais c’est rare qu’ils reviennent. Ou alors, c’est pour quelque chose qui ne me réjouit pas, pour une pilule du len-demain ou pour un retard de règles – et les filles qui reviennent sont de plus en plus jeunes : elles ont 14 ans. « C’est bien, dit ma collègue, elles viennent de plus en plus tôt. » Mais est-ce notre objectif qu’elles viennent de plus en plus tôt ? Et donc, je me questionne. Que leur avons-nous transmis ? Leur avons-nous transmis : « Allez-y, nous, nous sommes là pour réparer les dégâts » ? Exactement ce que je ne voudrais pas transmettre ! C’est la question de fond : quel est notre objectif ? Et quel est le résultat de notre action ? F.B. : Notre objectif, c’est d’introduire de la parole. Même et surtout quand ils viennent pour un raté de contraception. Je pense que je suis là pour ouvrir un espace de pensée et de parole, parce qu’avec la sexualité humaine nous ne sommes pas dans la médecine vétérinaire, et c’est pour cela que je continue.
Mais cela, nos équipes ont parfois du mal à l’entendre. Les garçons viennent chercher des capotes, on leur donne des capotes. Les filles viennent chercher la pilule, on leur donne la pilule. Je dis alors à ces jeunes : « Prenons le temps d’échanger, qu’est-ce que ça signifie pour vous, quel sens ça a, qui vous a dit de venir ? » Et, de fil en aiguille, alors qu’ils étaient venus pour cinq minutes, on se retrouve à parler.
M.-N.A. : Parfois, j’entends une fille dire : « Vous ne pourriez pas recevoir mon copain maintenant ? J’aimerais bien qu’il entende ce qu’on a dit. » C’est rare que le garçon vienne, mais on sent que c’est important, ce moment de parole. La sexualité fait partie d’un tout. Quand je les reçois en entretien individuel à propos de première contraception ou autre, j’essaye d’inscrire leur demande dans leur histoire, de faire un lien, pour que ça ait un sens. Cela prend du temps, et je trouve cela plus facile en entretien individuel qu’avec un groupe.
F.B. : Nous avons un mal fou à faire entendre que nous ne sommes pas là pour leur dire comment « faire », mais pour essayer d’ouvrir une pensée sur l’acte. Pour ces jeunes, très souvent, l’acte est ce qui vient à la place d’une parole. Nous, nous essayons d’inverser les choses.
M.-N.A. : Si on prend la peine de parler avec un jeune, souvent, il passe moins à l’acte. Mais j’ai du mal à faire comprendre à mon équipe l’importance de la parole avant l’acte. Si je dis que l’important, c’est d’ouvrir une parole autour de la question du désir, c’est un langage de psy. On ne me comprend pas. Pourtant, c’est essentiel.
F.B. : Le message que nous voudrions faire passer, c’est : ce que je fais, si je veux que ça ait un sens, il faut que j’arrive à lier mon acte à moi-même. Ce qui nous heurte, c’est d’avoir l’impression que l’acte sexuel est séparé de la personne qui fait cet acte. Notre travail, c’est d’essayer d’unir le sujet à son acte.
Propos recueillis par M.-N. Mathis
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  EIGUER, Alberto. 2001. Des perversions sexuelles aux perversions morales, Paris, Odile Jacob.
·  DOLTO, Catherine (sous la direction de). Dico ado, les mots de la vie, Paris, Gallimard-Jeu-nesse (Giboulées).
·  PAYEN, Françoise. 1999. En quoi la vie sexuelle des personnes handicapées vient-elle nous déranger ? Dialogue n° 145 (Souffrances à deux : la blessure et le cocon), 3e trimestre.
·  PAYEN, Françoise. 1999. L’éducation sexuelle et affective : quelles difficultés ? Dialogue n° 146 (Amour et sexualité à l’adolescence), 4e trimestre.
 
NOTES
 
[1]Centre de planification et d’éducation familiale, 4, rue Edgar-Degas, 94000 Créteil. APEC 93 AFCCC, 7, rue Maréchal-Maison, 93800 Epinay-sur-Seine. APEC 94 AFCCC, 3, bd Pablo-Picasso, 94000 Créteil.
[2]On peut relire à ce propos les précédents articles de Françoise Payen dans Dialogue.
[3]Cette formation, dispensée par le CNFPP, a été mise au point par une conseillère conjugale, ancienne assistante sociale, Kerstin Mallet.
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