2002
Dialogue
Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie
En milieu scolaire
Écrire des contes dans un atelier d’écriture
Françoise Rachmuhl
écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture 73, mail du Bois-Brûlé, 78170 La Celle-Saint-Cloud
L’auteur anime des ateliers d’écriture en école élémentaire et en collège depuis une dizaine
d’années. Elle rend compte de sa pratique et décrit le déroulement des séances au cours des
deux derniers trimestres de l’année scolaire. Elle traite de ses rapports avec les enseignants et
les élèves et montre quels avantages ceux-ci peuvent retirer de l’atelier. La rédaction de contes
permet aux enfants de s’investir et d’exprimer leurs sentiments et leurs difficultés par l’intermédiaire de personnages fictifs et de situations symboliques.Mots-clés :
Fabrique de textes, Travail d’équipe, Expression des sentiments, Protection symbolique.
Depuis une dizaine d’années, j’anime des ateliers d’écriture, principalement dans des classes de CM 1- CM 2 et de 6e. J’ai suivi une formation dans les
ateliers d’Élisabeth Bing et de Jeanne Benameur. Ce qui m’est également
très utile, c’est mon expérience d’ancien professeur de lettres – j’ai enseigné
le français dans différents lycées et collèges – et ma pratique d’écrivain – j’ai
publié une douzaine d’ouvrages, surtout des contes traditionnels adaptés
pour la jeunesse. Aussi n’est-il pas étonnant que les enseignants me demandent d’aider leurs élèves à écrire des contes. Mais il m’arrive de bifurquer
vers d’autres genres, très prisés des jeunes, et de travailler sur des nouvelles
policières, des récits de science-fiction ou des poèmes.
Ma pratique de l’atelier d’écriture
L’atelier a lieu au deuxième et au troisième trimestre, en classe entière,
en présence de l’enseignant, à raison d’une séance hebdomadaire d’une heure
et demie à deux heures, pendant sept à douze semaines. C’est un travail de
longue haleine et, si l’intervenant bénéficie au début du prestige de toute personne venue de l’extérieur et de l’aura de l’écrivain, bien vite le charme
s’émousse. Il faut avoir recours à d’autres qualités !
Les premières séances sont consacrées à des jeux d’écriture, qui se
jouent seuls ou à plusieurs. Ils sont destinés à mettre les enfants en confiance,
à éveiller leur imagination, à susciter leur créativité. Ils leur permettent d’oublier les consignes d’écriture trop contraignantes, qui souvent les bloquent ou
les conduisent aux poncifs.
C’est pourquoi on ne tient compte, au début, ni de l’orthographe, ni de
la grammaire, ni du souci d’une belle présentation, qui viendront plus tard.
On ne craint pas les ratures, au contraire, on rédige brouillon sur brouillon,
on travaille, on retravaille. N’est-on pas dans un atelier, pour fabriquer du
texte comme un artisan qui, pour fabriquer un objet et façonner la matière,
laisse tomber des débris et admet le désordre ?
On ne craint pas non plus d’être noté et par là l’atelier d’écriture se
démarque de la conduite d’une classe traditionnelle : l’intervenant n’est pas
le professeur. Il faut le signaler aux élèves dès le départ. Il est nécessaire, en
effet, pour le bon fonctionnement de l’atelier, que le rôle de chacun soit bien
défini. Avant que l’atelier ne commence, enseignant et intervenant ont fixé en
commun les objectifs à atteindre. Si l’intervenant est le maître du jeu dans
son atelier, comme l’enseignant l’est dans sa classe, celui-ci ne doit pas se
sentir éliminé pour autant, car il a un rôle à jouer, d’aide et de participation.
Après les premières heures destinées à la mise en train, les séquences
suivantes sont consacrées à l’élaboration de différents scénarios de contes et
à leur répartition dans des groupes de quatre à six élèves. Vient ensuite l’écriture proprement dite du conte et cela demande encore de nombreuses heures
de travail. Pour nourrir ce travail, l’intervenant fait faire toutes sortes d’exercices – description d’un lieu, d’un objet, portrait d’un personnage, dialogues,
formules du début ou de la fin du conte, utilisation du schéma narratif, etc. Il
s’appuie sur des textes d’écrivains connus, même difficiles. Ainsi, pour aider
les élèves d’une classe de CM 2 à illustrer le thème de la mer, je leur ai lu successivement des extraits de l’Odyssée, de La petite sirène d’Andersen, dans
la version originale, non édulcorée, et de L’île au trésor de Stevenson, sans
réduire les difficultés de la langue, en me contentant d’expliquer quelques
mots.
