2002
Dialogue
Les liens difficiles
Le trauma originaireet ses répercussions sur le lien du couple
Christine Boutourlinsky
thérapeutes de couple de l’AFCCC
Marie-Odile Gérardin
thérapeutes de couple de l’AFCCC
Madeleine Népomiastchy
thérapeutes de couple de l’AFCCC
Les auteurs de cet article, thérapeutes de couple, ont constitué un petit groupe de travail pour
échanger sur les difficultés contre-transférentielles qu’elles rencontraient avec certains couples
chez qui les effets combinés de traumas individuels produisaient une pathologie spécifique du
lien. Le point commun des trois cas présentés, c’est que, chez les deux membres du couple, le
traumatisme originaire est tel qu’il n’est pas pensable par les sujets, donc pas élaborable. Le
lien de couple s’est constitué sur ce non-dit, et c’est par des passages à l’acte que vient s’exprimer cette faille : violence, dépression, perte de la pensée, vide affectif et verbal.
Pendant la thérapie, l’analyse du lien de couple a permis aux sujets de laisser émerger et de
s’approprier des « morceaux de soi » profondément déniés. Par ailleurs, le fait de travailler à
plusieurs sur la pathologie du lien de ces couples a fait avancer la clinique, le groupe faisant
office de tiers et permettant au thérapeute de sortir d’un éprouvé de magma, de flou, que le
couple lui faisait vivre. Mots-clés :
Thérapie de couple, Traumatisme originaire, Déni, Pacte dénégatif, Lien de couple, Pathologie du lien, Contre-transfert.
Depuis un an, les auteurs de cet article se retrouvent régulièrement pour
travailler sur leur pratique et faire un retour aux sources théoriques. Les
analyses de René Kaës sur le pacte dénégatif ont notamment concentré leur
recherche, car, avec des pathologies différentes, de nombreux couples qui
viennent en thérapie semblent s’être construits autour de « ne pas parler de
ce qui nous fait si mal ». Dans cet article, il sera question de ces couples avec
lesquels on est d’emblée dans le paradoxe : ils sont en lien pour ne pas faire
lien. Et leur souffrance est grande de ne pas pouvoir penser ce qui est sous-jacent. C’est comme si leur lien même recouvrait de l’impensable.
Trois cas sont ici abordés. Un cas que l’on peut dire extrême (Ch. B.), un
cas où les conjoints font lien mais ne peuvent rien partager – ils sont dans le
silence total et dans la non-pensée – (M.-O.G.) et un cas d’apparence plus
« névrotique classique », mais seulement d’apparence (M.N.). Dans ces trois
couples, un trauma originaire non élaboré se rejoue dans le lien et crée des
troubles psychiques qui empêchent toute vie affective ou sexuelle. Le couple
s’est construit autour d’un déni pour oublier le traumatisme et tout faire pour
qu’il reste muselé, mais, du coup, c’est la pensée qui se trouve interdite.
Le traumatisme dont souffrent les conjoints peut venir des générations
précédentes. Dans un des cas évoqués, il s’agit d’un traumatisme vécu par la
mère de la patiente, qui n’avait pas du tout été élaboré. C’est alors la notion
de « crypte » selon Maria Torok qui a donné des repères au thérapeute.
Dans certaines thérapies de couple, la pathologie du lien conjugal se
répercute dans le transfert et nous fait vivre des mouvements de violence et
de destruction très archaïques. Ces répercussions nous ont obligées à théoriser pour réintroduire un tiers et tenter de donner un sens. Pour ces trois cas
de couple, le lien s’est constitué sur le déni et le colmatage d’un traumatisme
ayant entraîné des vécus archaïques d’abandon, de vide, de non-inscription
dans la chaîne des générations.
Le point commun de ces trois cas, c’est que le traumatisme originaire
d’un des conjoints fait écho à la faille de l’autre de telle manière qu’il n’est
pas pensable par les sujets, donc pas élaborable. Le lien du couple s’est
constitué sur ce non-dit, qui resurgit dans la vie quotidienne. Et c’est souvent
par des passages à l’acte que vient s’exprimer cette faille dans le couple : par
la violence, la dépression, la perte de la pensée, le vide affectif et verbal.
Un cas extrême ou la thérapie de François et Hélène
(Chr. B.)
Quand François et Hélène sont venus me voir, c’était un appel au
secours : « Empêchez-nous de nous tuer ! »
Ils avaient la quarantaine et quinze ans de vie « commune » qu’aucune
relation sexuelle aboutie n’avait jamais conclue. Hélène était toujours vierge
et François semblait avoir eu quelques relations avec des prostituées. Tous
deux avaient fait une série d’expériences thérapeutiques, toutes interrompues
plus ou moins brutalement. Ils arrivent à la suite d’un acte de violence de
François : il a « sauté à la gorge » d’Hélène qui, dans sa chute, s’est fait une
entorse sévère au genou.
Ce qui me frappe dans ce premier entretien, c’est la haine dans les yeux
de François quand son regard glisse vers Hélène, et l’agitation de celle-ci qui
parle en remuant les bras, avec un discours moralisateur.
François est le deuxième enfant d’une famille de huit (plus un enfant
décédé). La caractéristique du couple parental de François, c’est la violence
du père (davantage soulignée par Hélène), qui a abouti, après de nombreux
séjours à l’hôpital psychiatrique, à une lobotomie. Il semble que François ait
refoulé totalement ces scènes de violence, en particulier lors des relations
sexuelles du couple parental, mobilisé qu’il est aujourd’hui à s’occuper
comme de son enfant de ce père mutilé pour tenter de le remettre au monde.
La scène qui domine ces évocations, c’est le retour de colonie de François
alors qu’il a huit ans : la maison familiale n’est plus, la famille s’est dispersée et ne se retrouvera tant bien que mal que plus tard.
Ce qui me frappe dans les propos de François, c’est l’idéalisation massive du père et l’attaque de la mère, qui, de victime, se trouve désignée
comme « castratrice », comme si c’était elle la fautive – ce à quoi Hélène
s’oppose avec virulence.
En m’appuyant sur le concept de la « mère morte » (André Green, 1988),
je pense au bébé François face à la mère menacée par le père – mère en deuil
d’un mari protecteur. André Green parle d’une angoisse blanche, comme
dans les états de vide, qui se traduit par une perte de narcissisme entraînant
des symptômes dans la vie amoureuse : une impuissance à aimer. Cela se
retrouve dans le récit de l’adolescence de François, et c’est bien la problématique narcissique qui domine. François, sous l’emprise de la mère morte,
ne peut plus aspirer qu’à l’autonomie. André Green dit que le sujet se nide,
devient sa propre mère, mais demeure prisonnier de son économie de survie.
Gérard Decherf (1997), de son côté, établit un lien entre les aspects
pathologiques de la sexualité et les défaillances de la fonction de contenance
des angoisses originaires (angoisses de mort et de castration), fonction nommée fonction alpha par Bion. Il semble bien que la mère de François était
dans l’incapacité de contenir les angoisses de mort de son bébé, angoisses
massives au tout début de la vie comme le rappelle André Ruffiot (1981).
