2002
Dialogue
Quand les cliniciens écrivent leur expérience sous forme de contes et de nouvelles
« C’est pas ma faute, a dit le marabout... »
Marthe Barraco-de pinto
Un premier suivi en psychiatrie du nourrisson, les années 1980, une
maman avec un petit bébé de quatre jours, Laura
[1], qui va grandir à nos côtés
jusqu’à l’âge de huit ans. Une histoire antérieure de la mère avec un précédent enfant, insupportable à écouter. Mille questions pour comprendre. Des
premières vacances qui m’éloignent pour un mois quand Laura en a dix. Un
atelier d’écriture et ce récit…
Le soleil poussiéreux du bout de la piste disparaissait, l’avion maintenant
planait gonflé de senteurs, de couleurs papillonnantes : femmes appendues de
bébés, hommes sombres plus austères. Un morceau d’Afrique s’arrachait au
Pays, se propulsait et bientôt éclaterait en groupuscules diffus dans la masse
laiteuse de l’Europe.
Moi, je rejoins Paris. Une chambre d’hôtel près de Montmartre, m’a dit
Karim. Il dort à mes côtés, il est grand, beau, j’aime ses vingt ans de plus que
moi. C’est un vrai homme. La fête du mariage a été heureuse, j’ai gardé le
voile, immobile car les vieilles femmes répétaient que le voile qui s’écarte
avant l’heure décolore le visage de l’épousée imprudente. J’ai attendu avec
les femmes, le balafon scandait des rythmes agressifs et je sentais l’envie partagée de danser avec les jeunes filles, mais aussi celui de devenir femme.
Karim a été tendre, il m’a répété qu’il était heureux de me ramener avec
lui, « l’exilé » depuis dix ans, qu’il choisissait une épouse de la même terre
que lui.
Dans la chambre de la Concession que ma mère avait préparée pour
nous, le mariage a été consommé et les traces reconnues bonnes. Grisée, je
ne me connaissais pas vibrante dans les bras d’un homme. J’ai tremblé, illuminée par des ondes douces et violentes. Les femmes répétaient que l’opération des petites filles doit restreindre ce plaisir-là, peut-être… J’avais eu alors
si mal, si peur. Mais j’ai tout oublié, je n’y ai pas cru. Je suis mariée, j’ai
presque seize ans, je suis dans l’avion pour atteindre la France. Avant de partir, j’ai laissé mes bijoux en or à ma mère, je ne pouvais pas tout emporter.
Pourquoi est-ce moi qui pars ?
Mes six frères et sœurs se sont installés près de ma mère, même Amar
qui erre en demandant qui il est, et Hamed, le tout-petit fragile que ma mère
portait quand mon père se mourait… Moi, je pleurais. Je marchais à peine et
je pleurais.
Ça, c’était la malédiction, la sœur de mon père m’a bien raconté. Ils ne
devaient pas se marier entre eux. Ma mère et mon père n’ont pas écouté. Pendant sept ans, elle a attendu son bébé. Ma mère priait tous les jours, elle a
acheté des herbes, apporté des offrandes au Poisson de la rivière, celui qui est
vénéré. Enfin, il a accepté de manger son offrande. Elle a été enceinte. Six
enfants lui sont nés, même le dernier, Hamed, qui n’a pas connu notre père.
Moi, j’étais un bébé vacillant debout, qui pleurait et s’accrochait, essayait de
tourner vers lui le visage de sa mère. Elle, elle regardait loin dans le vide, les
mains posées sur son ventre énorme.
Ici, c’est moi qui regarde au loin, sans horizon, à l’intérieur de moi-même. Paris, Montmartre. La chambre est minuscule. Karim part vers six
heures du matin, revient vers six heures du soir, il est ouvrier. J’étudiais
volontiers à l’école. Peut-être que j’aurais pu continuer un peu et devenir
sage-femme. Je rêve. Ici, la ville se boursoufle, immense, je connais la rue
bigarrée, habitée par beaucoup d’étrangers comme moi. J’ai trouvé un magasin de fruits et d’épices. Je cuisine un peu, surtout du riz épaissi d’arachide
pour Karim quand il rentre le soir.
