2002
Dialogue
La force du lien
La dynamique du couple ou la co-création du masculin et du féminin
Jacqueline Schaeffer
psychologue, psychanalyste SPP. Directrice adjointe, de 1995 à 2000, de la collection des Débats de psychanalyse aux Presses universitaires de France. Prix Maurice Bouvet de psychanalyse en 1987. Formatrice en psychanalyse d’adultes à l’Institut de psychanalyse de Paris, et en psychanalyse d’enfants et d’adolescents à la Guidance infantile Pierre Mâle à l’hôpital Sainte-Anne, rue Cabanis, à Paris.
C’est dans la relation sexuelle de jouissance que le féminin génital de la femme est créé, arraché au corps de la femme, si l’amant est porteur de la poussée constante libidinale et la porte
dans le corps de la femme. La co-création du féminin et du masculin adultes et la jouissance
sexuelle font partie des expériences mutatives qui provoquent des remaniements de l’économie psychique et enrichissent le moi de représentations riches d’affects. L’amour est au rendezvous.Mots-clés :
Poussée constante, Effracteur nourricier, Amant de jouissance, Masochisme érotique.
« Il est incontestable que l’amour sexuel joue dans la vie un rôle immense et
la conjonction, dans les joies amoureuses, de satisfactions psychiques et physiques constitue l’un des points culminants de cette jouissance.
Seule la
science se fait encore scrupule de l’avouer
[1]. »
S. Freud (1915)
Si, comme le dit Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme on le
devient, je dirai qu’il en va de même pour le masculin. Et que le féminin,
comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas chose acquise lors de la
puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports
sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation
sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes
masculin et féminin au niveau de l’appareil psychique.
Quelles sont les voies qui permettent d’accéder à la rencontre du masculin et du féminin dans le couple ? Quelle est la dynamique du lien de couple ?
Les quatre couples
Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois
couples : actif/passif, au stade sadique-anal ; phallique/châtré, au stade phallique ; et, enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit
« génital ».
L’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phalliquechâtré un fonctionnement par tout ou rien, mais seul le couple masculinféminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.
Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce
« génital » se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est
« loué à l’anus », selon l’expression de Lou Andréas Salomé (1915), reprise
par Freud en 1917. Le pénis est assimilé à la « verge d’excréments ». Le sexe
féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : « Le vagin prend
valeur comme logis du pénis. » Et, quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un « appendice du pénis ».
Après avoir posé la différence des sexes, Freud (1937), la remet en question. Un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin, dans les deux
sexes.
Il est intéressant de remarquer qu’aussi bien le nouveau couple que cha-cun des termes de ce couple pris séparément renvoie à une négation de la différence des sexes :
- d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui, dans la différence des
sexes, est le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour l’homme parce qu’il lui renvoie une
image de sexe châtré qui lui fait craindre pour son propre sexe, mais surtout
parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa
capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont
source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme ;
- d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au
niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées
du conflit œdipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité
agie, constitue une défense vis-à-vis de l’élaboration de la différence des
sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.
Le « roc » du refus du féminin
Freud, par ce terme de « roc », induit un point de vue pessimiste sur la
sexualité, où il désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance
sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.
En effet, Freud estime que la femme resterait rivée à son envie du pénis
– ce qui n’est pas faux pour une part –, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense
prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui
doit se laisser pénétrer ou qu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il
s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation
sexuelle elle-même.
Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas
une plate-forme de stabilité et de sécurité, et je pose l’hypothèse que ce que
Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.
J’ai soutenu l’idée (Schaeffer, 1997) que c’est un « travail du féminin »
et un « travail du masculin » qui assurent l’accès à la différence des sexes et
son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribuent à la constitution de
l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un
travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actifpassif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en « exigence de travail » face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.
Il faudra attendre, comme la femme l’attendra, l’« amant de jouissance »
pour que le « féminin » génital soit arraché au corps de la femme. Il y aura là
véritablement une expérience de différenciation sexuelle, de création du
« féminin », qui donne enfin au moi la possibilité d’introjecter selon la poussée constante pulsionnelle dans la sexualité.