Cette angoisse de mort est le fond de tableau de la violence fondamentale
dont parle Jean Bergeret (1984), qui est la lutte du sujet pour sa survie, et où
l’objet n’existe pas encore. Chez François, cette violence fondamentale est
restée à l’état brut et ne s’est pas intégrée à la sexualité.
Gérard Decherf rappelle que, pour Laurence Knéra (1996), l’angoisse de
mort est la forme extrême d’une angoisse d’abandon radicale qui engendre
chez le sujet le recours à un lien de survie : ce lien est investi comme un objet,
à la place de l’objet.
Lorsque la fonction alpha, qui permet à la mère de protéger l’enfant des
attaques qu’il ne peut contenir lui-même, fait défaut, un certain nombre de
défenses se mettent en place sur le plan de la sexualité et de l’organisation
psychique globale. Ces réponses défensives sont appelées fonction oméga
par Ruffiot et Decherf. Chez François, le « lâcher » maternel, dû sans doute
à la détresse de sa mère, l’aurait poussé à développer cette fonction défensive
oméga dans le sens d’un surinvestissement actif de l’abandon et de la destruction, et ce sous la forme d’une lutte contre la dépendance nécessitant une
emprise sur l’objet proche de la description de Decherf (1997). On peut parler d’état-limite chez François, qui a reconstitué un environnement dangereux
(crises de violence physique et verbale) et persécuteur, comme ce qui le
menaçait bébé. Decherf précise que l’actualisation du danger nécessite le
développement d’un soi grandiose où les processus d’idéalisation de l’objet
se déplacent sur le sujet. François se voulait en effet le héros protecteur de sa
famille d’origine, au détriment total d’Hélène. Dans les premiers temps de la
thérapie, il cherchait à occuper tout l’espace de parole, ayant plaisir à raconter avec force détails ses rêves, ses productions écrites, sans prise en compte
aucune d’Hélène.
Hélène a l’apparence d’une pré-adolescente, d’une petite fille qui n’a pas
fini de grandir. Elle pèse moins de quarante kilos. Elle et sa sœur jumelle sont
nées prématurées et leur mère est morte à leur naissance. Le jour de la naissance d’Hélène est donc un jour de mort pour elle. Ce qui l’a sauvée, c’est
l’amour de ses grands-parents maternels, auxquels les deux bébés ont été
confiés, et dont Hélène garde un souvenir ébloui, jusqu’au jour où le père
s’est remarié et a décidé de reprendre ses filles. Hélène avait huit ans et
jamais elle ne se remettra de cet arrachement
[1].
Hélène, bébé, est donc aux prises avec une mère morte réellement. Les
angoisses d’abandon sont massives chez elle. La dépression de ce nourrisson
« abandonné » dans une couveuse loin de sa mère et de sa sœur jumelle a dû
être sévère, catastrophique et entraîner une série de défenses. Il y a une telle
perte de sens dans cette absence maternelle que le bébé peut imaginer que
c’est lié à sa manière d’être, qu’il lui devient interdit d’être. C’est ce qu’on
lit sur le corps immature d’Hélène. Par ailleurs, la quête de sens perdu se traduit par une contrainte à penser pour tenter de maîtriser la situation dramatique. C’est ce que l’on retrouve dans les séances où Hélène se lance dans de
grands discours logiques que rien ne peut arrêter. Mais cette maîtrise est
vouée à l’échec, en particulier de la vie amoureuse. Il y a identification au
trou laissé par le désinvestissement maternel, et absence d’identification à
l’objet. Certaines évocations dans les séances induisent le vide pour Hélène,
qui se sent dépouillée de son objet bouche-trou et garde-fou et manifeste
alors une colère qui masque la dépression. Ce sentiment a un rôle défensif
contre le plaisir, qui pourrait être vécu comme angoissant. Hélène opère un
sacrifice de la vitalité et du plaisir sur l’autel de la mère morte.
La fonction alpha a donc été massivement défaillante chez Hélène et les
angoisses de mort et d’abandon ont créé chez elle, comme chez François, la
production d’un lien de survie. Hélène, bébé, a sans doute recours à un processus d’identification adhésive. Elle se « colle », s’accroche tant bien que
mal à une relation sensorielle, comme le montre Esther Bick (1968) : une
voix, une lumière… C’est avec cela qu’elle survit aujourd’hui dans son lien
avec François, bien peu satisfaisant, mais auquel elle s’accroche désespéré-ment. À l’idée d’une séparation, Hélène vit un « laisser tomber psychique »
qui la confronte à une autre violence que Jean Begoin (1989) appelle « violence du désespoir », semblable à celle qu’elle a dû vivre bébé dans sa couveuse, puis quand on l’a séparée de ses grands-parents.
Chez Hélène, les défaillances de la fonction alpha ont entraîné un développement de la fonction oméga qui se manifeste par la réponse passive d’un
vécu dépressif grave, avec, parfois, recours à la défense maniaque. Au surinvestissement actif de l’abandon et de la destruction chez François répond le
surinvestissement de la dépendance et du fusionnel chez Hélène, qui cherche
à reconstituer un lien fusionnel qui la met dans des angoisses de mort, en
même temps qu’elle cherche à exercer son emprise sur l’objet.
La pathologie du lien
Il semble que ce couple se soit organisé autour du traumatisme en faisant
l’impasse sur le principe de plaisir, de façon à éviter la rencontre sexuelle
vécue comme mortifère de part et d’autre.
Figé dans un éternel présent, ils m’apparaissent comme deux enfants
empêchés de se projeter dans un avenir adulte. Ce qui fait lien, c’est ce à quoi
ils veulent échapper. Ils sont aux prises avec quelque chose de paradoxal,
d’invivable : chacun a un besoin vital de l’autre, comme un tout petit enfant
du parent, et, en même temps, il ne faut surtout pas que ce lien à l’autre vive,
car il est mortifère. Il faut que l’autre soit là pour sauver sa peau à soi et, en
même temps, il ne faut pas que l’autre existe dans sa différence, sinon on est
menacé. Ils ne peuvent se séparer et ils ne peuvent vivre ensemble. Le lien
est utilisé à des fins personnelles, il n’y a pas de place pour l’autre.
Dans le lien entre François et Hélène, l’objet est un objet de besoin dont
on a besoin pour survivre et non un objet de plaisir destiné à construire une
vie commune. Le fantasme de sauvetage est souvent un bon lien, rappelle
G. Decherf (1997), à condition toutefois que le sauvetage ne soit pas vital,
c’est-à-dire que le partenaire à sauver ne soit pas trop aux prises avec les
angoisses de mort. Ce qui est pathologique dans ce couple, c’est le surinvestissement du fusionnel qui crée de l’indifférenciation, qui empêche un fonctionnement individuel, où il est impossible d’élaborer une séparation
psychique sans qu’apparaissent des représentations de rupture, de vide. Le
conjugal, avec l’absence de toute vie génitale, fait les frais du fusionnel.