Je grelotte. Karim m’a acheté un manteau gris, long. Il me dit qu’il me
va bien, je le mets dans la journée et je m’assois sur le lit. La rue ne me plaît
pas. Les gens passent trop vite, ce ne sont jamais les mêmes. Ils changent. Je
ne parle qu’à Dany, une blanche qui habite l’hôtel. Avec elle, j’ai grimpé tous
les escaliers qui mènent au Sacré-Cœur. J’ai ressenti le vertige, Paris m’enserrait, huileux, gris. Dans ma chambre, je vois mon pays, les femmes qui
chantent, ma tante qui interpelle son diable…
J’attends un bébé. J’ai écrit à ma mère, je dois appeler mon fils Hassedine comme le défunt père de mon mari. Mon ventre se gonfle et se tend, car
je suis grande et mince ; il se greffe comme un ballon sur mon corps de fille-femme de dix-sept ans. Mes hanches ne s’élargissent pas, mais ma poitrine
s’amplifie. Karim n’est plus tout à fait pareil. Il n’a pas le même sourire
quand il me regarde, un pli d’inquiétude marque l’encoignure de ses lèvres.
Il me demande à qui je souris quand je ne le regarde pas. C’est qu’il ne Le
voit pas, lui.
Comment raconter ? Maintenant, quand mon mari quitte notre chambre,
Il arrive, Il grimace ou, plutôt, d’abord Il me sourit, m’entraîne vers des paysages familiers, veut m’y retenir, veut que je lui réponde… Là, Il me houspille, gronde, m’injurie. Puis Il s’intercale entre moi et le monde.
Aujourd’hui, mon riz blanc a le goût de brûlé et l’odeur des relents fétides.
J’ai vomi. Je ne mange qu’en présence de Karim. Il m’a dit que mon bébé ne
me quitterait pas, il ne naîtra pas et je dépérirai avec lui. Je ne lui réponds pas.
Karim m’a emmenée voir le marabout, c’est un sage. Il m’a assuré que
ce bébé sortira vivant et que, si j’ai la force de ne pas Lui répondre, Il ne
m’entraînera pas dans ses mirages.
L’accouchement, la peur. Écartelée de peur, ruisselante, silencieuse à ne
pas hurler et Lui demander d’arrêter de me torturer, d’enserrer mon ventre, de
le presser jusqu’à faire craquer mes os et essayer de me briser. Et la honte
d’être nue devant ces médecins, habillés de blanc cadavre, ils me touchaient
et ne Le voyaient pas me harceler. La douleur crue, l’éclatement. Hassedine
est sorti de moi, je n’y croyais plus. Je lui ai donné le sein vite, mais il m’a
happée, sucée, comme aspirée.
Je crois qu’Hassedine est beau. Mon mari et Dany le disent, mais, quand
je suis seule, quelquefois, je ne vois plus le bébé dans le berceau, mais Lui
qui pleure, qui hurle, qui se tortille avec un mauvais visage. Des coups de
lance m’arrivent sur les tympans, j’ai mal, j’ai peur. Je ne lui réponds pas, je
ne le touche pas et mon bébé revient, je le serre contre moi et je retrouve une
berceuse, je le balance, je l’endors.
Je l’aime mieux quand il dort.
Karim, la nuit, m’aide à lui donner le sein. Là, rien ne change, le lait
gicle bien et Hassedine tète tranquillement. Dans la journée, j’ai appris à lui
préparer des biberons, je ne sais plus à qui je donne le sein, il pleure souvent
et je confonds Ses cris qui imitent le bébé. Je fais sonner le réveil toutes les
quatre heures et je prépare un biberon parfumé à la banane. C’est bon. Je tête
ce que laisse Hassedine, ce bébé sans sourire qui me regarde avec des yeux
inquisiteurs, brûlants.
Je l’ai promené dans la rue, porté sur le dos comme on porte chez nous.
Là-bas, les enfants dès l’âge de cinq mois sont posés dans un grand bac où ils
peuvent bouger sans risque, ils poussent dehors à regarder la vie. Ici, la rue
n’est que passage, il s’est endormi dans le balancement et la chaleur moite de
ce juillet parisien. J’étais seule dans le silence de cette foule inconnue. Au
retour, dans ma chambre, j’ai presque été heureuse de voir le rideau s’agiter.
Il était là.