Les trois « effracteurs nourriciers » coûte que coûte
Nous avons proposé (Goldstein, 1995; Schaeffer, 1997) un trajet de la
psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte.
Ce sont trois épreuves de réalité, majeures, inévitables, structurantes. Et qui
imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa
demeure » :
- le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la libido;
- le deuxième, c’est l’épreuve de la différence des sexes, et ses exigences de
réalité. C’est celui qui arrachera violemment le pénis et le vagin aux modèles
prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est
le plus au travail;
- le troisième, c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui
crée le « féminin » génital de la femme, préparé par les deux précédentes
épreuves, et qui réélabore en après-coup toutes les figures antérieures de
l’étranger effracteur et nourricier, pulsionnel et objectal, et celle du père œdipien.
À chacun de ces moments se remet au travail la lutte inévitable, nourricière et constituante, entre le moi et la pulsion.
La triple solution et les trois pôles du moi
Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut
être régi constamment par elle. Il a pour fonction de transformer la poussée
constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité.
Il doit donc fractionner, trier, qualifier, temporiser cette poussée constante,
selon une triple solution, toujours combinée :
- au pôle dit « anal », le moi accepte une partie de la pulsion et négocie : c’est
la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. L’analité produit du
lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer
le moi à la pulsion et à l’objet ;
- au pôle dit « fécal » (Schaeffer, Goldstein, 1999), le moi se refuse coûte que
coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive, celle
du déni, de la haine de la pulsion. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif est à base de déni, de clivage, de forclusion, de dégradation de la pulsion en
excitation, de fécalisation de l’objet. Les stratégies de défense sont davantage
celles de survie, de maintien de la cohésion narcissique et identitaire;
- au pôle dit « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est
la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et
admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de
s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.
S’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être
perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante, c’est
dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée
constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La
cocréation du féminin et du masculin adultes, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.
Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine.
« Che vuoi ?» (Schaeffer, 1998)La femme veut deux choses antagonistes. Son
moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande et, plus encore, l’exige.
Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut de grandes quantités de
libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».
Autant, dans le domaine social, politique et économique, le combat pour
l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est
néfaste dans le domaine sexuel s’il tend à se confondre avec l’abolition de la
différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre
le moi et la libido.
En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui
contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la
perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref,
la « défaite », dans toute la polysémie du terme.
L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée, plus elle a
besoin d’être désirée; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant; plus
elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et, plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La défaite féminine, c’est la
puissance de la femme.
Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette
énigme du féminin et cette autre énigme : « Les mystérieuses tendances
masochistes . »
J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La
Belle au Bois dormant. Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras,
un jour, ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment bonne », c’est-à-dire
« adéquate, sans plus », est donc messagère de l’attente.
Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri, sous
la tendre couverture maternelle du refoulement primaire du vagin (Braunschweig, Fain, 1975), que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps
développera ainsi des capacités érotiques diffuses.
Cependant, l’attente est excitation douloureuse, et son investissement va
mobiliser l’entrée en scène du noyau d’organisation qu’est le masochisme
primaire, érogène. Le masochisme primaire, nécessaire à la liaison d’une
poussée constante libidinale trop forte, effractrice et nourricière pour le moi,
permet d’investir érotiquement la tension douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, et sert de point de
fixation et de butée à la désorganisation mortifère.
Le lien entre l’excitation érotique, la violence faite au moi, et la douleur
de la perte discontinue de l’objet primaire maternel inscrit définitivement le
désir sexuel dans cet investissement du rapport jouissance-douleur, de l’écart
de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ceci sous le sceau du masochisme primaire.
Le garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse
de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, elle, est vouée
à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis
l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et,
comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne
peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais
perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire.
La coexcitation libidinale est pour la fille une nécessité permanente de
réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles
féminines sont davantage liées au féminin maternel, et donc au danger de
confusion avec le corps maternel.
