Dialogue
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I.S.B.N.274920013X
126 pages

p. 27 à 40
doi: en cours

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La force du lien

no 155 2002/1

2002 Dialogue La force du lien

Le lien : repères théoriques

Monique Dupré latour psychologue clinicienne, thérapeute de couple, 64, rue de la Sauvegarde, 69130 Écully
Le lien, terme qui n’est pas employé par Freud, est d’introduction récente en psychanalyse. Cet article fait un tour non exhaustif des auteurs qui cherchent à rapprocher, si ce n’est à confondre, les deux concepts de lien et de liaison et ceux qui cherchent à les différencier.Mots-clés : Lien, Liaison, Relation d’objet, L’intra-psychique et l’intersubjectif.
 
Une histoire
 
 
Le terme liaison est « utilisé par Freud pour connoter d’une façon très générale et dans des registres relativement divers – aussi bien au niveau biologique que dans l’appareil psychique – une opération tendant à limiter le libre écoulement des excitations, à relier les représentations entre elles, à constituer et à maintenir des formes relativement stables » (Vocabulaire de psychanalyse, Laplanche et Pontalis).
Le terme lien n’appartient pas aux concepts de Freud et ne figure pas dans le Vocabulaire de psychanalyse de Laplanche et Pontalis. C’est un mot venu d’autres disciplines, que s’est appropriée la réflexion psychanalytique pour rendre compte de ce qui relie un sujet à un autre, deux objets entre eux, mais pas seulement, comme nous allons le voir. En effet, pour les psychanalystes qui emploient ce terme comme dans le langage courant, le terme lien ne recouvre pas toujours les mêmes choses. Certains auteurs cherchent à rapprocher et à confondre le terme lien et celui de liaison employé par Freud, alors que d’autres s’appliquent, au contraire, à opérer des distinctions entre ces deux termes.
Plusieurs voies convergentes ont amené à l’utiliser en psychanalyse.
Tout d’abord les travaux d’éthologues comme Lorenz définissant une théorie de l’empreinte : le petit animal suit le premier vivant qui s’est occupé de lui, serait-ce un humain. Puis, dans l’après guerre, les difficultés des jeunes enfants ont conduit les psychanalystes à s’interroger sur les données de l’environnement : ce sont les travaux de Spitz sur l’hospitalisme, de Bowlby sur l’attachement et le lien d’attachement. À ces travaux s’ajoutent ceux des psychanalystes travaillant avec les groupes et des thérapeutes s’intéressant au couple et à la famille.
Des voies concomitantes de recherche psychanalytique se sont donc fait jour pour une recherche sur le lien : l’observation directe du bébé et de l’interaction mère-enfant, le travail avec les groupes, et, en même temps ou par extension, les analyses des thérapeutes de couple et de famille.
Si Freud construisant sa métapsychologie s’est intéressé à la construction du psychisme, aux questions de la représentation et de la symbolisation de par les « effets de l’absence » ouvrant sur la constitution de l’objet interne, nombreux sont les travaux actuels portant sur les « effets de présence ». Mais, déjà chez Freud, cette réflexion était amorcée sous forme d’interrogation dans Psychologie des masses et analyse du Moi (1921). Sa constatation d’une modification de l’individu à l’intérieur d’une masse lui fait porter son intérêt sur l’explication psychologique de la transformation animique de l’individu dans la masse, la restriction narcissique que s’imposent les individus ne pouvant provenir que par « des liaisons libidinales d’une nouvelle sorte entre les membres de la masse ».
Dans « Pour introduire le narcissisme » (1914), Freud parle du lien narcissique qui relie les parents à l’enfant et du lien qui relie l’individu à l’espèce, qui constitue l’individu comme maillon de l’espèce. Cette question du narcissisme sera reprise par Piera Aulagnier, puis par René Kaës dans la suite de celle-ci, dans ce qu’elle a appelé le contrat narcissique (P. Castoriadis-Aulagnier, 1975).
 
