2002
Dialogue
Et Aussi ...
Le couple en Algérie
Le facteur temps et le phénomène d’acculturation
DALILA AREZKI
Docteur en psychologie, chargée de cours, Université Mouloud Mammeri, Faculté des lettres et des sciences humaines, département d’anglais, Ex. ILE, 15000 Tizi-Ouzou, Algérie
En Algérie, le pattern de la famille se transforme sous l’influence des mass média et l’effet du
temps. Un clivage s’installe entre anciennes et nouvelles générations. La dynamique des
jeunes apporte un changement dans les comportements. Cependant, le décalage entre le désir
de « modernisme » et le système traditionnel des valeurs ancestrales met de nombreux obstacles sur le chemin de l’évolution. Les jeunes couples vivent un dilemme lié au phénomène
d’acculturation. Leur désir de changement rencontre une résistance tant chez l’homme que
chez la femme et cette ambivalence devient le terreau de conflits intra et/ou interpersonnels.
Dans cet article, nous tentons de cerner ce décalage à partir de l’approche de couples, citadins
et ruraux, appartenant à deux générations : l’ancienne et la nouvelle.Mots-clés :
Algérie, Acculturation, Couples, Conflits, Génération nouvelle et ancienne.
Comme tous les pays post-coloniaux, l’Algérie subit des dystonies culturelles. En contact avec deux cultures différentes – l’une à tendance européenne, l’autre à tendance arabo-islamique –, l’Algérien vit une situation
d’interculturalité.
Durant la colonisation, la famille patriarcale, fortement imprégnée par
l’islam, a dressé un édifice qui lui a permis de mettre à l’abri ses structures
anciennes. Au fil du temps, après l’indépendance, sous l’influence du progrès
et des mass média, cet édifice s’est écroulé subrepticement. Et, aujourd’hui,
on assiste à un dilemme : d’un côté la tradition, de l’autre l’aspiration à la
modernité. Le vécu culturel de l’Algérien est un conflit de normes antagonistes. L’assimilation aux valeurs étrangères déclenche chez lui un sentiment
inconscient de culpabilité : c’est ce que nous appelons un conflit intra~personnel. Mais une ambivalence mal réglée entraîne aussi un conflit interpersonnel dans les rapports avec les autres. Inversement, quand il n’y a pas de
conflits intra-personnels au départ, les conflits interpersonnels provoquent à
long terme un conflit intra-personnel et, de là, une pathologie est toujours
susceptible d’apparaître. Le compromis nécessaire à l’équilibre correspond à
l’acculturation, c’est-à-dire au processus d’échanges culturels en cours, en
vue de l’assimilation.
Dans la société algérienne qui se modernise, on peut distinguer la famille
élargie de la famille nucléaire. Mais, en fait, il règne un modèle familial
unique. Et ce modèle évolue de façon assez superficielle, car le système éducatif de base reste le même. La famille élargie tend à disparaître dans sa
forme, mais, pour le fond, elle ne cède pas la place à la famille nucléaire.
En même temps, les jeunes Algériens sont confrontés à une double référence : traditionnelle d’un côté, moderne de l’autre. Cette double référence,
souvent inconciliable, crée une situation d’ambivalence et engendre un
conflit. Dans le couple, le fait que les choses tournent plutôt au conflit interpersonnel ou plutôt au conflit intra-personnel dépend de la qualité de la relation, de l’importance accordée à certains événements et de la disposition
psychologique personnelle. Certains conflits relèvent de la psychopathologie,
d’autres sont voilés par une série de réajustements, d’arrangements personnels, et on a l’impression d’un relatif équilibre. Cependant, peu à peu, un
écart se creuse entre la nouvelle génération et l’ancienne.
C’est pour tenter de vérifier cet état de fait que nous avons eu recours
dans le cadre de notre recherche doctorale à une étude sur le terrain.
Notre intérêt s’est porté sur deux catégories de couples, à savoir :
- des couples mariés depuis trois ans au moins (citadins et ruraux), que nous
appelons les « jeunes couples », et qui sont supposés représenter la nouvelle
génération,
- des couples mariés depuis vingt à quarante ans (citadins et ruraux), que
nous appelons les « vieux couples » et qui sont supposés représenter l’ancienne génération.
Nos questions portaient essentiellement sur le bilan des années de
mariage et la qualité des rapports au sein du couple. Les réponses des couples
qui avaient entre vingt et quarante ans de mariage ont donné lieu à une étude
comparative avec les réponses des couples mariés depuis seulement trois ans.