Le couple ne résiste pas aux aléas de la vie. Chaque partenaire est remis
en face de ses angoisses d’avant la rencontre, mais la responsabilité en est
attribuée à l’autre, qui ne remplit pas son rôle de protecteur contre les persécutions. Et chacun revit de plus belle les angoisses qu’il a vécues dans l’enfance. Par défaillance de la capacité de contenance réciproque, c’est le retour
au clivage, à l’identification projective et à la violence fondamentale. Chacun
se sent exploité par l’autre, en proie à des vécus d’empiétement, de possession, d’anéantissement. Et, si quelque chose est érotisé, c’est l’analyse plutôt
que l’analyste, comme le constate D. Anzieu (1994). C’est pour cela qu’elle
est interminable. Ils en tirent la sensation d’être au-dessus des autres, et aussi
d’être vivants.
Comme le montre Monique Dupré la Tour (1990), lorsque François
exprime le désir apparent de faire cesser le couple, ce désir suscite des
angoisses telles chez Hélène que la culpabilité de François est trop grande
pour qu’il prenne vraiment le risque de partir. Ainsi, ayant trouvé un appartement pour lui seul, François n’a pu apposer sa signature le jour J. Non seulement François renforce par sa culpabilité le pouvoir d’Hélène sur lui, mais
il va même susciter chez Hélène cette angoisse pour être obligé de rester, tout
en disant partir.
René Kaës dans Le Négatif, figures et modalités (1989) rappelle
qu’« aucun lien ne s’établit sans que soit visée la tentative de rétablir l’êtreensemble des origines…, d’opposer à l’expérience de la détresse celle du
secours et du recours dans le maintien de la non-séparation ». Dans le cas
extrême d’Hélène et François, « les êtres sont à condition de ne pas être »,
selon l’expression de Kaës. Ils sont neutralisés entre deux polarités : l’excès
d’être de François et le manque à être d’Hélène. « Rien ne se perd, rien n’est
castré, aussi rien ne peut vraiment être désiré, sauf ne plus désirer », ajoute
Kaës.
On peut parler à propos de ce couple d’un pacte dénégatif tel que le définit Kaës (1989). « Un tel pacte soutien le lien par l’accord inconscient conclu
entre ses sujet sur le refoulement, le déni ou le rejet des motions insoutenables motivées par le lien… ». « Le savoir sur le pacte est cela même dont
il ne saurait être question entre ceux qu’il lie, dans leur intérêt mutuel. Il
s’agit d’un pacte dont l’énoncé comme tel n’est jamais formulé… Le renoncement est ce qui doit se perdre au plaisir pour que le lien puisse se former et
se maintenir. » Kaës cite Freud : « L’homme civilisé a fait l’échange d’une
part de bonheur possible contre une part de sécurité », et ajoute : « Ce qui de
soi s’est déposé et projeté chez un autre… indique à chacun sa solitude et son
impuissance, son essentielle dépendance, le risque de laisser-tomber vital… »
La haine est un rendez-vous qui peut maintenir le lien.
Se mettre ainsi en couple pour, sans le savoir, se faire revivre des choses
insupportables, a quelque chose de terrifiant. Mais leur couple est en même
temps ce qui leur permet de survivre. Peut-être sans ce couple lui serait-il
devenu fou. Quant à elle, elle est dans une anorexie limite. Leur lien de
couple fait penser au premier lien avec une mère qui, quelle qu’incompétente
et malade qu’elle soit, donne un « petit quelque chose » de vital à son enfant.
Quelque chose où puiser un peu d’ancrage. C’est avec l’autre qu’on va s’en
sortir, même s’il faut à tout prix que l’autre ne soit pas reconnu comme autre.
Le transfert et le contre-transfert
Si le projet thérapeutique en thérapie de couple est, comme le dit Jean
Lemaire (1998), de « restaurer chaque personne et libérer le lien », ou,
comme le souligne Kaës (1989), de « travailler au dénouement de ce qui s’est
aliéné pour le sujet dans le pacte sur le négatif », il se teinte de couleurs spécifiques pour ce type de patients dits borderline, avec qui transfert et contre-transfert peuvent être qualifiés de « paradoxaux », dans le sens où Anzieu en
parle.
Pour ces patients, en thérapie de couple, l’enjeu est d’abord de pouvoir
exister devant l’autre, comme le dit M. Dupré la Tour (1990) : être à soi tout
en étant avec l’autre, c’est-à-dire expérimenter « la capacité d’être seul en
présence de la mère » dont parle Winnicott. C’est donc un travail de séparation psychique qui doit se substituer à la séparation agie ou à la perpétuelle
menace de séparation comme celle qu’exprime François. Monique Dupré la
Tour rappelle que cela concerne la question des limites et de l’enveloppe.
Je me souviens de cette période spécifique dans la thérapie quand, au
bout de nombreux mois, François et Hélène ont cessé de s’adresser systématiquement à moi l’un après l’autre, ou ensemble sans s’écouter, et se sont mis
à se parler sous mon regard. Longtemps, je me suis sentie assise par eux dans
une position de toute puissance face à deux petits enfants qui attendaient tout
de la mère-thérapeute, puis dans une totale impuissance devant le silence hostile de François ou les cris de reproche d’Hélène. Je passais d’un éprouvé
contradictoire à un autre : accablée par l’égoïsme machiste de François, puis
touchée par sa sensibilité ; exaspérée par l’agitation criarde et répétitive
d’Hélène, puis bouleversée par sa détresse. Privée de ma capacité de penser,
d’avoir un certain plaisir en séance avec eux (ce que je pouvais retrouver
après leur départ), j’avais la sensation que je devais rassembler mon énergie
pour « tenir le coup », comme ils avaient dû le faire l’un et l’autre dans leur
enfance. J’avais l’impression que ces séances ne servaient à rien, mais que
nous étions condamnés à vie à les subir et j’appréhendais qu’ils ne puissent
me quitter, exacte réplique de leur éprouvé face à leur couple. Raoul Moury
(1989) parle ainsi de son travail d’analyste : « Ayant perdu toute associativité
et toute capacité d’intervention, j’en étais réduit à n’être que le trop-plein
d’un vide prêt à exploser. » Il faut donc, selon lui, « abandonner tout souvenir, tout désir et surtout toute application d’un savoir théorique pour se porter […] à l’écoute de la relation d’inconnu : la sienne et celle du patient […]
Le problème des états limite, c’est la faillite de l’identification narcissique
comme identification primaire fondamentale Le moi ne peut prendre le risque
de reconnaître un objet distinct de lui…Il lui faut maintenir coûte que coûte
une fusion entre lui et l’objet, garder des limites incertaines des contenants de
pensée confondus…La haine impossible de l’objet se retourne contre le
patient ou plutôt contre cette partie clivée de lui : non-désir, non-sexualité,
non-identité. L’analyste doit être figé, pétrifié, momifié dans une non-vie qui
tout à la fois le rend vital et le nie : que rien advienne plutôt que ne s’ébauche
une séparation… Ce travail invisible a pour fonction primordiale la survie du
sujet, fût-ce au prix de sa perte, en tant que je. »
En écoutant François et Hélène qui, aujourd’hui, peuvent coexister sans
en venir aux mains et se soutenir dans des épreuves, même si le symptôme
sexuel demeure, je sais qu’il va falloir les aider à se séparer de ce lieu thérapeutique. Ce lieu est idéalisé par François, qui vit l’analyse comme « susceptible de donner magiquement une invulnérabilité et une toute-puissance
narcissique », selon l’expression de D.Anzieu (la désillusion étant ressentie
comme une catastrophe et refusée). Et, pour Hélène, ce lieu est nécessaire à
la croyance en sa propre existence. Comme le rappelle Anzieu (1994), « plus
le psychanalyste est investi comme un objet partiel absolu et permanent, que
ce soit un objet de reproches, d’attente narcissique, d’illusion de complétude,
d’appui fonctionnel, plus la psychanalyse risque de devenir interminable ».