Mais cette réappropriation se situe du côté de l’autoérotisme. Il faudra un
infléchissement, vers le père, du mouvement masochiste, pour que tout ce qui
advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de
l’homme. Le changement d’objet fera de ce masochisme primaire, nécessaire
à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire
qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir œdipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par le père, fantasme
masochiste masturbatoire typiquement féminin, celui de « Un enfant est
battu », longuement analysé par Freud.
Le changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince
charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que
pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de
jouissance. S’il advient…
Celle-ci s’inscrit dans les retrouvailles de ce moment d’effraction, de
« défaite » du narcissisme violenté par la pulsion érotique, ce moment fondateur du désir sexuel créé par l’identification hystérique primaire. C’est ce
qui lie définitivement, par la coexcitation libidinale, la révélation du vagin et
la jouissance féminine au fantasme masochiste d’être l’objet d’une effraction,
d’une possession, d’un abus de pouvoir par l’amant.
Le masochisme érotique féminin
Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou
à « infantile » pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui
contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin
adultes.
Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est
renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion
du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées.
Par ce masochisme érotique, le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance et trouver enfin un sexe féminin, jusque-là « loué
à l’anus ».
Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet
sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sadomasochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et
d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet
sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux » à condition d’avoir une profonde
confiance en l’objet et que celui-ci soit fiable, c’est-à-dire non pervers.
L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant,
en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses tabous, sa soumission. Parce
qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce
qu’il élargit infiniment son territoire de représentations affectées, la femme
sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.
Ce masochisme érotique féminin est le gardien de la jouissance sexuelle.
L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à la poussée
constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer
son « féminin », en le lui arrachant. Pour cela, il devra affronter, chez elle,
son conflit entre sa libido et les résistances de son moi.
Il s’agit de découvrir en la Sphinge, tapie dans les défenses du territoire
de son moi, l’« âme en peine » (Delcourt, 1981). Âme en peine, parce que
sexe en souffrance d’être possédé, sans défenses, appel à la pénétration
effractive de grandes quantités libidinales. Sexe protégé mais tenu prisonnier
par le refoulement primaire, et par de nombreux refoulements secondaires, et
qui devra en passer par le masochisme et la soumission à l’homme pour être
libéré, et créé.
Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido
s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert.
L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel
identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa
génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus
problématique que celle de l’homme, car la « Belle au sexe dormant » doit
rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la
femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de
l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle
se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité « à
compromis » de l’homme adulte.
La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans
amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte
d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination
de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle mêlée de
tendresse apporte un tel bénéfice de plaisir que l’« âme en peine » peut devenir une « âme en joie ».
L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le
moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est
donc, malgré elle, contrainte à un travail de féminin. Aucune femme ne peut
se laisser pénétrer si elle n’a réussi à transformer ses angoisses d’intrusion
prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol, très
érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.
Le double changement d’objet
La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes
les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au
père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.
Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère
n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un
vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la
femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet
est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle
la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant.
La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la
femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père œdipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère
prégénitale au père œdipien, c’est-à-dire à la mère génitale, et celui du père
œdipien à l’amant de jouissance. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».
Le travail de masculin de l’homme consiste à laisser la poussée constante
s’emparer de son pénis, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se
contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de
décharge. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas avoir une activité sexuelle
constante, mais la capacité, pour l’homme, de désirer constamment une
femme, avec un pénis libidinal, que sa peur de sa propre mère archaïque, de
sa propre jouissance ou de celle de la femme ne conduisent pas seulement à
la décharge ou au retour dans le moi, mais à la découverte et à la création du
« féminin » de la femme. C’est-à-dire de se démettre, pour un temps, du
contrôle de son moi. Et de pouvoir surmonter les fantasmes d’un pénis qui
tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, ou de ne pas être
terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère.
« Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas
un peu sérieux vers sa jouissance ? », écrit Jacques Lacan (Laznik-Penot,
1990). J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre ?
La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la
mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours
insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusionconfusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la
jouissance sexuelle. Je cite Freud (1912) : « Pour être, dans la vie amoureuse,
vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la
femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou
la sœur. » Sic !
Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se
sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne
s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.