Il s’agissait de saisir l’effet du temps et de l’âge sur l’harmonie de la vie
conjugale face aux transformations, aux mutations que subit la société en
général.
Nous n’avons pas fait d’entretien directif. C’est sur la qualité des rapports au sein du couple que nous avons laissé s’exprimer les personnes.
Nos deux échantillons se présentent globalement comme suit :
- pour les personnes mariées depuis trois ans, représentant les nouveaux
couples et la nouvelle génération, nous avons interrogé vingt-trois couples
ruraux dont les conjoints avaient de vingt et un à trente-huit ans et vingt-trois
couples citadins dont les conjoints avaient de vingt-six à quarante-trois ans.
- pour les personnes mariées depuis plus de vingt ans, représentant les
anciens couples et l’ancienne génération, nous avons interrogé vingt couples
ruraux et vingt couples citadins dont l’âge s’échelonne entre cinquante et
soixante-dix ans.
En fait, la notion de couple est difficile à cerner, d’abord parce que la
polygamie est légale, ensuite parce que, dans la famille élargie, le couple est
plus une excroissance qu’une entité, enfin parce que, d’une façon générale, la
vie du couple se dilue dans celle du groupe.
Nous reprendrons ici quelques points saillants de nos entretiens avec les
deux catégories de couples, tant citadins que ruraux : tout d’abord, ceux qui
nous paraissent susceptibles d’éclairer l’évolution des mœurs, puis ceux,
symptomatiques, qui traduisent une stagnation liée au poids des traditions et
révèlent une contradiction entre le mode de penser et le mode d’être.
Les vieux couples
Chez les couples mariés depuis plus de vingt ans et qui représentent l’ancienne génération, nous relevons dans l’ensemble, tant pour la ville que pour
la campagne, une relative stabilité conjugale, peu de communication, peu
d’échanges, peu d’exigences. Les deux partenaires donnent l’impression de
vivre à deux sans vraiment vivre ensemble. Ils restent ensemble par solidarité de buts. En somme, tout se passe comme si les deux conjoints ne se regardaient pas l’un l’autre, mais regardaient dans la même direction. Leur
principal souci est de redresser leur niveau de vie, d’élever convenablement
leurs enfants. Ils souhaitent leur donner ce qu’eux n’ont pu avoir dans leur
jeunesse, un peu par revanche, un peu par compréhension. Les besoins, tels
qu’ils sont exprimés et satisfaits par le couple, sont des besoins que l’on pourrait qualifier de primaires, de survie.
Même transplantée de la campagne à la ville, la femme apprend à
s’adapter. Elle ne semble pas avoir de crise d’identité ni de problèmes intrapersonnels. Son acceptation est sans résignation, elle est soumise par habitude. Elle ne cherche pas à analyser « les choses de la vie ». Dans le couple,
on n’évoque pas de sentiments tels que l’Amour, le Bonheur… Quand il y a
un problème, on se rend chez la voyante, chez le « sorcier »… Quelquefois,
l’homme se plaint de l’ignorance de son épouse, de son manque d’instruction, qui fait qu’elle ne peut suivre les enfants dans leurs études, qu’elle les
éduque mal.
Les enfants reçoivent une éducation qui vise à développer chez eux une
vertu puritaine. Les filles, notamment, sont bien souvent ignorantes face aux
problèmes d’ordre sexuel. C’est auprès des copines, à l’école, qu’elles cherchent des réponses à leurs questions. La mère est tenue à l’écart de ce type
d’échange, même lors de l’apparition des premières règles. C’est dire qu’à
côté de l’éducation reçue à la maison, il y a celle de la rue qui leur apprend
très vite à développer deux modes de vie : un pour la famille, à l’intérieur, un
pour la société, à l’extérieur. Peu à peu, les plus jeunes enfants échappent aux
parents dépassés.
Il y a l’école, la mixité, le lycée, l’université, l’influence des mass média,
les voyages à l’étranger… domaine de l’extérieur, et la pauvreté, la promiscuité dans laquelle ils se trouvent, entassés dans des logements exigus, le
bruit des jeunes frères et sœurs, les cris de la mère… domaine de l’intérieur.
Les enfants préfèrent rester de longues heures dehors, ils sont livrés à eux-mêmes. Ils sont enfermés dans un cercle vicieux : éducation défaillante,
enseignement de qualité moindre, crise d’adolescence, échec scolaire, agressivité, délinquance.
La pauvreté n’est pas un des facteurs déterminants, car on rencontre ce
type de comportement chez des enfants issus de milieu aisé.