Je me sens prise dans un transfert paradoxal (« une des manifestations du travail du négatif », pour Anzieu). En cherchant à les guérir, donc à me séparer
d’eux, je les persécute. Inversement, s’ils ne guérissent pas, ils pourront venir
indéfiniment aux séances pour me persécuter.
Au transfert paradoxal répond mon contre-transfert paradoxal, et je
reconnais sans peine mon état intérieur dans les trois caractéristiques de toute
personne soumise à une situation paradoxale que décrit Anzieu (1992) :
agressivité, passivité, sentiment de nullité. J’avais l’impression que nous
fabriquions ensemble une sorte de bouillie visqueuse dont personne ne voulait. Il a fallu beaucoup de temps pour que la parole prenne sens et soit autre
chose qu’un cri de bébé abandonné tentant désespérément d’établir un
contact chez Hélène ou une parole qui se veut toute-puissante pour avoir
barre sur l’autre chez François.
Au cours des nombreuses années de thérapie, j’ai vu changer le regard
de François sur Hélène. Ses yeux s’étaient parfois posés sur moi pleins de
haine quand il pensait que je voulais le lier à Hélène, donc le condamner à la
castration. Il a pu se laisser aller à être bon pour elle devant moi et donc restaurer son image, vivre avec elle ce qu’il est, entrer dans un lien, quelle qu’en
soit la nature. Hélène a pu écouter François dans ses angoisses sans immédiatement se mettre à hurler de terreur d’être abandonnée, l’empêchant de lui
parler et de faire lien avec elle. Petit à petit, ils tentent de se libérer de l’image
du parent menaçant ou abandonnique. Ils sont un couple pour moi et je les
entends comme tel. Ils font l’expérience que faire couple, au moins sous mes
yeux, ne les menace en rien.
La thérapie de Caroline et Hervé (M.-O. G.)
Caroline a la trentaine, Hervé la soixantaine : il a l’âge d’être son père.
Ils viennent me voir pour des difficultés avec leurs enfants, trois garçons de
3,5 et 7 ans, et ne parlent pas de leur couple.
Hervé, lors de la naissance de son petit frère – il avait alors 18 mois – a
été brutalement désinvesti par sa mère. Elle a reporté son attachement sur son
petit frère qui paraissait plus brillant et plus satisfaisant que l’aîné et reproché à Hervé son physique peu avenant et sa manière d’être. Hervé s’est rapidement senti dévalorisé et abandonné par sa mère.
Puis, peu à peu, ce petit garçon « lâché » a incorporé le regard de sa mère
en se dévalorisant lui-même, laissant son frère briller et être intéressant pour
la mère. Il s’est mis à travailler mal, à être désagréable et plein de hargne
contre lui et tout ce qui l’entoure – ce qu’il a continué à faire toute sa vie. Son
père, lui-même très dévalorisé par la mère, ne l’a pas aidé à surmonter cette
faille.
Aujourd’hui, malgré des réussites universitaires et professionnelles,
Hervé se vit comme un rebut, inutile, incapable d’aimer et d’être aimé. Il se
dénigre à plaisir dans une autodérision destructrice qu’il s’adresse à lui-même, mais aussi à son couple, car, en se dépréciant, il déprécie aussi ses
proches. Je suis moi-même étonnée de découvrir sous l’aspect de cet homme
qui se présente presque comme un clochard et se dit incompétent, vieux et
sourd, un homme intelligent, cultivé et plein d’humour.
Caroline, elle, a eu jusqu’à l’âge de 10 ans une enfance heureuse. Mais,
aux alentours de 10 ans, tout bascule dans une grande souffrance intérieure.
Elle devient angoissée, dépressive, repliée, peu sûre d’elle. Sa vie lui semble
devenir un cauchemar. Pendant longtemps, je n’en saurai pas plus. Et c’est
bien plus tard que je comprendrai que, petite, Caroline a absorbé avec le lait
maternel la blessure intérieure de sa propre mère enfant, abusée et violentée
par son beau-père à partir de l’âge de dix ans. Blessure jamais élaborée par la
mère et que la fille a portée et continue de porter à son insu.
Caroline était encore dans un grand mal-être quand elle a rencontré
Hervé, et, malgré les trente ans de différence d’âge, elle n’a pas hésité à épouser cet homme qui l’aimait, s’intéressait à elle et, surtout, savait la faire rire.
Et ce qui a attiré Hervé en Caroline a été qu’elle l’ait regardé et ait reconnu
une « bonne » part en lui. Il s’est senti reconnu comme pouvant être aimable
et aimé.
Plus tard, Hervé a idéalisé la capacité de Caroline à être une « bonne
mère » et s’est réfugié derrière cette idéalisation pour nier ses propres aptitudes à être un père à la hauteur et à partager avec elle l’éducation de ses
enfants. Il se repose sur elle pour tout : elle assume seule l’éducation des
enfants, son travail à plein temps et se plaint de l’incompétence d’Hervé pour
l’épauler et être père.
Lorsqu’ils viennent me voir, Caroline et Hervé sont en grande difficulté
depuis de nombreuses années. Des moments de violence et de destruction
alternent avec des périodes de grande dépression chez l’un ou chez l’autre.
Caroline ne fait que pleurer, et Hervé, écrasé par le poids de la culpabilité, ne
peut reconnaître sa dépression. Leurs trois enfants vont mal – troubles du
comportement, encoprésie chez l’aîné, agitation chez le dernier.
Ils me sont envoyés par le psychiatre qui suit Caroline pour dépression
et qui lui a dit : « C’est un problème de couple. » Mais lui n’était pas prêt à
s’engager dans un réel travail et demeure en retrait. Ils viennent trois ans,
puis ils interrompent après une intervention chirurgicale qu’Hervé doit subir.
Deux ans plus tard, c’est lui qui me retéléphone : « On ne sait plus quoi faire,
est-ce que je peux prendre rendez-vous ? » Ils sont l’un et l’autre en grave
dépression, les relations avec leurs enfants se dégradent. C’est après cette
interruption de deux ans que le trauma sera mis peu à peu au jour.
