2002
Dialogue
Quoi de neuf dans les liens du couple
Idéalisation du conjugal et fragilisation du couple, ou le paradoxe de l’individualisme relationnel
Gérard Neyrand
sociologue. Responsable de recherche au CIMERSS, 175, rue Canobio, 13320 Bouc-Bel-Air. cimerss@wanadoo.fr
La valorisation parallèle de l’individualité et du lien de couple (comme lieu privilégié de réalisation de cette individualité) est le fruit d’un processus historique qui a engendré un paradoxe : l’augmentation des attentes à l’égard d’un partenaire idéal que cette évolution entraîne
se retrouve en décalage avec les positionnements concrets des partenaires et leurs divergences
de points de vue. Les modes de résolution de cette contradiction (négociations, ruptures, montée du célibat et de la monoparentalité, intégration de la brièveté des épisodes conjugaux dans
les stratégies relationnelles...) montrent que l’idéal relationnel de la conjugalité est devenu
difficile d’accès et semble d’autant plus amené à produire une quantité croissance d’insatisfaits qu’il participe de la dénégation des rapports sociaux dans le domaine amoureux.Mots-clés :
Sociologie, Conjugalité, Individualisme, Idéalisation du couple, Paradoxe relationnel.
Le couple aujourd’hui se trouve pris dans un mouvement éminemment
paradoxal, s’y conjuguent deux tendances divergentes.
La première s’exprime dans le primat du conjugal dans le champ relationnel et sexuel : l’amour et la sexualité restent pensés comme du domaine
du couple. Celui-ci a vu son importance se recentrer sur l’affectif et le sexuel
au détriment des autres dimensions, plus sociales – économique, patrimoniale, généalogique – qui le cimentaient autrefois.
La seconde tendance moderne entre en contradiction avec cette affirmation d’une conjugalité affective. Elle consiste dans l’importance croissante
donnée à l’expressivité individuelle, à la valorisation des potentialités d’un
individu dont la promotion par le discours psychologisant sous la figure du
« sujet » affirme l’autonomie et les capacités. La constitution de la réalisation
de soi en objectif social généralisé illustre cette place grandissante accordée
à l’individualité.
Ces deux tendances sont l’expression d’évolutions sociales profondes, qui
allient de façon complexe plusieurs dimensions interactives, parfois contradictoires ou divergentes, dont la résultante est de placer l’individu contemporain
devant une sorte de dilemme. Comment faire en sorte que la réalisation de soi
et l’affirmation identitaire ne remettent pas en cause une relation de couple qui
ne s’appuie plus guère que sur la reconnaissance que font chaque membre de
sa capacité à les soutenir et les confirmer comme tels ?
La mise en tension de la conjugalité
Les tensions qui en résultent, qu’elles soient internes au sujet ou se produisent entre les partenaires, peuvent se réduire de multiples façons, mais
cette résolution est souvent difficile, si bien que les partenaires envisagent de
plus en plus fréquemment la séparation comme solution permettant de poursuivre la quête de soi dans l’autre, dans un autrui renouvelable appelé à adapter son propre désir de réalisation conjugale aux attentes du partenaire.
On sait que le point limite de ce désir d’expressivité personnelle à travers la relation conjugale se situe dans l’irruption d’un tiers bien spécifique,
un rival bien particulier pour l’autre de la relation amoureuse, l’enfant. Celui-ci vient perturber le jeu conjugal jusqu’alors bien établi de plusieurs façons.
Il repositionne chacun des partenaires non plus dans un couple, mais dans une
triade incluant des duos parent-enfant susceptibles d’entrer en concurrence
avec le duo conjugal. Il restreint les possibilités relationnelles antérieures du
fait des contraintes liées à sa présence. Il restructure le cadre imaginaire,
social et symbolique de la relation de couple, qui doit se positionner au regard
de ce qui désormais est reconnu comme une famille avec toutes les implications sociales et psychologiques que cela suppose. L’enfant peut alors aussi
bien constituer un frein à l’expression d’un désir de séparation qu’être le
levier de celle-ci.
