Dialogue
érès

I.S.B.N.274920013X
126 pages

p. 17 à 25
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

La force du lien

no 155 2002/1

2002 Dialogue La force du lien

Le statut paradoxal du sujet en situation de couple

Ernest Cleyet-marel psychanalyste,30, rue du Repos, 69007 Lyon
La question du couple est ici abordée sous l’angle du statut paradoxal du sujet en lien avec un objet qui est lui-même un autre sujet. Pour traiter cette question sur un plan métapsychologique, l’auteur adopte une position théorique intermédiaire entre la théorie des pulsions (métapsychologie de l’absence) et la théorie des relations d’objet (métapsychologie de la présence). Dans cette perspective, il examine les effets de la sexualité (infantile/adulte) sur le « sexuel » en tant que paradigme en psychanalyse du lien intra et intersubjectif.Mots-clés : Sujet, Lien, Objet, Couple, Sexualité, Sexuel, Pulsion, Altérité, Intersubjectif, Transfert.
Traiter de la question du couple, ce n’est pas traiter de la question du sujet singulier considéré sous l’angle de son individualité propre, ni traiter de la question du groupe en tant que tel au regard des processus qui se déploient au sein d’un espace dit « groupal ». Traiter de la question du couple, c’est traiter de la question de la position de deux sujets qui sont en relation significative l’un avec l’autre et instituent ainsi une « corrélation de subjectivité » (R. Kaës, 1996). Il faut donc partir de la position d’un sujet en lien avec un objet qui est lui-même un autre sujet.
D’où la nécessité de considérer une relation dite « de couple » en terme de « lien », dans le double sens de ce qui aliène, enchaîne ou ligote, mais aussi de ce qui rapproche ou unit deux sujets dans et par un intérêt commun et spécifique (ne serait-ce que la satisfaction libidinale, le plaisir sexuel).
La notion de couple inclut tout le champ des relations qui font et qui fondent le tissu de notre vie affective, amoureuse, sexuelle, bref, le champ de nos expériences vécues dans la dialectique passé/présent. Ce terme d’« expériences » signifie que quelque chose est vécu intérieurement et subjectivement, mais qui doit prendre en compte la position incidente de l’objet. La réussite de la symbolisation de l’expérience en dépend.
 
Le conflit fondamental du couple
 
 
Dans chaque type d’organisation, de configuration conjugale, une constante clinique semble se dégager. Pour se constituer durablement, le lien du couple, c’est-à-dire le lien entre deux sujets sexuellement différenciés, doit se donner comme repoussoir l’espace du même, de l’Un, c’est-à-dire du mimétisme coïncidant ou, ce qui revient au même, du double infini des miroirs où s’affadissent différence des sexeset différence des générations; différences qui sont constitutives de la sexualité infantile dans le registre de l’Œdipe.
Les notions de « différence des sexes » et de « sexualité infantile » intéressent de près la problématique du lien de couple et les enjeux qu’il comporte. Parmi ces enjeux, et non des moindres, se situe le conflit fondamental entre la sexualité et les besoins d’affirmation narcissique de soi, ou du Soi.
Ce conflit risque toujours de détourner le sens de l’amour.
L’amour est indissociable d’un mouvement identificatoire à l’autre en tant que semblable et prochain (ce dont rend compte le terme freudien de Nebenmensch, qui renvoie aussi à l’injonction biblique : « Aime ton prochain. ») Il comporte une identification à l’autre semblable et prochain, avec toutes les confusions possibles de sentiments dont la variabilité s’étend entre les deux pôles amour-haine, construction-reconnaissance/destruction.
Le sens de l’amour, compte tenu du conflit entre la sexualité et les besoins d’affirmation narcissique, augmente considérablement le prix de la vie en couple. Ce prix est fonction de ce que les sujets partagent et recherchent dans le lien : le besoin d’aimer et d’être aimé, de jouir de la vie, de s’inscrire dans une relation dans toute sa plénitude, etc.
Mais ces besoins sont orientés, déterminés même, par l’histoire des expériences infantiles de chaque sujet, expériences inhérentes à ce qui se définit en terme de « sexualité » (de « sexuel » aussi, sans confondre ce que ces deux termes recouvrent) dans la référence indirecte aux buts génitaux avec toutes les connotations conflictuelles que ceux-ci comportent dans l’après-coup chez le sujet parvenu à l’âge adulte : différence des sexes et des générations, tolérance à l’égard de l’altérité (interne et externe), conflit entre désir, identification et investissement de l’objet, acceptation de la perte du contrôle de soi/ de l’autre dans la jouissance sexuelle, etc.
 