La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la
soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise
sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant. L’amour est au rendez-vous.
Le « refus du féminin » quand même
Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à
construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion
sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de désélaboration vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est
toujours à reconquérir par le « masculin ».
La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un
des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque
pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et
à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du « féminin » de la femme.
L’effet effracteur-nourricier de la relation sexuelle est donc l’un des
nécessaires leviers du désir, et de sa dynamique selon la poussée constante.
J’évoquerai la fonction de mise en scène des représentations que représente le scénario fantasmatique. On peut dire que la rencontre amoureuse est
celle de deux scénarios fantasmatiques, par l’autosuggestion de chacun, ou
par la suggestion de l’un par l’autre, en relation avec les prototypes infantiles.
L’amour, comme l’a noté Freud, rend toujours l’amoureux très réceptif à la
suggestion. D’où le coup de foudre !
La mise en scène fantasmatique est un mode de liaison de la libido qui
participe à l’émergence du désir et à son maintien dans la déliaison de la
jouissance. La communication des scénarios fantasmatiques, avant l’amour,
est du ressort de la séduction. Pendant l’acte amoureux, cette communication
est plus difficile, car il s’agit de dévoiler, de faire partager ou d’imposer érotiquement des fantasmes pervers polymorphes, souvent incestueux, souvent
masochistes, qui contribuent à la jouissance. Après l’amour, il est plus rare
que les amants continuent à parler d’amour. Et pourtant, parallèlement à la
tendresse, la mise en scène de nouvelles représentations affectées peut maintenir le pôle libidinal de la poussée constante, et le désir. Mais il s’agit d’un
art qui n’a plus cours dans notre civilisation de fast love.
Jusque-là, il ne s’agit que de la composante perverse polymorphe, normale et souhaitable, de toute psychosexualité humaine.
C’est quand le scénario devient contrainte à l’agir, impérieux, compulsif,
répétitif, pour le sujet qui le vit, et qui l’impose au partenaire, qu’on entre
dans la version perverse du masochisme érogène. Le sujet subit l’emprise de
but d’une pulsion délibidinalisée, fécalisée et la fait subir au partenaire, réduit
au statut d’objet fétichisé. Tous deux sont alors enchaînés, et il ne s’agit pas
d’un lien, mais d’un « contrat ». La relation, souvent très forte, est subordonnée à l’observation et à la durée du contrat. L’amour est rarement au ren-dez-vous. L’altérité subjective est déniée.
Une femme peut se laisser entraîner dans un scénario pervers par un
homme pervers lorsque celui-ci a su tout au début, sous le masque d’un
amant de jouissance et de la promesse d’amour, ouvrir son féminin et en faire
vibrer la composante masochiste. Il se fait passer pour un initiateur, celui qui
est le seul à connaître la vérité sur la jouissance de la femme, et ce n’est que
l’escalade, la contrainte, le malaise croissant, et le sentiment de souillure,
d’abjection qui la mettra sur la voie de la fécalisation dont elle est l’objet.
Ce cas est fort bien illustré par un roman autobiographique d’Élisabeth
Mc Neil, Neuf semaines et demi (Mc Neil, 1978), où l’héroïne est portée à
l’escalade de sa jouissance par un amant pervers, et se soumet à tous ses scénarios pervers. Quand il l’abandonne, et qu’elle prend conscience d’avoir
servi de jouet érotique, elle tombe dans une profonde dépression. Le film
(d’A. Lyne) qui en a été tiré a une fin plus heureuse.
Ce rôle d’objet partiel reste valable dans le cas où le pervers masochiste
est un homme qui, par le biais du scénario, délègue à la femme le pouvoir de
désavouer la différence des sexes, et d’être l’agent de la castration qui, seule,
mène à la jouissance.
La Pianiste, roman d’une femme, Jelinek, mis en scène au cinéma par
Haneke, est l’histoire d’une perversion sexuelle chez une femme enfermée
dans une relation d’emprise prégénitale avec sa mère. La première partie
nous décrit un comportement pervers de type masculin, fétichique, dans
laquelle la jouissance est liée à la fécalisation de la libido et de ses objets : le
peep show du sex-shop, le reniflage des kleenex : le sperme excrémentiel
évoque la jouissance fécale de certains hommes pervers avec des objets de
pissotières. Cette perversion de type masculin, autoérotique, apparaît comme
une solution, une tentative d’échapper à la perversion maternelle incestueuse
à laquelle elle participe avec passion.
