Dialogue
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I.S.B.N.274920013X
126 pages

p. 68 à 79
doi: en cours

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Quoi de neuf dans les liens du couple

no 155 2002/1

2002 Dialogue Quoi de neuf dans les liens du couple

Le choix amoureux se transforme-t-il avec l’évolution culturelle ?

Jean-g. Lemaire professeur émérite à l’université Descartes, Sorbonne, psychanalyste SPP et thérapeute de couple.
Nous sommes confrontés à d’évidents changements sociaux et aux transformations familiales qui les accompagnent, les sociologues ont l’occasion de les décrire et d’en souligner les caractéristiques : divorces, différentes formes de familles, recompositions, etc. On ne comprend pas toujours très bien ce qui est sous-jacent. C’est pourquoi il est intéressant d’évoquer un certain nombre de transformations plus discrètes, indirectes, d’ordre symbolique et culturel, qui peuvent affecter aujourd’hui la nature de certains liens de couple.Mots-clés : Choix du conjoint, Lien de couple, Médias, Normes implicites, Préconscient, Narcissisme et investissement narcissique.
Nous sommes confrontés à d’évidents changements sociaux et aux transformations familiales qui les accompagnent, les sociologues ont l’occasion de les décrire et d’en souligner les caractéristiques, notamment en cette revue : divorces, différentes formes de familles, recompositions etc. On ne comprend pas toujours très bien ce qui est sous-jacent. C’est pourquoi il est intéressant d’évoquer un certain nombre de transformations plus discrètes, indirectes, d’ordre symbolique. Transformations sinon authentiquement psychiques, du moins d’ordre psychologique, individuelles ou collectives, c’est-à-dire culturelles.
Il y a d’abord une transformation des idéaux, une transformation des interdits, une transformation des tabous, avec les non-dits correspondants.
Un premier aspect qu’il faut souligner, c’est que ces changements d’ordre culturel passent souvent inaperçus au quotidien dans la mesure où les médias omniprésents les apportent, les assènent ou les répètent comme des évidences que beaucoup de nos consultants subissent et acceptent sans critique. Ils y sont de fait soumis sans s’en apercevoir, jusqu’à ce que survienne un événement, entre autres une consultation individuelle ou de couple, où, pour la première fois, une question en terme de pourquoi se trouve posée, audelà des justifications et rationalisations habituelles. Il y a dans ce martèlement médiatique un phénomène relativement nouveau, généralisé, accru par une puissance médiatique devenue extrêmement importante. Ce phénomène donne aujourd’hui un pouvoir extraordinaire à ceux qui dirigent ou possèdent ces médias. Sera-t-il accru encore par la généralisation d’Internet, qui, comme l’a réalisé l’imprimerie autrefois, entraîne une diffusion très massive ? Mais ce sont là d’autres questions.
Cette puissance médiatique, nous sommes obligés, comme cliniciens et thérapeutes, d’en tenir compte. Elle ne prend pas seulement les formes claires, officielles, d’« informations » neutres ou générales. À travers ces médias répandus partout s’exercent des influences occultes, omniprésentes, répétitives. Il y a des aperçus, des petits mots discrets, des allusions que perçoivent les auditeurs, trop vaguement pour être en état de les analyser. Certaines petites stations latérales cherchant à se faire une clientèle touchent souvent des gens peu préparés à la critique, à qui on glisse facilement des messages comme les préjugés du jour, dont l’apparence semble anodine et qui désarment toute réflexion. D’où l’importance de nous interroger ici sur les changements culturels.
 
Pressions culturelles renforcées et résonance narcissique
 
 
Je n’aborderai ici que quelques aspects, tirés directement de l’expérience psychanalytique avec les couples et familles. Les saisir suppose que l’on s’intéresse au lien structurel, mais confus, entre les idéaux ou interdits culturels et ceux du sujet individuel. Et donc que l’on s’attache à certains aspects du narcissisme concerné par les valeurs induites par les pressions et discours véhiculés par l’atmosphère culturelle.