« Je veux de l’autre »
 
 
À ce point de mon exposé et en vertu de la réhabilitation de la question du sexuel et de la sexualité dans la pensée psychanalytique que propose A.Green (1997), je rappellerai une remarque de S.Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle : « Il nous a semblé que l’enfant portait, en venant au monde, des germes d’activité sexuelle, et que, lorsqu’il se nourrissait, il éprouvait déjà une satisfaction d’ordre sexuel » (1905, trad. franç. 1987, p. 98). Autrement dit, le nouveau-né qui cherche sa mère, ou plutôt le sein en tant qu’objet partiel symbolisant la mère, c’est déjà du sexuel.
Ici, qu’est-ce que le « sexuel » veut dire ? Certes, dans le nourrissage on constate que du plaisir accompagne la satisfaction des besoins physiologiques, mais pourquoi le qualifier de « sexuel », et pas seulement de simple « plaisir d’organe » ? Le « sexuel freudien » est avant tout l’Éros ou les pulsions de vie que Freud appelle aussi pulsions d’amour, en référence à un principe universel double d’attraction et de liaison, la vie étant faite de combinaisons de plus en plus complexes d’éléments simples.
La pulsion est distincte de l’instinct chez Freud. Avec le concept de pulsion, on entre dans le domaine de la vie sexuelle humaine, qui se différencie de la vie animale en ce qu’elle est détachée, indépendante de la fonction de reproduction. Sous le primat de l’Éros, la pulsion fait équivaloir la vie à la sexualité et à l’amour. Ce qui renvoie à la question du couple. La capacité de lien ou de liaison du « sexuel » chez un sujet humain (homme ou femme) permet d’unir violence et désir de rapprochement pour maintenir l’autre comme un « objet » d’investissement stable, un objet de lien participant en retour au maintien des relations d’objet internes au sujet.
À la question « qu’est-ce que le sexuel ? », on peut alors esquisser cette réponse à travers le sujet : « Je veux de l’autre. »
 
De l’autre, certes, mais pour quoi faire ?
 
 
Ici s’ouvre la question des conditions et de la finalité du sexuel au sein de la relation intersubjective du couple, c’est-à-dire de la perspective (potentielle) de transformation/métabolisation intrapsychique de la part en reste de la pulsion (dite sexuelle ou d’auto-conservation dans la mesure où l’objet est autant objet de besoin que de désir). C’est une perspective qu’offre au sujet adulte l’exercice d’une sexualité génitalisée à laquelle l’enfant n’a pas accès, même si son incapacité génitale ne l’empêche pas de fantasmer, de désirer, de s’identifier, d’investir en direction de l’objet sexuel avec les moyens du bord, dits justement « prégénitaux ». Ce qui est spécifique à l’adulte, c’est de pouvoir exercer la sexualité sous le primat du génital, lequel réactive et réactualise les expériences infantiles en y englobant des activités pulsionnelles telles que l’oralité, l’analité et l’urétralité (le phallicisme).
On peut penser que l’objet, quand une relation amoureuse et sexuelle est en jeu, ne peut pas être un objet partiel. Si la sexualité ou l’amour existe depuis le début de l’enfance en tant qu’elle exprime les pulsions de l’Éros et la recherche du plaisir en soi (A. Green définit la sexualité comme « le plaisir des plaisirs »), elle doit impliquer corrélativement un objet entier, total ou en personne dans la relation érotique qui s’instaure. Ceci permet de penser la fonction de la sexualité dans le lien du couple en tant que cette fonction ne peut se réduire à une simple fonction instrumentale de rapprochement des corps à visée reproductive. Cette fonction est avant tout psychique. Elle permet de traiter psychiquement le problème du sexuel par transfert (au sens de déplacement) au sein de la relation érotique et sur le nouvel objet d’amour de quelque chose qui n’a pas eu lieu (pour cause d’interdit de l’inceste) dans la rencontre psycho-sexualisée avec l’ancien objet d’amour parental.
Ces propos prennent appui sur une idée fondamentale que Freud n’a eu de cesse de soutenir après l’avoir découverte, à savoir que la sexualité est d’abord une psycho-sexualité. À partir de là, on peut se dire que la question du lien de couple n’est en aucune manière réductible à celle du sexuel, ce qui, paradoxalement, la désexualiserait, mais qu’elle comporte celle de la sexualité aux buts génitaux.
Autrement dit, si tout lien est « sexuel », qu’est-ce que ça lui fait en plus de rencontrer la sexualité ? Et, inversement, qu’est-ce qui fait particulièrement « sexualité » dans le lien ? Qu’est-ce que la sexualité fait au lien dans la mesure où elle expose le sujet qui s’y engage à un certain danger ? Danger d’autant plus grand que la subjectivité s’est péniblement organisée dans le rapport du sujet à son propre corps (corps aimé/haï) et à celui de l’autre.
Ce danger pourrait être de souffrir la rage d’avoir à accepter que l’objet du lien affectif et sexuel diffère de l’image que le sujet a projetée sur lui et, de ce fait, de se trouver dans l’impossibilité d’accepter la moindre frustration, de vivre les tourments de la désillusion/déception, d’endurer les tortures de la jalousie, et même d’encourir la désorganisation de la destruction illimitée soit de l’objet autre, soit du sujet lui-même, soit des deux en cas de conflit profond dans l’Inconscient.
 
