Dialogue
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I.S.B.N.2749200148
128 pages

p. 41 à 53
doi: en cours

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Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie

no 156 2002/2

2002 Dialogue Quand le conte accompagne la thérapie et la pédagogie

Avec un groupe de femmes en situation interculturelle

Constructions du conte et constructions du groupe

Odile Carré maître de conférences en psychologie, université Lyon 2 adresse personnelle : 34, boulevard de Narcel, 69110 Sainte-Foy-lès-Lyon
Du fait de ses caractéristiques – souplesse, malléabilité, structure des récits –, le conte peut être considéré comme un objet transitionnel. L’introduction du conte dans un groupe, notamment interculturel, facilite la construction de ce groupe. Du point de vie psychique, tout se passe comme si conte et groupe allaient de pair. Le conte révèle les différents moments de la vie du groupe, mais la dimension métaphorique du conte autorise la mise à distance des affects. L’analyse de six séances de travail en groupe rend compte de ce processus.Mots-clés : Objet transitionnel, Conte, Groupe, Contenant psychique.
S’il te plaît, raconte-moi une histoire… Qui n’a jamais prononcé ces mots ou entendu à ses côtés une petite voix qui sollicitait une histoire ?
Les contes appartiennent à la littérature orale, ensemble d’histoires ou de récits de courte durée produits le plus souvent par un groupe social et destinés à être transmis oralement et répétés dans les groupes sociaux de génération en génération. Ils sont le fruit d’un discours commun qui correspond à un mode d’appréhension du monde, à des connaissances partagées par tous, à un ensemble de représentations, ainsi qu’à la présentation des moyens d’action qui peuvent être mis au service de la reproduction sociale ou de la contestation. Bien que le conte soit un produit et un élément de la culture propre d’un groupe social, des homologues des contes se trouvent dans toutes les cultures.
Le contenu des contes traite des préoccupations essentielles du sujet humain, qu’il s’agisse du développement de la vie psychique et de ses avatars, de la différence des sexes et de l’organisation des rapports entre hommes et femmes, des rapports familiaux et entre les générations, du rapport au temps et à l’espace, de l’amour, de la haine et de la violence. La transmission orale assure au conte malléabilité et plasticité, car le contexte de l’émission s’adapte à celui de la réception. Le conteur imprime au contenu du conte sa marque personnelle. Il adapte au message qu’il veut faire passer l’interprétation des personnages et des situations. Un conteur ne raconte pas n’importe quoi, à n’importe qui, n’importe quand (Kaës et al., p. 14,1984). Le discours du conte est métaphorique, imagé, figuratif, proche de la perception et du rêve. Le conte est en quelque sorte le récit d’un rêve.
Le conte occupe une position transitionnelle originale. Il possède les caractéristiques des objets transitionnels, mais il ne se confond pas avec d’autres media qu’on utilise dans les groupes tels que dessin, peinture, expression corporelle, photolangage etc. L’étoffe même du conte s’est tissée depuis la nuit des temps dans l’imaginaire collectif, elle s’est transmise de génération en génération. Introduit dans un groupe, il y ouvre un espace spécifique qui touche à la fois à la vie psychique du sujet et à la vie du groupe, à l’intra et l’intersubjectif. Le contage suscite dans les groupes un travail de fomentation des images, donne accès à l’imaginaire, puis aux processus de symbolisation. Objet transitionnel et objet culturel, le conte représente dans le groupe une partie du moi du sujet et appartient à la catégorie « non-moi ». Il peut être à la fois trouvé et créé par chaque membre du groupe : il se situe entre la réalité intérieure du sujet et la réalité extérieure partagée. Le conte ouvre un espace de jeu où la réalité psychique est mise en scène, où l’universalité des récits et leur homonymie facilite l’élaboration de la ressemblance, tandis que la diffraction des identifications s’étaye sur la diversité des thèmes et leurs variations pour souligner les différences. Ces deux aspects sont d’un grand intérêt dans les groupes interculturels.
Du fait qu’il appartient à la tradition orale, le conte est malléable, déformable, transformable. Chaque participant peut l’investir à son gré, le transformer, le charger de messages secrets et divers : ce n’est pas une possession fusionnelle du groupe, mais un objet collectif différencié. Le travail psychique qui en résulte s’opère dans un certain écart par rapport aux investissements de chacun. Le conteur peut sans risques de dévoilement parler de lui-même en racontant une histoire.
L’introduction du conte dans un groupe va donc réactiver ou accompagner un ensemble de processus psychiques intra et intersubjectifs et refléter, révéler ou accompagner les différents moments de la construction du groupe. Tout se passe comme si le conte et le groupe étaient appareillés. Tandis que le conte réveille des traces affectives chez chaque participant et entraîne un travail de mémoire, la chaîne associative groupale déploie conte après conte le travail de l’imaginaire du groupe, produit des effets de condensation et de déplacement, file la métaphore. Or, comme le souligne J. Kristéva (1984), la condensation métaphorique est un processus dont l’action se prolonge jusqu’à l’arrivée dans la région des perceptions, le sens qu’elle produit vise à la jouissance corporelle et suscite des réactions proches des identifications primaires. La métaphore devient métamorphose. L’imaginaire du groupe s’enrichit ainsi des effets suscités par le conte. Construction des contes dans le groupe et construction du groupe sont de ce fait intimement liées.
 