Le narcissisme se définit fondamentalement par « l’amour porté à l’image de soi-même » et est donc extrêmement dépendant de ces supposées « valeurs », intériorisées par l’individu depuis son enfance jusqu’au bavardage ou à l’allusion accompagnant la dernière image télévisée. Les alliances narcissiques réalisées au sein du couple au cours de sa construction ou reconstruction permanente sont donc très importantes pour saisir les évolutions, convergentes ou divergentes, des attitudes conjuguées des partenaires. Pour mieux évaluer les transformations et présenter une comparaison évocatrice, rappelons rapidement quelques caractéristiques que nous avions mises en évidence dans le passé (cf. Le Couple, sa vie, sa mort et des articles parus notamment dans les numéros antérieurs de cette revue) concernant le choix inconscient du partenaire, ses dimensions défensives, et particulièrement l’articulation des liens narcissiques, etc.
La quête de satisfactions libidinales, évidente, inhérente à la condition humaine ne s’impose que pour autant que la personne se sent d’abord confirmée, rassurée en elle-même, estimée ou aimée ou au moins reconnue. Ainsi, dans la quête amoureuse, et surtout dans la constitution du couple à long terme, les besoins de valorisation narcissique sont au premier plan. C’est alors le partenaire qui se trouve d’abord chargé de les satisfaire. Ou plus exactement le couple, par sa structure même, c’est-à-dire par le type de relations qu’il constitue entre les partenaires, et que ces derniers instituent et continueront longtemps de répéter entre eux. Ces besoins de réassurance narcissique sont indispensables pour tous, mais ils sont plus ou moins massifs. Ainsi, si la quête narcissique adressée au partenaire est trop nécessaire à la survie, alors se crée un lien de dépendance qui devient très exigeant, étouffant, sans souplesse, souvent très difficile à supporter durablement par le partenaire. La passion amoureuse, la « surestimation sexuelle », au sens freudien, l’idéalisation du partenaire ou du couple contribuent à ce surinvestissement à la fois de l’Objet d’amour et aussi du lien : ainsi la relation à l’Objet peut apporter beaucoup de jouissance, mais tend parfois à la fusion, avec pertes des limites du Moi, c’est-à-dire perte identitaire, risque d’anéantissement psychique par l’emprise de l’autre.
En réaction, le sujet fragile, « ontologiquement insécure » (au sens de Laing), redoute plus qu’un autre cette dépendance à l’égard d’un Objet d’amour devenant aussi indispensable qu’une drogue. Le lien s’accompagne ici de ressentis que véhicule plus ou moins le langage : menace d’intrusion, d’envahissement par l’autre allant jusqu’au sentiment d’une contrainte, d’un emprisonnement, voire d’une véritable perte d’identité. Pour un sujet dont les frontières du Moi sont fragiles, le lien de couple représente un danger, même lorsqu’il s’accompagne de grandes satisfactions libidinales. Le compromis est fragile, instable. À ce sujet aux bases narcissiques insuffisantes s’impose un lien trop fusionnel, trop envahissant. Mais s’en défendre et s’ingénier à le rompre faute de trouver le compromis adéquat, c’est pour lui risquer de s’enfermer dans la solitude.
Cette réaction est exemplaire, caricaturale chez des sujets borderline, mais elle illustre ce qui se passe en général plus discrètement chez les autres, plus autonomes, c’est-à-dire plus tolérants, susceptibles de tirer jouissance de l’aspiration fusionnelle sans en ressentir trop d’angoisse ; ou acceptant de la vivre au moins quelques instants, par exemple dans le plaisir extatique de l’orgasme.