Une expérience de l’altérité au sein du plaisir hallucinatoire
 
 
Pour examiner les effets de la sexualité sur le sexuel (via la génitalité), il faut partir de l’idée freudienne que le champ de la sexualité s’étend à la totalité de l’expérience pulsionnelle du sujet humain, c’est-à-dire à des parties du corps sans connexion directe avec le sexe du sujet, l’identité sexuée. On comprend alors que le corps (et tout ce qui y renvoie) peut être rendu responsable de la souffrance psychique dans le lien, de la perte d’amour et de sentiment de valeur ou d’estime de soi, bref, de tout ce qui s’observe en termes de symptômes du lien.
Ainsi, on pourrait dire que ce qui est appréhendé dans l’amour érotique par la seule mise en jeu de la motion pulsionnelle, c’est l’altérité de l’autre et, plus précisément, l’altérité de l’objet primordial lui-même animé psychiquement du désir d’un autre dont le sujet n’est pas l’objet. Cette altérité de/dans l’objet se situe alors au plus proche du jugement primaire d’existence et d’attribution (cf. S. Freud, La Négation, 1925) dans la capacité qu’a le sujet de jouer avec l’hallucinatoire (plutôt que l’illusoire), et ce comme ultime tentative de réduire à zéro cette altérité.
Dès lors, une question se pose : qu’est-ce que l’amour érotique, sinon la scène où un sujet demande (un moment) à une partie du corps de l’autre sujet de prendre la place de l’objet qui déclencherait pour lui le plaisir hallucinatoire ? En somme, la demande érotique est toujours à entendre comme demande d’hallucination, de satisfaction hallucinatoire du désir. Cette scène s’inscrit sur fond de paradoxe : le paradoxe d’une demande adressée à un autre qui doit satisfaire un auto-érotisme radical. C’est un double mouvement auto (pour soi) et hétéro (par l’autre) qui définit ce paradoxe.
Cette expérience est dangereuse pour le sujet, car sa réussite ou son échec dépend de ce que permet l’« utilisation » (au sens winnicottien) du corps de l’autre pour une demande toujours archaïque et inactuelle. On ne peut donc contester l’idée que l’expérience sexuelle dans la formation de couple est, pour l’essentiel, une expérience de l’altérité et de l’étrangeté de l’autre au sein même du plaisir hallucinatoire, lequel ignore, comme on sait, toute altérité. Autrement dit, il n’y aurait de satisfaction pulsionnelle qu’au sein des expériences où l’étrangeté de l’autre risque à chaque fois de resurgir. Ce qui est proche du traumatique. Ce qui est aussi la seule façon pour que le sexuel « soigne » le sujet dans/par la sexualité.
 