Je ne peux plus approcher Hassedine de mon sein, il mord avec ses dents
nouvelles. Il m’a attrapé et enserré l’oreille brusquement, comme goulu, j’ai
crié, lâché, rejeté Hassedine sur le sol, loin. Il était mauvais. Je ne sais pas
l’apaiser. Quand ma sœur aînée a eu sa fille, ma mère a gardé le bébé de cette
fille pas encore mariée, elle l’a bercé, soigné. J’étais là, j’ai vu comment elle
lui a massé les gencives avec un baume. Ma sœur n’a pas été mordue…
Une télévision dans la chambre. Je regarde tous les programmes jusque
tard dans la nuit. Comme si je pouvais vivre ces morceaux de rêves. Mais
Hassedine me coupe de ces moments agréables, il sait se mettre debout mais
se tient encore mal, il hurle dès qu’il est retombé sur le sol, pour que je le
regarde, que je lui parle, exprès pour me tirer à lui. Il voudrait que je le
prenne dans mes bras, souvent, trop. Mais moi, j’ai peur de lui, de la force de
ses cris, de ses dents voraces, de son ventre qui se joue de mes bouillies et
qui ne garde rien. Ses yeux sont durs, je ne sais pas à qui ils ressemblent…
Peut-être aux Siens quand il prend forme humaine. Lui, il est là à me dire des
horreurs : que je pâlis, que mon mari fornique avec des créatures monstrueuses, que bientôt il les amènera ici et que je devrai m’y soumettre, et que
mon fils n’est qu’une bouture de diable… En grandissant, il Lui ressemblera
de plus en plus. Déjà ses yeux…
Karim rentre quelquefois plus tôt. Il a, dit-il, des « heures à récupérer ».
Jusqu’à six heures, je ne lui parle pas. Je ne l’approche pas. Je suis sûre que
c’est Lui qui veut de moi. Si je cède, ma possession durera à jamais.
Dès que je sors de la chambre pour accéder aux toilettes du palier, Hassedine maintenant crie « Ma-Ma », il tambourine à la porte en criant. Tous
ces gens de l’immeuble que je ne connais pas doivent ricaner de me savoir
dans les toilettes. Je n’ose plus y aller, je diffère, je retiens mon ventre qui se
ballonne. Hassedine, lui, use des couches douces de coton que lui achète son
père. Il sourit à son père et me réserve son visage de reproches.
Il a tellement hurlé.
Il a tellement hurlé « Ma, Ma, Ma », que je l’ai quitté, laissé seul dans la
chambre. J’ai marché comme une automate, dépassé notre rue, puis le
brouillard. Ma tête résonnait de son appel.
Quand je suis rentrée, il avait attrapé son manteau jaune, celui qui ressemble à de la fourrure et qui reste accroché à la poignée de la porte. Il s’était
recroquevillé dessus, il dormait sur la moquette, les yeux encore mouillés. Je
n’ai pas allumé la télé, je me suis allongée, moi aussi, tout à côté de lui en
chien de fusil, pour sentir son sommeil encore hoquetant, et j’ai dormi longtemps, des heures. À mon réveil, Hassedine tenait le manteau, il me souriait
avec de grands yeux sérieux.
Maintenant, le cauchemar emplit mes rêves aussi. Des images affreuses
m’assaillent. Il me coupe des membres, me mutile, me lâche dans les airs. Je
suis perdue. Je me réveille ruisselante. Karim qui me calme, m’explique que
les images restent images. Mais comment expliquer ce que devient le monde
pour moi ? Que mon fils est un étranger, que c’est parce que je le secoue que,
quelquefois, le diable se retire de l’enfant, que j’en sors brisée, hagarde, je ne
me souviens plus de ce qui s’est produit. Reste ma peur et Hassedine qui
hurle. Il a peur lui aussi, peut-être. Le voit-il ? Non, plutôt, il devient l’Autre.
Hier, Hassedine a cassé son jouet. Le lapin mécanique qui tapait ses
cymbales, moi j’en avais assez de remonter le mécanisme. Hassedine l’a jeté
violemment et l’a piétiné, ce lapin que je lui avais offert. J’ai empoigné,
impulsivement, j’ai tapé, tapé, puis, je crois, il a pris son pouce et je me suis
endormie avec lui.
Je suis seule, très seule mais harcelée.
Le marabout a dit que c’est pas ma faute… Hassedine, il était fort, il
savait crier et bouger. Je l’ai retrouvé inerte, il s’était battu contre son lapin.
Je ne sais pas, j’ai pas d’images. Mon bébé, là, je l’ai reconnu vraiment,
étendu sur la moquette, immobile, calme, silencieux… pour toujours.
Mon mari a dit que les herbes que connaît ma mère pourraient me guérir, là-bas. Mais je ne veux pas repartir, je suis son épouse…
C’est pas ma faute, a dit 1e marabout… C’est pas ma faute.
[1]
Nous retrouvons « Laura » dans plusieurs écrits, pour décrire la construction et le devenir
de jeunes enfants de mères psychotiques, essentiellement dans
Souffrances autour du berceau,
des émotions au soin, M. Lamour & M. Barraco, Gaëtan-Morin, Paris, 1998.