L’homme qui tombe amoureux d’elle, par le biais de la vibration musicale, va mener sa conquête masculine à dominer celle qui sait si bien dominer ses élèves, à trouver sa soumission et son féminin. Lorsqu’il tombera,
sidéré, sur la perversion de cette femme, il fera tout pour la secouer, pour la
rencontrer, jusqu’à entrer dans le scénario de ses fantasmes masochistes pervers, en la maltraitant, en la battant, en l’humiliant. Mais, quand il tentera de
réveiller et révéler son masochisme érotique féminin, il échouera, car la pénétration haïe la laisse de glace. Prisonnière de sa sexualité prégénitale, fidèle
à sa mère archaïque, elle ne peut avoir accès à son masochisme érotique féminin, c’est-à-dire à la pénétration, à la soumission, elle ne connaît que le masochisme pervers autoérotique et fantasmatique, qu’elle a espéré pouvoir mettre
en acte dans une relation avec un homme. Cet homme devra donc renoncer,
admettre qu’elle est allée trop loin, qu’il ne peut plus la rejoindre. Il la quittera désespéré, la laissant encore plus désespérée, en proie à son ravage et à
son auto-destructivité. Le malentendu a été total. La rencontre amoureuse
s’est avérée impossible, alors que tous deux la recherchaient, mais sur des
planètes différentes, qui toutes deux ont pour nom masochisme, mais qui sont
à des années-lumière de distance.
Ces deux cas, que j’ai choisis dans une littérature issue de l’autobiographie, mettent l’accent sur le fait que la perversion masochiste chez la femme
apparaît comme une solution en lien avec l’emprise perverse d’un objet primaire. À la fois elle tente d’y échapper, et en répète la fascination dans une
emprise réciproque. L’amant pervers ne permet pas un réel changement d’objet, mais la reprise des traces de la relation passionnelle prégénitale.
La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle
n’est pas seule phénoménologie. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est
comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens
de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus
profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme.
Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une
femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion
s’empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un « masculin » et un « féminin » qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre,
mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.
C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.
Grâce à un travail élaboratif qui lie le masochisme érotique au désir et à
la tendresse, le moi de la femme ressort très renforcé d’avoir trouvé enfin un
sexe féminin qui jusque là était « loué à l’anus ». Le moi de l’homme se
trouve également très enrichi d’avoir acquis un pénis libidinal, à désir
constant, qui peut l’éloigner des angoisses d’un « petit objet détachable »,
« verge d’excrément » ou pénis phallique menacé de castration.
C’est cette relation qui crée le vagin et le pénis de la perte de contrôle
dans la jouissance sexuelle. Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de
réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas
dévolu ses lettres de noblesse comme au complexe d’Œdipe, que pourtant
elle restructure et prolonge.
La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de
toutes les différences, dit l’anthropologue Françoise Héritier. C’est par la
sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le
premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une
intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles
infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et
c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement
de la psychosexualité, mais de la pensée.
La pensée, c’est la pensée de la différence.
·
ANDREAS-SALOMÉ, L. 1915. « “Anal” et “Sexuel” », L’Amour du narcissisme, Paris, Gallimard, NRF, 1980.
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DELCOURT, M. 1981. Œdipe ou la légende du conquérant, Paris, Les Belles Lettres, Confluents
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FREUD, S. 1912. « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Contributions
à la psychologie de la vie amoureuse, La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
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FREUD, S. 1915. « Observations sur l’amour de transfert », La Technique psychanalytique,
Paris, PUF, 1953.
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SCHAEFFER, J.; GOLDSTEIN, C. 1999. «“Anal” et “fécal”. La contre-pulsion », Revue française
de psychanalyse, numéro spécial Congrès, Paris, PUF.
[1]
Souligné par moi.