Le dispositif de groupe
 
 
Il s’agit d’un groupe interculturel qui se compose de seize femmes d’une quarantaine d’années nées en Algérie, en Tunisie, au Maroc, au Laos, et de cinq monitrices d’origine française et d’appartenances différentes : formation, service social, littérature orale, psychologie. Les femmes immigrées n’ont pas toutes fréquenté l’école. Certaines sont analphabètes, les autres ont un niveau proche ou équivalent au certificat d’études. Toutes sont mères de famille – parfois nombreuse. Le travail du groupe vise à la fois au développement personnel de chaque participante et à l’acquisition d’un certain nombre de connaissances ou d’expériences susceptibles de développer les liens sociaux, notamment entre les familles et l’environnement habituel. L’objectif énoncé par l’équipe d’animation est de réactiver le savoir des participantes en matière de contes ou de traditions orales de leur pays d’origine. Ensuite, celles qui le désireront pourront proposer leur répertoire dans les écoles.
Comme le conte, le groupe a un commencement et une fin : il dure trente semaines, pendant lesquelles les femmes font un stage pratique dans un équipement social (centre social, bibliothèque, centre documentaire dans les écoles, halte-garderie) et ont une réunion de regroupement par semaine. Cette journée de regroupement comporte deux temps. Le premier pourrait s’intituler « analyse des pratiques de terrain ». Chaque femme y fait part des difficultés rencontrées sur son lieu de stage, ce qui suscite une discussion. Le second temps est réservé au contage : mémorisation de contes, contage dans la langue d’origine, puis en français. Le conte est donc au cœur de la vie du groupe. Le groupe n’est pas un groupe thérapeutique, mais l’élaboration psychique y est particulièrement mobilisée autour d’un travail sur les liens : liens intra-psychiques, intra- et inter-subjectifs dans le groupe, liens entre le passé et le présent, liens qui vont se tisser dans l’environnement. Le conte joue le rôle d’objet transitionnel non seulement entre les participantes, mais aussi entre culture d’origine et culture d’accueil. Il remplit une fonction d’entre-deux temps et d’entre-deux cultures.
L’étayage sur la théorie psychanalytique permet de repérer les différents moments de la vie psychique du groupe, de les accompagner et d’adopter un cadre adapté à ce groupe. Plusieurs éléments ont été modifiés par rapport aux dispositifs habituels, notamment la composition et le fonctionnement de l’équipe. Le choix de travailler avec une équipe de formateurs plutôt qu’avec un couple d’intervenants s’appuie sur l’hypothèse que les femmes de milieux traditionnels ont des représentations du groupe enracinées dans un groupe familial élargi et que la fonction « cadre » sera mieux assurée par un groupe de personnes d’âges et d’expériences variées. La composition de l’équipe facilitera la diffraction des identifications dans un groupe de femmes où l’image de la mère peut se révéler prégnante. La présence d’une animatrice de double culture ayant des liens avec la culture arabo-musulmane facilitera la relation des animateurs avec l’ensemble du groupe interculturel ainsi que des sous-groupes d’appartenance.
Une certaine rigueur était observée pour le cadre et les règles de fonctionnement : horaires, lieux, présence régulière. Cette rigueur était tempérée par l’instauration d’un rite d’accueil : une cérémonie du thé d’une demi-heure précédait chaque séance de travail, créant une sorte de sas entre la vie quotidienne et le temps de la réflexion et des échanges. Enfin, on mit en place des réunions d’information pour favoriser chez les femmes un travail psychique d’anticipation du groupe.
 