Lien et liaison en psychanalyse
 
 
Ma recherche sur lien et liaison n’était pas fortuite.
À propos du lien en psychanalyse, je connaissais le texte « Attaque contre les liens » de W. Bion paru en 1982 dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, traduction de son article de 1959, « Attacks on Linking ». C’est dans ce texte, auquel se réfèrent de nombreux auteurs cherchant à éclaircir la notion de lien, que W. Bion, à partir de son travail sur les petits groupes, a introduit cette notion. Il définit le lien comme un mécanisme d’identification projective, qu’il complétera plus tard par la métaphore de la fonction alpha de la mère : la mère quand elle supporte les projections de son enfant – ses éléments bêta – les lui renvoie en les détoxiquant. Dans ce mécanisme ce qui forme lien est le double mouvement, celui de l’enfant vers la mère et celui du retour de la mère à l’enfant, ce qui a pu être exprimé par les termes « d’identification projective de communication ». Dans la ligne de pensée de W. Bion, le lien serait en conséquence « l’aboutissement d’un double processus : d’une identification désirée côté enfant, d’une identification agrée côté mère » (A. Eiguer, 1984,1998).
Je découvris en lisant le livre de C. Athanassiou-Popesco, Concept de lien en psychanalyse (1998), que l’article de Bion avait aussi été traduit par « Attaques contre la liaison » (1983).
C. Athanassiou-Popesco utilise d’ailleurs ces différentes traductions pour tenter de rapprocher le lien de Bion des processus de liaison de Freud. Après avoir dit que Freud « soude » le concept de liaison et de « fonction sexuelle », barrant ainsi la route à toute investigation psychanalytique sur l’existence du lien qui viserait à en désexualiser la nature et à en faire une abstraction qui n’emprunterait pas le chemin du pulsionnel, elle interroge le concept de pulsion dans sa dimension spatio-temporelle. En effet, l’existence d’un écart spatio-temporel est à prendre en compte du fait qu’« entre la source et l’objet de satisfaction, place doit être faite au but et à son trajet » (C.Athanassiou-Popesco, 1998, p. 42-49).
C. Athanassiou cherche à définir les liens qui unissent le Moi-réalité et le Moi-narcissique en pensant que tout lien – psychique et même physique – se construit sur le même modèle. Elle inclut l’ensemble du Moi et du ça tel qu’ils sont décrits par Freud dans l’entité dénommé « Moi-réalité », qu’elle oppose, non plus à une instance constituée de pulsions dans un fonctionnement primaire, mais à un « Moi-narcissique » à l’intérieur duquel il n’est pas encore question de pulsion, mais d’excitation à l’état brut, et ce sans qu’aucun processus de liaison vienne transformer cette dernière.
Plutôt que d’examiner la manière dont la pulsion « crée l’objet », elle examine comment l’espace psychique en tant que création du Moi-réalité est intriqué à celui de pulsion. La pulsion de mort serait alors le mouvement opposé, un mouvement « destructeur d’objet », et aussi destructeur de l’espace dans lequel les objets se constituent (p. 60).
Elle définit alors les caractéristiques de ce qu’elle appelle lien. « Un lien a un caractère fondamental de souplesse et il doit se faire et se défaire sans que sa nature en soit altérée » (p. 65). Aussi la fusion identitaire n’est-elle pas un lien au sens propre : « Et pourtant elle est liaison, dans la mesure où tout, dans le Moi-réalité, est liaison. »
Elle fait ainsi apparaître une différence entre lien et liaison et reprend l’identification projective selon W. Bion : celle-ci n’est pas « utilisée dans l’unique but de contrôler l’objet, mais dans le but de faire porter à l’autre des parties de soi destinées, de ce fait, non pas à une simple évacuation de la psyché, mais au contraire à un retour attendu. Le but de la projection est a minima la réintrojection des parties projetées. […] Bion laisse dans sa pensée une place au concept d’intégrité narcissique, cette dernière influençant le désir de récupérer ce qui s’échappe de soi » (p. 68).
Elle ajoute : « Cette possibilité d’un retour vers soi de ce qui fut d’abord abandonné dans l’autre est le modèle de toute liaison dans la mesure où commence ici le double sens » (p. 68, c’est moi qui souligne).
Or, ce n’est que dans un espace à trois dimensions que cet aller-retour est possible. L’espace à trois dimensions étant celui qui permet la perlaboration des deuils : « La perlaboration d’un deuil est celle d’un écart perçu entre le Moi et l’objet. Elle engendre la création d’un lien en même temps qu’elle entraîne la transformation de l’objet dont le Moi se vit écarté. L’objet est “perdu” pour le narcissisme. Toute transformation psychique est créatrice de lien dans la mesure où le lien est ce qui maintient l’existence conjointe et séparée de deux états de la psyché ou de l’objet » (p. 72).
Si C. Athanassiou insiste sur le double sens dans le processus que Bion a élaboré dans la fonction alpha, pour elle, la création d’un lien ne serait possible que par la perte de l’objet et la perlaboration du deuil. Ce double sens ne peut donc prendre place que dans l’univers à trois dimensions. Elle rejoint en cela les interrogations sur la place et le statut de l’objet dans le lien et nous invite ainsi à penser sur lien et relation d’objet.
 