La conduite du travail en équipe est délicate : il faut que plusieurs
enfants parviennent à s’entendre pour produire un seul texte. Ils doivent
apprendre à s’écouter les uns les autres, à voter et à accepter le résultat du
vote quand ils ne sont pas d’accord, à faire taire les rivalités, à ne pas se
laisser aller à la paresse quand l’un d’entre eux prend trop d’initiatives. L’intervenant et l’enseignant sont sur la brèche : vigilance, fermeté et compréhension.
Je me souviens d’un certain Fabrice qui, lors d’une première séance,
avait eu une jolie idée de conte, si bien qu’un groupe de garçons s’était
constitué autour de lui. À la séance suivante, au lieu de se montrer flatté que
son idée ait été retenue, Fabrice semble mécontent et taciturne. Je le prends à
part et il finit par m’avouer qu’il se sent dépossédé, qu’il voulait garder son
histoire pour lui. Je lui fais comprendre qu’il peut en garder le contrôle, mais
que l’apport des autres constitue un enrichissement et je lui demande d’essayer de rester dans le groupe. S’il n’y parvient pas, il pourra s’en aller. Il
accepte ma proposition. Par la suite, la conduite de ce groupe ne donnera pas
de difficulté et leur conte sera l’un des plus réussis.
À chaque étape, les enfants lisent leur texte à haute voix devant leurs
camarades. Ceux-ci, de même que l’intervenant, font les remarques ou posent
les questions nécessaires, non dans le but de critiquer et de blesser, mais pour
aider à améliorer l’expression, à rendre le récit plus clair et plus cohérent. Ce
travail oblige celui qui lit à articuler distinctement et ceux qui écoutent à fixer
leur attention. J’ai souvent été frappée de la qualité de l’écoute des élèves,
quand il s’agit de la production de l’un d’eux, et de la pertinence des commentaires.
Lorsque l’atelier se termine, les textes sont relus et corrigés avec l’aide
des enfants, souvent illustrés, saisis sur ordinateur, photocopiés et réunis en
fascicules, de façon que chaque élève ait un recueil de ses textes et de ceux
de ses camarades. Il arrive même qu’une lecture publique ait lieu à la fin de
l’année scolaire.
Quand c’est possible, je retourne dans l’école ou dans le collège l’année
suivante et rencontre ceux qui ont participé à l’atelier. On en profite pour établir un bilan. Le comportement de certains enfants a-scolaires, valorisés par
le travail en atelier, s’est amélioré. La plupart d’entre eux prennent volontiers
la parole quand on le leur demande et n’ont plus d’appréhension devant la
page blanche : ils ont découvert le plaisir d’écrire.
L’écriture d’un conte et son effet sur les élèves
Écrire un conte apprend aux enfants à maîtriser la technique du récit, à
franchir les écueils que sont l’emploi des temps et l’utilisation des pronoms,
à jouer des niveaux de langue, à donner à chaque texte, grâce au vocabulaire
et aux tournures de phrases, sa tonalité propre. Surtout le symbolisme du
conte permet à l’élève, derrière le paravent d’un personnage et de ses aventures fictives, d’exprimer sa personnalité et de parler de ses préoccupations.
Bien qu’il m’arrive de traiter des contes étiologiques, qui entraînent les
enfants vers des temps autres et des horizons plus vastes, je trouve plus profitable pour eux de s’investir dans des contes d’apprentissage. Les élèves
connaissent suffisamment de contes pour repérer le schéma classique du
héros qui quitte sa famille, part dans le vaste monde en quête d’un trésor –
amour, gloire ou fortune – et subit des épreuves avant de connaître le bonheur.
Les enfants avec lesquels je travaille sont en général des pré-adolescents,
plus ou moins en conflit avec leur famille. Par le biais du conte, ils peuvent
évoquer leurs disputes ou leur rancœur. Il m’est même arrivé de leur demander, dans un texte court sur le thème de la fugue, de s’exprimer à la première
personne, en leur garantissant que le texte ne serait lu en classe qu’avec leur
accord.
Voici quelques fragments : Je voudrais quitter la maison parce que mes
sœurs n’arrêtent pas de crier après moi… et ma grande sœur ouvre toujours
la fenêtre quand je m’habille.
C’est le désespoir total pour moi. Mes parents ne s’occupent pas de moi,
ni de ce que je fais ni de ce que je pense. Pour eux, c’est comme si je n’existais pas. Alors je décide de fuguer… J’ai laissé une lettre : Maman, je suis
désolée, mais j’ai dû partir. De toute façon tu m’aurais retenue. Je t’aime
beaucoup maman : comprends-moi. Je reviendrai. Bises.