Les prémisses du groupe
 
 
Le travail d’anticipation du groupe à venir est essentiel dans le processus de construction des groupes. Cette phase précède la vie du groupe et correspond à un moment de rêverie au cours duquel le futur participant tente d’imaginer les activités, les échanges, l’atmosphère du groupe, organise ses attentes. Au cours des deux séances d’information, l’équipe d’intervenants présenta les objectifs poursuivis, l’emploi du temps, les problèmes matériels. Une discussion permit d’aborder la relation que chaque femme avait eue dans l’enfance avec le conte, notamment grâce à l’apport des grands-parents, ce que le conte représente pour les enfants aujourd’hui et ce que peut apporter une approche interculturelle du conte à l’école. Les femmes s’exprimèrent librement. L’équipe leur dit enfin que, pour participer au groupe, il fallait s’engager à une présence régulière, et que celles qui le souhaiteraient seraient invitées à aller raconter des contes de leur pays dans les écoles.
Ces réunions d’information occupèrent une place spécifique dans la construction du groupe et sa mise en représentation par les participantes. Un travail de rêverie put s’organiser autour de deux pôles : l’éveil du désir de groupe et la fantasmatisation de ce que l’on espérait y trouver d’une part, la réactivation des traces de contes liés à la petite enfance et les souvenirs familiaux qui s’y rattachaient d’autre part.
 
