2002
Dialogue
La force du lien
Le statut paradoxal du sujet en situation de couple
Ernest Cleyet-marel
psychanalyste,30, rue du Repos, 69007 Lyon
La question du couple est ici abordée sous l’angle du statut paradoxal du sujet en lien avec un
objet qui est lui-même un autre sujet. Pour traiter cette question sur un plan métapsychologique, l’auteur adopte une position théorique intermédiaire entre la théorie des pulsions (métapsychologie de l’absence) et la théorie des relations d’objet (métapsychologie de la présence).
Dans cette perspective, il examine les effets de la sexualité (infantile/adulte) sur le « sexuel »
en tant que paradigme en psychanalyse du lien intra et intersubjectif.Mots-clés :
Sujet, Lien, Objet, Couple, Sexualité, Sexuel, Pulsion, Altérité, Intersubjectif, Transfert.
Traiter de la question du couple, ce n’est pas traiter de la question du
sujet singulier considéré sous l’angle de son individualité propre, ni traiter de
la question du groupe en tant que tel au regard des processus qui se déploient
au sein d’un espace dit « groupal ». Traiter de la question du couple, c’est
traiter de la question de la position de deux sujets qui sont en relation significative l’un avec l’autre et instituent ainsi une « corrélation de subjectivité »
(R. Kaës, 1996). Il faut donc partir de la position d’un sujet en lien avec un
objet qui est lui-même un autre sujet.
D’où la nécessité de considérer une relation dite « de couple » en terme
de « lien », dans le double sens de ce qui aliène, enchaîne ou ligote, mais
aussi de ce qui rapproche ou unit deux sujets dans et par un intérêt commun
et spécifique (ne serait-ce que la satisfaction libidinale, le plaisir sexuel).
La notion de couple inclut tout le champ des relations qui font et qui fondent le tissu de notre vie affective, amoureuse, sexuelle, bref, le champ de nos
expériences vécues dans la dialectique passé/présent. Ce terme d’« expériences » signifie que quelque chose est vécu intérieurement et subjectivement, mais qui doit prendre en compte la position incidente de l’objet. La
réussite de la symbolisation de l’expérience en dépend.
Le conflit fondamental du couple
Dans chaque type d’organisation, de configuration conjugale, une
constante clinique semble se dégager. Pour se constituer durablement, le lien
du couple, c’est-à-dire le lien entre deux sujets sexuellement différenciés, doit
se donner comme repoussoir l’espace du même, de l’Un, c’est-à-dire du mimétisme coïncidant ou, ce qui revient au même, du double infini des miroirs où
s’affadissent différence des sexeset différence des générations; différences qui
sont constitutives de la sexualité infantile dans le registre de l’Œdipe.
Les notions de « différence des sexes » et de « sexualité infantile » intéressent de près la problématique du lien de couple et les enjeux qu’il comporte. Parmi ces enjeux, et non des moindres, se situe le conflit fondamental
entre la sexualité et les besoins d’affirmation narcissique de soi, ou du Soi.
Ce conflit risque toujours de détourner le sens de l’amour.
L’amour est indissociable d’un mouvement identificatoire à l’autre en
tant que semblable et prochain (ce dont rend compte le terme freudien de
Nebenmensch, qui renvoie aussi à l’injonction biblique : « Aime ton prochain. ») Il comporte une identification à l’autre semblable et prochain, avec
toutes les confusions possibles de sentiments dont la variabilité s’étend entre
les deux pôles amour-haine, construction-reconnaissance/destruction.
Le sens de l’amour, compte tenu du conflit entre la sexualité et les
besoins d’affirmation narcissique, augmente considérablement le prix de la
vie en couple. Ce prix est fonction de ce que les sujets partagent et recherchent dans le lien : le besoin d’aimer et d’être aimé, de jouir de la vie, de
s’inscrire dans une relation dans toute sa plénitude, etc.
Mais ces besoins sont orientés, déterminés même, par l’histoire des
expériences infantiles de chaque sujet, expériences inhérentes à ce qui se
définit en terme de « sexualité » (de « sexuel » aussi, sans confondre ce que
ces deux termes recouvrent) dans la référence indirecte aux buts génitaux
avec toutes les connotations conflictuelles que ceux-ci comportent dans
l’après-coup chez le sujet parvenu à l’âge adulte : différence des sexes et des
générations, tolérance à l’égard de l’altérité (interne et externe), conflit entre
désir, identification et investissement de l’objet, acceptation de la perte du
contrôle de soi/ de l’autre dans la jouissance sexuelle, etc.