Dans son couple, Hervé se dévalorise sans cesse tout en survalorisant
Caroline, et il tente de lutter contre la dépression par de violentes décharges
verbales contre tout ce qui l’entoure : les automobilistes, les objets, les
hommes politiques incompétents… Ces décharges de violence verbale sont
insupportables à Caroline et la mettent dans une situation de détresse psychique qu’elle ne peut relier à rien.
La thérapie est difficile. Hervé me dit à chaque séance qu’il a tout oublié
de la séance précédente, évoque son incapacité à avoir la moindre autorité sur
les enfants (comme son père), déclare qu’il a raté sa vie, que rien ne l’intéresse si ce n’est son couple – que la seule chose intelligente qu’ils aient faite,
ce sont les enfants et leur lien de couple, qui a pour lui une très grande importance… Il reproche à sa femme de le dévaloriser. Caroline, de son côté, se
réfugie dans le mutisme, dont elle ne sort parfois que pour évoquer sa
détresse, qu’elle ne sait à quoi rattacher.
Les rares moments où Caroline évoque l’histoire de sa mère, des larmes
surviennent qu’elle ne peut expliquer.
Bien que Caroline répète sans cesse que de vivre avec son mari la
détruise, elle ne peut songer à une séparation. Hervé de son côté vit très douloureusement ce lien, mais imaginer une séparation est impensable, tant cette
relation paraît vitale pour lui.
La pathologie du lien
Dans ce couple, il me semble quele « je » disparaît au profit du lien, provoquant des situations paradoxales : il faut être ensemble pour ne pas mourir, au prix d’un vide, d’un trou, de la perte de la vie psychique. Lien
paradoxal, car vital pour eux, mais dans lequel ils sont emmurés vivants. Ils
sont d’accord tous deux pour ne surtout pas aborder la chose qui les fait souffrir, mais, en même temps, ils se retrouvent bloqués dans l’impensé. Tout est
figé, bloqué, lui ne sort plus de chez lui, comme pétrifié. Caroline reste
mutique, sans pensée. Tous deux sont pris dans un trauma catastrophique qui
les empêche de penser, mais qui se révèle dans les violences verbales les
reproches et la dépression.
Quelle est donc la chose qui ne peut pas se penser dans ce couple ?
Sous le silence et la violence se cache ce qui les soude : le déni d’un traumatisme dont tous deux ont été victimes dans l’enfance : en lien avec des
angoisses d’abandon par la mère pour Hervé, et avec un traumatisme intergénérationnel qui relie Caroline à sa mère par incorporation de l’événement
prohibé, au sens où l’entend Maria Torok (1996). « Ce mécanisme suppose la
perte d’un objet, en compensation du plaisir perdu et de l’introjection manquée, on réalisera l’installation de l’objet prohibé à l’intérieur de soi. C’est là
l’incorporation proprement dite. » Caroline a incorporé la souffrance non élaborée de sa mère comme si c’était elle qui l’avait vécue.
Leur couple est donc soudé par un pacte dénégatif qui, comme l’écrit
René Kaës (1989), « maintient l’illusion que le lien déjoue la négativité radicale, ce pacte soutient le lien par l’accord inconscient conclu entre ses sujets
sur le refoulement, le déni ou le rejet des motions insoutenables motivées par
le lien. Les effets d’un tel pacte peuvent contribuer à maintenir l’espace vide
et l’indétermination nécessaire à la formation de la pensée ou contraindre la
pensée à s’attaquer à elle-même ou à détruire certains aspects de la vie psychique chez les autres ou fétichiser le lien lui-même ».
Le transfert et le contre-transfert
« L’analyse travaille au dénouement de ce qui s’est aliéné pour le sujet
dans les pactes sur le négatif et dans les alliances, contrat, et formations communes inconscientes », écrit René Kaës (1989).
Pour cette thérapie, il y a eu la nécessité d’une « pause », d’une suspension de deux années. Puis, affronté à des angoisses insoutenables, le couple a
demandé la reprise de ce travail. Ce redémarrage a permis de dénouer ce qui
auparavant était l’objet d’un blocage.
Ainsi, ce sera quelques mois après la reprise de la thérapie qu’à travers
le transfert pourra se mettre au jour, peu à peu, la crypte.
En effet, l’un et l’autre répètent l’effet du trauma dans leur vie quotidienne, mais aussi dans le transfert. Dans le quotidien, l’angoisse de perte et
le vécu abandonnique provoquent chez Hervé une dramatique paralysie de la
pensée. Il ne vit pas, reste des heures chez lui devant la télé sans sortir, surtout depuis qu’il est à la retraite. Puis se laisse aller à exprimer sa rage contre
les événements ou les objets qui le persécutent. Caroline, quant à elle, se
recroqueville sur sa douleur dans un mutisme qui mine le couple et angoisse
Hervé, qui se sent coupable de ne pas la rendre heureuse. Hervé se dit totalement incapable, répète qu’il a toujours été nul avec ses enfants et sa femme,
qu’il se sent inapte à rendre Caroline heureuse, et qu’« il vaudrait mieux qu’il
disparaisse rapidement ».
Caroline exprime sans cesse qu’elle ne pense à rien durant la séance et
se mure dans le silence. Cette « non-pensée » vient souvent m’envahir. En
effet, les séances sont emplies de silence, de vide, de trous dans lesquels nous
sommes tous les trois engloutis. J’ai l’impression de ne rien comprendre, que
rien ne bouge, que ma pensée s’arrête.
Puis, peu à peu, en mettant des mots sur cette incapacité dans laquelle
nous nous trouvons tous les trois englués, en nommant cette dépression que
je sens palpable, Caroline dit qu’Hervé est à l’origine de sa dépression et de
cette non-pensée, comme s’il était responsable de tout son malheur. Elle parle
de lui comme d’un homme violent qui fait intrusion en elle par ses cris et sa
colère. Elle vit cela comme des agressions d’un homme violent en proie à des
pulsions qu’il ne peut contrôler et qui la détruisent. « Cet homme est violent,
il me terrorise… », dit-elle.
En reprenant ses mots, je lui demande ce que cela lui évoque. Elle parle
alors, en pleurs, de la vie de sa mère enfant, violentée par son beau-père. Elle
en parle comme c’était elle qui avait vécu ces événements alors que cela
concerne sa mère.
Il semble bien qu’en fait, elle revit avec son mari ce viol premier –
comme Hervé revit avec elle ce que sa mère lui a fait vivre. Aucun des deux
ne peut échapper à ce passé qu’ils se font revivre à leur insu l’un à l’autre et
dont la responsabilité est attribuée à l’autre.
Ce qu’Hervé exprime alors, c’est le désir de condamner la mère qui a pu
donner tant d’angoisse à sa fille. Condamnation qui s’adresse peut-être à sa
propre mère pour l’avoir lâché lorsqu’il était petit. Mais il ne peut encore
penser la moindre critique à l’égard de cette mère dont il a incorporé la
vision. Lorsque Caroline émet des critiques concernant la mère d’Hervé, il ne
peut que protéger la mère qui l’a tant fait souffrir : « Elle n’est plus là… c’est
vain de remuer le passé. »
Caroline elle aussi a besoin de protéger sa mère de toute attaque : pour
elle, sa mère pourrait ne pas survivre si elle était attaquée. Pour tous deux,
c’est comme si émettre la moindre critique de la mère était impensable.