Une telle évolution trouve son expression sociale dans la multiplication
des divorces, dont le taux actuel de 40 % laisse entrevoir une fréquence de
séparation des unions libres bien plus élevée encore. En parallèle, le fait que
la moitié des premières naissances s’effectuent hors mariage révèle l’importance prise par l’affirmation des positionnements individuels dans les relations de couple, qui sont considérées désormais comme ressortant plus de la
sphère privée des libertés individuelles que de celle, publique, des contraintes
sociales. Un tel bouleversement des normes antérieures de référence de la vie
conjugale et familiale nous conduit à nous interroger sur la façon dont cette
situation s’est mise en place, et si vite, alors même qu’elle participe de plusieurs évolutions socio-historiques de temporalités et de registres différents.
Une convergence de mutations sociales
repositionnant le couple
Les évolutions en cause touchent en effet à des domaines très dissemblables.
Certaines participent des transformations très générales touchant aux
représentations de l’homme, au regard des conceptions morales, politiques,
scientifiques de sa place dans l’univers et dans la société ; d’autres concernent plus spécifiquement l’institution sociale des relations de couple au
regard de l’ordre familial prescrit et du modèle que la société en offre,
compte tenu des contraintes économiques, démographiques et idéologiques
d’une époque. D’autres participent des évolutions techniques qui, notamment
par le biais de nouvelles technologies biomédicales, modifient le contexte
d’inscription des relations conjugales, par exemple en autorisant une programmation individualisée des naissances. D’autres, enfin, tiennent à l’intelligibilité des relations humaines que produisent les discours savants et à leurs
effets sur une population constituée en public par la vulgarisation médiatique.
La plus générale de ces évolutions, dont on trouve trace bien avant l’actualisation de la figure du libre penseur par les libertins érudits du XVIIe siècle,
est la lente promotion de l’autonomie individuelle et de la liberté personnelle
face aux contraintes collectives. Un événement socio-politique d’importance
va venir symboliser cette promotion de l’homme comme sujet de sa propre
histoire : la Révolution française. Même si l’avènement de la République met
en France près d’un siècle (de 1792 à 1870) à vaincre les résistances à son
égard, l’abandon progressif de l’idée de transcendance morale portée par la
religion et de l’idée de transcendance politique portée par la royauté va non
seulement promouvoir l’individu-citoyen comme sujet d’un fonctionnement
politique démocratique, mais aussi abolir la filiation divine du Pater familias,
qui est au principe de la domination masculine, en corrodant la chaîne signifiante que la tradition judéo-chrétienne avait établie entre Dieu, le Roi et le
Père.
À la nouvelle souveraineté politique donnée à des individus libres et
égaux en droit, comme l’avait énoncé dès 1789 la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen, s’articule ainsi une réorganisation des rapports entre
homme et femme à l’intérieur de la famille, à laquelle le caractère rendu obligatoire de l’enseignement primaire et l’extension de l’enseignement secondaire d’État aux jeunes filles avec les lois Ferry (1880-1881) vont donner un
soubassement nouveau. L’émancipation progressive des femmes au cours du
XXe siècle contribue ainsi, non sans soubresauts, à repositionner les relations
à l’intérieur du couple.
La montée de ce que l’on appellera le capital scolaire – ou culturel –
comme premier élément de définition de la position sociale des individus va
un peu plus délier l’union conjugale des contraintes patrimoniales, en parallèle au développement de la salarisation et du secteur tertiaire. Les données
objectives de l’économie se sont modifiées jusqu’à favoriser l’intégration du
travail féminin, mais l’évolution des données subjectives et des représentations sociales des rôles masculin et féminin est loin de s’effectuer de façon
linéaire et homogène. La conjugalité va ainsi être amenée à constituer aussi
bien un enjeu de réalisation personnelle qu’un lieu de tensions engendrant
négociations et conflits.
