Dialogue
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I.S.B.N.2749200148
128 pages

p. 35 à 39
doi: en cours

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Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie

no 156 2002/2

2002 Dialogue Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie

En milieu scolaire

Écrire des contes dans un atelier d’écriture

Françoise Rachmuhl écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture 73, mail du Bois-Brûlé, 78170 La Celle-Saint-Cloud
L’auteur anime des ateliers d’écriture en école élémentaire et en collège depuis une dizaine d’années. Elle rend compte de sa pratique et décrit le déroulement des séances au cours des deux derniers trimestres de l’année scolaire. Elle traite de ses rapports avec les enseignants et les élèves et montre quels avantages ceux-ci peuvent retirer de l’atelier. La rédaction de contes permet aux enfants de s’investir et d’exprimer leurs sentiments et leurs difficultés par l’intermédiaire de personnages fictifs et de situations symboliques.Mots-clés : Fabrique de textes, Travail d’équipe, Expression des sentiments, Protection symbolique.
Depuis une dizaine d’années, j’anime des ateliers d’écriture, principalement dans des classes de CM 1- CM 2 et de 6e. J’ai suivi une formation dans les ateliers d’Élisabeth Bing et de Jeanne Benameur. Ce qui m’est également très utile, c’est mon expérience d’ancien professeur de lettres – j’ai enseigné le français dans différents lycées et collèges – et ma pratique d’écrivain – j’ai publié une douzaine d’ouvrages, surtout des contes traditionnels adaptés pour la jeunesse. Aussi n’est-il pas étonnant que les enseignants me demandent d’aider leurs élèves à écrire des contes. Mais il m’arrive de bifurquer vers d’autres genres, très prisés des jeunes, et de travailler sur des nouvelles policières, des récits de science-fiction ou des poèmes.
 
Ma pratique de l’atelier d’écriture
 
 
L’atelier a lieu au deuxième et au troisième trimestre, en classe entière, en présence de l’enseignant, à raison d’une séance hebdomadaire d’une heure et demie à deux heures, pendant sept à douze semaines. C’est un travail de longue haleine et, si l’intervenant bénéficie au début du prestige de toute personne venue de l’extérieur et de l’aura de l’écrivain, bien vite le charme s’émousse. Il faut avoir recours à d’autres qualités !
Les premières séances sont consacrées à des jeux d’écriture, qui se jouent seuls ou à plusieurs. Ils sont destinés à mettre les enfants en confiance, à éveiller leur imagination, à susciter leur créativité. Ils leur permettent d’oublier les consignes d’écriture trop contraignantes, qui souvent les bloquent ou les conduisent aux poncifs.
C’est pourquoi on ne tient compte, au début, ni de l’orthographe, ni de la grammaire, ni du souci d’une belle présentation, qui viendront plus tard. On ne craint pas les ratures, au contraire, on rédige brouillon sur brouillon, on travaille, on retravaille. N’est-on pas dans un atelier, pour fabriquer du texte comme un artisan qui, pour fabriquer un objet et façonner la matière, laisse tomber des débris et admet le désordre ?