Sur le thème du départ et de l’émancipation, La légende de Flèche de
Feu est un récit particulièrement riche écrit par un groupe de garçons de
sixième. Un jeune aigle orphelin part au Pays des Morts pour retrouver ses
parents tués par un chasseur. Il est aidé dans sa quête par son ami le lynx,
mais, sans le vouloir, au cours d’une épreuve, il tue malencontreusement
celui-ci. Il retrouve ses parents et tous trois rentrent heureux dans le nid familial – jusque-là, rien que de très classique. Mais après ce dénouement apparent, l’action rebondit : notre aigle, le cœur lourd, s’éloigne de son nid et, du
haut d’une falaise, s’élance dans le vide sans bouger les ailes, se laissant tomber comme un caillou. Il atteint donc le Pays des Morts où il retrouve son ami
le lynx. Tous deux gravent alors sur une pierre ces mots : La vie est constituée de nombreux choix parfois très difficiles où l’on doit accepter de lourds
sacrifices pour trouver enfin son unique bonheur.
D’autres enfants font part de leur désir de retourner dans le lieu de leur
naissance ou dans le pays de leurs ancêtres, s’ils sont d’origine étrangère. Je
voudrais vivre à Saint-Avold. J’ai… mon parrain et ma marraine qui habitent là-bas. Parce que là-bas il y a une grande forêt et c’est bien. Et je suis
née là-bas. Les plus raisonnables – et peut-être les plus mûrs – souhaitent
partir avec l’accord de leurs parents pour apprendre un métier et gagner leur
vie. À 16 ans, je voudrais m’en aller dans mon pays (Igor est yougoslave) et
travailler comme mécanicien. Mes parents sont d’accord.
Je demande aux sixièmes du collège des Amandiers d’inventer une histoire qui justifie le titre donné à leur recueil, Le trésor des Amandiers. Keltoum imagine ce trésor contenu dans un coffre, sous le bureau de la
conseillère d’éducation. Pour l’ouvrir, il faut une amande, cueillie sur un
arbre gigantesque. Pas d’arbre de la sorte à Paris, ni même dans le midi de la
France. Alors elle prend l’avion pour son pays, la Kabylie. Elle alla dans son
pré. Elle retrouva son gigantesque amandier. Elle prit quelques amandes, des
grosses, des petites, de toutes sortes. Elle alla quand même dire un bonjour
à sa grande sœur, ses tantes, cousins et cousine. Puis elle repart pour Paris et
réussit à ouvrir le coffre.
Écrire un conte permet aux enfants d’exprimer des sentiments forts,
réprouvés par les conventions morales : l’agressivité, l’obsession de la mort,
la lâcheté, la faiblesse, la peur. Quelques élèves sont véritablement hantés par
des visions de batailles, de meurtres, de fantômes sanglants ou de monstres
baveux, visions influencées bien sûr par les films d’horreur regardés à la télévision, mais aussi commandées par une inclination morbide. Même si ces
visions créent un certain malaise, c’est bien qu’ils puissent les confier au
papier et sans doute par là les rendre moins nocives.
Quant à l’expression de la peur, elle rencontre toujours beaucoup de succès. Qu’il s’agisse de renverser une situation de départ – le conte d’Italo Calvino Jeannot qui n’a pas froid aux yeux devenant Jeannot qui a peur de tout
–, ou de la rencontre inopinée d’un Windégo, géant cannibale des forêts canadiennes, les enfants savent rendre toutes les nuances du sentiment, de la
curiosité imprudente à la méfiance, de la panique irraisonnée au recours à
l’aide des adultes, et, quand il s’agit de tuer le monstre, de la joie de la vengeance à la pitié.
Enfin, la rédaction de contes à rebours est un exercice apprécié des
élèves. Qu’il s’agisse du Gentil Loup et du méchant Chaperon Rouge ou de
la Belle au bois dormant qui se réveille au XXIe siècle, elle leur permet, en
favorisant les anachronismes, de jeter un regard critique sur leur époque et ils
le font souvent d’une manière pertinente, pleine d’humour.
Ainsi, au cours de l’atelier d’écriture, les enfants prennent confiance en
eux et peuvent se livrer à leur fantaisie et jouer avec leur imagination. Ils
comprennent mieux l’importance du travail d’écriture, de l’indispensable
réécriture, la nécessité de la cohérence, de la clarté et de la correction. Ils
apprennent à mieux travailler en groupe et à accepter sur leurs textes le
regard des autres – de leurs condisciples et pas seulement des adultes. Enfin,
sous le couvert d’un récit hautement symbolique, ils peuvent se projeter dans
des personnages qui, à leur place, expriment leurs difficultés et leurs attentes.
Dernières parutions : 13 contes et récits d’Halloween, Castor Poche, 2000.
15 contes d’Europe, Castor Poche, 2001.
David malgré lui, roman (pour adultes), éditions Bérénice, 2001.