De l’objet à symboliser à l’objet pour symboliser
 
 
Dans le couplage, le projet inconscient du sujet est de pouvoir retourner du dedans et sur l’objet amoureux des vécus émotionnels inscrits dans les traces mnésiques du lien primaire.
Si le couple constitue un espace suffisamment conteneur (un métaconteneur) pour la mise en jeu de telles expériences de retournement, on peut imaginer que l’un des sujets du lien bénéficie d’un nouveau palier d’évolution, d’une endo-perception de ses propres éléments pulsionnels non intégrés au Moi. Grâce aux fonctions métapsychiques du couple, ce nouveau palier peut offrir une re-pulsionnalisation intégrative en étayage sur la réalité externe (mais interne au couple) et sur l’objet en personne. De même qu’il peut subir un réaménagement défensif à moindre coût avec les changements de types d’objet et de relation entre eux, dans la double perspective et de leur qualification libidinale érotique et des retentissements narcissiques du changement. C’est le travail de transformation intra-psychique par la fonction métapsychique du couple.
Ainsi se trouve corrélée au problème de l’« utilisation de l’objet » (Winnicott, 1968) la question de ce que j’ai appelé la « relation d’objet à l’objet » (E. Cleyet-Marel, 1999).
René Roussillon (1997) propose de distinguer l’objet à symboliser et l’objet pour symboliser. Dans la relation à l’objet du couple « actuel », l’objet externe est utilisé pour symboliser l’objet interne à symboliser dans la relation d’objet issue du couple primitif formé par la dyade mère-enfant. Il apparaît alors que la signification profonde des comportements et fantasmes régressifs dans l’intersubjectivité du couple – que j’ai regroupés sous le terme générique d’anticonjugalité (E. Cleyet-Marel, 1999) – a pour but principal de protéger le sujet d’avoir à accepter l’altérité de l’objet en tant qu’autre sujet : ils servent de couverture à l’inaccessibilité, à l’irreprésentabilité du noyau qui touche à la relation à l’autre. Peut-être protègent-ils de cet « infracassable noyau de nuit » dont parle André Breton dans son Introduction aux Contes bizarres d’Achim Arnim.
Si cette altérité irréductible requiert une protection du Soi, c’est parce qu’elle met en jeu les impressions corporelles, les expériences émotionnelles, sensori-motrices et sensitivo-perceptives qui précèdent la différenciation sujet-objet, et qui ont été vécues au temps le plus originaire et donc le plus inconscient de la vie. C’est en ces temps originaires que s’enracine une position affective négative vis-à-vis de toutes les différences, qui vont ultérieurement se regrouper et se concrétiser dans la différence des sexes. C’est pourquoi les conduites que j’appelle anticonjugales ne traduisent pas seulement des fixations de type primaire, mais aussi une négation de la différence des sexes. Ce que l’on a coutume d’appeler guerre des sexes se comprend alors par la projection sur la différence sexuelle et la sexualité adulte de la haine destructrice issue du sentiment d’impuissance infantile et d’exclusion du couple parental. Elle provient aussi de la haine qui s’associe au processus de subjectivation/différenciation et de séparation/sexuation. Nul doute qu’ici les fantasmes de « scène primitive » tiennent lieu de vecteur de la projection et engagent le sujet dans sa capacité à être seul non seulement « en présence de l’autre » (Winnicott, 1958), mais aussi « en présence du couple » (R. Roussillon, 1992).
 
L’enfant et la souffrance du couple
 
 
Dans cette perspective, et par voie associative, se pose la question de l’enfant par rapport au couple.
L’enfant peut devenir le révélateur de l’absence d’unité et d’harmonie dans le lien du couple. C’est l’enfant « porte-symptôme » de la dysharmonie conjugale et sa souffrance peut être ce qui fait tenir le lien. Cette souffrance devient en effet pour le couple un objet commun de contre-investissement au détriment des représentations de l’absence de cohésion et de cohérence du lien. En outre, ce mode de contre-investissement commun participe au maintien d’une sorte de clivage entre deux zones communes : la zone de ce qui sera admis puis partagé dans les investissements libidinaux, et la zone de ce qui sera expulsé de soi-même, mais projeté dans l’espace psychique commun qui s’est constitué. Dans ce cas, l’enfant fait office de tiers dans le couple de parents. Il est tantôt utilisé comme soutien par l’un et rejeté par l’autre, tantôt absorbé par les deux parents et tantôt rejeté par eux, mais il n’est jamais investi dans sa position de sujet. L’enfant matérialise alors le tiers psychique qui se trouve exclu du « second dedans » qu’instaure le Moi commun ou conjugal sans cohésion ni cohérence.
 
Métapsychologie du lien de couple
 
 
Mon option méthodologique, sur le plan conceptuel, est donc de voir dans l’intersubjectivité de couple une dimension du registre pulsionnel élémentaire et de proposer une métapsychologie de la relation entre deux sujets sur le modèle de l’« appareil psychique conjugal » (au sens où R. Kaës parle d’appareil psychique groupal). Concernant le lien de couple, il s’agit d’étudier métapsychologiquement une relation d’objet à l’objet spécifique pour en donner une définition qui ne soit pas une simple description phénoménologique élaborée au sein d’une théorie psychologique de l’interaction. Dans cette métapsychologie, toute relation à l’objet subit fortement l’influence du mode de relation d’objet. Et, inversement, la relation d’objet n’acquiert de statut psychique qu’à partir d’un mode spécifique de relation à l’objet.
Cette description psychanalytique de la théorie intersubjective du lien offre une perspective différente de la construction freudienne du développement libidinal ou psycho-sexuel, car elle met en relief la tension (pulsionnelle) entre deux sujets engagés dans une relation réciproque plutôt que la tension interne au seul sujet. Cette position théorique constitue une sorte d’entre-deux entre la métapsychologie de l’absence d’un côté – qui oriente la problématique vers la théorie des pulsions – et la métapsychologie de la présence de l’autre côté – qui, elle, oriente la problématique vers la théorie des relations d’objet.
Bien sûr, cette conceptualisation ne peut que prendre appui sur ce qu’il y a de toujours vivant dans la pensée de Freud, et en « couplage », si je puis dire, avec celle de Winnicott.
 