Les six premières séances de travail
 
 
Le groupe comprenait onze participantes, l’équipe d’animation intervenait tantôt en groupe de cinq, tantôt en groupe de trois. Une ou deux fois, il n’y eut qu’une animatrice, par suite de problèmes matériels.
Première séance
La journée commence par la présentation des participantes, dont le nom est écrit en français et dans le graphisme de la langue d’origine : arabe, hmong, français. Chacune indique ses noms, prénoms, parle de son mari, de ses enfants, présente en quelques mots le pays où elle est née. Il s’ensuit une longue évocation de paysages, de saveurs, d’odeurs, de couleurs, de sons et de sensations diverses, de description de pratiques traditionnelles comme le tissage de la laine, les jeux des enfants ou la plantation du riz sur les hauts plateaux du Laos. Les animatrices s’imprègnent de ce monde de poésie, perçoivent la richesse d’un univers sensori-perceptif différent du leur, ressentent une certaine émotion face à la force du témoignage et à l’étrangeté de ce qui est présenté comme un paradis perdu.
La langue parlée est le français, mais ce n’est pas une obligation. Celles qui ont des difficultés font traduire ce qu’elles expriment par leurs compagnes. On est toutes pareilles, dit une femme pendant que la discussion se poursuit sur le sort des filles dans les différentes cultures.
L’après-midi est réservée aux premiers contes. L’animatrice conteuse raconte une devinette d’après les frères Grimm : Trois jeunes femmes transformées en fleurs sont plantées en pleine campagne. L’une d’elles a le droit de retourner chez elle pendant la nuit. Elle supplie son père de la délivrer du mauvais sort. Il lui suffirait de venir la cueillir avant la nuit. Ce qu’il fait. Elles étaient en tous points identiques. Comment s’y est-il pris ? Réponse : comme elle a dormi chez elle pendant la nuit, elle est la seule à ne pas être trempée de rosée. Elle poursuit en proposant une version du Frérot et Sœurette de Grimm : Une mère meurt en laissant au monde une fille et un garçon. Le père se remarie. Frérot et Sœurette sont en butte aux persécutions de leur marâtre. Frérot décide Sœurette à s’enfuir avec lui. En chemin, il boit l’eau d’une source ensorcelée par la marâtre et se transforme en faon. Sœurette s’enfonce avec lui dans la forêt. Ils trouvent refuge dans une maisonnette abandonnée. Le petit faon ne peut résister à l’appel de la chasse à courre. Le roi du pays parvient à le suivre. Il épouse Sœurette après lui avoir promis de ne jamais faire de mal à son frère animal, mais la marâtre et sa fille retrouvent leurs traces. Déguisées en servantes, elles proposent un bain à Sœurette, qui se relève de couches, et l’enferment dans une étuve surchauffée. La jeune mère vient chaque nuit, transformée en fantôme, s’occuper de son bébé et de son faon. La nourrice, intriguée prévient le roi qui, la troisième nuit, ne peut se retenir d’étreindre celle qui est son épouse. Sœurette recouvre la vie. La marâtre est brûlée. Frérot retrouve aussitôt sa forme humaine.
Le groupe du Maghreb connaît une version kabyle de ce conte, intitulée La vache des orphelins, les Laotiennes se souviennent d’un conte identique dans la tradition hmong. Une femme dit qu’elle écoutait le conte aux pieds de sa grand-mère, la tête sur ses genoux.
Deuxième séance
La première partie de la journée est réservée au choix des stages. Après la pause, on fait le lien avec la dernière séance, et l’une des Laotiennes est priée de présenter La vache des orphelins dans la version hmong. Une famille possède une vache grosse d’un veau. La mère tombe malade et meurt après avoir fait ses recommandations : sa fille ne doit pas être triste, elle sera toujours là. La fille grandit. Le père se remarie. On égorge la vache. Il ne faut pas manger sa viande, mais mettre dans une boîte sa peau, sa queue, ses pattes. Ainsi, tous les vœux de la fille seront exaucés. Un jour, un prince aperçoit la fille. Il trouve très belle et veut l’épouser. Le père ne veut pas du mariage, mais la maman-vache donne son accord. Le père pose des questions sur la vache. La fille lui répond que c’est sa mère. Ils se marient pour leur plus grand bonheur.
Le groupe s’extasie en découvrant la troisième version d’un même conte, c’est comme chez nous. On parle ensuite de la tradition du tissage en Kabylie. Une femme entonne le Chant du tissage, tandis que les Laotiennes précisent que seuls les garçons ont le droit de chanter la Chanson du riz, ils chantent bien.
Le groupe évoque alors des conteurs et conteuses : le père, les grands-parents, et découvre qu’à des milliers de kilomètres, on utilisait de la même façon une poupée fixée sur un bâton pour illustrer le conte.
