2002
Dialogue
Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie
À l’hôpital de jour [1]
Quand le conte est lu
Hélène Gane
Infirmière psychiatrique Unité de soins spécialisés à domicile 76, avenue Edison, 75013 Paris
Très tôt l’enfant fait la différence entre le livre et l’oral. Même si le conteur emploie la langue
du récit, il apparaît comme le narrateur de son texte, son récit est lié à sa personne, certains
peuvent même donner l’impression qu’ils inventent l’histoire qu’ils racontent. Pour les enfants
en difficulté, l’expérience ici décrite montre que, lorsque le conte est lu, le narrateur et la personne qui lit apparaissent comme garants de la survie. Ils connaissent la fin de l’histoire. On
peut changer de ton, d’expression, mais on dit toujours la même chose, ce qui paraît fondamental pour les enfants aux prises avec des angoisses de séparation. Mots-clés :
Angoisse de perte, Conte, Lecture à voix haute, Répétition, Permanence, Déplacement.
L’heure du conte a toujours été un moment de plaisir, non seulement
pour les enfants, mais pour les adultes qui leur offrent ce moment. Depuis
plusieurs années, les professionnels de l’enfance utilisent ces pratiques dans
un but thérapeutique en s’appuyant sur l’idée que le travail avec le livre et le
récit favorise une activité de jeu, non seulement avec les mots, mais aussi
avec les représentations. La présence de l’adulte permet ainsi à l’enfant de
trouver du sens à ce qui se déroule autour de lui et dans sa tête.
De l’intérêt de lire des contes
aux jeunes enfants en difficulté
Pour les enfants en grande difficulté qui sont aux prises avec les
angoisses de séparation, donc incapables d’imaginer les personnes absentes,
le risque d’effondrement ainsi que les troubles de la pensée guettent. On sait
qu’un enfant peut se séparer de sa mère dès lors qu’il peut l’imaginer ailleurs
et en mouvement. Pour R. Diatkine, cette capacité d’imaginer sa mère est
fondamentale puisqu’elle introduit la notion de fantasme qui organise la
connaissance.
Dans les contes de Grimm, ceux qui marchent bien sont ceux qui parlent
du jeu avec la perte, c’est-à-dire la mort. Le narrateur et la personne qui lit le
conte apparaissent comme les garants de la survie, puisqu’ils connaissent la
fin de l’histoire. Ils peuvent la répéter chaque fois qu’il le faut. La survie est
inscrite dans le livre.
Très tôt, l’enfant fait la différence entre le livre et l’oral. Même si le
conteur emploie la langue du récit, il apparaît comme le narrateur du texte,
son récit est lié à sa personne. Certains peuvent même donner le sentiment
qu’ils inventent l’histoire qu’ils racontent. Le livre, avec l’écrit, garantit la
pérennité : ce qui est imprimé ne varie pas. On peut changer de ton, d’expression, mais on dit toujours la même chose, et c’est fondamental. L’histoire
est en mouvement, mais, en même temps, c’est quelque chose qui peut se
reproduire à l’identique chaque fois que c’est nécessaire.
Ainsi, la répétition des petits contes « randonnées » assurent aussi bien
au jeune enfant qu’à l’enfant en difficulté qui les écoutent un soutien dans les
épreuves et les frayeurs que le rythme et la logique de l’histoire l’obligent à
affronter. La ritournelle ou le refrain qui revient encore et encore offre une
expérience de la sécurité familière, qui permet de reprendre haleine pour
repartir vers d’autres rencontres, d’autres horizons. Fiable dans sa continuité
et rassurant dans sa permanence, le récit permet alors à l’enfant d’explorer
avec plus de confiance et d’audace la scène de son théâtre intérieur.