Lien et relation d’objet
 
 
Le lien est-il synonyme de relation d’objet ? Le titre du livre de Bernard Brusset Psychanalyse du lien, la relation d’objet, pourrait le faire penser. Alors que, pour Janine Puget et Isidoro Berenstein, lien et relation d’objet doivent être distingués, sous peine de prendre pour un lien ce qui ne serait qu’un pseudo lien.
Deux théories ici s’affrontent.
  1. Soit on se place dans la position du sujet, dans la compréhension de l’intrapsychique et de la représentation du lien dans l’intra-psychique. Le sujet crée l’objet, l’objet n’est pas créé mais retrouvé, l’autre étant perçu avant d’être trouvé. Nous sommes dans la problématique de la constitution de l’objet interne et de l’espace intra-psychique. Ici, lien et relation d’objet se confondent. Cependant, déjà, dans cette manière de présenter les choses s’inscrit toute une discussion sur la place de l’objet dans la relation d’objet et son statut par rapport à la pulsion.
  2. Soit on se place dans la compréhension du lien. Sujet et objet créent le lien, on parle alors de sujet-objet-sujet. C’est la question de l’intersubjectivité et de la constitution possible de l’espace intersubjectif. Quand J. Puget et I. Berenstein parlent du lien, ils disent s’éloigner de la théorie de la pulsion et du fantasme.
La place de l’objet externe est pensée différemment dans ces deux propositions, même si certains auteurs estiment que théorie de l’intériorisation et théorie intersubjective ne s’excluent pas, mais sont deux manières radicalement différentes d’analyser le développement (J. Benjamin, 1988, p. 50)).
R. Kaës (1998, p. 49) pense quant à lui que « la question de l’intersubjectivité pose le problème de la reconnaissance et de l’articulable de deux espaces psychiques partiellement hétérogènes dotés chacun de logique propre ». Espaces psychiques hétérogènes entre l’individu et le groupe dans lequel il naît, entre l’individu et le groupe auquel il appartient ou auquel il adhère.
Bernard Brusset (1988) parcourt les diverses théories qui rendent compte de la relation d’objet, décrit leurs différences, leurs apports ou leurs déviances par rapport à la pensée de Freud, dont il souligne aussi les méandres, les restes et les interrogations. Sans épuiser la richesse de ce travail de reprise des différentes théorisations, je tirerai quelques idées de la préface qu’en fait André Green et donnerai la conclusion de B. Brusset.
Cette préface est la reprise en quelques pages par André Green de sa propre pensée sur les théories de la relation d’objet et les théories de la pulsion. Il rappelle qu’il n’y a de « sujet que le sujet de la pulsion » et que l’approfondissement du rôle, de la fonction et du devenir de l’objet n’est qu’un détour. La polarité de l’objet ne fait que renvoyer à la polarité pulsionnelle. Cependant, le rôle de l’objet n’est en aucune façon négligeable, et c’est ce que dit l’expression « relation d’objet ». On parlera donc de la relation d’objet du Moi inhérente à sa structure. C’est-à-dire qu’il s’agit moins de la façon dont le Moi noue un rapport avec un objet qui lui est extérieur que de ce que sa texture doit aux objets qui sont partie intégrante de sa composition et de ce qui rend compte de sa manière de composer avec eux en son sein (A. Green, 1988, p. VI ).
Pour Green, il est impossible de porter la moindre appréciation sur la part qui revient à l’objet dans la relation où il est engagé sans prendre en considération le traitement qu’il fait subir à ses propres pulsions. À ses yeux, l’objet est le révélateur de la pulsion, car, si l’objet ne venait pas à manquer, nous ne saurions rien de la pulsion. Il en arrive à dire que « peu importe que les oscillations théoriques portent vers la pulsion ou vers l’objet s’il est en tout cas admis que ce qui les relie l’un à l’autre est une tension dynamique, un mouvement de quête, dont les allées et venues constituent la matière propre du temps humain » (p. xv).
Pour clarifier cette question, il distingue « un objet fondamentalement lié au narcissisme ou encore à l’investissement narcissique de l’objet, dont la perte serait irréparable, ou, tout au moins, hautement dommageable et entraînant un risque dépressif majeur, et un objet moins soudé au Moi, plus indépendant et plus extérieur à lui et qui serait plus remplaçable, plus substituable » (p. XIX ).
« L’évolution exige que la pulsion se trouve – non pas domestiquée par le Moi, comme disait Freud –, mais liée par lui. C’est alors, et alors seulement, que l’objet pourra être reconnu dans sa réalité, ce qui implique un certain renoncement à tous les buts pulsionnels. Non seulement parce que tous ceux qui lui viennent du sujet ne lui agréent pas, mais aussi parce que le sujet se trouve aussi amené à prendre en considération les pulsions de l’objet et se donne pour but de les satisfaire, même si certaines d’entre elles ne rencontrent pas sa faveur à lui. Ici la perversité originelle de l’être humain trouve la limite de ses exigences avec la rencontre de celles qui sont nées du développement culturel » (p. xx).
C’est ainsi qu’A. Green introduit les données culturelles dans la relation d’objet et l’organisation du lien pour que ce dernier soit durable.
Bernard Brusset lui, s’appuie sur Freud, pour qui l’objet non seulement ne se constitue que dans l’expérience du manque, mais est fondamentalement un objet perdu qu’il s’agit de retrouver. Il fait le tour des contemporains de Freud ou des post-freudiens qui ont enrichi ou dévié la relation d’objet telle que l’entrevoyait Freud. Il conclut ainsi son livre : « L’objet externe situé dans la réalité, c’est-à-dire comme autre, peut ou non être intériorisé psychiquement, donc introjecté et constitué en objet interne qui peut ou non être extériorisé intersubjectivement. Sous l’angle de cette sorte de métabolisme, la relation d’objet est produite par une activité psychique de transformation mettant en œuvre une fonction très importante du moi. Celle-ci a certaines conditions de possibilité et est elle même condition de possibilité d’autres fonctions, notamment de mise en rapport des représentations de choses et des représentations de mots dans l’avènement du sens et donc du je » (B. Brusset, 1998, p. 213).
 