Les jeunes couples
L’entretien mené avec les couples ruraux et citadins mariés depuis trois
ans et représentant la nouvelle génération montre moins de stabilité conjugale, plus de besoins de communication, plus d’exigence. Nous avons
constaté que, pour ces couples, comme le souligne E. Baruffol, la famille est
devenue « le lieu de négociation de l’auto-réalisation de l’individu et de son
émancipation » (E. Baruffol, 1985,280).
Le couple s’inquiète de son niveau socio-économique, mais aussi de son
niveau culturel. Il préfère avoir peu d’enfants afin de mieux les satisfaire. La
femme est plus indépendante, plus vindicative, plus impulsive. Elle peut
« intellectualiser », analyser, avoir une autre vue sur les « choses de la vie ».
En contrepartie, elle n’échappe pas à la crise d’identité, aux conflits intrapersonnels.
Après la période transitoire des fiançailles, l’optimisme a baissé. L’habitude a repris le pas dans les comportements. La virilité, le sens de l’honneur,
l’autorité, qui sont les caractéristiques de la personnalité de l’homme algérien
telle que l’éducation les a façonnés, réapparaissent. Enfant-roi, maître tout-puissant, l’homme ne peut du jour au lendemain renoncer à ses privilèges, à
ses droits… Il rêve de deux femmes en une : sa mère, qui l’a toujours chéri,
choyé tendrement, qui a toujours été présente, disponible, attentive à ses
moindres désirs, et la femme idéalisée, la Shéhérazade mythique des contes
des mille et une nuits…
Si les attentes étaient à peu près les mêmes avant le mariage chez
l’homme et chez la femme, il y a donc à présent rupture entre les aspirations
et la réalité. Si les représentations mentales sont semblables, les comportements, eux, sont différents chez l’homme et chez la femme.
Avec le temps, l’amour décroît ou disparaît dans le couple, les tentations
extérieures sont fortes, l’éducation reçue continue de peser avec ses interdits
encombrants, les problèmes s’accumulent… Le moindre événement peut
faire basculer le semblant d’équilibre.
L’effet du temps sur le couple
Aussi bien chez les célibataires que chez les personnes mariées, le temps
est un facteur qui semble aggraver le conflit intra-personnel, mais la formation du lien conjugal est sûrement un des facteurs déclenchants de décompensation sur une personnalité fragile.
Une comparaison entre les deux catégories de couples quant au bilan des
années de mariage du point de vue de l’entente fait ressortir les constatations
suivantes.
Chez les jeunes couples, ceux d’origine rurale connaissent une meilleure
entente que ceux d’origine citadine. Et, chez les vieux couples, l’harmonie
conjugale est plus grande pour les personnes d’origine rurale que pour celles
d’origine citadine.
Il apparaît, avec « les vieux couples », tant d’origine citadine que rurale,
que la famille est plus qu’une simple notion. Elle est une réalité évolutive.
Chez les deux types de couples, le niveau socio-économique au démarrage du couple n’a pas été le même, compte tenu des années durant lesquelles
l’Algérie a tenté de sortir du sous-développement. Un lien est donc à établir
entre le désir d’atteindre un niveau socio-économique décent et les attentes
conjugales. En effet, même si les aspirations des « vieux couples » de la ville
sont plus fortes que celles des « vieux couples » de la campagne, elles restent
bien en deçà de celles que formulent les jeunes couples.
Aujourd’hui, chez le « jeune » couple, on observe un malaise que nous
n’avons pas rencontré chez le « vieux » couple. Le divorce, par exemple,
n’existe pas dans ce dernier. Si besoin est, on fait des efforts réciproques pour
dépasser l’obstacle, en toutes circonstances. Aucun des deux conjoints ne
parle de « mauvais choix de partenaire ». Le choix du conjoint pour les
couples âgés n’a rien à voir avec la sélection qui s’opère aujourd’hui à l’occasion d’une demande en mariage. Il y a quelques années, ce qu’on attendait
de la future épouse, c’était qu’elle soit gentille, « travailleuse » et sérieuse. Le
futur époux devait être honnête, « solide », « travailleur ». Ensemble on s’efforçait de fonder une vraie famille qui viendrait renforcer la famille d’origine.
On est loin de cela dans les revendications actuelles émises par les jeunes
couples. « En fait, le mariage traditionnel, celui des parents, est refusé et sa
dévalorisation en tant qu’institution établie permet de l’accepter : on se
marie, mais ce n’est pas le même mariage. On vit le mariage comme oppressant et libérateur, démarquant de la famille et ramenant à elle […]» (L. Roussel, O. Bourguignon, 1978,391).