La souffrance qu’ils se font revivre les soude l’un à l’autre sans qu’ils
puissent faire un geste. De la même manière qu’ils ne peuvent se dégager de
leur mère respective, ils ne peuvent imaginer se séparer, mais vivre ensemble
les paralyse. Ils n’ont plus ni désirs ni projets.
Ce qu’ils ont enfoui dans leur couple pour ne plus y penser les rive l’un
à l’autre, toute séparation pouvant être vécue, selon l’expression de M. Dupré
la Tour (1990), « comme une perte d’une partie du moi liée à la perte d’objet, réveillant des angoisses d’abandon ou des catastrophes psychiques » dont
le contenu reste encore difficile à élaborer.
Hervé semble collé à Caroline dans une dépendance de petit enfant,
comme il semble resté collé psychiquement à sa mère qui l’a abandonné. Il
ne peut lâcher ni sa mère ni son regard destructeur, de crainte d’être de nouveau abandonné. Ne pouvant se dégager de ce regard, il provoque inconsciemment chez Caroline sa propre dévalorisation et son rejet. Cette
dévalorisation perpétuelle l’enfonce dans la dépression et le sentiment d’être
incompétent, insatisfaisant et incapable d’être aimé se réactualise sans cesse
dans le couple. C’est un cercle vicieux.
Néanmoins, la mise en mots par Caroline de la blessure de sa mère va
permettre un début d’élaboration du trauma vécu par sa mère et transmis à sa
fille. Un dégagement progressif va l’aider peu à peu à se séparer et se libérer
de sa mère, dont le trauma mine la vie du couple.
Hervé commence à faire des liens entre ce qu’il a vécu enfant et ce qui
se passe dans le couple. Des choses se mettent à bouger, ils ont trouvé des
aménagements pour aider leurs enfants, ils partent de nouveau en vacance, ils
peuvent faire des projets.
La fonction de l’analyste est ici de permettre le dégagement du sujet
d’avec l’objet incorporé par un travail de mise en mot de ce qui est resté
encrypté. Malgré la souffrance qui s’exprime dans le transfert, le thérapeute
signifie au sujet que, dans la séance, il peut nommer le trauma sans en mourir. Mais ce travail de mise au jour de la crypte et de prise de conscience a
besoin pour se mettre en place d’un cadre contenant.
La thérapie de Pauline et Antoine (M. N.)
C’est un couple que je suis depuis sept ans, avec une interruption de
quelques mois. Ils ont des enfants adultes déjà partis de la maison, mais tous
en grande difficulté de faire couple.
Quand je les vois, c’est Pauline qui est porteuse de la souffrance du
couple. Elle est en thérapie individuelle depuis une dizaine d’années et arrive
en disant : « Enfin, Antoine accepte de venir ! J’en ai assez que ce soit toujours moi qui fasse quelque chose pour le couple ! » C’est le fil conducteur
des entretiens, elle dit : « Moi je fais tout. » Elle parle beaucoup, fait une thérapie, a lu tous les livres psy. Et lui la regarde avec une admiration éperdue,
ayant une énorme difficulté à employer les mots et des problèmes de bégaiement qui ressortent périodiquement.
Ce que j’apprends de l’histoire d’Antoine, c’est donc surtout par Pauline.
Elle complète sans cesse ses propos et il répond invariablement : « Tu as
peut-être raison… »
Entre ses parents et sa grand-mère, Antoine n’a pas eu dans sa famille de
place de « petit garçon », puis d’adolescent, puis de jeune adulte, mais essentiellement une place d’« élève ». Il est investi essentiellement dans sa vie
intellectuelle et narcissisé par la reconnaissance de ses succès scolaires,
brillants depuis qu’il a quatre ans. On parle peu d’autre chose ; pas du corps,
ni des sentiments. Antoine aura toujours du mal, dans sa relation à l’autre, à
s’exprimer par le corps ou la parole. Il a de grandes difficultés d’élocution.
Pour lui, père, mère, ne se détachent pas de l’entité « parents ». Antoine
manquera cruellement d’une identification structurante à son père.
Un peu avant l’adolescence, il est pris en charge par sa grand-mère, et là,
« il a pu avoir la paix », c’est-à-dire, pour lui, n’avoir de comptes à rendre à
personne. Sa grand-mère parlait peu, lui aussi, il faisait ce qu’il voulait,
plongé dans ses livres. Pour lui, c’était le bonheur.
Plus tard, à l’adolescence, il gardera pour lui et enfouira la honte silencieuse et très culpabilisante d’une homosexualité refoulée, puis cherchera
dans son travail une « seconde famille », qu’il trouvera dans une ONG, où il
est très gratifié et valorisé.
Manque de repères identitaires et déni semblent lui avoir été nécessaires
pour se créer une vie intellectuelle et un investissement social important.
« Nécessité pour l’appareil psychique d’effectuer des opérations de rejet, de
négation, de déni… de renoncement et d’effacement afin de préserver un
intérêt majeur de l’organisation psychique du sujet lui-même ou de celle des
sujets auxquels il est lié » (Kaës, 1989).
Pour Antoine, il semble y avoir eu une défaillance du contrat narcissique
(P.Aulagnier, 1975). Son père a omis de l’investir de la « mission d’avoir à
assurer la continuité entre générations » (Kaës, 1989) et, aujourd’hui, même
s’il dit avoir voulu construire une famille (et il l’a fait, dans une grande
anxiété, tant pour lui c’était vital), c’est en donnant à sa femme les pleins
pouvoirs et sans s’investir vraiment dans son rôle de père et de mari.
Pauline. Enfant, après la guerre, Pauline a été mise très jeune en pension,
ce qu’elle a vécu comme un abandon de la part de ses parents. « Mon père
s’est désintéressé de moi », dit-elle. Ce qui est très dur pour elle, c’est qu’elle
est la seule à aller en pension. « Ta sœur aînée était déjà sortie d’affaire, ton
petit frère était trop petit, toi, il fallait te confier à quelqu’un parce qu’il fallait qu’on travaille. » S’est alors installée une dépression grave (malgré la
présence de la mère) qui refait surface à chaque situation de couple qu’elle
vit comme un abandon.