La transitionnalité
 
 
Les travaux de Winnicott et de R. Roussillon sur la transitionnalité et le détruit-créé-trouvé peuvent être considérés comme la recherche d’une voie intermédiaire entre les tenants purs et durs de la théorie de la pulsion et les tenants du lien. Car, bien que restant centrés sur la pulsion et la constitution de l’objet, ils tiennent compte de la réalité et des caractéristiques de l’objet externe, et ils permettent de mieux saisir ce qui se passe entre un sujet et un objet réel, d’approcher les liaisons entre l’objet interne et l’objet réel tout en restant dans la perspective intra-psychique.
Winnicott analyse un stade de développement qu’il appelle « l’utilisation de l’objet », qu’il considère comme l’issue d’un processus par lequel le sujet place l’objet en dehors de l’aire de son contrôle omnipotent. L’utilisation de l’objet comporte la prise en considération de la nature de l’objet, et implique que l’objet fasse partie de la réalité extérieure alors que la relation d’objet peut porter sur un objet subjectif. Winnicott décrit combien est difficile et ingrat ce stade du développement, c’est-à-dire celui du passage pour le sujet à la perception de l’objet en tant que phénomène extérieur, et non comme une entité projective (D.W. Winnicott, 1975, p. 125).
Ce qui fait dire à René Roussillon que, si l’un des sujet du lien mal établi dans son identité ne peut faire face à la destructivité de l’autre, cette scène réalise le fantasme de destructivité et, du même coup, lui fait perdre sa localisation intra-psychique, son espace potentiel.
Avec La Capacité d’être seul (1958), Winnicott nous introduit aux effets de présence. Pour acquérir la capacité d’être seul, il faut qu’une expérience fondamentale ait eu lieu, celle d’être seul en tant que nourrisson et petit enfant en présence de la mère. Le fondement de la capacité d’être seul est donc paradoxal, puisque c’est l’expérience d’être en présence de quelqu’un d’autre. Il utilise le terme de « relation au moi » pour désigner cette relation de base, qu’il différencie de la relation pulsionnelle.
« La relation au moi décrit cette relation entre deux personnes, dont l’une en tout cas est seule; peut-être les deux sont-elles seules, pourtant la présence de chacune importe à l’autre. » Winnicott situe cette expérience entre le stade de la relation à deux et celui de l’un du narcissisme primaire. Il ajoute que pour l’adulte « la maturité et la capacité d’être seul implique que l’individu a eu la chance, grâce à des soins maternels suffisamment bons, d’édifier sa confiance en un environnement suffisamment favorable » (D.W. Winnicott, 1969, p. 205-213).
Cette relation au moi peut faire penser à la pulsion d’inter-liaison d’Ophélia Avron, sur laquelle je reviendrai plus loin.
R. Roussillon, reprenant les paradoxes de Winnicott, parle de la « capacité à s’absenter en présence l’autre » et ajoute que, pour que cela soit possible, il faut « que l’objet interne ne soit pas trop persécuteur et l’objet externe trop intrusif » (R. Roussillon, 1991, p. 7).
Nous pourrions suivre dans les travaux de R. Roussillon, tel ceux de 1995, ce qu’il dit des caractéristiques de l’objet externe dans la constitution de l’objet interne.
Joyce Mac Dougall, dans « Le théâtre transitionnel et la relation d’addiction », souligne avec Winnicott « la précarité de l’équilibre ainsi établi entre la réalité psychique personnelle et l’expérience de contrôle de l’objet réel, phase qui précède la capacité d’être seul sans perdre les repères identificatoires, sans être débordé d’angoisse, et qui précède aussi la capacité d’effectuer de véritables échanges avec autrui sans crainte d’invasion dommageable de l’un et de l’autre » (J. McDougall, 1982, p. 61). Elle décrit ainsi ceux qui utilisent les autres « comme des substances apaisantes ou comme des contenants pour tout ce qui, en eux mêmes, leur semble trop dur à assumer, comme partie de leur théâtre psychique personnel » : « Dans la mesure où les objets d’addiction rejoignent le rôle de l’objet transitionnel de la petite enfance, on peut dire qu’il s’agit là d’une pathologie de la maturation normale des phénomènes transitionnels […] les objets d’addiction sont transitoires toujours à recréer car toujours dehors » (J. McDougall, 1982, p. 55).
Ainsi, le Je du théâtre transitionnel « ne cherche ni à résoudre son conflit dans le compromis névrotique ni à inventer une réalité autre que celle propre au socius qui est le sien. En un sens, il se lance dans une réalisation plus hasardeuse que l’aménagement psychotique, puisqu’il dépend toujours du bon vouloir des autres à lui fournir les certitudes dont il est en quête. […] Puisque ces scénarios impliquent une certaine manipulation du monde réel, et cela dans le but de faire jouer par un autre une partie de la réalité psychique propre à un Je – c’est-à-dire qu’ils sous-entendent un déni du postulat de l’altérité –, ils appartiennent bel et bien au théâtre de l’impossible, mais puisqu’ils dépendent également, pour leur réalisation, du concours et de la croyance des autres, non imaginaires, ils sont soumis à la réalité externe, et donc limités par les exigences du Possible » (J. McDougall, 1982, p. 57).
J’ai repris ces travaux de J. McDougall, car nombre des consultants en couple utilisent l’autre comme un objet d’addiction. Peut-on dire qu’ils sont en lien avec l’autre ? Et alors, de quel type de lien s’agit-il ?
Les travaux sur la transitionnalité introduisent aux effets de présence. Si l’objet interne se constitue sur le manque et sur l’effet de l’absence, déjà le travail de Winnicott sur la capacité d’être seul en présence de l’autre nous introduit à une réflexion sur les effets de la présence.
 