On ne craint pas non plus d’être noté et par là l’atelier d’écriture se démarque de la conduite d’une classe traditionnelle : l’intervenant n’est pas le professeur. Il faut le signaler aux élèves dès le départ. Il est nécessaire, en effet, pour le bon fonctionnement de l’atelier, que le rôle de chacun soit bien défini. Avant que l’atelier ne commence, enseignant et intervenant ont fixé en commun les objectifs à atteindre. Si l’intervenant est le maître du jeu dans son atelier, comme l’enseignant l’est dans sa classe, celui-ci ne doit pas se sentir éliminé pour autant, car il a un rôle à jouer, d’aide et de participation. Après les premières heures destinées à la mise en train, les séquences suivantes sont consacrées à l’élaboration de différents scénarios de contes et à leur répartition dans des groupes de quatre à six élèves. Vient ensuite l’écriture proprement dite du conte et cela demande encore de nombreuses heures de travail. Pour nourrir ce travail, l’intervenant fait faire toutes sortes d’exercices – description d’un lieu, d’un objet, portrait d’un personnage, dialogues, formules du début ou de la fin du conte, utilisation du schéma narratif, etc. Il s’appuie sur des textes d’écrivains connus, même difficiles. Ainsi, pour aider les élèves d’une classe de CM 2 à illustrer le thème de la mer, je leur ai lu successivement des extraits de l’Odyssée, de La petite sirène d’Andersen, dans la version originale, non édulcorée, et de L’île au trésor de Stevenson, sans réduire les difficultés de la langue, en me contentant d’expliquer quelques mots.
La conduite du travail en équipe est délicate : il faut que plusieurs enfants parviennent à s’entendre pour produire un seul texte. Ils doivent apprendre à s’écouter les uns les autres, à voter et à accepter le résultat du vote quand ils ne sont pas d’accord, à faire taire les rivalités, à ne pas se laisser aller à la paresse quand l’un d’entre eux prend trop d’initiatives. L’intervenant et l’enseignant sont sur la brèche : vigilance, fermeté et compréhension.
Je me souviens d’un certain Fabrice qui, lors d’une première séance, avait eu une jolie idée de conte, si bien qu’un groupe de garçons s’était constitué autour de lui. À la séance suivante, au lieu de se montrer flatté que son idée ait été retenue, Fabrice semble mécontent et taciturne. Je le prends à part et il finit par m’avouer qu’il se sent dépossédé, qu’il voulait garder son histoire pour lui. Je lui fais comprendre qu’il peut en garder le contrôle, mais que l’apport des autres constitue un enrichissement et je lui demande d’essayer de rester dans le groupe. S’il n’y parvient pas, il pourra s’en aller. Il accepte ma proposition. Par la suite, la conduite de ce groupe ne donnera pas de difficulté et leur conte sera l’un des plus réussis.
À chaque étape, les enfants lisent leur texte à haute voix devant leurs camarades. Ceux-ci, de même que l’intervenant, font les remarques ou posent les questions nécessaires, non dans le but de critiquer et de blesser, mais pour aider à améliorer l’expression, à rendre le récit plus clair et plus cohérent. Ce travail oblige celui qui lit à articuler distinctement et ceux qui écoutent à fixer leur attention. J’ai souvent été frappée de la qualité de l’écoute des élèves, quand il s’agit de la production de l’un d’eux, et de la pertinence des commentaires.
Lorsque l’atelier se termine, les textes sont relus et corrigés avec l’aide des enfants, souvent illustrés, saisis sur ordinateur, photocopiés et réunis en fascicules, de façon que chaque élève ait un recueil de ses textes et de ceux de ses camarades. Il arrive même qu’une lecture publique ait lieu à la fin de l’année scolaire.
Quand c’est possible, je retourne dans l’école ou dans le collège l’année suivante et rencontre ceux qui ont participé à l’atelier. On en profite pour établir un bilan. Le comportement de certains enfants a-scolaires, valorisés par le travail en atelier, s’est amélioré. La plupart d’entre eux prennent volontiers la parole quand on le leur demande et n’ont plus d’appréhension devant la page blanche : ils ont découvert le plaisir d’écrire.
 