Toujours dans le répertoire de Grimm, l’animatrice raconte Le vaillant petit tailleur. Un beau matin d’été, un petit tailleur de bonne humeur achète de la crème à une paysanne. Quand il veut manger la crème, il s’aperçoit qu’elle est couverte de mouches, il en tue sept d’un coup, et, tout fier, se coud une ceinture où il brode en lettres capitales « sept d’un coup ». Il décide de partir à l’aventure, ne tarde pas à rencontrer un géant qui lui lance trois défis : écraser une pierre dans sa main, lancer une pierre plus haut que lui dans le ciel, transporter un arbre. Grâce au morceau de fromage et à l’oiseau qu’il a mis dans ses poches, il fait mieux que le géant. Celui-ci l’invite à passer la nuit dans sa caverne, où d’autres géants le rejoignent. Ils voudraient bien se passer de lui, mais le tailleur n’a pas dormi dans son lit et, comme les autres croient l’avoir assommé, son apparition les met en déroute. Ensuite, le petit tailleur se fait embaucher par le Roi. Il se fait des jaloux, mais il en triomphera et épousera la fille du Roi.
Les postures du petit tailleur intriguent une des Laotiennes, qui nous fait mimer la position du tailleur. Elle mime ensuite la position des femmes lorsqu’elles servent les hommes au Laos, puis termine avec beaucoup d’émotion par trois phrases d’une intense poésie qui commencent par Cheznous. À la fin de la séance, le groupe rappelle les rôles masculins et féminins dans les différents pays, et la jeune femme évoque l’esprit des morts et la réincarnation.
Commentaires
Ces deux séances se caractérisent par une grande intensité émotionnelle ressentie à la fois par les participantes et par l’équipe d’animation. La place du corps et ses éprouvés sont au cœur des descriptions qui émanent du groupe. Le système sensori-perceptif est largement sollicité : l’odeur des roses de Kabylie, le goût des baies sauvages du Laos, les sons spécifiques à chaque culture, le bruit des bombes au Laos… la couleur de la guerre. La terre est représentée comme un paradis perdu, le paradis des origines. Terre, mère, corps sont étroitement associés. Le corps fortement sollicité traduit la densité des émotions que les mots seuls ne peuvent exprimer : l’angoisse de la séparation, la perte du pays d’origine entraînée par l’exil.
Tandis que le conte réactive les souvenirs d’enfance et que la place d’enfant dans le groupe familial est revisitée, deux thèmes récurrents apparaissent dans le processus associatif : celui du tissage, que l’on peut interpréter comme le désir de créer des liens à l’intérieur du groupe, et une série de phrases courtes telles que On est tous pareils, qui traduit une recherche d’homonymie.
Face à toutes ces émotions, l’animatrice-conteuse agit comme le porteparole de l’équipe. Elle fait plusieurs propositions au groupe. La première, le Conte des trois jeunes filles transformées en fleurs, apparaît comme une invitation à entrer dans le groupe pour s’y transformer, une version du changement en cours ou à venir. La deuxième, Frérot et Sœurette, présente les problématiques de l’enfance maltraitée, de l’abandon, de la souffrance de la séparation. Ce conte, dont le thème est répandu au Maghreb, en Europe et en Asie, permet au groupe de vérifier l’universalité des contes et d’enregistrer les différences culturelles relatives à leurs motifs. La métamorphose y est reprise sous différents aspects, notamment par la transformation de l’homme en animal et inversement. Puis avec Le petit tailleur commence la saga du 7, chiffre magique, le sens de l’aventure, l’idée que le plus malin grandit et triomphe.
La production des contes au cours de ces deux séances se situe comme une mise en figuration de ce que les femmes immigrées éprouvent dans l’entre-deux des cultures, la souffrance de l’exil, tandis que les métamorphoses suggèrent les changements à venir dans le groupe. Le conte opère comme une reprise du discours du groupe.
Troisième séance
L’après-midi commence par la présentation d’un métier à tisser. De nombreuses observations s’enchaînent, de la plantation du lin jusqu’au choix des couleurs, du rôle des mères dans la préparation du trousseau de la mariée jusqu’au sort des filles, et enfin des soins traditionnels aux jeunes accouchées.
