2002
Dialogue
Quand le conte aide à penser la clinique
Les contes : des métaphores pour les cliniciens de l’âme
Chantal Rodet
Institut des sciences de la famille, 30, rue Sainte-Hélène, 69002 Lyon
Pour penser les contes comme ressources cliniques, nous partons de l’hypothèse que ce sont
des récits fondateurs qui ont pour mission de transmettre aux générations successives des
savoirs édificateurs retenus par la mémoire collective pour répondre aux énigmes que les individus, seuls, ne peuvent instruire. Nous les appréhendons donc comme des héritages. Nous
pouvons alors y étudier les logiques psychiques qui orientent le destin d’un sujet vers la mort
et celles qui l’orientent vers la vie, et plus spécifiquement y examiner les processus transgénérationnels.
Mots-clés :
Contes, Analyse sémiologique, Lecture psychanalytique, Imaginaire, Réel, Symbolique, Transgénérationnel, Secret de famille, Ch. Perrault, A.J. Greimas, J. Lacan, N. Abraham & M. Törok.
Parmi les centaines de perspectives qui contribuent à ouvrir le champ des
connaissances sur les contes, nous nous situerons ici parmi celles qui considèrent le conte comme une source capable d’éclairer la clinique. Nous y puisons, en effet, des clefs d’interprétation pour mieux comprendre les logiques
qui président aux destins des individus.
Une tradition héritée en usufruit
Pour penser les contes comme ressources cliniques, nous partons de
l’hypothèse que ce sont des récits fondateurs, c’est-à-dire des
dispositifs symboliques
[1] qui ont pour mission, comme les mythes et les légendes, de transmettre des savoirs édificateurs retenus par la mémoire collective et destinés
à subsister à travers le temps et se répandre à travers les espaces pour
répondre aux énigmes que les individus, seuls, ne peuvent instruire sans risquer leur vie, celle de leur groupe et celle de leur descendance. Nous les
appréhendons donc comme des héritages de la
tradition, au sens socratique
du terme
[2], dans lesquels nous pouvons puiser une parole exemplaire pour
comprendre les ressorts de notre humanité traduite par notre culture.
Des dispositifs métaphoriques
pour traiter la question d’un manque
Notre perspective est, en son ancrage, anthropologique. En effet, nous ne
pénétrons pas dans l’univers d’un conte avec une lecture immédiatement psychanalytique. Nous l’abordons à travers une analyse sémiologique due à la
méthode d’un linguiste – Algirdas Julien Greimas – qui voit dans toute narration son aspect dynamique : à savoir le procès de la quête d’un sujet pour
un objet qu’il ne peut acquérir et dont il cherche à
liquider le manque
[3]
. Un
tel point de vue nous intéresse, car nous y restons au plus près de
l’intentionnalité
[4] du conte pour en instruire les enjeux sans pour autant nous éloigner des problématiques avec lesquelles la psychanalyse explique l’humain.
Après l’analyse sémiologique, nous portons notre interrogation sur les
logiques exemplaires que nous relevons dans la trame du conte. Les concepts
de Jacques Lacan nous guident, car ils sont précieux pour dégager les données d’une problématique qui porte sur le désir d’un objet impossible à obtenir et le manque qui s’ensuit. Ils nous aident à mettre en lumière les liens
entre le sujet et l’
objet et ceux entre le désir et la jouissance. Ils nous éclairent aussi sur les instances et les contextes qui ouvrent la voie à la structuration d’un sujet ou à sa déstructuration. Enfin, ils nous permettent d’observer
comment, à la question du bien et du mal, du gentil et du méchant, du bon et
du mauvais, les contes répondent par une série d’enchaînements qui produisent
in fine la vie ou bien la mort. Nous comprenons donc les contes comme
un creuset inépuisable qui permet de retrouver les fondements logiques de la
morale qu’une culture propose – et qu’un enfant aborde le plus souvent en
termes manichéens.