Pas plus qu’Antoine, elle n’a pu investir affectivement son père, qu’elle
décrit comme violent – atteint sans doute de schizophrénie. Elle devra le faire
enfermer plus tard, avec un intense sentiment de culpabilité et le poids d’une
décision irréversible, d’une souffrance impartageable. Ce père, « absent » à
la vie de sa fille, ne l’a pas confortée narcissiquement dans son état de fille et
de future femme. Pauline a ensuite fantasmé et idéalisé le rôle du père tel
qu’il devrait être et projeté sur son mari une attente démesurée qu’il soit « un
bon père » pour elle et ses enfants. Son mari va guérir sa souffrance, et elle
va être enfin comprise. « J’ai enfin eu l’impression qu’on m’aimait pour moi,
qu’on me comprenait. » Elle a été éblouie par cet homme et son intelligence
brillante. « Quand il parlait, il ne bégayait pas, c’était extraordinaire de
l’écouter. Il me rendait intelligente. » Ils fonderaient une famille qui comblerait tous les vides. « Enfin, j’existe aux yeux de quelqu’un, cela va tout changer. » Pauline se sentait exclue, à part. L’objet aimé et la nouvelle famille
vont réparer cela.
Pauline s’est mariée pour créer ce qu’elle n’a pas eu. Mais elle n’a pas
élaboré ses manques
Le lien de couple, son évolution, sa pathologie
Pauline et Antoine n’ont pas eu de peine à s’entendre pour créer un lien
bien inscrit dans la vie sociale, et ils continuent. Cependant, dans les entretiens, à les entendre, c’est la sinistrose : rien ne s’est passé dans la semaine.
Or ils ont une vie intellectuelle assez importante où il se passe des choses.
Mais ce qui est important pour eux, c’est que la vie du couple n’est pas là où
elle devrait être. Certes, lui, le lien social lui suffirait, mais il ne peut s’en
contenter puisqu’elle ne s’en contente pas. Il lui dit : « Tu ne seras jamais
contente, je ne pourrai jamais être celui que tu veux… Je ne sais même pas
qui je suis puisque tu ne me permets pas d’exister. » C’est ce que j’entends à
chaque entretien.
Pauline et Antoine ont été réunis par un désir très positif, celui de créer
une famille et un couple, mais chacun a apporté dans la corbeille de mariage
beaucoup de négatif et d’ombre :
- du manque : d’amour, de place, de narcissisation, de mots pour dire (la
honte, l’homosexualité latente etc.) ;
- du deuil non fait : d’un père impossible à atteindre dans sa folie, qui ne peut
être le siège d’aucun investissement affectif sinon dans un idéal figé du père
tel qu’il devrait être ; d’une mère qui ne peut combler ce manque ;
- de l’interdit : de l’homosexualité, de la parole qui dit le désir et qui délivre;
- de la dépression commune à tous deux, même si Antoine nie qu’il puisse
être déprimé;
- du déni (pour Antoine) lors du mariage qui gomme les désirs homosexuels.
- Je prends une femme, point. Rien d’autre ne peut exister. »
Leur lien se construit donc sur une angoisse profonde et sans cesse réactivée. Dans ce couple, ce qui fait lien, c’est ce à quoi on veut échapper.
On peut parler ici de « négativité relative » (R. Kaës, 1989), c’est-à-dire
d’une situation où « quelque chose n’a pas été qui pourrait être ». Et c’est
bien cela que j’entends dans ce couple : que « ça pourrait être… »
Pauline a besoin d’une sécurité interne que ne peut lui apporter Antoine,
qui ne dit rien de ses voyages professionnels – ni date de départ, ni date de
retour, ni adresse où le joindre. Il disparaît de la vie familiale et se met hors
d’atteinte, comme quand il était chez sa grand-mère, et cela lui semble absolument nécessaire : pendant ces parenthèses, plus de comptes à rendre.
Pour Pauline, c’est l’exclusion, l’abandon vécu encore et encore, dans
des répétitions douloureuses qui détruisent le couple. Pauline attend qu’Antoine mette des mots sur ses angoisses à elle et les dissipe. Cette attente de
mots qui signeraient leur « lien positif » est terrible pour lui, car impossible
à satisfaire.
Si Antoine ne dit rien (avec notamment une impossibilité de parler de
leur vie sexuelle, très insatisfaisante), en revanche, il « agit ». Par son travail,
il s’occupe de jeunes étrangers en difficulté qu’il aide par des stages ou des
attributions de bourse. Il fait venir l’un d’eux, met sa photo sur son bureau,
l’introduit dans la vie du couple.
Une crise violente éclate à son sujet au moment de la mort du père de
Pauline. Pauline reproche à Antoine de l’avoir abandonnée dans cette
épreuve en faisant venir ce jeune homme, qu’il a invité dans la maison de
campagne : « Tu ne m’as pas soutenue dans le deuil de mon père… Tu as été
complètement absent… J’ai perdu mon père plusieurs fois. » Et lui répond :
« Je ne suis pas ton père ! » Elle : « Je ne t’ai jamais demandé d’être mon
père, je t’ai demandé d’être là. »
À l’unisson, à propos de la photo du jeune homme, tous les deux se tournent vers moi : « Ce n’est pas du tout ce que vous pensez ! » Or, précisément,
je n’avais rien dit. Comme si moi aussi j’étais prise dans le pacte du silence,
qui n’était pas seulement entre eux deux, mais entre nous trois. Et, pendant
plusieurs années, nous en sommes restés là.
Dans ce couple, la pathologie du lien est donc de bâtir des entreprises
sociales positives sur un gouffre de souffrance et de non-dicible dont il ne
faut surtout pas s’approcher, même s’il ne s’agit pas ici d’un « trauma ». Dans
la scène précédente à propos de la photo du jeune homme, c’est peut-être cela
qui m’a frappée de mutisme : j’avais l’impression que je ne pouvais pas aborder ce problème d’homosexualité, que ce n’était pas le moment. Je me suis
dit : « Il faut attendre. »
Le transfert et le contre-transfert
En thérapie, la souffrance du couple est donc apportée par Pauline, qui
veut faire partager « au moins cela » à Antoine. Celui-ci sent qu’il faut faire
quelque chose pour le couple… mais pas forcément une thérapie. Avec
humour, il dit qu’il veut bien « souffrir ici ».
Tout le monde souffre, moi aussi, et je me sens engluée dans cette souffrance comme dans un magma. Quand ils sombrent dans la détresse, leur
souffrance m’atteint beaucoup. Ils arrivent souvent dans un état lamentable,
et cela m’envahit : j’ai presque du mal à respirer.
Après quatre ans, pour cause de vacances prolongées, une pause de
quelques mois s’est produite, bienvenue pour moi qui ai pu « souffler » après
m’être sentie débordée et prête à l’abandon (moi aussi !).
Pauline est obsédée par le mot de « partage ». Si Antoine ne peut pas partager (la vie quotidienne, les deuils, les doutes, les questionnements, la thérapie), à quoi cela sert-il d’être ensemble ? Elle ne peut penser qu’il puisse y
avoir de l’impartageable.
Partager, pour elle, c’est ne pas être seule, se sentir liée, se sentir investie par Antoine, comblée, même momentanément. Elle ressent les échecs
d’Antoine dans ce domaine (il ne sait pas « dire », il ne sait pas partager, il
ne sait pas assez aimer, il l’exclut) comme l’abandon « primordial ». Puisqu’il ne peut y avoir tout cela, qu’il y ait la souffrance ! ou la séparation.