Une participante raconte l’histoire des sept filles : Sept filles se promènent dans la forêt. Elles rencontrent une ogresse, qui se présente comme leur tante et prétend avoir l’accord de leurs parents pour les inviter à passer la nuit chez elle. L’une des filles se rend compte qu’il s’agit d’une ogresse et demande à ses compagnes de faire semblant de manger. Seule la fille du forgeron prend sa part du repas. Le soir venu, elle refuse de s’enfuir avec les autres. Lorsque l’ogresse s’aperçoit qu’elle a été dupée par l’échange de couvertures et qu’elle a ébouillanté sans le savoir ses propres filles, elle dévore la fille du forgeron, puis se lance, montée sur son chien, à la poursuite des six autres filles. Mais elle ne parvient pas à franchir la rivière qui les a laissé passer et meurt noyée. Elles se déguisent en hommes, prennent des armes et vont de village en village proposer leurs services. Un jour, elles arrivent dans leur propre village. Leur déguisement est soupçonné, mais Ballouta (celle qui leur sert de chef) déjoue les pièges qui leur sont tendus, jusqu’au jour où sa jeune sœur reconnaît le tatouage qu’elle porte sur le sein et l’oblige à révéler son identité. Elle raconte son histoire et tout se termine bien.
Une Laotienne amorce un conte chinois où il est également question des sept filles, puis l’abandonne : elle ne parvient pas à rassembler ses souvenirs. Une animatrice évoque le Petit Poucet sans le raconter, une femme d’origine algérienne se lance dans Le Riche et le Pauvre, variante d’Ali Baba et les quarante voleurs. Les Laotiennes racontent ensuite des histoires effrayantes où les Chinois tuent des femmes enceintes pour voler leurs fœtus et en faire des amulettes destinées au rajeunissement sexuel. L’une d’elles essaie de se souvenir sans succès du Serpent à deux têtes, une femme évoque le conte kabyle de La tête du loup enterré. Enfin, deux autres thèmes apparaissent : l’Homme et la Vie, conte philosophique et édifiant sur le rôle du père, une variante du Riche et du Pauvre… Et le groupe se sépare.
Commentaires
Tandis que le travail sur la formation des liens revient de façon récurrente et prend corps sous la forme d’un métier à tisser, le groupe s’interroge sur l’identité féminine que les différences culturelles contribuent à déstabiliser : rôle et formation des filles, place de la mère, risques de mort des accouchées.
L’histoire des sept filles introduit la magie et le mystère du chiffre sept.
Le conte se présente comme une reprise des propos du groupe, une illustration des propos tenus avec une mère ogresse dévorante dont il est difficile de se séparer. On enregistre en ce début de groupe des angoisses de mort : danger représenté par les Chinois (des étrangers) qui tuent les jeunes femmes, risque de mort des accouchées et peurs archaïques : le serpent à deux têtes, la tête du loup enterré. La difficulté des participantes à faire un travail de mémoire et à rassembler des contes traduit des angoisses de morcellement. La vie psychique du groupe et le travail sur le conte s’interpénètrent. Le groupe a du mal à se constituer.
Quatrième séance
Après avoir conté le Conte du poisson, une femme évoque une berceuse tirée du répertoire des oasis. Elle la chante, puis chante une chanson d’amour. À son tour, une femme laotienne entonne un chant d’amour du Laos. Les mélodies surprennent le groupe par leur beauté. Le groupe se met en quête de devinettes, de contes. Ce qui surgit est dispersé ou difficile à comprendre à cause de l’imprécision des traductions.
Une femme raconte une histoire de Jeune homme pauvre, le groupe discute longuement sur le proverbe suivant : Quand on change une plante de pot, elle se fane, même si ses racines sont dans l’eau, parle ensuite des différentes formules de contes utilisées dans les pays d’origine. Enfin, trois contes se succèdent : Sept sœurs, Sept frères, Sept princesses. Les deux premiers se ressemblent, il s’agit d’une femme à qui l’on a fait avaler des œufs de serpent. Sept frères, des cavaliers bédouins, ont sept femmes, sept chiens, deux chèvres et une sœur. Ils vivent sous la tente. Les femmes font avaler à leur belle-sœur, dans des gâteaux de semoule, sept œufs de serpent. La femme grossit, ses frères la croient enceinte et l’abandonnent. Le vent recouvre la tente de sable. Un homme lui porte secours et apprend d’un sage qu’elle a des serpents dans le ventre. Il réussit à l’en délivrer et l’épouse. Elle met au monde deux merveilleux garçons. Un jour, son frère s’arrête chez eux. Elle chante son histoire ; il la reconnaît et punit les coupables en les faisant sauter au-dessus d’un puits empli de feu. Le conte des Sept princesses, laotien, est un conte de transformation où la cadette des sept sœurs devient princesse… La séance se termine dans une certaine confusion.
Cinquième séance