Des univers à trois dimensions
Trois notions de Jacques Lacan conduisent notre analyse des contes :
l’Imaginaire, le Réel et le Symbolique. Ces trois notions visent à apparier le
sujet et l’objet dans trois dimensions qui se caractérisent par des processus
psychiques spécifiques. En effet, en classant les figures des contes dans chacune de ces dimensions, on peut découvrir les registres relationnels dans lesquels s’inscrivent les différents héros et ceux qu’ils produisent eux-mêmes.
On peut observer aussi les passages ouverts et les frontières fermées entre
une dimension et une autre.
Si c’est chez Jacques Lacan que nous puisons la méthode de notre lecture psychanalytique des contes, ce sont les questionnements de Nicolas
Abraham et de Maria Törok qui stimulent nos hypothèses. En effet, nos problématiques interrogent les logiques psychiques transgénérationnelles. Deux
concepts de ces auteurs nous aident notamment à comprendre les logiques
qui orientent un sujet ou vers la vie ou vers la mort : l’introjection et la psychopathologie du fantôme. Avec le premier, on peut constater le travail que
font les individus pour intégrer leurs émotions et le sens de ce qui les entoure
et l’on peut observer les médiateurs qui les soutiennent dans leur création de
soi. Avec le second, on peut repérer les processus à l’origine de la pulsion de
mort, c’est-à-dire les fantômes issus de cryptes incorporées par les parents de
héros éprouvés dans leur vie. Le risque de mort est sans cesse mis en scène
dans les contes, et les hypothèses de ces deux auteurs nous permettent de
mettre la loupe sur les processus psychiques qui orientent le destin d’un sujet
vers la mort et sur ceux qui l’orientent vers la vie.
Nous allons voir maintenant quels savoirs exemplaires les contes apportent au clinicien de l’âme du début du troisième millénaire. Nous avons choisi
un corpus de contes merveilleux écrits et traditionnellement racontés en
France
[5], que nous appréhenderons à partir des trois dimensions instruites par
Jacques Lacan.
Le royaume de l’Imaginaire
L’imaginaire est, pour Jacques Lacan, l’ensemble des représentations
qu’un individu a de son environnement et de lui-même, représentations suscitées par son expérience, mais aussi représentations qui l’ont construit lui-même ainsi que son rapport aux autres et sa compréhension du monde.
L’imaginaire est une image de la vie que l’individu génère pour maintenir son
unité et son intégrité (son Moi). Il est
consistance
[6]. Avec lui, tout est possible. La jouissance y est sans limite
soustractif et
additifsont ses instruments
de mesure, complétude et perfection, ses sources d’attrait.
Le désir de retour vers l’Autre
[7] qui a été tout, dans la genèse de l’individu, est ce qui anime l’imaginaire à l’insu du sujet. Dans la dimension de
l’Imaginaire, l’individu cherche les signes de cette totalité (perdue) sur les
objets («
a ») qui l’environnent. Ces signes opèrent sur lui une séduction qui
le met en mouvement vers eux, car l’Autre ne s’atteint « qu’à s’accoler à “
a”,
cause du désir : “
a” est l’
objet qui rappelle les traits de l’Autre faute d’entendre son message. Ainsi, “l’imaginaire” présentifie sous les espèces de
l’
objet “
a” le manque constitutif du sujet […] ». Il se soutient d’une image
spéculaire
[8].
À quoi reconnaît-on la dimension de l’Imaginaire dans les contes ? Et
quels savoirs nous apporte son observation ? Nous rencontrons les figures de
l’Imaginaire, tout d’abord, dans les dispositifs spatio-temporels décrivant les
contextes dans lesquels les héros des contes ont grandi et par lesquels ils ont
été imprégnés avant d’entrer dans l’action de leur vie. Nous les trouvons
encore dans les procès renseignant sur les relations amoureuses et sur les sollicitations narcissiques de ces héros. En isolant ces dispositifs et ces procès,
on peut observer les liens logiques qui existent entre le mode de rapport au
monde dont un sujet a hérité et celui qu’il met en place avec les autres, ses
objets, le temps et l’espace. On peut y relever des clefs pour comprendre le
mouvement qui accole le sujet à « a » dans sa quête de l’objet.