Lien et effets de présence
 
 
Si l’effet de présence semble essentiel, c’est parce que le lien est ce qui se constitue de par la présence de l’autre : ce sont les effets psychiques de la présence (et non de l’absence) et des restrictions que cette présence impose ou permet. C’est ainsi que J. Puget et I. Berenstein font une distinction claire entre la relation intra-psychique et le lien : « Nous parlerons de relation intrapsychique quand nous aurons affaire à une relation avec ce qu’on appelle un objet interne, internalisé sans que soit nécessaire l’apport d’un autre Moi, d’un référent extérieur. Nous parlerons de lien comme l’espace où le Moi et l’Autre établissent une forme de relation dans laquelle il est absolument nécessaire de tenir compte de leurs deux présences » (I. Berenstein, J. Puget, 1990, p. 106). .
Je vais suivre cette question avec Piera Aulagnier (la constitution de l’espace parlant) et Ophelia Avron (la pulsion d’interliaison).
Piera Aulagnier analyse les conditions nécessaires pour que « l’espace parlant » dans lequel tout sujet vient à naître offre au Je un habitat conforme à ses exigences. Elle dit sa difficulté à penser les articulations entre les espaces psychiques et elle introduit le concept de violence primaire pour nommer « l’effet d’anticipation qu’impose à la psyché de l’enfant le discours du porte-parole (la mère), violence aussi radicale que nécessaire ». Car, « dès le premier instant de son existence, le sujet se trouve confronté à une suite de rencontres dont une des caractéristiques sera d’anticiper toujours sur ses possibilités de réponse ou de prévision. D’où l’impossibilité d’analyser la fonction du Je sans tenir compte du champ socioculturel dans lequel il baigne. […] La violence primaire qu’exerce l’effet d’anticipation du discours maternel se manifeste essentiellement par cette offre de signification qui a pour résultat de faire émettre une réponse qu’elle formule en lieu et place de l’enfant. »
Elle décrit la dynamique particulière de la rencontre mère-infans :
  • la mère offre un matériau psychique qui n’est structurant que parce que déjà modelé par sa propre psyché, ce qui implique qu’elle offre un matériau qui respecte les exigences du refoulement ;
  • l’infans reçoit cet « aliment » psychique et le reconstruit tel qu’il était dans sa forme archaïque pour celle qui l’avait, en son temps, reçu d’un Autre (P.Aulagnier, 1975, p. 40-41).
P. Aulagnier définit par le terme de « contrat narcissique » ce qui est au fondement de tout possible rapport sujet-société, individu-ensemble, discours singulier-référent culturel. Une des fonctions de ce contrat est de rendre possible la conjugaison du futur et du passé. Il s’agit de la fonction du champ social sur le lien entre deux personnes, du lien entre l’enfant et le groupe. « Le contrat narcissique, dit-elle, a comme signataires l’enfant et le groupe. L’investissement de l’enfant par le groupe anticipe sur celui du groupe par l’enfant. En effet, […] dès sa venue au monde, le groupe investit l’infans en tant que voix future à laquelle il demandera de répéter les énoncés d’une voix morte et de garantir ainsi la permanence qualitative et quantitative d’un corps qui s’autogénérerait de manière continue » (P.Aulagnier, 1975, p. 22).
La notion de contrat narcissique sera repris par R. Kaës pour désigner ce qui lie l’individu au groupe dans la chaîne des générations.
O. Avron (1996), pour rendre compte des effets de présence à partir de ses travaux sur le psychodrame, fait l’hypothèse d’une pulsion d’interliaison. Cette pulsion d’interliaison répond « à une nécessité structurelle d’ouverture et de transformation des psychés les unes par rapport aux autres ». Sa fonction serait d’assurer une première forme de liaison énergétique entre les individus, liaison énergétique qui serait le soubassement du développement psychique par soutènement réciproque. Le rapport entre cette pulsion d’interliaison et les pulsions sexuelles serait un rapport conflictuel dans la mesure où leurs finalités sont contraires : la pulsion sexuelle soumise au principe de plaisir reste fondamentalement narcissique, la pulsion d’interliaison soumise à la contrainte d’une auto-organisation processuelle est fondamentalement communautaire.
Que peut-on conclure de ce débat sur effet de l’absence et effet de présence, sur lien et relation d’objet ? Il est évident qu’ils peuvent se superposer et interférer dans certaines relations, comme dans le lien conjugal où le choix amoureux – choix d’affiliation – vient faire rejouer la filiation et la problématique œdipienne. En est-il de même pour les relations imposées avant d’être choisies, comme celles d’une fratrie ? Comportent-elles une violence interprétative comme la relation au porte-parole ? Quel est le lien de base qui unit ceux qui vivent ensemble ? S’agit-il d’une pulsion d’inter-liaison telle que le conceptualise O.Avron ? Est-ce, comme dans la foule, une identification due à une importante communauté affective ? Comment conceptualiser ce niveau d’interaction basale qui oblige à tenir compte de l’autre ? Si, pour parler de structure de lien, il faut penser un écart, la constitution du lien est-elle subordonnée à celle de l’objet interne ? C’est un peu ce que pense Winnicott quand il dit que le sujet se relie à l’objet avant de pouvoir l’utiliser et que pour pouvoir l’utiliser il faut que le sujet sorte de la confusion de l’objet réel et de l’entité projective.
Si « le lien est ce qui maintient l’existence conjointe et séparée de deux états de la psyché, ou de l’objet » (C.Athanassiou, 1998), le lien n’existerait que dans un espace à trois dimensions, c’est-à-dire à partir du moment où l’objet est « perdu » pour le narcissisme. On ne parlerait alors de lien que dans le cadre d’une relation triangulée.
Des individus peuvent donc être liés sans qu’un lien au sens analytique se soit constitué entre eux.
 