La séance précédente ayant provoqué une certaine agitation, voire confusion, les animatrices décident de séparer le groupe en deux, sous prétexte de s’entraîner à mieux parler le français et à bien conter. Un des sous-groupes évoque longuement les histoires de serpent, le fait que les serpents se cachent dans les maisons, qu’il faut prononcer des formules magiques pour les éloigner, que la mue du serpent porte bonheur, que le serpent est associé à la fois à la guérison et à la mort. L’autre sous-groupe enchaîne devinettes et proverbes. Mais, lorsque à la fin de l’après-midi les deux sous-groupes se retrouvent, l’atmosphère est pesante, nostalgique. Une femme laotienne dit qu’elle et son mari inventent des chansons d’exil : Onconstruit notre vie sur la même route. Tu es partie comme ça. Tu es partie pour ça… Chants de l’immigration, chants de solitude…
Commentaires
Dans ces deux séances, le thème récurrent de la richesse interroge la situation des femmes immigrées. Le travail psychique de construction des identifications dans le groupe s’étaye constamment sur des composantes sonores et gestuelles. On peut faire l’hypothèse que ce que le groupe élabore se rapporte aux « incorporats culturels », que J.-C. Rouchy décrit comme des identifications archaïques inconscientes et incorporées qui se sont formées à l’insu du sujet dans ses premiers rapports à la mère, au corps et à la culture. On note aussi des fantasmes originaires et des peurs archaïques de caractère œdipien représentées par le serpent, image mythique et ambivalente, à la fois mâle et femelle, qui pénètre le corps de la femme et la menace de mort. La plante changée de pot meurt, le serpent étouffe la femme de sa production perverse. La femme sera délivrée de l’anéantissement par l’homme. Le groupe est traversé d’angoisses de mort. C’est probablement en réaction à ces peurs archaïques que les animatrices ont scindé le groupe en deux, introduisant l’idée de séparation.
Ici, la magie du conte, représentée par le chiffre sept, a permis au groupe interculturel de mettre en figuration ses terreurs.
Sixième séance
Ce jour-là, il n’y a qu’une animatrice – la plus proche du groupe du fait de sa double culture. Le thème des berceuses revient de façon récurrente, mais les mémoires flanchent, les traductions hésitent. Ce ne sont que des bribes de berceuses qui se fredonnent.
L’animatrice propose de composer avec ces bribes une nouvelle berceuse. Commence alors un travail de création de groupe. Après un long temps de recherche, la berceuse trouve sa forme définitive : Dors, dors, petit enfant chéri, tu es là dans mes bras, tant que tu ne dormiras pas, je chanterai pour toi. Dors mon petit cœur, un jour tu grandiras, un jour tu me quitteras. À l’école tu partiras, ton ardoise sous le bras. Toi qui seras son maître, ne gronde pas mon fils, la lumière de mes yeux. Dors mon petit enfant chéri, mon bonheur et ma joie. Je voudrais être encore là le jour où tu seras un homme accompli et heureux, car alors c’est toi qui veilleras sur moi. Le groupe l’intitule La berceuse de Grand-mère. Elle est traduite en arabe et en hmong, puis mise en musique dans les sonorités arabes et hmong.
Après un long discours sur la mort, une femme laotienne entonne la Chanson du riz, un chant montagnard qui célèbre la vie, la nature.
Commentaires
Le groupe se constitue contre les angoisses de mort et de perte d’identité. Il en résulte une berceuse dont la création est induite par l’animatrice à laquelle le groupe s’identifie le plus. Notre hypothèse est que, grâce à ce travail de création et de production culturelle métissée, le groupe parvient à une représentation de lui-même qui peut le contenir, qui remplit pour lui-même la fonction alpha. En effet, les angoisses de perte d’identité que l’on trouve dans tous les groupes sont exacerbées ici par la perte des cadres culturels. Or, la berceuse contient des éléments communs à chaque participante. Elle exprime la fonction maternante et contenante du groupe, les ressemblances s’y conjuguent avec l’acceptation des différences culturelles travaillées grâce à l’émergence des contes. L’animatrice a sans doute joué un rôle essentiel. À l’instar d’une mère, elle a contenu l’excitation émotionnelle, facilité la création de liens, car la pensée est dotée de qualités qui permettent à l’appareil psychique de supporter l’accroissement des tensions (Bion, 1962).
Cette berceuse est un moment essentiel de la construction du groupe.
Celui où le groupe parvient à symboliser une représentation collective de lui-même et de ses objectifs.
À la fin, après l’évocation de la mort et de ses rites, le Chant des montagnards ouvre la voie vers l’effort, vers une nouvelle vie.
 