Dans le royaume de l’Imaginaire, figures et valeurs phalliques règnent
en maîtres
[9]. Rois, reines, fées, animaux enchantés etc. comblent les héros de
leurs dons les plus précieux
[10]. L’impossible leur est possible. L’espace dans
lequel ils vivent est sous leur pouvoir, le temps s’y mesure à l’aune de leur
jouissance et est cyclique. Différentes espèces s’y côtoient sans y être toujours à leur place, les règnes pouvant se confondre : le règne humain avec les
règnes animal et végétal. Les acteurs avec lesquels ils sont en rapport sont à
leur image et leur propriété ; ils sont, tout comme leurs objets, les signes de
leur puissance sans égale ou bien sont appelés à disparaître. Dans une telle
dimension, les paroles sont absentes – ou restent lacunaires. Tout n’est qu’apparence et traduction des sens. Tout peut donc s’interpréter au même niveau,
tant que la dimension du Symbolique ne s’inscrit pas en quelque endroit.
Ainsi, au royaume de l’Imaginaire du
Petit chaperon rouge, une mère est
« folle » de sa petite fille « et sa mère-grand plus folle encore » : deux mères
se surpassent l’une l’autre dans leur folie adoratrice. Cette petite fille est « la
plus jolie qu’on eût su voir » : son attrait est inégalé. On l’appelle du nom du
vêtement dont lui fit don sa « bonne » grand-mère et « qui lui seyait si
bien
[11] ». « Partout », elle se voit identifiée à lui ; rien ne viendra changer ce
fait ni ne lui sera offert pour lui laisser imaginer une autre identité. L’enfant
confond les espèces – animale ou humaine – qu’elle côtoie. Aucune place ne
lui est donnée dans le champ de la parole humaine, sinon celle de s’y plier
muette et sans loi. Les apparences la trompent. Tout est figure de l’Autre.
Le temps n’a pas de signification pour elle. En effet, lorsque sur son chemin dans la forêt elle est confrontée au loup qui souhaite se rendre avant elle
chez la grand-mère grâce au subterfuge d’un jeu à composante phallique – le
jeu de celui qui arrive le premier – elle n’en tient pas compte. Le jeu ne prend
pas sens pour elle. Ses jeux à elle naissent de la jouissance des objets qui se
trouvent sur son passage : la cueillette des noisettes et des fleurs, la course
après les papillons qu’elle rencontrait. Les événements se succèdent sans
liens. Elle n’anticipe pas.
Si l’on examine maintenant l’univers de La Belle au bois dormant, on
voit une reine qui a une fille alors que le roi et elle ne pouvaient pas avoir
d’enfants. Ils étaient allés « à toutes les eaux du monde, vœux, pèlerinages,
menues dévotions, et rien n’y faisait » ! Comment l’impossible est-il devenu
possible ? L’enfant n’est pas du roi : le narrateur le signifie sans le dire explicitement. L’Imaginaire qui règne dans cet univers est ainsi clivé par un secret
de famille. Non dites, de même, les conséquences d’une naissance féminine
qui met la succession de la maison royale dans les mains d’une fille, c’est-à-dire dans les mains de son époux. La maison du roi est vouée à tomber en
quenouille avec cette naissance et le roi fait vivre son désarroi à tout son
royaume sous la forme d’une obsession : il interdit la présence de tout fuseau.
La princesse reçut don des plus précieuses qualités du monde par les fées
« qu’on put trouver dans le pays » : des dons inégalés. Mais, dans ce
royaume, les lieux invisibles laissent croire à ses habitants que les personnes
qui les occupent sont mortes ou enchantées, ou qu’il n’y a personne. Ainsi,
une vieille fée ne fut point priée au baptême de la petite princesse, car « il y
avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une Tour, et […] on la
croyait morte, ou enchantée ». De même, la bonne Vieille, qui était « au haut
d’un Donjon, dans un petit galetas (et) seule à filer sa quenouille », n’eut pas
connaissance de l’édit publié par le roi « interdisant à toute personne de filer
au fuseau […] ». Enfin, une des jeunes fées, se cachant derrière la tapisserie,
put laisser son tour pour faire ses dons sans que rien fût remarqué de son
absence. Dans cet univers, l’absent n’est pas pris en compte. La Belle sera
elle-même projetée dans l’oubli derrière ses tours.