Les théories du lien
 
 
C’est à partir de son expérience des petits groupes que Bion en 1959 introduit le terme lien. Il l’utilise pour parler de la relation d’objet partiel à la phase schizo-paranoïde et précise qu’il s’agit de la relation du patient à une fonction plutôt qu’à l’objet qui la favorise. En prenant le terme lien, il ne s’intéresse pas au sein, au pénis ou à la pensée verbale, mais à leur fonction, qui est de former lien entre deux objets.
R. Kaës a développé dans ses travaux une théorie du lien à partir de l’expérience du groupe, théorie qui n’est pas celle des fondements sociaux du lien ni de la psychologie de l’interaction, mais celle des mouvements du désir inconscient : désir de l’autre et de l’objet du désir de l’autre (R. Kaës, 1996, p. 5). Il prend en considération les rapports mutuels du sujet et de l’objet « en tant que celui-ci est animé de la présence de l’autre » et précise la différence entre l’état de lien et la structure de lien (R. Kaës, 1984) : l’état de lien serait sans fonction séparatrice, lien sans liens, alors que la structure de lien suppose une coupure, un intervalle, une discontinuité. Il ajoute que les états de lien seraient constitués par la transmission directe des mouvements émotionnels inconscients.
Pour lui, l’intersubjectivité est un fondement de la vie psychique et « cette question ne se réduit pas à prendre en considération la place et la fonction d’un Autre et des autres (plus d’un autre) dans l’espace intra-psychique. L’intersubjectivité n’est pas seulement la partie du sujet tenue dans la sub-jectivité de l’autre ou de plus d’un autre. La question de l’intersubjectivité pose le problème de la reconnaissance et de l’articulable de deux espaces psychiques partiellement hétérogènes dotés chacun de logiques propres » (R. Kaës, 1998, p. 49).
Espaces psychiques hétérogènes entre l’individu et le groupe dans lequel il naît, auquel il appartient ou auquel il adhère. Espaces psychiques hétérogènes dans le lien entre deux sujets.
Reprenant le double statut narcissique de l’individu, sa propre fin et la chaîne à laquelle il est assujetti, il note qu’il ne s’agit pas d’une relation entre l’intra-psychique et le groupal, mais d’« une bipolarité interne qui dessine la possible division du sujet de ce qui, en chacun de nous, est singularité et polarité ».
Il reprend à son compte le contrat narcissique tel que le définit P.Aulagnier pour dire que, dans ce contrat des rapports corrélatifs de l’individu et de l’ensemble social, « chaque nouveau venu doit investir l’ensemble comme porteur de la continuité et, à cette condition, l’ensemble soutient une place pour l’élément nouveau. Tels sont schématiquement les termes du contrat narcissique : il exige que chaque sujet singulier prenne une certaine place offerte par le groupe et signifiée par l’ensemble des voix qui, avant chaque sujet, a tenu un certain discours conforme au mythe fondateur ».
Il nomme pacte dénégatif « la formation intermédiaire générique qui, dans tout lien – qu’il s’agisse d’un couple, d’un groupe, d’une famille ou d’une institution –, voue au destin du refoulement, du déni ou du désaveu ou encore maintient dans l’irreprésenté et dans l’imperceptible ce qui viendrait mettre en cause la formation et le maintien de ce lien et des investissements dont il est l’objet ».
Ce pacte est lui même refoulé. « Le prix du lien est ce dont il ne saurait être question entre ceux qu’il lie, dans leur intérêt mutuel, pour satisfaire à la double logique croisée du sujet singulier et de la chaîne. » (1988, p. 27-34). Il distingue plusieurs types de négativité : la négativité radicale, la négativité d’obligation et la négativité relative. La première étant l’impartageable, la seconde ce qu’il ne faut pas partagé pour maintenir le lien, la troisième ce qui pourrait être partagé, mais ne l’est pas.
Ces questions de la négativité dans le lien de couple sont reprises par S. Matus et M. Ravenna de Selvatici (1998) et par E. Cleyet-Marel (1999).
 