Ils essayèrent une demi-séparation, Antoine s’installant dans son bureaustudio. Mais la dépression déjà présente chez Pauline gagna Antoine. « Tu me
rejettes ! Je n’ai plus de place ! Si tu ne me considères plus comme ton mari,
je n’existe plus ! »
J’étais témoin de leur état dépressif, qui empirait au fil des entretiens. La
faille narcissique d’Antoine, qui se montrait très ému – mais toujours privé
de parole – étonnait Pauline : « Tu peux donc souffrir ! … Mais tu ne peux
pas prendre en compte mes souffrances à moi ! » Je me sentais alternativement la mère d’un tout petit garçon et celle d’une toute petite fille. Pauline
investissait énormément la thérapie et attendait beaucoup de moi. Antoine,
lui, attendait que je maintienne ce lien de couple indispensable à sa survie. Ce
qu’ils cherchaient dans la thérapie, c’était de la vie : plus de vie.
Un jour, Pauline découvrit Antoine en train de regarder des images d’un
jeune garçon dans « leur chambre conjugale », et elle pensa mourir. « Je n’ai
donc jamais eu ma place de femme ! » Antoine plaida le non-passage à l’acte.
« Ce n’est pas grave ! Je me suis marié avec toi, je t’ai choisie, ça devrait te
suffire ! »
En séance, à propos de cette scène, il se défend comme un petit garçon
(« Mais ce n’est rien ! ») et ne comprend pas pourquoi c’est si douloureux
pour elle. Et c’est cela qu’elle ne supporte pas. Elle sait sans doute depuis
longtemps ce qu’il en est de ses tendances homosexuelles et est prête à passer dessus. Mais elle a besoin qu’il lui dise : « Tu continues à être ma femme
même si… » Qu’il lui donne des mots acceptables pour que le lien se fasse.
De nouveau, le couple parle séparation et je suis entendue comme l’instance séparatrice. Très émue par leurs émotions, j’essaie de remettre chacun
« à sa place » dans le couple. Je tente de mettre du positif dans ce lien tissé de
négatif. Et, en même temps, je tente de lever l’illusion de la toute-puissance
thérapeutique. J’ai en fait l’impression de m’adresser surtout à Antoine qui se
décompose et que le mot de « séparation » brandi par Pauline anéantit.
Et si on pouvait vivre dans ce couple, tout de même ? Sans doute, pour
Antoine, en acceptant certaines parties du Moi inacceptables jusque là (son
homosexualité). Sans doute, pour Pauline, en admettant que « tout » n’est pas
partageable. Et, pour tous deux (mais surtout pour Pauline), en acceptant le
fait que la thérapie ne pourra pas tout, mais que le « non-tout » n’est pas
l’échec.
Tous deux me semblent moins dépressifs. Ils recommencent à se regarder.
Se sépareront-ils ? Il me semble que Pauline pourrait exister en dehors
du couple – soutenue par sa thérapie individuelle –, mais qu’Antoine a besoin
du lien de couple pour exister.
Au début, j’avais un peu de mal à y voir clair dans mon contre-transfert,
car je me sentais accablée par quelque chose de mortifère. « Est-ce que je vais
être capable de les écouter ? De supporter ce qu’ils apportent de tellement
lourd ? » Dans la détresse où ils étaient, chacun avait du mal à reprendre ce
qui lui appartenait. Elle avait investi ce couple d’une façon démesurée et lui
aussi à sa manière (« Maintenant je suis tranquille, je me suis marié avec une
femme, le reste n’existe plus »). Il me semblait que je devais aider chacun à
assumer ce qui lui était propre, que chacun puisse se dire : « Bon, il y a
quelque chose, qui m’appartient, à quoi je ne peux pas penser ni faire face,
mais qui, si j’arrive à y faire face, me permettra de vivre ce lien de couple –
moins idéalisé, moins porteur de toutes les attentes, mais possible. »
J’essaie donc de faire sortir Antoine d’une réserve que j’estime très compromettante pour sa vie psychique. Il veut qu’on lui donne, il veut qu’on le
nourrisse… J’essaie de lui donner des mots, puisqu’il ne peut pas « dire ».
Des mots qui pourraient lui faire accepter quelque chose de son homosexualité, qui, pour l’instant, lui est inacceptable.
Quand je « donne des mots » à Antoine, Pauline est très contente. Et elle
parle beaucoup moins. Elle pense que nous sommes deux et elle se repose sur
moi de cet immense effort pour lui faire dire que… « Mais dis-moi que… que
j’existe en tant que femme, par exemple. »
La thérapie est actuellement à un tournant. Le mot de séparation a été
lancé, mais cela me paraît impossible pour l’instant. Et je suis beaucoup plus
inquiète pour lui que pour elle, qui est dans un registre névrotique plus classique, de l’ordre de la revendication. En fait, si j’ai peur pour lui, c’est qu’il
me communique sa peur. Mais cette peur qu’il me communique n’est plus
une peur qui me paralyse, je ne me sens plus ligotée, liée par le pacte de
silence. J’ai enfin le sentiment que nous allons avancer.
Notre groupe s’est donc constitué à partir d’échanges sur des difficultés
contre-transférentielles avec des couples dont nous avons vite remarqué que
les problématiques individuelles mises en communs produisaient une pathologie spécifique du lien. Il s’agit ici de couples où le partenaire, s’il est objet
de la pulsion, est avant tout agent de la défense, comme le rappelle Jean-Maurice Blassel (2001) dans ce numéro de Dialogue en citant Jean Lemaire.
Il ajoute que « la pathologie du lien apparaît lorsque prédominent les investissements narcissiques s’accompagnant d’une défaillance générale de la
mentalisation et de la symbolisation… La nature paradoxale de ce lien se traduit par l’injonction d’être à la fois unis et séparés ».
« La psychothérapie de couple aurait-elle pour finalité d’utiliser le matériel suscité par la présence des deux partenaires afin de tenter de modifier
l’économie psychique individuelle ? », se demande J.-M. Blassel (2001).
Dans les trois cas cliniques que nous avons évoqués, il semble que l’analyse
du lien de couple ait parfois permis aux sujets de laisser émerger et de s’approprier des « morceaux de soi » profondément déniés, depuis plusieurs
générations parfois.
Le fait de travailler ensemble sur la pathologie du lien de ces couples a
fait avancer notre clinique auprès d’eux, nous permettant de retrouver un fil
rouge parfois perdu. À travers nos échanges qui s’articulaient autour d’une
réflexion théorique, notre groupe faisait office de tiers et nous permettait de
sortir d’un éprouvé de magma, de flou, que nous vivions avec eux. Cette
réflexion n’a pas non plus été sans résonance dans notre manière d’entendre
les autres couples avec lesquels nous travaillons, et de les aider à mettre en
mots leurs souffrances.
(propos recueillis par M.-N. Mathis)
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[1]
Hélène et François avaient donc le même âge, 8 ans, quand le monde s’est effondré pour
eux : le retour de colonie de François, l’arrachement d’Hélène à ses grands-parents.