Examinons aussi le royaume du prince qui la trouva, pour mieux comprendre ce qui les attira. Notons seulement l’identité des père et mère de
celui-ci. Le père est un roi qui n’a épousé sa femme « qu’à cause de ses
grands biens ». C’est ainsi le fils d’un homme tombé en quenouille qui s’est
élancé, poussé par son désir, vers la fille d’un roi dont c’est la maison qui va
tomber en quenouille ! À s’accoler l’un à l’autre, ne restaurent-ils pas la blessure narcissique qui leur a été léguée à tous deux ? La mère du prince, elle,
est une ogresse. Son fils n’est-il pas le seul à pouvoir franchir les haies protectrices de la Belle sans craindre l’ogre qui règne, dit-on, en maître dans les
environs du château ? Pour lui, un ogre, c’est un familier et, s’il doit l’affronter, il connaît les règles !
Qu’en est-il du dispositif spatio-temporel de
Peau d’âne ? Son père est
« un roi, le plus puissant qui fût
sur la Terre » et seul « comparable à soi ».
Il jouit des hommes comme des biens ; l’ordre symbolique lui est soumis
(désirs incestueux, menaces de mort sur les artisans et sur son peuple). Son
épouse, qui est « son aimable Moitié, sa Compagne fidèle » s’accommode de
n’être qu’une partie aimée de son mari et profite de l’allégeance de celui-ci à
son image pour être certaine de sa puissance Ils n’ont qu’une fille, née de
« leur tendre et
chaste hyménée ». Là aussi, l’imaginaire est clivé par un
secret de famille, là aussi, la maison du roi quittera la lignée patrilinéaire ;
deux raisons qui font retour dans le Réel de cette enfant avec la proclamation
du désir incestueux de son père
[12].
Dans le palais abondent les biens les plus précieux : manne qui n’a pas de
fin, car un âne produit des écus et des louis en place de ses ordures. Il ne
manque de rien. Cet animal, « la bête la plus laide qu’on puisse avoir après le
loup » est installée « au lieu le plus apparent », « injustice (qui) surprend », dit
le conteur : l’animal figure à la place que devrait occuper le roi. Lorsque la
princesse fuit du royaume, c’est en s’aliénant au règne de cette espèce animale.
Le réel, c’est l’événement qui surgit de la réalité sans que le sujet puisse
en saisir la signification et devant lequel il reste impuissant. C’est un événement extérieur, mais c’est aussi un événement qui fait retour d’une histoire
impensée. Il est existence (ex-sistence). Il est dû aux limites du temps, du
corps (la maladie, l’accident, la mort), du sexe, du langage, mais aussi à l’absence de la dimension du Symbolique.
Dans le Réel des contes, il y a, comme dans la dimension précédente, des
rois, des reines et des fées, mais on trouve aussi des dieux, des esprits, des
démons, des sorcières, et des parents eux-mêmes aux prises avec cette dimension. Ce sont des
opposants. Ils sont ce par quoi la fatalité s’impose. L’
indicible ou l’
innommable
[13] de leur Réel les empêche d’être les médiateurs de
l’
introjection qu’ils auraient dû être.
Si on analyse cette dimension, on observe les modes de rapport au
monde d’un sujet aux prises avec un événement qui s’impose à lui. On peut
aussi examiner l’enchaînement des faits pour comprendre leur ancrage dans
l’organisation de l’Imaginaire du héros affecté et dans les défaillances du
Symbolique. Les jeux du signifiant et de la lettre mettent en scène les collages qu’un sujet peut avoir au destin de
l’Autre
[14]. En effet, si le signifiant et
la lettre ont leur face
symbolique, qui est une source formidable de désintrication de ce qui, du sens, a été entremêlé, ils ont aussi leur face
réelle, qui
indique les collages du sujet à
l’Autre. Quand on les relève, on voit que les
lacunes du discours de l’Autre font régner en maître la lettre dans la vie d’un
sujet, c’est-à-dire l’insensé auquel la
pulsion de mort est soumise ; on voit
que les événements advenus dans la dimension du Réel trouvent des réponses
dans les
cryptes silencieuses de la dimension de l’Imaginaire
clivé.