Notre projet ce jour n’est pas de traiter l’aspect psychopathologique, mais de saisir l’évolution des liens. Or l’étude systématique des couples montre que cette organisation spontanée et ces compromis symptomatiques se préparent très tôt, dès la formation du couple, peu après la rencontre des partenaires, dès le « choix » en apparence spontané. Spontané, mais pas pour autant aléatoire, puisqu’en partie prédéterminé dans l’inconscient par les besoins défensifs, principalement narcissiques, par lesquels chaque personne défend ou protège ce qu’elle vit comme essentiel en elle-même. Ce qui, bien entendu, est très lié aux représentations que la culture ambiante ou les préjugés induisent dans ces orientations, en valorisant ou dévalorisant certains choix : par exemple, certains choix de vie, certaines attitudes, certaines contraintes sont appréciées dans un contexte donné et dépréciées dans un autre. D’où l’intérêt pour le clinicien de pousser ici son investigation.
Sans doute y a-t-il plusieurs manières d’utiliser le concept de narcissisme. À partir de l’analyse individuelle, à côté du choix par étayage référé aux figures parentales, Freud définit ce choix narcissique, par lequel l’Objet d’amour est choisi « sur le modèle du Moi », comme une partie du Moi et notamment son Idéal du Moi, par identification ou introjection. Cependant, l’usage de ce concept psychanalytique très central dans la théorie pose quelques problèmes dès qu’il s’agit de groupalité. Et spécialement en thérapie de couple, où la confirmation narcissique du Moi s’appuie beaucoup sur un « Nous » au statut inconstant, dont la compréhension est pourtant essentielle aux processus psychiques qui se jouent au sein des couples. Se posent en effet plusieurs questions. Comment comprendre le bénéfice narcissique du partenaire ?
La première réponse rappelle qu’il y a plusieurs manières de se rassurer narcissiquement grâce au partenaire.
On peut le faire « par addition », avec ou par possession : une sorte d’annexion du partenaire porteur de l’Idéal du Moi, ainsi récupéré, c’est le modèle initial déjà évoqué de Freud.
On peut aussi se rassurer « par soustraction », c’est-à-dire par différence, ce qui suppose qu’on choisisse inconsciemment en l’autre une insuffisance ou un défaut spécifique. La valorisation narcissique s’obtient alors par différence : celui qui fait un tel choix se ressent par comparaison comme le meilleur des deux. Le partenaire faible, triste, dépressif, immigré, est typiquement celui qu’on saura aider, remonter, éduquer, sauver etc., et celui qui le choisit est assuré que, dans le cadre de cette relation à deux, de cette coquille fermée, il est lui-même le moins défaillant des deux, le sauveur ou le meilleur par comparaison.
Mais ces bénéfices narcissiques mutuels imposent une union stable, un type d’acquisition qui ne soit pas remis en cause par les profonds conflits, un « Nous » aux frontières assurées, à l’intérieur d’un couple fermé. Ce dernier type de fonctionnement, très général et très inconscient, se montre important chez certains couples. Le comprendre impose de recourir au schéma kleinien grâce auquel on peut saisir que certains aspects refusés en Soi, niés en soi, par exemple des aspects véhiculant une part de honte d’origine « inter » ou « trans »-générationnelle, sont ainsi projetés en l’Objet, un Objet bien « possédé ».
Cela suppose en effet un certain rapport de possession que le contexte culturel impose de nier radicalement, ainsi que des jeux complexes d’identifications et d’identifications projectives, et en particulier le choix par le Moi d’un Objet d’amour capable de recevoir ces projections, de les accepter, c’est-à-dire de garder en lui ces parties mauvaises et refusées du Moi. Et capable en même temps de renvoyer au Sujet une image meilleure de soi, en lui confirmant qu’il n’y a pas en lui de tels mauvais aspects.
On saisit ici l’impact des conditions historico-culturelles, génératrices malgré la conscience claire du sujet de valeurs ou contre-valeurs susceptibles d’être réévaluées au cours de la vie. Et, par conséquent, les facteurs qui ont joué un rôle important au moment du choix amoureux risquent de ne plus le jouer à une autre époque du couple. Or une des caractéristiques de la vie en couple aujourd’hui est qu’elle est affectée d’un investissement massif, qui explique la rupture en cas d’insatisfaction même transitoire.