Dès lors qu’on s’adresse à des enfants en difficulté, parler du moment où
l’on lit des histoires, c’est aussi parler de tous les bruits qui accompagnent ces
moments : du voyage des livres à travers la pièce, des pages déchirées, des
paroles qui couvrent la parole. Parler de ces moments, c’est évoquer la nécessité de penser un espace suffisamment contenant pour permettre à l’enfant
d’accéder au plaisir que peut procurer l’écoute d’histoires. Dans un premier
temps, le travail sur le contenant « groupe » apparaît presque plus important
que le contenu de l’histoire. En effet, l’espace du groupe va être utilisé
comme terrain sur lequel vont pouvoir s’actualiser des problèmes de séparation et de mise à l’épreuve des limites.
Au sein d’un établissement de jour qui accueille des enfants ayant des
troubles de la personnalité, nous leur lisons des contes. Dans une pièce de
taille moyenne, bien éclairée, simplement aménagée de gros coussins de couleurs chaudes, nous proposons un espace intermédiaire d’expérience aux plus
jeunes, ceux pour lesquels les perturbations du processus d’individuation
nous ont semblé majeures.
Cet espace comprend deux pôles d’activités : d’un côté les livres de
contes et de l’autre les jeux de construction (Duplo, Clipo). Nous n’établissons pas de discontinuité entre ces activités. En effet, l’utilisation des livres
introduit une activité de jeu avec les mots, le jeu un rapport magique qu’on
retrouve quand on écoute un récit dans une situation particulière. Pendant une
heure environ, l’enfant peut aller et venir à l’intérieur de ces deux espaces et
entre ces deux pôles au gré de ses intérêts ou de ses capacités. Nous occupons
toujours la même place. Le déroulement de ce moment est ritualisé. Le début
est toujours ponctué par la même musique, nous terminons toujours par le
même conte. Quant aux jeux de construction, nous gardons certaines réalisations si l’enfant le demande.
Tu me lis ? Ou variations sur un thème familial
Axel est un petit garçon de cinq ans. Depuis la naissance de sa petite
sœur, sa mère se plaint. Ses troubles du comportement se sont aggravés : il
refuse de dormir hors du lit parental, se jette à terre et se cogne la tête contre
les murs. Les deux parents sont débordés par son agitation. Ils n’arrivent pas
à le contenir, tout particulièrement la mère, qui redoute sa propre violence
vis-à-vis de son fils et, surtout, de reproduire les comportements de sa propre
mère avec elle enfant.
Dans le groupe, Axel se montre violent avec les autres enfants, il tombe
souvent, son excitation peut aller jusqu’à l’explosion de colères nombreuses
déclenchées par un interdit ou une restriction. Ces colères, nous les comprenons comme une défaillance de ses enveloppes corporelles et psychiques,
probablement due à l’échec des premiers contenants maternels. Il nous a donc
semblé très important de l’aider à repérer les deux espaces, l’espace « livres »
et l’espace « jeux », en tentant de le contenir, afin d’éviter qu’il ne se disperse
lui-même aux quatre vents en même temps que les jouets et les livres qu’il
jette à travers pièce. D’autre part, compte tenu de son extrême sensibilité au
changement, le respect et le maintien du cadre nous paraissent indispensables.
Assez rapidement, Axel repère dans le bac à livres Les trois petits
cochons, qu’il demande toujours de la même manière : « Tu me lis ? ».
L’identification au loup surgit d’emblée. Dès que nous ouvrons le livre, le
loup en sort. Il est dans la pièce. Axel est le loup qui crache et qui mord. La
lecture est impossible.
Dans un premier temps, nous lui proposons de refermer ce livre qui
contient une histoire qui fait si peur. Mais Axel revient à la charge. Sa formule « Tu me lis » n’est pas anodine. Nous n’avons pas de mal à imaginer
qu’il se vit comme un loup destructeur. Sa mère dit de lui qu’il est un
monstre : « Il est méchant, il me tape, me mord, il me griffe si je le tiens, et
il gifle sa sœur. »
Nous proposons assez rapidement au loup Axel de trouver une maison.