À ce point de mon exposé et en vertu de la réhabilitation de la question
du sexuel et de la sexualité dans la pensée psychanalytique que propose
A.Green (1997), je rappellerai une remarque de S.Freud dans les Trois essais
sur la théorie sexuelle : « Il nous a semblé que l’enfant portait, en venant au
monde, des germes d’activité sexuelle, et que, lorsqu’il se nourrissait, il
éprouvait déjà une satisfaction d’ordre sexuel » (1905, trad. franç. 1987,
p. 98). Autrement dit, le nouveau-né qui cherche sa mère, ou plutôt le sein en
tant qu’objet partiel symbolisant la mère, c’est déjà du sexuel.
Ici, qu’est-ce que le « sexuel » veut dire ? Certes, dans le nourrissage on
constate que du plaisir accompagne la satisfaction des besoins physiologiques, mais pourquoi le qualifier de « sexuel », et pas seulement de simple
« plaisir d’organe » ? Le « sexuel freudien » est avant tout l’Éros ou les pulsions de vie que Freud appelle aussi pulsions d’amour, en référence à un principe universel double d’attraction et de liaison, la vie étant faite de
combinaisons de plus en plus complexes d’éléments simples.
La pulsion est distincte de l’instinct chez Freud. Avec le concept de pulsion, on entre dans le domaine de la vie sexuelle humaine, qui se différencie
de la vie animale en ce qu’elle est détachée, indépendante de la fonction de
reproduction. Sous le primat de l’Éros, la pulsion fait équivaloir la vie à la
sexualité et à l’amour. Ce qui renvoie à la question du couple. La capacité de
lien ou de liaison du « sexuel » chez un sujet humain (homme ou femme) permet d’unir violence et désir de rapprochement pour maintenir l’autre comme
un « objet » d’investissement stable, un objet de lien participant en retour au
maintien des relations d’objet internes au sujet.
À la question « qu’est-ce que le sexuel ? », on peut alors esquisser cette
réponse à travers le sujet : « Je veux de l’autre. »
De l’autre, certes, mais pour quoi faire ?
Ici s’ouvre la question des conditions et de la finalité du sexuel au sein
de la relation intersubjective du couple, c’est-à-dire de la perspective (potentielle) de transformation/métabolisation intrapsychique de la part en reste de
la pulsion (dite sexuelle ou d’auto-conservation dans la mesure où l’objet est
autant objet de besoin que de désir). C’est une perspective qu’offre au sujet
adulte l’exercice d’une sexualité génitalisée à laquelle l’enfant n’a pas accès,
même si son incapacité génitale ne l’empêche pas de fantasmer, de désirer, de
s’identifier, d’investir en direction de l’objet sexuel avec les moyens du bord,
dits justement « prégénitaux ». Ce qui est spécifique à l’adulte, c’est de pouvoir exercer la sexualité sous le primat du génital, lequel réactive et réactualise les expériences infantiles en y englobant des activités pulsionnelles telles
que l’oralité, l’analité et l’urétralité (le phallicisme).
On peut penser que l’objet, quand une relation amoureuse et sexuelle est
en jeu, ne peut pas être un objet partiel. Si la sexualité ou l’amour existe
depuis le début de l’enfance en tant qu’elle exprime les pulsions de l’Éros et
la recherche du plaisir en soi (A. Green définit la sexualité comme « le plaisir des plaisirs »), elle doit impliquer corrélativement un objet entier, total ou
en personne dans la relation érotique qui s’instaure. Ceci permet de penser la
fonction de la sexualité dans le lien du couple en tant que cette fonction ne
peut se réduire à une simple fonction instrumentale de rapprochement des
corps à visée reproductive. Cette fonction est avant tout psychique. Elle permet de traiter psychiquement le problème du sexuel par transfert (au sens de
déplacement) au sein de la relation érotique et sur le nouvel objet d’amour de
quelque chose qui n’a pas eu lieu (pour cause d’interdit de l’inceste) dans la
rencontre psycho-sexualisée avec l’ancien objet d’amour parental.
Ces propos prennent appui sur une idée fondamentale que Freud n’a eu
de cesse de soutenir après l’avoir découverte, à savoir que la sexualité est
d’abord une psycho-sexualité. À partir de là, on peut se dire que la question
du lien de couple n’est en aucune manière réductible à celle du sexuel, ce qui,
paradoxalement, la désexualiserait, mais qu’elle comporte celle de la sexualité aux buts génitaux.