Dans le Petit chaperon rouge, le Réel s’impose radicalement avec la
mort de l’héroïne par dévoration : un meurtre prémédité. L’étude du profil de
l’auteur du meurtre et de sa stratégie, comme celle du comportement de sa
victime, montre comment la soumission silencieuse à la folie adoratrice
d’une mère et d’une grand-mère fait d’une enfant la proie de la première relation perverse qu’elle rencontre – a fortiori quand cette première relation se
tisse avec un sujet désigné par sa fonction symbolique : « compère le Loup ».
On voit s’articuler les interactions qui conduisent les procédures du pervers
et les positions de son innocent objet. De l’étude de ces articulations, on
retient qu’il s’agit, pour le pervers, d’avoir l’autre (qui est la plus jolie de
toutes, ce qu’il savait voir) pour incorporer son désir et son innocence : il ne
peut obtenir ces deux biens que hors de lui-même et sait qu’il doit le faire loin
des yeux d’un tiers (les bûcherons) et dans la plus grande intimité (le lit de la
grand-mère : c’est-à-dire le lit de l’Autre désirant, donc son concurrent pour
le même objet).
De l’étude des positions du Petit chaperon rouge, on repère qu’il s’agit
pour elle de répondre aux appels quels qu’ils soient, comme elle répond à
ceux de l’Autre. Ignorant toute loi qui lui permettrait de repérer que le loup
n’est pas de la même espèce qu’elle, elle ne voit pas qu’il colle sa vie à la
sienne, non pour qu’elle partage les découvertes qu’il lui fait faire des jouissances et des curiosités de l’existence, mais pour la réduire à n’être qu’une
proie désirante à incorporer destinée à faire vivre son désir sans intériorité.
S’il lui autorise l’accès au savoir en se laissant interroger sur son apparence
lorsqu’elle s’étonne de voir « comment sa Mère-grand était faite en son
déshabillé », c’est pour prolonger le temps de sa jouissance à la savoir si
innocente en son pouvoir. Aucune instance symbolique n’a pu limiter les
effets du Réel. Le cas est intraitable. Il n’y a ni autre (« a ») ni tiers pour l’enfant; ils se confondent et se confondent avec l’Autre, interdisant l’avènement
du désir.
Un tel destin interroge sur les causes des attachements adorateurs de
mères pour leur enfant. Quel trauma ont-elles pu vivre pour en arriver à faire
de leur enfant leur unique
objet ? Si les fantômes issus des deux mères du
conte ont agi dans la dimension du Réel, leurs cryptes, elles, n’ont laissé passer aucune
sécrétion
[15] dans la dimension de l’Imaginaire.
Dans la vie de la Belle au bois dormant, le Réel, c’est son évanouissement dans un sommeil de cent années piquée par un fuseau. L’analyse de
l’enchaînement des événements qui lui arrivent révèle que les effets néfastes
de ceux-ci proviennent des confusions faites dans son univers entre absence
des yeux et disparition, à commencer par la première des confusions, à savoir
la méconnaissance du géniteur qui présida à sa naissance. Tout d’abord, c’est
le dépit de la plus vieille des fées qui, parce qu’on l’avait oubliée, croyait
qu’on l’avait méprisée ce qui lui fit décréter, lorsque vient son tour de faire
des dons, la cause de la mort de la princesse. En effet, cette fée, exclue de la
fonction symbolique qui lui était promise, ne peut rien souhaiter de bon,
sinon qu’une limite survienne à cet univers de perfection et de complétude :
à savoir que la mort adviendra un jour, l’insupportable pour la dimension
imaginaire. Mais le don de la fée cachée repousse l’idée de la mort et
réoriente l’avenir de la princesse vers les jouissances de la vie, non sans avoir
instauré, toutefois, la scansion du temps. Le fuseau sera l’instrument par
lequel la fatalité adviendra : un objet métaphorique de la maison du roi
devenu un objet de désir – parce qu’interdit et méconnu – pour la jeune fille
impatiente de toucher ce qui la représente comme femme !