Constructions du groupe
 
 
Avec la création de la berceuse, le temps des commencements trouve son aboutissement. Le groupe a produit un objet culturel à son image, qui est une représentation de lui-même. Cette image, il l’a créée dans le métissage et l’entre-deux des cultures. La berceuse représente la culture d’origine, mais ne l’est pas, comme l’objet transitionnel représente la mère, mais ne l’est pas.
Au cours de ces six séances, trois moments de la construction du groupe peuvent être distingués. Le premier se caractérise par la prise de parole de l’animatrice-conteuse. Elle occupe spontanément la fonction de porte-parole du sous-groupe des animatrices pour accueillir les participantes. R. Kaës (1993) a longuement décrit la fonction inconsciente de porte-parole : l’un des membres du groupe s’exprime au nom de tous, sans concertation préalable. Le conte qu’elle propose symbolise la séparation d’avec la mère (et de la terre-mère pour les exilés), mais aussi les identifications fortes qui existent entre participantes et animatrices. Quand elle raconte Les trois jeunes femmes transformées en fleur, c’est de l’orientation du travail de groupe et des transformations à venir qu’il est question. Dès les premiers instants, l’universalité des contes met en tension l’élaboration de la ressemblance et de la différence. Le deuxième moment a été analysé par Anzieu dès 1975. Le fait d’être en groupe provoque une perte d’identité chez les participants et entraîne la formation d’angoisses spécifiques de caractère schizo-paranoïde. La perte des cadres culturels, dans le groupe présenté ici, accentue ces effets : le travail de mémoire résiste, les contes surgissent par bribes, ils sont, à l’image du groupe, morcelés. Avec la magie du sept, l’apparition de serpents, les récits de violences familiales, les contes ou bribes de contes donnent à voir dans le groupe des peurs et des angoisses archaïques. Ces angoisses contaminent les animatrices, qui séparent le groupe en deux pour « pouvoir travailler ».
Le troisième moment apparaît comme une défense contre l’angoisse. La berceuse est un moment de création mytho-poétique (R. Kaës, 1982), une phase de condensation métaphorique où passé et présent se rejoignent. Elle contient à la fois ce qui est transmis par la culture d’origine et ce qui se crée dans le métissage du groupe. L’animatrice sert de contenant et de relais. Elle accepte, facilite la parole des femmes, qui reconnaissent leur identité et leur diversité. Le groupe se construit dans cette diversité avec un dedans et un dehors. Il peut alors remplir pour les participantes la fonction alpha, comme la mère pour le nourrisson.
Les processus psychiques relatifs à la construction du groupe et le travail sur le conte sont donc intimement liés. Malgré les angoisses qui traversent les membres du groupe, le conte facilite l’expression des affects avec une distance suffisante, sans personnalisation excessive. Le climat qui se crée autour du conte est ludique. La profusion des images, leur proximité avec le système sensori-perceptif, sont de nature à favoriser l’accès à l’imaginaire et à autoriser le travail du préconscient. Pour toutes ces raisons, non seulement l’introduction des contes dans un groupe contribue à sa construction, mais c’est également l’un des éléments qui facilite le travail d’élaboration de chacun de ses membres.
Les résumés de contes sont dus à N. Decourt ( IUFM Lyon), que je remercie.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ANZIEU, D. 1975-1981. Le groupe et l’inconscient. L’imaginaire groupal, Paris, Dunod.
·  BION, W.R. 1962-1965-1976. Recherches sur les petits groupes, traduit de l’anglais par F. Robert, Paris, PUF.
·  CARRÉ, O. & VACHERET, C. 1989. « Les objets culturels, le groupe et l’inconscient », Le Croquant, n° 5 (Prétextes de groupe).
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