Autrement dit, si tout lien est « sexuel », qu’est-ce que ça lui fait en plus
de rencontrer la sexualité ? Et, inversement, qu’est-ce qui fait particulièrement « sexualité » dans le lien ? Qu’est-ce que la sexualité fait au lien dans
la mesure où elle expose le sujet qui s’y engage à un certain danger ? Danger
d’autant plus grand que la subjectivité s’est péniblement organisée dans le
rapport du sujet à son propre corps (corps aimé/haï) et à celui de l’autre.
Ce danger pourrait être de souffrir la rage d’avoir à accepter que l’objet
du lien affectif et sexuel diffère de l’image que le sujet a projetée sur lui et,
de ce fait, de se trouver dans l’impossibilité d’accepter la moindre frustration,
de vivre les tourments de la désillusion/déception, d’endurer les tortures de la
jalousie, et même d’encourir la désorganisation de la destruction illimitée soit
de l’objet autre, soit du sujet lui-même, soit des deux en cas de conflit profond dans l’Inconscient.
Une expérience de l’altérité
au sein du plaisir hallucinatoire
Pour examiner les effets de la sexualité sur le sexuel (via la génitalité), il
faut partir de l’idée freudienne que le champ de la sexualité s’étend à la totalité de l’expérience pulsionnelle du sujet humain, c’est-à-dire à des parties du
corps sans connexion directe avec le sexe du sujet, l’identité sexuée. On comprend alors que le corps (et tout ce qui y renvoie) peut être rendu responsable
de la souffrance psychique dans le lien, de la perte d’amour et de sentiment
de valeur ou d’estime de soi, bref, de tout ce qui s’observe en termes de symptômes du lien.
Ainsi, on pourrait dire que ce qui est appréhendé dans l’amour érotique
par la seule mise en jeu de la motion pulsionnelle, c’est l’altérité de l’autre
et, plus précisément, l’altérité de l’objet primordial lui-même animé psychiquement du désir d’un autre dont le sujet n’est pas l’objet. Cette altérité
de/dans l’objet se situe alors au plus proche du jugement primaire d’existence
et d’attribution (cf. S. Freud, La Négation, 1925) dans la capacité qu’a le
sujet de jouer avec l’hallucinatoire (plutôt que l’illusoire), et ce comme
ultime tentative de réduire à zéro cette altérité.
Dès lors, une question se pose : qu’est-ce que l’amour érotique, sinon la
scène où un sujet demande (un moment) à une partie du corps de l’autre sujet
de prendre la place de l’objet qui déclencherait pour lui le plaisir hallucinatoire ? En somme, la demande érotique est toujours à entendre comme
demande d’hallucination, de satisfaction hallucinatoire du désir. Cette scène
s’inscrit sur fond de paradoxe : le paradoxe d’une demande adressée à un
autre qui doit satisfaire un auto-érotisme radical. C’est un double mouvement
auto (pour soi) et hétéro (par l’autre) qui définit ce paradoxe.
Cette expérience est dangereuse pour le sujet, car sa réussite ou son
échec dépend de ce que permet l’« utilisation » (au sens winnicottien) du
corps de l’autre pour une demande toujours archaïque et inactuelle. On ne
peut donc contester l’idée que l’expérience sexuelle dans la formation de
couple est, pour l’essentiel, une expérience de l’altérité et de l’étrangeté de
l’autre au sein même du plaisir hallucinatoire, lequel ignore, comme on sait,
toute altérité. Autrement dit, il n’y aurait de satisfaction pulsionnelle qu’au
sein des expériences où l’étrangeté de l’autre risque à chaque fois de resurgir. Ce qui est proche du traumatique. Ce qui est aussi la seule façon pour que
le sexuel « soigne » le sujet dans/par la sexualité.
De l’objet à symboliser à l’objet pour symboliser
Dans le couplage, le projet inconscient du sujet est de pouvoir retourner
du dedans et sur l’objet amoureux des vécus émotionnels inscrits dans les
traces mnésiques du lien primaire.