On comprend que, dans ce contexte, comme le montre Irène Théry
(2000), la conception du couple ait évolué de l’idée pré-révolutionnaire du
couple chaînon entre deux lignages, caractéristique d’une conception chrétienne du mariage qui endiguait la sexualité et donnait tout pouvoir au père,
à l’idée du couple symbiose, où chacun en devenant la « moitié » de l’autre
se trouve autorisé à épanouir sa sexualité sous la légitimation du sentiment
amoureux dans un mariage toujours défini par sa visée procréatrice. « Ce
n’est donc que si l’élection amoureuse s’accompagne d’un projet familial que
le couple se voit reconnu. » Cette conception du couple, caractéristique de
toute la première partie du XXe siècle jusqu’aux années soixante, reste résolument asymétrique, car fondée sur l’affirmation d’une différence des sexes
essentialisée. Les théories en sciences humaines viennent formaliser le
modèle de ce qui pour certains (Parsons, 1955) apparaît comme l’aboutissement du progrès social : la famille nucléaire dite maintenant traditionnelle, où
au rôle instrumental de l’homme-père correspond celui, plus expressif, de la
femme-mère. Modèle que toute une tradition psychanalytique s’est attachée
à décrypter.
Mais la promotion du sujet féminin va saper une telle conception de la
famille – et du couple qui en constitue la base – en soutenant une nouvelle
conception de l’échange égalitaire dans le couple, qui apparaît dans les
années trente, et qui passe par l’importance donnée à la parole. Désormais,
aussi instruites que les hommes et entraînées au maniement du langage par le
rôle d’éducation des enfants que le XIXe siècle leur a légué, les femmes soutiennent la promotion sociale d’un nouveau modèle conjugal, celui du couple
duo régulé par la conversation et le dialogue. Ce nouveau modèle qui associe
deux individualités est soutenu par tout le discours de la promotion marchande des objets, dont la logique vise à l’individualisation maximale, et par
les progrès mêmes des technologies médicales. Les moyens modernes de
contraception, en permettant de séparer radicalement la sexualité de la procréation, viennent parachever la dissociation entre le conjugal et le parental
et offrir au couple l’espace d’une responsabilité relationnelle qui laisse bien
peu de place au jeu des inconscients, si ce n’est par le biais des actes contraceptifs manqués.
Responsabilité, égalité… un objectif difficile
Rien d’étonnant alors qu’à cette responsabilité extrême qui lui est accordée, l’individu ait quelque mal à s’adapter, tant le processus de psychologisation du relationnel que porte la culture individualiste participe d’une
dénégation du poids des rapports sociaux où se trouve inséré le sujet. La
dépression, cette expression de la difficulté à assumer le fardeau des responsabilités narcissiques assignées aux individus, devient le mal de cette fin de
siècle (Ehrenberg, 1998), et les conflits conjugaux deviennent particulièrement destructeurs dans les situations les plus éloignées de la logique de production des nouvelles normes relationnelles.
Dans les milieux populaires, toujours largement imprégnés d’une
conception symbiotique du couple et de la famille, l’irruption de ces nouvelles normes se constitue en contradiction avec l’investissement identitaire
d’un couple d’autant plus fusionnel que les rôles de sexe y sont bien délimités. « La division des rôles sexuels, quand elle est érigée en principe fondamental de la famille, tend à pétrifier les divergences, à restreindre les
possibilités d’échange et de communication, et notamment la faculté de
négocier que toute conjugalité suppose pourtant nécessaire » (Schwartz,
1990,524). Ce qui rend particulièrement inconfortable la position des
hommes, dont la situation privilégiée dans la famille se trouve mise à mal
sans qu’ils soient en mesure d’investir harmonieusement une attitude plus
proche de leurs femmes et de leurs jeunes enfants. Comme le dit Olivier
Schwartz, « la division des rôles met nombre d’entre eux dans une position
intenable par rapport à leur foyer : désireux de l’investir, ils sont hors d’état
de le faire, tant la distance qui les sépare de leur femme rend la communication difficile, les échanges problématiques, les conflits d’autorité fréquents. »
Et, lorsque le divorce advient, c’est souvent dans un déchirement tel que les
partenaires s’y retrouvent laminés et le père désinvesti du lien à un enfant qui
lui échappe.