Une autre question concernant le narcissisme rappelle la nécessité pour chaque partenaire de se protéger contre un amour trop envahissant, contre une sorte d’invasion amoureuse venant de l’autre en tant qu’il est précisément très désiré, surinvesti et idéalisé. Elle explique parfois le choix spécifique de certains traits, en l’Objet d’amour ou dans le style de relation, et de leur fonction de « pare-excitation » au sens freudien. Ce qui se traduit par exemple en clinique par le « choix » d’un aspect non partageable de sa vie, de sa personnalité, un secret, un mystère, ou encore son lien très étroit avec un tiers, une autre passion, un art, ou même ses enfants, son appartenance étroite à sa famille, ou à une culture étrangère; bref, avec des tiers très investis écartant toute fusion et limitant la relation en y introduisant une distance. Au niveau intersubjectif du lien, la traduction clinique peut ainsi montrer le choix mutuel d’un type de couple marqué d’emblée par la distance, ce qui ne signifie pas toujours faiblesse ou fragilité, comme on l’observe souvent aujourd’hui par exemple dans la forme moderne du couple sans cohabitation.
 
Une structuration moins « défensive » dans des choix à durée plus limitée ?
 
 
Mettre en évidence les transformations de la structure des couples pourrait conduire à approfondir d’autres dimensions défensives du choix amoureux inconscient. À d’autres niveaux aussi, le couple représente un mode d’organisation défensive très important pour chacun de ses membres. Il s’agit pour une grande part d’un pacte inconscient défensif. On y retrouve en effet ces aspects de « pacte inconscient » à la fois narcissique et « dénégatif », propre à tout groupe, au sens défini par R. Kaës. Et, malgré les conflits et insatisfactions, les partenaires le défendent, parfois même contre leurs propres enfants. Le concept de « collusion inconsciente » répond à cet ensemble défensif articulé à deux dès le départ du couple, mais bien entendu susceptible de certains remaniements, notamment grâce à la thérapie en couple, car cette « collusion inconsciente » est à la base de l’attrait mutuel des partenaires et n’est pas un phénomène pathologique en soi.
Or, ce que nous avions été amené à mettre en évidence, c’est que l’attitude des partenaires ainsi que leur type de choix ne sont pas les mêmes suivant qu’il s’agit d’une union supposée à court terme ou au contraire à long terme. Dans l’aventure ou la brève liaison, le choix du partenaire se fait en général de façon à donner directement satisfaction à la pulsion libidinale. Dans le cas de l’union projetée à long terme au contraire, le sujet cherche chez son partenaire un moyen de mieux lutter contre telle de ses pulsions ou tendances qu’il refoule ou renie en lui, celle qui lui ferait honte ou générerait un excès de culpabilité : le futur partenaire est alors choisi inconsciemment de manière à éviter de stimuler les tendances internes redoutées, reniées ou refoulées : par exemple un désir interdit d’ordre œdipien, ou bien une pulsion archaïque prégénitale. Le choix du partenaire se construit comme si chaque sujet se sentait de l’intérieur menacé de perdre le contrôle de ses désirs ou tendances inconscientes, refoulées ou déniées. Par exemple, celui qui redoute ses propres tendances discrètement sadiques tente de choisir défensivement un partenaire qui ne stimulera pas lesdites tendances, c’est-à-dire un partenaire non masochiste, ou plutôt qui se défend lui-même vigoureusement contre d’éventuelles tendances masochistes inconscientes (nous pourrions dire la même chose à propos d’autres tendances, exhibitionnistes, homosexuelles etc.).
Or, qu’en est-il aujourd’hui ? Notre premier constat, c’est qu’une forte majorité de couples continue de se constituer sur ce mode. Ceux qui s’organisent pour le long terme se choisissent sur les bases que nous avons rappelées plus haut, ou de manière similaire, et le psychanalyste peut y reconnaître l’articulation dès le départ des liens inconscients entre les membres, spécialement des mécanismes défensifs conformes à ce schéma.