Si le couple constitue un espace suffisamment conteneur (un métaconteneur) pour la mise en jeu de telles expériences de retournement, on peut imaginer que l’un des sujets du lien bénéficie d’un nouveau palier d’évolution,
d’une endo-perception de ses propres éléments pulsionnels non intégrés au
Moi. Grâce aux fonctions métapsychiques du couple, ce nouveau palier peut
offrir une re-pulsionnalisation intégrative en étayage sur la réalité externe
(mais interne au couple) et sur l’objet en personne. De même qu’il peut subir
un réaménagement défensif à moindre coût avec les changements de types
d’objet et de relation entre eux, dans la double perspective et de leur qualification libidinale érotique et des retentissements narcissiques du changement.
C’est le travail de transformation intra-psychique par la fonction métapsychique du couple.
Ainsi se trouve corrélée au problème de l’« utilisation de l’objet » (Winnicott, 1968) la question de ce que j’ai appelé la « relation d’objet à l’objet »
(E. Cleyet-Marel, 1999).
René Roussillon (1997) propose de distinguer l’objet à symboliser et
l’objet pour symboliser. Dans la relation à l’objet du couple « actuel », l’objet externe est utilisé pour symboliser l’objet interne à symboliser dans la
relation d’objet issue du couple primitif formé par la dyade mère-enfant. Il
apparaît alors que la signification profonde des comportements et fantasmes
régressifs dans l’intersubjectivité du couple – que j’ai regroupés sous le terme
générique d’anticonjugalité (E. Cleyet-Marel, 1999) – a pour but principal de
protéger le sujet d’avoir à accepter l’altérité de l’objet en tant qu’autre sujet :
ils servent de couverture à l’inaccessibilité, à l’irreprésentabilité du noyau qui
touche à la relation à l’autre. Peut-être protègent-ils de cet « infracassable
noyau de nuit » dont parle André Breton dans son Introduction aux Contes
bizarres d’Achim Arnim.
Si cette altérité irréductible requiert une protection du Soi, c’est parce
qu’elle met en jeu les impressions corporelles, les expériences émotionnelles,
sensori-motrices et sensitivo-perceptives qui précèdent la différenciation
sujet-objet, et qui ont été vécues au temps le plus originaire et donc le plus
inconscient de la vie. C’est en ces temps originaires que s’enracine une position affective négative vis-à-vis de toutes les différences, qui vont ultérieurement se regrouper et se concrétiser dans la différence des sexes. C’est
pourquoi les conduites que j’appelle anticonjugales ne traduisent pas seulement des fixations de type primaire, mais aussi une négation de la différence
des sexes. Ce que l’on a coutume d’appeler guerre des sexes se comprend
alors par la projection sur la différence sexuelle et la sexualité adulte de la
haine destructrice issue du sentiment d’impuissance infantile et d’exclusion
du couple parental. Elle provient aussi de la haine qui s’associe au processus
de subjectivation/différenciation et de séparation/sexuation. Nul doute qu’ici
les fantasmes de « scène primitive » tiennent lieu de vecteur de la projection
et engagent le sujet dans sa capacité à être seul non seulement « en présence
de l’autre » (Winnicott, 1958), mais aussi « en présence du couple »
(R. Roussillon, 1992).
L’enfant et la souffrance du couple
Dans cette perspective, et par voie associative, se pose la question de
l’enfant par rapport au couple.
L’enfant peut devenir le révélateur de l’absence d’unité et d’harmonie
dans le lien du couple. C’est l’enfant « porte-symptôme » de la dysharmonie
conjugale et sa souffrance peut être ce qui fait tenir le lien. Cette souffrance
devient en effet pour le couple un objet commun de contre-investissement au
détriment des représentations de l’absence de cohésion et de cohérence du
lien. En outre, ce mode de contre-investissement commun participe au maintien d’une sorte de clivage entre deux zones communes : la zone de ce qui
sera admis puis partagé dans les investissements libidinaux, et la zone de ce
qui sera expulsé de soi-même, mais projeté dans l’espace psychique commun
qui s’est constitué. Dans ce cas, l’enfant fait office de tiers dans le couple de
parents. Il est tantôt utilisé comme soutien par l’un et rejeté par l’autre, tantôt absorbé par les deux parents et tantôt rejeté par eux, mais il n’est jamais
investi dans sa position de sujet. L’enfant matérialise alors le tiers psychique
qui se trouve exclu du « second dedans » qu’instaure le Moi commun ou
conjugal sans cohésion ni cohérence.