L’écriture d’un conte et son effet sur les élèves
 
 
Écrire un conte apprend aux enfants à maîtriser la technique du récit, à franchir les écueils que sont l’emploi des temps et l’utilisation des pronoms, à jouer des niveaux de langue, à donner à chaque texte, grâce au vocabulaire et aux tournures de phrases, sa tonalité propre. Surtout le symbolisme du conte permet à l’élève, derrière le paravent d’un personnage et de ses aventures fictives, d’exprimer sa personnalité et de parler de ses préoccupations.
Bien qu’il m’arrive de traiter des contes étiologiques, qui entraînent les enfants vers des temps autres et des horizons plus vastes, je trouve plus profitable pour eux de s’investir dans des contes d’apprentissage. Les élèves connaissent suffisamment de contes pour repérer le schéma classique du héros qui quitte sa famille, part dans le vaste monde en quête d’un trésor – amour, gloire ou fortune – et subit des épreuves avant de connaître le bonheur.
Les enfants avec lesquels je travaille sont en général des pré-adolescents, plus ou moins en conflit avec leur famille. Par le biais du conte, ils peuvent évoquer leurs disputes ou leur rancœur. Il m’est même arrivé de leur demander, dans un texte court sur le thème de la fugue, de s’exprimer à la première personne, en leur garantissant que le texte ne serait lu en classe qu’avec leur accord.
Voici quelques fragments : Je voudrais quitter la maison parce que mes sœurs n’arrêtent pas de crier après moi… et ma grande sœur ouvre toujours la fenêtre quand je m’habille.
C’est le désespoir total pour moi. Mes parents ne s’occupent pas de moi, ni de ce que je fais ni de ce que je pense. Pour eux, c’est comme si je n’existais pas. Alors je décide de fuguer… J’ai laissé une lettre : Maman, je suis désolée, mais j’ai dû partir. De toute façon tu m’aurais retenue. Je t’aime beaucoup maman : comprends-moi. Je reviendrai. Bises.
Sur le thème du départ et de l’émancipation, La légende de Flèche de Feu est un récit particulièrement riche écrit par un groupe de garçons de sixième. Un jeune aigle orphelin part au Pays des Morts pour retrouver ses parents tués par un chasseur. Il est aidé dans sa quête par son ami le lynx, mais, sans le vouloir, au cours d’une épreuve, il tue malencontreusement celui-ci. Il retrouve ses parents et tous trois rentrent heureux dans le nid familial – jusque-là, rien que de très classique. Mais après ce dénouement apparent, l’action rebondit : notre aigle, le cœur lourd, s’éloigne de son nid et, du haut d’une falaise, s’élance dans le vide sans bouger les ailes, se laissant tomber comme un caillou. Il atteint donc le Pays des Morts où il retrouve son ami le lynx. Tous deux gravent alors sur une pierre ces mots : La vie est constituée de nombreux choix parfois très difficiles où l’on doit accepter de lourds sacrifices pour trouver enfin son unique bonheur.
D’autres enfants font part de leur désir de retourner dans le lieu de leur naissance ou dans le pays de leurs ancêtres, s’ils sont d’origine étrangère. Je voudrais vivre à Saint-Avold. J’ai… mon parrain et ma marraine qui habitent là-bas. Parce que là-bas il y a une grande forêt et c’est bien. Et je suis née là-bas. Les plus raisonnables – et peut-être les plus mûrs – souhaitent partir avec l’accord de leurs parents pour apprendre un métier et gagner leur vie. À 16 ans, je voudrais m’en aller dans mon pays (Igor est yougoslave) et travailler comme mécanicien. Mes parents sont d’accord.
Je demande aux sixièmes du collège des Amandiers d’inventer une histoire qui justifie le titre donné à leur recueil, Le trésor des Amandiers. Keltoum imagine ce trésor contenu dans un coffre, sous le bureau de la conseillère d’éducation. Pour l’ouvrir, il faut une amande, cueillie sur un arbre gigantesque. Pas d’arbre de la sorte à Paris, ni même dans le midi de la France. Alors elle prend l’avion pour son pays, la Kabylie. Elle alla dans son pré. Elle retrouva son gigantesque amandier. Elle prit quelques amandes, des grosses, des petites, de toutes sortes. Elle alla quand même dire un bonjour à sa grande sœur, ses tantes, cousins et cousine. Puis elle repart pour Paris et réussit à ouvrir le coffre.
Écrire un conte permet aux enfants d’exprimer des sentiments forts, réprouvés par les conventions morales : l’agressivité, l’obsession de la mort, la lâcheté, la faiblesse, la peur. Quelques élèves sont véritablement hantés par des visions de batailles, de meurtres, de fantômes sanglants ou de monstres baveux, visions influencées bien sûr par les films d’horreur regardés à la télévision, mais aussi commandées par une inclination morbide. Même si ces visions créent un certain malaise, c’est bien qu’ils puissent les confier au papier et sans doute par là les rendre moins nocives.
Quant à l’expression de la peur, elle rencontre toujours beaucoup de succès. Qu’il s’agisse de renverser une situation de départ – le conte d’Italo Calvino Jeannot qui n’a pas froid aux yeux devenant Jeannot qui a peur de tout –, ou de la rencontre inopinée d’un Windégo, géant cannibale des forêts canadiennes, les enfants savent rendre toutes les nuances du sentiment, de la curiosité imprudente à la méfiance, de la panique irraisonnée au recours à l’aide des adultes, et, quand il s’agit de tuer le monstre, de la joie de la vengeance à la pitié.
Enfin, la rédaction de contes à rebours est un exercice apprécié des élèves. Qu’il s’agisse du Gentil Loup et du méchant Chaperon Rouge ou de la Belle au bois dormant qui se réveille au XXIe siècle, elle leur permet, en favorisant les anachronismes, de jeter un regard critique sur leur époque et ils le font souvent d’une manière pertinente, pleine d’humour.
Ainsi, au cours de l’atelier d’écriture, les enfants prennent confiance en eux et peuvent se livrer à leur fantaisie et jouer avec leur imagination. Ils comprennent mieux l’importance du travail d’écriture, de l’indispensable réécriture, la nécessité de la cohérence, de la clarté et de la correction. Ils apprennent à mieux travailler en groupe et à accepter sur leurs textes le regard des autres – de leurs condisciples et pas seulement des adultes. Enfin, sous le couvert d’un récit hautement symbolique, ils peuvent se projeter dans des personnages qui, à leur place, expriment leurs difficultés et leurs attentes.
Dernières parutions : 13 contes et récits d’Halloween, Castor Poche, 2000.
15 contes d’Europe, Castor Poche, 2001.
David malgré lui, roman (pour adultes), éditions Bérénice, 2001.
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