Ainsi donc, entre les deux catégories de couples retenues, des changements sont apparus. Le temps a joué en faveur d’une transformation des comportements.
Une stagnation liée au poids des traditions et une
contradiction entre mode de penser et mode d’être
La jeune fille d’aujourd’hui est mieux armée, plus libre, la vie qu’elle
mène est différente de celle de sa mère, et plus encore de celle de sa grand-mère. Il est donc normal que ses préoccupations soient d’ordre différent, que
ses buts et ses idéaux soient placés plus haut que ne l’étaient ceux de sa mère.
Mais l’éducation que la femme et l’homme ont reçue est restée, pour tout ce
qui touche au sexuel, la même que celle dans laquelle les parents ont baigné.
La tradition, les coutumes n’ont pas pour l’essentiel disparu de la société. Les
tabous restent dressés, semblables à des « garde-fous ». Ils rappellent aux
jeunes couples, si besoin est, leurs origines, leurs ancêtres, leurs racines, tant
il est vrai que l’inconscient collectif ne disparaît pas.
Il y existe donc chez les jeunes couples une contradiction entre le dit et
le non-dit. La prise de position, l’assurance ne sont en général que formelles.
Elles sont là pour attester le désir de changement. Mais elles se heurtent à la
limite, à la barrière de l’interdit qu’on ne sait franchir sans se sentir endigué,
perdu, coupable. Le regard du groupe a encore de l’importance et ne permet
pas toujours à l’individu de se libérer. « Ce dilemme culturel ou, à proprement parler, ce conflit d’ambivalence qui récapitule en somme la problématique du désir et de l’interdit qui le frappe, débouche immanquablement sur
des conduites plus ou moins réussies de régulation de crise » (B.M. Thaalbi,
2000,41).
D’une façon générale, il semblerait que, moins la personne était jeune au
lendemain de l’indépendance en 1962, mieux elle a supporté le changement.
En effet, à cette époque, il ne s’agissait pas de passer d’une culture à une
autre, mais plutôt d’un retour autorisé vers la culture d’origine, à laquelle,
pour résister et se protéger de l’oppresseur, on s’était accroché. Ce n’est que
plus tard, avec la génération suivante, que la situation a basculé, que l’écart
s’est creusé. La culture européenne allait être recherchée, mais sans que la
culture arabo-islamique soit pour autant rejetée. Cela semblait être un passage obligé pour un changement dans le sens d’une évolution.
Ainsi a commencé le phénomène d’acculturation. Les troubles psycho-logiques qui, inexorablement, devaient les accompagner, ont alors commencé
à se faire sentir.
Identification et étayage social
L’ambiguïté est grande entre le moderne et le traditionnel, le social, le
profane, le rite… Elle touche trois générations.
L’adaptation au changement, pour se vivre sans angoisse, doit être
étayée ; elle ne se fera pas sans s’inscrire dans une stratégie globale qui suppose l’accommodation et l’assimilation. La véritable identité passe par l’authenticité. On ne saurait la trouver dans le « temps miroir où le musulman se
regarde pour penser son futur […] » (F. Mernissi, 1987,247).
Tout le monde est concerné, le législateur comme le citoyen. C’est pourquoi il serait souhaitable que les textes officiels soient rapidement remis en
question. Or, la mise à l’étude, récemment, du code de la famille en vue d’une
éventuelle révision en faveur des femmes suscite bien des remous sur la
scène nationale. Il serait temps pourtant de « faire en sorte que personne ne
sente exclu de la civilisation commune qui est en train de naître […], que chacun […] puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger
dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé » (A. Maalouf, 1999,210).
·
BARRUFOL, E. 1985. La famille et la structure de ses représentations, thèse de doctorat en psychologie. Promoteur : J.-M. Jaspard, université catholique de Louvain, LouvainlaNeuve, Belgique.
·
MAALOUF, A. 1992. Les identités meurtrières, Paris, Grasset.
·
MERNISSI, F. 1987. Le harem politique. Le Prophète et les femmes, Paris, Albin Michel.
·
THAALBI, B.M. 2000. L’identité au Maghreb. L’errance, Alger, Casbah Édition.
[1]
Cet article reprend quelques points de notre thèse de doctorat,
La femme dans la vie conjugale en Algérie contemporaine : entre tradition et modernité. Essai de compréhension psychologique. Promoteur : J.-M. Jaspard, université catholique de Louvain, faculté de
psychologie et des sciences de l’éducation, Louvain-la-Neuve, Belgique, 1993.