Du paradoxe conjugal contemporain
Cependant, il ne faudrait pas croire que ce type de contradiction ne
touche que les milieux populaires. Elle parcourt tout le système social et, si
ce genre de conflits entre modèles relationnels divergents est plus prégnant
dans certains milieux, il peut se retrouver dans chacun d’entre eux et reste
susceptible de concerner n’importe qui. En effet, les références ne se sont pas
mécaniquement remplacées, mais elles se sont superposées, sédimentées en
quelque sorte. Comme le dit Gilles Lipovetsky (1997) : « Loin d’opérer une
rupture absolue avec le passé historique, la dynamique démocratique le
recycle continûment. En cela, elle ne va pas jusqu’au bout d’elle-même. »
L’imaginaire du couple à l’heure actuelle est un imaginaire composite où
cohabitent des dimensions apparemment contradictoires que les individus
vont investir comme partie intégrante du paradoxe conjugal moderne. Ils
seront libres ensemble (de Singly, 2000), mais fidèles. Égaux mais pas trop,
car les spécialisations à l’égard de la séduction, du travail, de l’enfant demeurent investies comme des composantes identitaires sexuées, voire des privilèges inférés par la nature. La femme désormais peut draguer, mais elle
préfère généralement se laisser entreprendre. L’homme peut s’occuper du
bébé, mais sans remettre en cause le privilège éducatif maternel. La femme
le plus souvent travaille, mais la carrière masculine reste majoritairement
prépondérante…
L’espace du couple est un espace paradoxal où se confrontent des références divergentes qui peuvent se trouver en harmonie lorsque les deux individualités penchent du même côté, mais sont en contradiction dès que l’idéal
de réalisation de soi d’un partenaire ne se conjugue plus avec celui de l’autre
et que les attentes à son égard s’en trouvent frustrées.
Le dialogue constitue alors la première instance de régulation des relations conjugales et la négociation permanente l’un des modes d’institution du
couple dans la durée. Mais de plus en plus fréquentes apparaissent des irréductibilités dans les tensions conjugales, alors même que la mobilité des
situations personnelles et la capacité à s’adapter (professionnellement, relationnellement) sont devenues des données de la vie moderne. À tel point que,
de plus en plus souvent, c’est le couple qui en pâtit et que la séparation est
devenue l’une des modalités parmi d’autres de la résolution, non seulement
des conflits, mais aussi des tensions ou des insatisfactions plus ou moins
manifestes. Si bien que la perspective de séparation en vient à être intégrée
comme une donnée de l’échange conjugal, et que de plus en plus souvent la
relation est pensée comme devant avoir un terme. L’indissolubilité de l’union
a fait long feu, et l’on connaît les difficultés du report de ce principe sur le
lien parental lorsque les séparations éloignent les pères de la présence de
leurs enfants.
Idéalisation défensive et investissement expressif de
l’autre
Face à cette affirmation croissante de la valeur de l’individu, de ses capacités expressives et de son désir de réalisation personnelle, comment le
couple peut-il être positionné à la fois comme support de cette expressivité –
de soi et de l’autre – et comme contrainte relationnelle susceptible d’entrer
en contradiction avec l’objectif narcissique de la promotion personnelle ? En
quoi participe-t-il d’une idéalisation qui, en lui octroyant un pouvoir imaginaire extraordinaire, le rend éminemment fragile ?
La réponse à cette exacerbation moderne de l’idéal du prince charmant
(Kaufmann, 1999) (et de la princesse envoûtante) reste bien évidemment la
confrontation au principe de réalité et la désillusion à l’égard d’un partenaire
incapable d’être à la hauteur des illusions narcissiques dont on l’a comblé.
« Tout se passe comme si à la base de toutes ces relations, on trouvait d’abord
la quête d’une relation visant à conforter un Sujet jamais suffisamment comblé ni sécurisé » (Lemaire, 1979,336).