Mais, et voilà le fait nouveau, il semble que cette distinction ne soit plus aussi générale. On reçoit aujourd’hui en consultation des couples qui ne manifestent plus si nettement la différence qui distinguait jusque-là « l’aventure » d’une union inscrite en un projet familial.
Par exemple, on pouvait (et le plus souvent on peut toujours) remarquer dans les histoires dites d’infidélités une différence entre le choix du partenaire principal, premier, « coparent », et celui du partenaire d’appoint, et on pouvait alors prévoir que ce dernier serait un jour abandonné, parfois brusquement, sans guère de scrupules. La différence de choix était nette, bien qu’inconsciente en général. Ces oppositions se trouvent moins claires aujourd’hui. Cependant, lorsque le partenaire est choisi dans une perspective surtout défensive, c’est-à-dire pour aider principalement le sujet à lutter contre une partie refoulée de lui-même, le lien semble marqué d’un caractère plus possessif, l’articulation des inconscients semble plus structurée, comme si ce lien conjugal était alors beaucoup plus nécessaire à l’organisation défensive dont il reste une pièce maîtresse.
Faudrait-il donc dire que les modalités de choix de partenaires tendraient à se faire sur un mode moins défensif ou, plus exactement, moins organisé en vue d’une longue durée de vie en couple avec le même partenaire ? Comme si, dans l’inconscient ou le préconscient, était plus ou moins perçue la fragilité d’un tel lien ? Ou l’inéluctabilité d’une séparation ? Comme si une sorte de destin, inexorable, rendait impossible un lien de caractère définitif ?
Sans doute ne s’agit-il ici que d’hypothèses. Le nombre d’observations correspondant à ces cas de figure et qu’on peut étudier profondément n’est pas suffisant pour qu’une conclusion sérieuse puisse être avancée aujourd’hui.
 
Précarité existentielle et investissement narcissique du lien de couple
 
 
L’un des phénomènes nouveaux porte donc en profondeur sur le mode de constitution de certains couples récents, qu’ils soient premier, second ou énième. Pourtant, la vie en couple est ressentie plus que jamais comme l’un des principaux espaces psychiques de satisfaction. Comme évoqué plus haut, elle s’affirme toujours comme un des principaux moyens de confirmation identitaire de chacun, surtout pour celui dont l’identité n’est pas déjà confirmée par une place sociale suffisamment solide et reconnue, notamment professionnelle ou intellectuelle. Faute d’autres soutiens identitaires, tirés comme jadis du statut socio-familial, devient alors essentiel le choix d’un partenaire chargé de confirmer à chacun le sentiment de sa valeur propre à travers sa capacité de plaire et son éternel pouvoir de séduction. Un moyen de plus en plus indispensable. À tel point que son échec se vit comme une catastrophe narcissique qui induit une démarche précoce de rupture.
Le paradoxe difficile à supporter pour beaucoup vient de ce qu’est introduite en même temps au fond de chaque jeune sujet l’idée que ce choix ne sera pas pérenne, ni même durable, que « cela n’est plus possible ». S’impose alors dans le préconscient l’idée implicite qu’il faudra se séparer, qu’il s’agit d’un inéluctable. Idée latente, souvent récusée rationnellement, mais présente cependant, réactivée par les récits et l’expérience commune d’autrui, et renforcée par une médiatisation chaque jour plus accentuée.
Ainsi, comme l’observe l’analyste de ces nouveaux couples, le partenaire est de plus en plus souvent choisi en fonction d’une précarité existentielle, et en fonction d’une durée raccourcie de vie en couple, avec une présomption de séparation. Séparation imaginée à regret, redoutée souvent, mais vécue comme un phénomène inéluctable, une sorte de destin sur le mode antique, annoncée par les oracles médiatisés du jour, avec son caractère inexorable sur lequel ne peut jouer aucune volonté humaine. Le héros grec n’était-il pas dans des conditions comparables ? Il tentait aussi de lutter, mais le destin inscrit devait finir par s’accomplir.