Le Réel est de nouveau présent dans l’histoire de la Belle au bois dormant avec les tentatives de meurtre perpétrées sur elle et sur ses deux enfants
par la mère de son époux. Cette mère ogresse se trouve confrontée aux perturbations que l’endormissement de cent ans a créées dans les rapports entre
générations. Si le prince sait que la Belle n’est pas de sa génération et s’en
amuse à cause du collet monté qu’elle porte comme sa mère-grand et des
pièces de musiques qu’elle fait jouer, sa mère, elle, ne le prend pas sur ce ton.
Devenue « Reine-Mère », elle décide de supprimer la « jeune Reine », sa bru,
ainsi que sa descendance. C’est ainsi qu« un soir, cette méchante Reine dit au
maître d’hôtel : Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants ».
La confusion est à son comble : la reine veut manger la reine. En effet, celle-ci ne devrait-elle pas déjà être morte et ses enfants n’appartiennent-ils pas à
sa génération à elle ? La princesse est vouée à finir sa vie et à voir finir celle
de ses enfants dans le ventre de sa belle-mère, son mari parti, elle qui fut
tenue dans le mystère de sa venue dans le ventre de sa propre mère, son géniteur disparu.
Dans Peau d’âne, c’est la mort de la mère, puis l’amour incestueux du
père qui font la dimension du Réel de l’héroïne. Mais ces deux parents entretenaient des rapports au mode pervers. En effet, la reine fait promettre au roi
avant sa mort que, s’il lui prend de vouloir se remarier quand elle ne sera
plus, il ne donne sa foi qu’à une femme « plus belle, mieux faite et plus sage »
qu’elle. Promesse qu’il fait sans réflexion dans le registre de la démonstration parfaite. Promesse qu’elle demande parce qu’elle souhaite rester la seule
femme pour lui et sait qu’il n’y en aura pas d’autres, étant donné ses appas.
On comprend que leur fille devienne le seul objet des attraits de ce père, qui
n’a d’autre perspective que de la choisir comme épouse lorsque sa jouissance
est remise en scène pour la recherche d’attraits supérieurs à ceux de son
épouse décédée ! Elle, d’abord triste, se laisse conduire par sa marraine,
mais, seule, face à son père, sa confusion grandit. À la première robe qu’il lui
donne, « de joie et de douleur l’Infante pénétrée ne sait que dire, ni comment
se dérober à son engagement ». À la seconde, « la princesse admirant ce merveilleux habit était à consentir presque délibérée ». À la troisième, « l’infante
que ces dons achevèrent de confondre, à son Père, à son Roi ne sait plus que
répondre ». Quant au roi, il devient prince chaque fois qu’il est question pour
lui de son sentiment concernant son remariage : une désignation qui annule
la différence de génération entre lui et la princesse qu’il désire !
Ce Réel du lien incestueux ne peut-il être renvoyé à la confusion qui présida à la naissance de Peau d’âne ? Car si celle-ci est la fille du roi, lui ne
paraît pas être son géniteur. Est-ce à cause de cet écart que le casuiste de la
maison du roi laissa régner l’Imaginaire en maître ?
Le Symbolique est la dimension dans laquelle se règle l’ordre des
échanges. Il n’y a pas de continuité entre lui et l’Imaginaire. Il naît de la
parole et de la limite (la loi) qu’il met à la toute-puissance phallique
[16] de
celui-ci : par un jeu de symboles (la chaîne signifiante), il décentre le sujet de
l’Autre et fait compter avec les autres
[15]. Il rappelle au sujet qu’il est divisé,
parce que traversé par les enjeux, les désirs et les références de cet Autre. Il
organise et garantit sa place au sein de son groupe, faisant reposer son existence sur la trace qui témoigne de lui
au lieu de la représentation qu’il en a.