Il choisit un coffre à l’intérieur duquel il peut être complètement contenu et
limité. Dans cet espace clos, nous avons l’impression qu’il peut être à l’abri
de ses propres pulsions (c’est un peu comme le livre, qu’on peut refermer
dans un premier temps). À une certaine distance des mots, mais tout en étant
contenu par nos voix. Il peut ouvrir et fermer le coffre, il peut en sortir.
Nous lui demanderons d’essayer de sortir quand, dans l’histoire, que
nous pouvons maintenant lire, le loup part à la recherche des petits cochons.
Ce qu’il va pouvoir faire assez rapidement. Il ne nous attaque plus directement, mais nous arrache le livre des mains pour attaquer l’image de la maison des petits cochons.
Peu à peu, les propositions de déplacement vont pouvoir se faire, nous
l’aidons à construire un loup en Clipo. Il le prend tout d’abord avec lui dans
sa maison. Il le laissera ensuite à l’extérieur, le faisant intervenir le cas
échéant. À cette époque, le loup explose à la fin du conte, que nous pouvons
lire jusqu’au bout. Axel jubile de voir le loup détruit, mais il n’est pas désorganisé. Il est à noter que, par ailleurs, Axel peut écouter tranquillement
d’autres histoires, Les bébés chouettes, par exemple, et il s’arrête longuement
sur la page où est représentée l’image du retour de la maman chouette. C’est
aussi à cette période qu’il commence à montrer des capacités à utiliser les
deux espaces en faisant des articulations entre les histoires qu’il écoute et les
mises en scène qu’il fait avec de petits personnages dans le coin « jeux ».
Le livre comme contenant symbolique
Dans cet espace, Axel peut mettre en scène quelque chose de son histoire. Ses difficultés sont apparues peu après la naissance de sœur, dont le
contexte est difficile. Des problèmes de santé ont nécessité plusieurs hospitalisations du bébé en néonatalogie, l’organisation familiale a été perturbée.
Axel a été gardé tantôt par une voisine, tantôt par ses grands-parents. On peut
penser que l’arrivée de la petite sœur a fait effraction dans une expérience
familiale qu’Axel commençait à peine à intérioriser, ce qui a mis en danger
des liens encore fragiles. Pour Axel, une élaboration des angoisses de perte
va pouvoir se faire non seulement à travers la répétition de l’histoire soutenue par des propositions contenantes, mais aussi par le soutien des capacités
de déplacement vers des possibilités d’identification autre qu’à l’agresseur.
Dans certains milieux, le livre est encore considéré comme une forteresse et la représentation que la plupart se font de l’écrit reste liée à l’école.
Dans l’utilisation que nous en faisons, nous insistons sur la relation entre le
texte et l’image, entre la construction et l’intonation ; nous mettons l’accent
sur la mélodie du texte, donc sur la musique.
Pour le jeune enfant, le livre est dans un premier temps un objet qu’on
manipule, qu’on mord, voire qu’on déchire. Puis il devient un magasin où on
va chercher les histoires qui nous racontent. Les mots qui y sont écrits ne
changent pas, ce qui favorise l’organisation de la pensée. On peut l’ouvrir, le
fermer, caresser les images, arrêter un moment le déroulement du récit en ne
tournant plus les pages. C’est un médiateur important dans la transmission du
texte entre le narrateur et le lecteur.
Si nous pouvons tenir le livre entre nos mains, le livre, lui, nous tient tout
entier.
·
LAFFORGUE, Pierre. 1995. Petit Poucet deviendra grand, le travail du conte, Paris, Mollat Éditeur.
·
BETTELHEIM, Bruno. 1976. Psychanalyse des contes de fées, Paris, Robert Laffont (collection
« Réponses »).
·
Colloque national ACCES, Paris, nov. 1991, Éditions ACCES – IDF.
·
ACCES. Les Cahiers n° 3 : « Les livres, c’est toujours bon pour les bébés », Éditions ACCES -
IDF, 1999.
[1]
Cet article fait référence à une expérience déjà ancienne dans un hôpital de jour du
13
e arrondissement de Paris.