Telle est l’observation qu’on peut faire aujourd’hui. Le problème se posait dans le passé, avec une moindre crainte et une moindre adhésion. L’affrontement, la prévision latente de crises à supporter et leur dépassement, étaient certes présents dans le préconscient des futurs partenaires engageant une relation présumée à long terme. L’élection du conjoint prenait cette perspective en compte dans l’inconscient, même lorsqu’elle était niée ou refoulée dans le discours conscient. Le dépassement de la crise prévisible faisait partie des exigences d’un choix à long terme.
Il faut donc évoquer ici un changement récent, très important : pas seulement dans les lois et dans les statuts juridiques, mais essentiellement dans l’imaginaire ou plutôt dans les représentations. D’où l’importance croissante du discours public implicite. Et, pour le thérapeute, l’intérêt de l’écouter, pour permettre qu’en venant à la conscience claire de ses consultants, ces derniers deviennent capables de prendre le recul qu’ils veulent par rapport à ses normes implicites : pour le confirmer, ou le critiquer, le nuancer, etc.
Je ne puis ici qu’ébaucher rapidement, sur quelques points particuliers, la description de quelques-uns de ces changements d’ordre culturel à travers leurs représentations plus ou moins intériorisées.
Commençons par celles du divorce, ce qui n’est pas le divorce lui-même.
Sa représentation, en effet, s’est peu à peu transformée. Le divorce est vécu très différemment, pas seulement du fait de sa facilitation sur le plan juridique ou de sa grande fréquence sociologique, mais en raison d’une mutation psychologique. En témoignent aujourd’hui des partenaires, non divorcés comme divorcés, plus généralement l’ensemble de la population, qui l’évoquent très différemment. Les facteurs qui sont à son origine, ceux qui l’accompagnent, ainsi que ses effets ne sont plus les mêmes qu’à une époque encore récente.
Dans l’histoire des représentations collectives du divorce, on peut schématiquement distinguer trois périodes successives.
Dans la première, le divorce était l’exception, ou un phénomène rare ;
légalement difficile et juridiquement conçu comme un moyen d’échapper au pire. Il jouait le rôle d’une soupape de sûreté permettant de sauvegarder l’Institution « mariage » considérée comme irremplaçable et normalement heureuse. Le divorce était nécessairement vécu de manière douloureuse ; il représentait une sorte d’échec psychologique.
Vient ensuite une seconde période où le divorce, rendu facilement accessible, cesse d’être une exception : sa relative fréquence entraîne une évolution des mentalités. Il n’est plus ressenti ni comme défaillance propre ni comme faute du partenaire, il est « déstigmatisé ». Il va de soi, plutôt comme une éventualité regrettable, mais supportable. Il est supposé facile, seuls ses aspects administratifs et surtout ses frais posent problème. Mais s’il devient courant, il n’est pas encore banal.
Un autre cas de figure se présente aujourd’hui, de manière encore marginale, inaugurant une sorte de troisième période, car il est significatif d’une évolution des mentalités ; il est porteur d’autres effets et met en cause d’autres processus psychiques. Ici, le divorce n’est plus seulement « déstigmatisé » ou banalisé, il est en quelque sorte promu, recherché en soi, sinon recommandé, à l’inverse de la première période où il était stigmatisé, et de la seconde où il était accepté mais regretté. Ce divorce semble accompagné d’une sorte d’aura, il peut apporter des bénéfices directs, est avancé comme preuve de valeur ou d’indépendance, voire attestation de maturité : significations nouvelles que l’analyste entend discrètement dans le discours latent de certains de ses consultants, mais qu’on peut aussi déduire de commentaires glissés aux heures creuses ou dans certaines « petites annonces » spécialisées. Ainsi le signifiant « divorce » se trouve répondre à divers signifiés, plus ou moins superposés dans l’inconscient ou l’implicite du discours, bien que radicalement différents et de valeurs opposées. Son interprétation devient complexe et dépend d’autres représentations, ou normes latentes non-dites, voire indicibles parce que trop faciles à nier.