Janine Puget et Isidoro Berenstein : lien et relation d’objet
 
 
J’avais tout d’abord rencontré ces deux auteurs à partir de leurs écrits sur le couple. Puis j’ai écouté J. Puget dans son élaboration entre lien et relation d’objet et dans ce qu’elle a pu dire de ce que l’écoute du lien de couple, de ce que la pratique de la thérapie de couple lui a apporté dans sa pratique psychanalytique. Aussi, si je me réfère principalement à Janine Puget, l’ensemble de ses théorisations peut aussi être recherché dans ses écrits communs avec Isidoro Berenstein.
Si B. Brusset part de la pulsion et de la relation d’objet pour aborder le lien, Janine Puget part de l’idée que le sujet doit se réaliser dans trois espaces : l’espace individuel intra-psychique, celui du lien et celui de l’ensemble (entretien particulier). Elle insiste sur une définition du lien qui l’éloigne de la théorie de la pulsion et du fantasme et établit donc une différence entre une relation intra-psychique et un lien.
Elle part d’une définition du lien proche de la pensée de René Kaës et « suivant laquelle celui-ci (le lien) est créateur d’un espace dans lequel il y aura des places que deux ou plusieurs personnages devront occuper, car elles leur sont destinées, ce qui, en conséquence, les obligera à être ensemble selon certaines règles. Pour cela, leur présence réelle ou virtuelle créera des significations spécifiques à ce lien et pas à un autre. Chaque lien impose une manière spécifique d’appartenir, qui n’a d’universel que le fait que le lien crée ses personnages et ses modes de relations. »
Ce qui donne deux manières de penser le lien :
  1. Le lien est une entité créée par des personnages qui deviendront sujets.
  2. Le lien crée l’espace qui sera occupé par les différents sujets. Les personnages se constituent alors comme sujets dans une dépendance mutuelle où ce qui leur arrive dépend d’un lien et pas d’un autre.
Le lien est ce qui se constitue de par la présence de l’autre : le lien naît des effets psychiques de la présence (et non de l’absence), des restrictions que cette présence impose. Ce qui reste en dehors de cette restriction forme l’inconscient du lien. Le pouvoir ou du moins « l’imposition mutuelle » sont inhérents au lien, ils appartiennent à la structure du lien.
Janine Puget se différencie ainsi, quand elle parle du lien, de la psychanalyse qui s’intéresse à la constitution du seul appareil psychique. Dans le modèle psychanalytique, l’inconscient est vu comme un implacable tyran et le pouvoir est vu comme un excès. Le pouvoir est alors pensé comme relation d’emprise, mais, si le pouvoir est inhérent au lien, s’il appartient à la structure du lien, les deux appareils psychiques se construisent ensemble et simultanément.
Cependant, l’imposition de lien peut excéder le sujet dans certaines conditions et, dans le couple, le lien de deux sujets peut se voir remplacer par l’illusion de faire un : ce qui correspond à un fonctionnement narcissique qui opère la disparition de l’écart entre les deux sujets.
Pour J. Puget, le couple n’est pas le produit des identifications croisées des familles, il n’est pas du registre de la relation d’objet, c’est un lien, inédit, créatif mais aussi destructeur. Le couple est une nouvelle entité que l’on ne peut pas prévoir, ce n’est donc pas seulement l’histoire du passé qui s’y joue (J. Puget, 1998b).