La dimension symbolique fait de la vie un don, bien plus, un indu : une
dette symbolique que le sujet ne peut régler à son débiteur et qu’il transmet
à ses descendants comme don venu d’un Autre marqué du sceau de la castration. Elle permet que le désir trouve un chemin pour sa satisfaction (même si
ce n’est pas toute sa satisfaction). Sans son ordre, la jouissance règne. Cette
dimension se caractérise par son insistance : elle n’a d’influence que de l’intérieur de sujet (in-sistance).
Dans les contes, on reconnaît la dimension du Symbolique à la présence
de médiateurs de l’introjection : les rois et les reines qui sont au service de
leurs sujets, les parents qui sont au service de leurs enfants, les marraines et
les personnages qui insufflent au royaume de l’Imaginaire un ordre des
échanges mesuré à l’étalon d’une instance tierce. En observant le rôle de ces
médiateurs, on voit les processus qu’ils mettent en scène pour apporter protection, informations, conseils et limites.
Dans le Petit chaperon rouge, les figures symboliques sont soigneusement évitées : le loup sait le danger qu’il encourt en se montrant dans le bois
en compagnie de la petite fille. Les instances parentales ne fonctionnent pas
comme médiateurs.
Dans
La Belle au bois dormant, la première figure symbolique est la fée
qui énonça la temporalité dans la vie de la princesse et qui, après l’endormissement de celle-ci ordonna la place de chacun. La seconde figure est le
maître d’hôtel et sa femme, qui ne confondent pas, comme leur maîtresse, les
espèces animale et humaine : ils peuvent tuer des animaux pour les accommoder comme mets, mais pas des humains
[17]. Ils sauvent la jeune famille
royale en la cachant chez eux dans la
basse-cour, lieu que ne fréquentent pas,
en principe, les personnes pétries de valeurs phalliques et qui deviendra protecteur, mais que la Reine-mère, elle, parcourt « pour y halener quelque
viande fraîche ». Cette figure symbolique ne résiste pas à la toute puissance
dévoratrice de la régente et ce n’est que le hasard du retour du prince qui les
sauva tous.
Enfin, la première figure symbolique de l’univers de Peau d’âne est sa
savante marraine. Elle ne peut exercer sa médiation pour imposer limite à
l’amour incestueux du père de la princesse que parce qu’elle a vécu « dans
une grotte à l’écart du royaume ». Son projet repose sur une stratégie qui tient
compte de la toute-puissance de ce père royal ; d’une part, elle pousse la
logique imaginaire du roi à son plus haut degré et d’autre part, dit-elle, « sans
le contredire on le peut refuser ». Elle propose à la princesse de demander des
cadeaux impossibles à obtenir ; pas n’importe quels cadeaux : des
robes.
Pourquoi des robes ? Notre hypothèse est que, outre la croyance de la marraine dans le fait que la somptuosité de ces cadeaux arrêterait la véhémence
amoureuse de ce père, ces robes constituent un
butin
[18]. Il s’agit, en effet,
pour elle d’amener la princesse à adopter une position de sujet dans son rapport au désir en la mettant dans la situation d’un échange avec son père, dans
lequel ce sont ses appas et non elle qui sont en jeu. Elle prend alors le risque
de porter le désir œdipien de la fille jusqu’à sa limite extrême. Mais, elle
enlève aussi au roi son droit de propriété : elle cherche à donner conscience
du niveau de valeur de ces appas pour en remettre le prix à celle qui les possède la dégageant ainsi de coller au destin de l’Autre, sa mère. C’est grâce à
cette opération que la princesse en fuite saura conserver son rang et aura,
lorsqu’elle verra son prince pour la première fois, cette expression magnifique : « D’une
robe de rien s’il m’avait honorée, je m’en trouverais plus
parée que toutes celles que j’ai ! »
Mais cette stratégie ne suffit pas. La marraine doit opérer une castration
en faisant donner la
dépouille de l’âne à la princesse pour qu’elle s’en couvre.