Plongé dans un fonctionnement social qui lui enjoint d’affirmer ses capacités et sa valeur (scolaire, professionnelle, relationnelle, sociale), son aptitude à se prendre en charge et à s’affirmer, à développer son autonomie et sa
responsabilité comme sujet individuel, familial, relationnel, civique et politique, social, à assumer son plaisir et la jouissance des objets et des relations
censées le satisfaire, à exprimer son statut par les signes de sa réussite, le
sujet qui arrive à l’âge adulte voit se profiler deux perspectives. Ou bien partir en quête d’un autrui hyper-significatif (Mead, 1965), imaginairement
chargé d’assumer le rôle de soutien identitaire et de point d’ancrage non seulement de l’expressivité personnelle dans la relation, mais aussi de la problématique psychique héritée de la famille d’origine. Ou bien s’effondrer sous
le poids de la charge narcissique accumulée et sombrer dans la dépression.
Bien au-delà d’une satisfaction mutuelle des désirs sexuels, l’autre du
couple voit s’affirmer ce qui le pose en sujet d’un couple et non d’une simple
relation amoureuse ou érotique : sa capacité à incarner la base sécurisante de
l’affirmation personnelle de l’individualité d’autrui, dans un mouvement où
lui-même enjoint à l’autre d’endosser la même fonction identitaire primordiale. Ce qui se survalorise alors, en parallèle à l’effondrement des autres
dimensions – plus sociales – de la conjugalité, est la création d’un espace
relationnel commun de réassurance narcissique mutuelle, fortement régressif
quant à ses implications substitutives de l’univers familial archaïque et des
relations fusionnelles de base, où les sujets trouvent à se réconforter et à se
réassurer face aux agressions du monde extérieur. Sans doute le mouvement
de passion amoureuse qui marque la constitution du couple et l’idéalisation
du partenaire participent-il d’un tel investissement de celui-ci comme substitut imaginaire à l’autre du besoin premier. S’y articule sa fonction de constituer le support de la pulsion sexuelle et toutes les dimensions archaïques de
la libido qui structurent le narcissisme autour de la génitalité, non sans entrer
en décalage, si ce n’est en contradiction, avec les données plus relationnelles
et plus actuelles qui fondent et étayent en parallèle le rapport de couple.
L’idéal du couple à l’épreuve de la réalité
Portée par la promotion de l’individualité et de sa liberté, l’idée d’autonomie affective et le libéralisme sexuel trouvent difficilement conciliation
avec l’injonction d’exclusivité que réclame un tel étayage narcissique du
couple, si ce n’est, pour une minorité, à promouvoir l’échangisme (Welzer-Lang, 1998). Le plus souvent, la possibilité qu’autrui puisse s’énamourer
d’un autre partenaire précipite le couple vers son issue fatale : la rupture. Le
nouveau modèle de conjugalité ainsi promu dans l’imaginaire social est celui
d’une polygamie répartie dans le temps, induisant la représentation de toute
union amoureuse comme fragile, confrontée au risque permanent d’une rupture qui se doit dans cette vision idéale d’être librement consentie, y compris
par celui qui la subit.
Mais quelque chose peut faire résistance au sein du couple à cette irruption destructrice de la liaison amoureuse avec un autrui extérieur. C’est le
pouvoir qu’a le conjoint de participer à la réalisation personnelle du sujet, et
ce notamment par la construction dans la relation et le dialogue d’un monde
commun partagé, dont le deuil peut être difficilement envisageable pour les
deux conjoints. D’où, par-delà les quelques exemples d’élaboration d’un
autre consensus amoureux, les innombrables situations où ce qu’on appelle
l’infidélité se trouve soigneusement tue, et ce pour préserver une conjugalité
dont les fonctions se sont dissociées, ou se sont vues partagées entre plusieurs
personnes. Le couple y trouve un espace de réassurance incertain, miné qu’il
peut être par la référence à l’authenticité comme valeur relationnelle généralisée. « Être soi », comme le rabâchent à longueur de spots et de colonnes les
publicitaires et les magazines, conduit bien souvent à être seul.
On retrouve là les limites de l’idéal mythique de la révélation/réalisation
de soi dans le rapport à l’autre du couple. Yest déniée la réalité des rapports
sociaux et la complexe historicité du relationnel à tant vouloir masquer que
le couple, comme la famille, est une « catégorie réalisée » (Bourdieu, 1993),
et en voulant conférer à cette forme relationnelle historiquement définie
l’évidence d’une naturalité inquestionnable.
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