J. Puget (1999) a repris ces questions lors d’un exposé portant sur l’influence et l’enrichissement dus à sa pratique de la thérapie de couple sur celle de la psychanalyse individuelle. Elle précise que dans la relation analytique existent toujours deux niveaux : celui du transfert, de la projection de l’objet interne sur l’analyste; et celui de la rencontre inédite. Elle ajoute que c’est la seconde expérience qui permet d’analyser le transfert et de trouver une issue. Elle maintient ainsi sous tension deux espaces psychiques, l’intra~psychique et l’intersubjectif.
Ces deux niveaux décrits par Janine Puget fonctionnent simultanément dans toute relation. Ils permettent à un couple d’être un organisme vivant : c’est à partir de la rencontre inédite qu’à l’intérieur du couple peuvent être traitées les projections d’objet de chacun des conjoints sur l’autre et les risques d’immobilisation que ces projections comportent.
Aussi nous faut-il tenir ensemble toutes ces conceptualisations pour pouvoir penser le couple et les processus qui y sont à l’œuvre.
 
En conclusion : les différents espaces psychiques
 
 
Penser le lien de couple dans ses connexions avec l’intra-psychique de chaque conjoints et dans ses conflits avec le groupal (famille et société) pose la question de l’articulation des différents espaces psychiques.
Cette question apparaît chez les auteurs qui travaillent sur l’intersubjectivité. Tout en se référant à Freud pour penser l’intra-psychique et la constitution de l’objet interne, ils cherchent comment articuler cet espace psychique à d’autres espaces psychiques, ceux de l’intersubjectivité et du groupal.
Si Piera Aulagnier dit sa difficulté à le faire tout en s’y essayant, R. Kaës pose la question de l’articulable de deux espaces psychiques et Janine Puget parle de trois espaces psychiques – l’intra-psychique, l’intersubjectif et le groupal ou le social. Pour elle, l’espace social a une grande importance. En effet, les représentations du lien dans le social influencent les places à prendre et la manière de les prendre.
Prise moi-même dans mes propres interrogations sur la manière dont s’opère la transformation des psychés individuelles de chacun des conjoints par le fonctionnement de leur couple, je lui avais oralement posé la question de l’articulation de ces trois espaces psychiques. Elle m’avait alors répondu : « Il n’y a pas articulation, mais connexion. »
Dans la même ligne de mes préoccupations se situe cette réflexion d’Ophélia Avron : « Il me semble sans bien connaître les alliages et les lois de cette combinatoire que le travail en groupe trouve sa spécificité d’assurer des remaniements à l’articulation de l’intra-psychique et de l’intersubjectif en agissant sur le double niveau de l’activité libidinale et de l’interliaison énergétique » (O.Avron, 1996, p. 58).
Pour moi, ce qui se joue dans la thérapie de couple rejoint cette question :
des individus viennent parler de leur lien dans le groupe qu’ils vont constituer avec le thérapeute.
 
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