Or une autre norme contemporaine, latente, non formulable en clair parce que trop paradoxale, suggère, non pas un droit évident ou une autorisation, mais une sorte d’obligation d’être heureux, fait beaucoup plus remarquable parce que contraignant : dès lors, échouer n’est plus seulement malheur, mais faute, ou plutôt honte. Il est devenu honteux de se montrer malheureux. Pour devenir objet de désir (et pas seulement modèle pour les « chasseurs de têtes »), il faudrait afficher sa capacité à réussir dans la vie en général, surtout dans la vie amoureuse telle que le public se la représente. C’est une sorte de condition fondamentale, dans une certaine perspective du monde contemporain d’idéologie « néolibérale » concurrentielle. Dès lors, si la vie conjugale n’est pas assez visiblement heureuse, s’impose aussitôt de la changer ; en remplaçant le partenaire insatisfaisant. C’est d’ailleurs devenu facile, l’important est d’en manifester l’initiative.
Tel serait le résumé, évidemment trop schématique, esquissant la nature des pressions implicites qui pèsent aujourd’hui sur d’importantes couches de populations, pressions implicites et d’autant plus pernicieuses. Faute d’aménagements ou d’accommodements jugés trop lents ou difficiles, se glisse vite l’idée de changer de couple. Dans l’idéologie pragmatiste contemporaine consumériste, elle se répand sur un mode naïf : vient un moment de plus en plus précoce où il est plus économique de changer le tout plutôt que tenter des réparations.
C’est évidemment méconnaître que, même si la loi civile proclame la cessation du lien juridique, et si le groupe social déclare caducs la cohabitation et les secrets d’alcôve, le lien psychique, enraciné dans l’inconscient, ne s’efface pas si simplement, en particulier dans sa dimension narcissique. Il perdure, alors qu’ont disparu les liens sociaux. C’est ce que montre aujourd’hui la clinique des divorçants, de plus en plus nombreux à consulter pour tenter de faire face aux difficultés de leur divorce, sinon pour le « réussir ».
Un autre changement d’ordre culturel mérite quelques instants d’attention du fait de son importance dans les conflits de couple. Un des problèmes souvent rencontré est formulé en tant qu’exigence de communication. Une véritable idéologie communicationniste règne en effet sur notre société hypermédiatisée.
Certes, l’interdit démocratique de toute censure informationnelle dans la vie politique et sociale est un apport irréversible de l’Histoire et s’impose comme règle de base à tout système démocratique. Pourtant, ce qui est nécessaire au bon fonctionnement d’une nation ne l’est pas à celui d’une famille. Ce sont d’autres types d’information qui sont ici nécessaires, à la fois beaucoup plus exigeants, mais aussi plus respectueux de certains non-dits. Ce sont aussi d’autres règles pour encoder les informations, et surtout d’autres pour les limiter.
Les nécessités du fonctionnement familial et conjugal peuvent imposer à leurs échanges certaines règles et certaines limitations, qu’on pourrait peut-être appeler « censure », si ce terme n’avait pas une signification négative liée à d’autres contextes. Tout n’est pas bon à dire en famille, ni en couple, cha-cun le sait. Toute limitation des communications et toute censure ne sont pas un mal en soi, hors du champ politique. Nos contemporains vivent sous la pression de cette idéologie communicationniste, se soumettent à cette confusion et appliquent à tous les champs sociaux des règles communicationnelles inadaptées à la vie de couple ou de famille. Ils s’y laissent piéger, particulièrement dans le cadre de la vie amoureuse. Ou sont très tentés, sous des prétextes divers, de partager avec leurs adolescents certains de leurs « secrets d’alcôves ». Des mères par exemple éprouvent de violentes tentations de s’identifier à leurs adolescentes, qui n’ont aucun besoin de cette promiscuité, souvent induite par les médiocres séries télévisées auxquelles elles sont soumises. Séries qui, pour des raisons commerciales, modélisent des comportements inducteurs d’atmosphère incestuelle, c’est-à-dire, faut-il le rappeler, dénégatrice des différences de générations.