Métapsychologie du lien de couple
Mon option méthodologique, sur le plan conceptuel, est donc de voir
dans l’intersubjectivité de couple une dimension du registre pulsionnel élémentaire et de proposer une métapsychologie de la relation entre deux sujets
sur le modèle de l’« appareil psychique conjugal » (au sens où R. Kaës parle
d’appareil psychique groupal). Concernant le lien de couple, il s’agit d’étudier métapsychologiquement une relation d’objet à l’objet spécifique pour en
donner une définition qui ne soit pas une simple description phénoménologique élaborée au sein d’une théorie psychologique de l’interaction. Dans
cette métapsychologie, toute relation à l’objet subit fortement l’influence du
mode de relation d’objet. Et, inversement, la relation d’objet n’acquiert de
statut psychique qu’à partir d’un mode spécifique de relation à l’objet.
Cette description psychanalytique de la théorie intersubjective du lien
offre une perspective différente de la construction freudienne du développement libidinal ou psycho-sexuel, car elle met en relief la tension (pulsionnelle) entre deux sujets engagés dans une relation réciproque plutôt que la
tension interne au seul sujet. Cette position théorique constitue une sorte
d’entre-deux entre la métapsychologie de l’absence d’un côté – qui oriente la
problématique vers la théorie des pulsions – et la métapsychologie de la présence de l’autre côté – qui, elle, oriente la problématique vers la théorie des
relations d’objet.
Bien sûr, cette conceptualisation ne peut que prendre appui sur ce qu’il
y a de toujours vivant dans la pensée de Freud, et en « couplage », si je puis
dire, avec celle de Winnicott.
Le couple, une histoire de transfert…
Par ailleurs, sur le plan clinique, ma démarche méthodologique est sous-tendue par le modèle psychanalytique du transfert, qui se présente lui aussi
comme une « histoire de couple » dans laquelle patient et thérapeute deviennent co-acteurs de la mise en scène du transfert. L’espace du transfert devient
ainsi tout autant le lien que le lieu privilégié où les deux protagonistes témoignent et dramatisent ensemble, dans une rencontre intersubjective, les vicissitudes de la vie passée du sujet. L’espace du transfert est un espace
psychique commun et partagé.
C’est pourquoi ce n’est que dans le champ et à partir de l’expérience du
transfert/contre-transfert que peut être mise en évidence (par déduction et
après-coup) la réalité/altérité de l’objet (en tant qu’autre sujet) et de l’autre
de l’objet, qui est aussi l’autre dans l’objet.
Cela signifie qu’en étant à l’écoute du plus particulier, du plus singulier
de l’« autre », nous pouvons saisir le plus général d’un transfert de lien ou
d’échec de lien. Par « transfert de lien », il faut entendre que le rapport entre
un fait psychique et son sens est le paradigme à la fois de toute liaison intrapsychique et de tout lien intersubjectif, étant entendu que ce rapport présuppose que le fait psychique se déroulant au sein du sujet implique à son tour
la présence d’un autre sujet capable de le penser, et que cet acte de pensée est
lui-même un fait psychique qui implique à son tour la présence d’un autre
sujet capable de le penser, et ainsi de suite… C’est pourquoi il faut bien
admettre que toute théorie des liens est ipso facto une théorie des transferts
de lien.
En vertu de la théorie des transferts de lien, la manière de concevoir l’appareillage psychique de deux subjectivités engagées dans un lien institué de
couple est donc sous-tendue par une double idée.
D’une part, le sujet serait le lieu d’observation et de traitement intra psychique des pensées qui se dégagent des sentiments, c’est-à-dire celles qui
sont suffisamment organisées, mais conflictuelles, et qui peuvent se définir
en termes de représentation (de) mots, produites par un travail de symbolisation secondaire.
D’autre part, le couple serait le lieu d’observation et de traitement interpsychique des proto-pensées qui se dégagent des affects, des sensations et
perceptions, c’est-à-dire celles qui peuvent se définir en termes de représentation (de) choses, produites par un travail de symbolisation primaire.
C’est, à mon sens, l’articulation et la conjonction de ces deux polarités
dans l’organisation du processus de symbolisation qui offre les conditions de
possibilité d’un soin psychique par et dans le lien, à condition que chaque
sujet du lien s’engage lui-même à soigner le lien. C’est ainsi qu’un sujet peut
se faire agent symboligène (c’est-à-dire thérapeutique dans son effet) de ce
qui reste chez l’autre en souffrance d’élaboration, et en attente de symbolisation de l’irreprésenté.
·
CLEYET-MAREL, E. 1999. Du non-sujet de l’Un au sujet du lien. Destins et enjeux de la sub-jectivité dans les situations de couple, thèse de doctorat de psychologie, université
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