Celle-ci devra aller très loin, dans un autre royaume, ses robes suivant son
chemin dans une cassette
sous la terre pour échapper à son père tout-puissant
sur celle-ci. Elle vivra sous une autre peau, mêlée à la saleté, la laideur, la
vermine et les valets, dans le coin sombre d’une métairie, assignée à des
tâches de nettoyage, de propreté et de cuisine
[20].
C’est là qu’elle rencontrera son désir sous les traits d’un prince, la
seconde figure symbolique du récit. Celui-ci est le fils d’un roi bon, magnifique et puissant, et lui-même est un homme royal à la mine martiale; il n’y
a pas de superlatif pour décrire son univers. Chez lui, règnent l’ordre, la différenciation des espèces, la confiance dans la parole, le souci des parents
pour leur enfant, etc. Le désir y est soumis au respect. La princesse y trouvera la restauration.
De ces contes, il y a encore tant à dire ; maintenant, il faut les lire…
[1]
Dispositif symbolique au sens de C. Lévi-Strauss.
[2]
Voir la définition de la
tradition de Socrate dans Platon,
Phèdre (p. 428-346)
.
[3]
Les travaux d’A.J. Greimas ont la spécificité d’avoir été inspirés par des thèses de C. Lévi-Strauss et de V. Propp.
[4]
Nous entendons le terme d’
intentionnalité au sens d’A.J. Greimas.
[5]
Pour cet exposé, nous n’avons retenu que trois contes écrits en langue française, par Charles
Perrault, dans les
Contes de ma mère l’Oye (1697) ; l’analyse des autres versions aurait enrichi les problématiques abordées.
[6]
J. Lacan,
Encore, Séminaire XX, Le Seuil, 1975. De même les concepts d’
insistance et
d’
existence.
[7]
Au sens lacanien : la mère d’abord ; le lieu d’où le sujet reçoit le message de son existence.
[8]
J. Lacan,
Encore,
Séminaire XX, 1975.
[9]
Nous entendons le terme
phallus comme l’étalon par lequel sont mesurés les rapports
humains dans le monde imaginaire, soit le plus additif, le total, le parfait, etc.
[10]
Ces personnages des contes peuplent la dimension de l’Imaginaire en tant qu’ils comblent.
Mais on verra qu’ils peuvent se trouver à l’œuvre avec d’autres fonctions dans les autres
dimensions.
[11]
Il faut remarquer l’absence de majuscules aux initiales du prénom de la petite fille (à l’exception de la première désignation).
[12]
Inceste provient du terme latin
incastus signifiant
non chaste. Le roi pouvait espérer voir
naître un garçon dans sa maison.
[13]
Nous entendons ces termes au sens de S. Tisseron.
[14]
À ce titre, on voit bien que la relation amoureuse fonctionne dans le registre du Réel même
si elle passe par le miroir de l’Autre et a donc aussi une logique imaginaire.
[15]
Au sens de A. Zempléni, dans
Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 14.
[16]
Pour la décentration du sujet, voir J. Lacan,
Le Moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse,
Séminaire de 1954-55.
[17]
Dans l’ordre symbolique, le phallus reste ce qui est le plus désirable, comme dans l’ordre
de l’Imaginaire, mais sa jouissance est réglée selon une convention partagée.
[18]
Le chasseur fut attendri lorsque Aurore se jeta à son
col et lorsque la jeune reine présenta
son
col. Pour le petit jour, il décida de lui-même de le cacher.
[19]
Robe provient du terme
butin, soit un ensemble de biens pris à un ennemi ou
dérobés. Ne
faut-il pas au minimum une
robe à soi pour se
dérober ?
[20]
Le prince lui demandera de faire un gâteau, lui enlevant ainsi le statut d’
appas qu’elle avait
dans son univers (ce terme signifiant
nourriture servant
d’appât).