Méconnaître ces différences de champ est bien mal comprendre l’importance structurelle du « non-dit » au sein de tout groupe social, non-dit essentiel à la liberté d’expression individuelle, et au développement même du psychisme humain, comme l’a mis en évidence G. Rosolato.
Parmi les changements visibles des liens de couple, l’observation clinique mentionne encore la multiplication de situations que nous pourrions appeler « couples sans projet » : longue perplexité en face de projets contradictoires et presque simultanés, par exemple hésitation entre se séparer et avoir un enfant (non pour l’enfant mais pour consolider le couple), ou acheter une maison commune. Il leur est très facile de se séparer, ils l’ont du reste essayé plusieurs fois, pendant quelques temps, puis ont repris une vie commune.
Ce n’est pas principalement l’âpreté du conflit qui les séparerait. Et, quand ils consultent, c’est souvent parce que les années ont passé sans que se constitue entre eux un projet de couple. Ce sont deux partenaires, vivant ensemble depuis des années, souvent sans enfant, avec des relations sexuelles pauvres ou rares et en lesquelles ils ne se sentent guère engagés. Relations plus ou moins exclusives, mais avec une relative indifférence aux aventures sexuelles du partenaire, attribuées à des circonstances extérieures. Ils organisent bien leur vie quotidienne, leur installation, leur budget, ils ont des goûts et distractions communes, des habitudes ritualisées, ils voyagent agréablement sans que ces différentes activités aboutissent à établir un lien dense et stable entre eux, bien qu’ils se manifestent un certain soutien mutuel, une certaine affection, une certaine solidarité.
On peut se demander s’ils forment réellement couple. L’impression du clinicien qui les reçoit est souvent qu’il s’agit plutôt de duos associés de manière vague ou incertaine. Ont-ils mis en commun une part de chacun d’eux ? Ont-ils créé un lien inscriptible dans le temps ? Pour utiliser les concepts proposés par R. Kaës et A. Ruffiot dans l’École psychanalytique groupale française en référence au concept « d’appareil psychique » utilisé par Freud, ont-ils constitué un « appareil psychique commun », « familial », ou « dyadique » ?
Pour notre part, c’est en terme de narcissisme que nous posons cette question structurelle du lien qu’ils ont entre eux : chacun a-t-il suffisamment investi quelque chose de soi dans le lien, quelque chose d’ordre narcissique ? Le partenaire comme personne, comme individu, a reçu une certaine part d’affect, un certain « investissement » affectif. Mais le lien entre eux ne semble guère en avoir reçu. Comme si aucun investissement narcissique n’avait sous-tendu la relation elle-même. Ainsi semble-t-elle n’avoir pas de réalité vécue ni intériorisée.
Ou encore, s’il existe bien deux personnes, si chacune dispose d’un équilibre narcissique apparemment normal, c’est comme si elles n’avaient pas ici mis en commun quelque chose à partir du narcissisme de chacun, comme si elles n’avaient pas constitué un authentique « Nous » commun, ou pas eu besoin ni désir de constituer ce « NOUS » au sens narcissique qu’il faut ici donner à ce concept, exprimé par ce pronom à la première personne.
Car, si on définit un champ d’application groupal à la réflexion psychanalytique comme nous nous y sommes appliqué à propos des couples, il faut conclure que les « duos » ci-dessus décrits ne forment pas authentiquement des couples, même quand ils en ont la forme sociale ou légale. Sans cette direction centrifuge du narcissisme telle que F. Pasche l’a définie sous le vocable d’antinarcissisme, c’est-à-dire sans cette énergie dont se départit un sujet au profit d’un ensemble groupal, il n’y a pas constitution d’un lien de groupe. Disons ici d’un lien de couple. Ainsi cette observation clinique ouvre-t-elle une porte à la réflexion théorique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  WIDLÖCHER, D. 1998. « De l’empathie à la copensée », Revue de psychothérapie et de psychanalyse de groupe n° 30.
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