Le couple, une histoire de transfert…
 
 
Par ailleurs, sur le plan clinique, ma démarche méthodologique est sous-tendue par le modèle psychanalytique du transfert, qui se présente lui aussi comme une « histoire de couple » dans laquelle patient et thérapeute deviennent co-acteurs de la mise en scène du transfert. L’espace du transfert devient ainsi tout autant le lien que le lieu privilégié où les deux protagonistes témoignent et dramatisent ensemble, dans une rencontre intersubjective, les vicissitudes de la vie passée du sujet. L’espace du transfert est un espace psychique commun et partagé.
C’est pourquoi ce n’est que dans le champ et à partir de l’expérience du transfert/contre-transfert que peut être mise en évidence (par déduction et après-coup) la réalité/altérité de l’objet (en tant qu’autre sujet) et de l’autre de l’objet, qui est aussi l’autre dans l’objet.
Cela signifie qu’en étant à l’écoute du plus particulier, du plus singulier de l’« autre », nous pouvons saisir le plus général d’un transfert de lien ou d’échec de lien. Par « transfert de lien », il faut entendre que le rapport entre un fait psychique et son sens est le paradigme à la fois de toute liaison intrapsychique et de tout lien intersubjectif, étant entendu que ce rapport présuppose que le fait psychique se déroulant au sein du sujet implique à son tour la présence d’un autre sujet capable de le penser, et que cet acte de pensée est lui-même un fait psychique qui implique à son tour la présence d’un autre sujet capable de le penser, et ainsi de suite… C’est pourquoi il faut bien admettre que toute théorie des liens est ipso facto une théorie des transferts de lien.
En vertu de la théorie des transferts de lien, la manière de concevoir l’appareillage psychique de deux subjectivités engagées dans un lien institué de couple est donc sous-tendue par une double idée.
D’une part, le sujet serait le lieu d’observation et de traitement intra psychique des pensées qui se dégagent des sentiments, c’est-à-dire celles qui sont suffisamment organisées, mais conflictuelles, et qui peuvent se définir en termes de représentation (de) mots, produites par un travail de symbolisation secondaire.
D’autre part, le couple serait le lieu d’observation et de traitement interpsychique des proto-pensées qui se dégagent des affects, des sensations et perceptions, c’est-à-dire celles qui peuvent se définir en termes de représentation (de) choses, produites par un travail de symbolisation primaire.
C’est, à mon sens, l’articulation et la conjonction de ces deux polarités dans l’organisation du processus de symbolisation qui offre les conditions de possibilité d’un soin psychique par et dans le lien, à condition que chaque sujet du lien s’engage lui-même à soigner le lien. C’est ainsi qu’un sujet peut se faire agent symboligène (c’est-à-dire thérapeutique dans son effet) de ce qui reste chez l’autre en souffrance d’élaboration, et en attente de symbolisation de l’irreprésenté.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CLEYET-MAREL, E. 1999. Du non-sujet de l’Un au sujet du lien. Destins et enjeux de la sub-jectivité dans les situations de couple, thèse de doctorat de psychologie, université Lumière-Lyon 2.
·  FREUD, S. 1925. « La négation », dans Résultats, idées, problèmes, II, trad. franç. Paris, PUF, 1985.
·  FREUD, S. 1905. Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. franç. Paris, Gallimard, 1987.
·  GREEN, A. 1997. Les Chaînes d’Éros. Actualité du sexuel, Paris, Odile Jacob.
·  KAËS, R. 1996. « Souffrance et psychopathologie des liens institués », dans R. Kaës, J.P. Pinel & coll. Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod.
·  ROUSSILLON, R. 1992. « Le secret des apparences », Gruppo, 8, p. 39-44.
·  ROUSSILLON, R. 1997. « La fonction symbolisante de l’objet », Revue française de psychanalyse, XLIX, 2, p. 399-413.
·  WINNICOTT, D.W. 1958. « La capacité d’être seul », dans De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. franç. Paris, Payot, 1969.
·  WINNICOTT, D.W. 1968. « L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications », dans Jeu et réalité. L’espace potentiel, trad. franç. Paris, Gallimard, 1975.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis