Dialogue
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I.S.B.N.2749200148
128 pages

p. 89 à 103
doi: en cours

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no 156 2002/2

2002 Dialogue Et Aussi ...

Les deux versions de la Petite Sirène ou comment la relation mère-fille pèse sur le choix du mari de la fille

Michel Moral psychothérapeute, psychologue clinicien, 9, rue de l’Abbé Groult, 75015 Paris
Pour une jeune femme, le choix d’un compagnon est une remise en cause de son lien à sa mère, surtout si ce lien était fort. L’auteur fait ici l’hypothèse qu’un élément majeur du choix conjugal féminin est le dilemme que représente pour la fille de se séparer de la mère, premier objet d’amour. Cet élément deviendrait prévalent lorsque la fille est surinvestie par la mère. La fille peut alors hésiter entre rompre le lien à sa mère au prix d’une insurmontable culpabilité, se soumettre, devenir folle ou chercher un compromis en choisissant un mari qui ne remettra pas en cause son lien à sa mère. L’hypothèse de la recherche était que cette dernière solution était préférée. Le dispositif expérimental était de proposer au sujet, la fille, deux versions du conte La Petite Sirène qui symbolise le lien mère-fille et sa remise en cause : celle d’Andersen (1837) et celle de Walt Disney (1990). Le sujet était invité à créer son propre scénario à partir de ces deux versions. Les résultats montrent que l’hypothèse de l’auteur se vérifie pour les sujets de l’expérience. Malgré ses imperfections, la méthode s’est révélée féconde et permet d’envisager de nouvelles voies pour valider la théorie psychanalytique. Mots-clés : Recherche expérimentale et psychanalyse, Lien mère-fille, Choix du conjoint, Utilisation du conte.
Cet article présente une recherche menée en 1999 et 2000 à Paris 8 sous la direction du professeur Pierre Angel et la supervision de Silke Schauder. La problématique étudiée est celle du processus de séparation – ou de non-séparation – entre mère et fille lorsque la fille se choisit un conjoint. Dans cette recherche, la méthodologie était difficile à trouver. L’utilisation du conte y a été centrale.
Lorsque la mère a surinvesti sa relation à sa fille et, pour cela, a marginalisé le rôle du père ou fait de lui son complice, la fille, lors du choix de son compagnon, vit des enjeux affectifs contradictoires. Selon les cas, le conflit va perdurer ou se résoudre par un réaménagement de la réaction à l’emprise maternelle. La fille peut céder, composer, séduire, fuir, s’opposer, ou encore sombrer dans la folie.
L’idée de cet article est qu’un critère clef du choix du partenaire est la recherche d’un compromis, ou, en d’autres termes, que le conjoint est choisi essentiellement pour sa capacité à protéger le lien entre la mère et la fille ou pour son incapacité à le rompre.
Notre étude envisage donc une composante spécifiquement féminine du choix de partenaire : la protection de la relation de la fille à la mère, c’est-à-dire la recherche d’un homme « en creux », objectalement neutre, incapable de séparer la fille de la mère. Cette composante deviendrait nettement prévalente lorsque la mère surinvestit sa fille.
Dans ce qui suit, pour simplifier, nous dénommerons mari ce partenaire sexuel durable susceptible de perpétuer la lignée.
Un sujet « brûlant »
Les idées directrices qui ont présidé à ce projet sont dues à des observations personnelles et à des cas cliniques exposés par Pierre Marty (1994), Isabelle Yhuel (1997), Bertrand Cramer (1996,1999) et Jean Lemaire (1979). Bien entendu, le choix de ce sujet n’est pas le fruit du hasard : c’est la rencontre d’une problématique personnelle avec ces observations ou lectures. Par ailleurs, la violence des réactions de femmes avec qui ces travaux ont été discutés m’a surpris et fait comprendre à quel point le problème était brûlant. Des précautions ont donc été prises pour éviter que mes croyances ou convictions, ou celles du jury, n’introduisent un biais dans les résultats.
Les difficultés rencontrées. La complexité du projet tient au nombre d’acteurs dans le système étudié (père, mère, fille et son mari) et aux multiples mécanismes en jeu (emprise maternelle, séparation parent-enfant, choix de mari, rôle du père). Il n’existe pas de modèle théorique qui rende compte du fonctionnement de ce système et certains aspects, notamment la psychogenèse féminine et la relation mère-fille, ont donné lieu à de vives polémiques. En outre, les outils disponibles pour l’étude clinique (questionnaires standards, test projectifs classiques) ne sont pas adaptés à la problématique. De nombreuses hypothèses simplificatrices ont été nécessaires ainsi que la mise au point d’un dispositif expérimental adapté.
La référence théorique utilisée. Notre recherche ayant pour principal objet les interactions intra-familiales sexuées, la référence choisie est la psychanalyse familiale utilisée conjointement avec la théorie psychanalytique individuelle. Ce modèle permet de travailler dans un continuum théorique à trois niveaux (individuel, groupal et interactif). L’approche systémique, dans sa version sexualisée (Deborah Luepnitz, 1988 et Cheryl Rampage, 1991) a, bien entendu, été considérée, mais rejetée faute de fournir des concepts explicatifs suffisants dans le domaine étudié.
 
La relation mère-fille : ce qu’en ont dit les « sages »
 
 
La problématique abordée dans cette recherche a rarement été étudiée en tant que telle . Il s’agit ici d’une combinaison d’acteurs (le père, la mère, la fille et son mari) dans laquelle nous cherchons à isoler une relation entre seulement deux des interactions (mère-fille et fille-mari) parmi d’autres (père-mère, père-fille, mère-mari, père-mari etc.) qui sont loin d’être négligeables. Le mécanisme étudié, à savoir le choix du conjoint, est soumis à l’influence de nombreux facteurs.
Des thèmes associés, connexes ou voisins ont été largement débattus et ont fait l’objet de constructions théoriques, sinon achevées, du moins approfondies. L’état de la question, qui comprend 145 références, porte sur :
  1. La spécificité de la psychogenèse féminine.
  2. La notion de lien.
  3. La relation entre mère et fille.
  4. Les critères de choix du conjoint.
  5. Le fonctionnement conjugal ou familial.
Nous évoquerons ici très rapidement les trois premiers thèmes.
La psychogenèse féminine
Dans la perspective psychanalytique que nous avons adoptée, le nécessaire changement d’objet opéré par la fille repose sur un reproche qui concerne, selon les auteurs, l’absence de pénis ou la non-transmission du phallus (l’absence de pénis pouvant d’ailleurs faire naître le soupçon concernant la transmission du phallus). Un processus de quête est amorcé qu’il s’agit de temporiser par la mise en jeu d’interdits structurants : comme pour le garçon, ces interdits doivent conduire au désir pour l’objet de sexe opposé et au désir, en outre, d’en avoir un enfant.
La fille n’a pas et ne risque donc pas de perdre le pénis et l’idée du phallus ne peut donc se construire sur la crainte de cette perte. En d’autres termes, son désir n’est pas soumis à un interdit dont la transgression est punie par une castration selon des termes phalliques. Il est donc tentant de ramener sa préoccupation principale à être ou ne pas être elle-même perdue. Ce point de vue implique une castration selon des termes archaïques : le désir serait soumis à un interdit dont la transgression serait punie de la perte de l’amour du premier objet, la mère – et perdre cet amour, c’est se perdre.
Mais, si l’enjeu est l’amour du premier objet, alors, comment conceptualiser le changement d’objet et le désir d’enfant chez la fille ?
De nombreux auteurs pensent que le silence sur le vagin et sur la jouissance sexuelle, soigneusement entretenu par la mère, focalise l’attention de la fille sur l’enfant comme source de restauration narcissique/phallique. Cette perspective résout le problème de la genèse du désir d’enfant, mais place le désir pour l’homme et l’attente de la jouissance sexuelle comme un prérequis à la quête du phallus. Ainsi, Nancy Friday (1977) et Christiane Olivier (1993) décrivent la « surprise » de la découverte de l’homme.
La distinction entre féminin, féminité et sexualité féminine (Monique et Jean Cournut, 1993) complétée par le maternel permet d’imaginer un scénario de la destinée féminine articulé autour d’investissements ou de désinvestissements successifs. La première étape en serait la séparation d’avec la mère. Si cette séparation ne peut se faire, alors, le destin féminin de la fille est compromis ; dans ce cas, peuvent être investis soit un destin masculin (typiquement : réussir dans un métier), soit le destin maternel ; si un destin masculin se révèle impossible, le destin maternel est alors fortement surinvesti.
La notion de lien
De nombreux auteurs ont développé la notion de lien. L’école anglaise notamment a imaginé un concept de lien très riche, fondé sur une analogie avec la relation mère-enfant. Toutefois, pour décrire les mécanismes intrafamiliaux, un concept plus symétrique était nécessaire, et le concept freudien des investissements narcissiques et libidinaux a été repris par les psychanalystes familiaux (Eiguer, 1987,1991). La définition du lien que donne Alberto Eiguer en 1998 s’appuie sur la notion d’identification plutôt que sur celle d’investissement d’une relation interne. Il distingue :
« A. Le lien narcissique, résidu de l’identification primaire, qui pousse à la quête du semblable en vue de fusionner ou de former un Soi conjoint (identité conjugale, investissement d’un habitat commun, histoire commune vécue, Idéal du Moi familial). Il s’agit d’une identification moïque à l’identique tendant à l’uniformisation ou au rapport grand-petit.
« B. Le lien objectal, qui est une identification de l’autre inconscient à l’autre réel. Cet autre inconscient est le plus souvent un parent direct mais peut aussi être d’une génération antérieure : il s’agit donc d’une imago marquante parentale ou ancestrale. La première provoque des crises (rivalité, infidélité, souffrance) et la seconde un sentiment d’étrangeté en raison des mythes et secrets véhiculés par les non dits, les trop dits et les “mau-dits”. » Le principal avantage de cette formulation est la prise en compte, non seulement des parents, mais aussi des objets transgénérationnels. C’est celle qui est utilisée dans notre recherche.
La relation mère fille
Les recherches bibliographiques montrent que la relation entre mère et fille reste un domaine peu étudié, même s’il est de plus en plus médiatisé. On distingue quatre périodes :
  1. Freud et ses contemporains : Lou Andréas-Salomé (1899,1915), Hélène Deutsch (1925,1930), Sigmund Freud (1931), Karen Horney (1933).
  2. L’école psychanalytique anglaise, avec notamment Melanie Klein (1927, 1932, 1957) et Donald Winnicott (1947,1951) pendant la période 1930-1960.
  3. Ces premières prises de position posent comme terme principal de la relation mère-fille soit l’envie, soit l’emprise. Le point de vue privilégiant l’envie a plus tard été repris par Ogden (1982), Boris (1994) et Knapp (1989), avec pour mécanisme principal l’identification projective, relation en réponse à la disparité et processus par lequel la différence est convertie en similarité (Klein 1957). Le point de vue privilégiant l’emprise en vue d’éviter la séparation a donné lieu à la plupart des développements ultérieurs et combine ou non l’envie à l’emprise.
  4. Vient une période creuse entre 1960 et 1990. Les seuls événements sont la parution du livre remarquable de Nancy Friday (1977) aux États-Unis et quelques travaux relatifs à l’effet du sexe de l’enfant sur l’attitude maternelle (Lésine, 1974) ou sur les comportements sexuels précoces (Rogé, 1984; Crépavet, 1986).
  5. Brusque regain d’intérêt pour le sujet à partir des années 1990, avec les livres de Jane Swigart (1990), Françoise Couchard (1991), Marie-Christine Hamon (1992), Christiane Olivier (1993), Bertrand Cramer (1996,1999), Isabelle Yhuel (1997), Aldo Naouri (1998), Sylvie Faure-Pragier (1999), Marie-Magdeleine Chatel (1998,2000) et enfin Catherine Ternynck (2000). Divers congrès se consacrent à ce sujet : Les mères (Nouvelle Revue de psychanalyse, printemps 1992, n° 45), Psychoanalytic Perspectives on Women (Monographs of the Society for Psychoanalytic Training, 1992, n° 4), La filiation féminine (Congrès de la Revue française de psychanalyse, 1994), conférences du 23 janvier 1996 et du 4 octobre 1997 à l’EPCI sur La relation mère-fille, et Annual Conference at the Washington Square Institute de février 1996 sur Mother-Daughter Relationship. À partir de 1995, la presse hebdomadaire, notamment féminine, y consacre de nombreux articles.
Peu de ces travaux s’interrogent sur l’effet pathogène d’une pathologie maternelle sur la fille et sur son choix d’objet : on notera Laura Arens Fuerstein (1992) et Dale Mendell (1997).
Les auteurs ont en commun une perception particulièrement violente de la relation mère-fille, qui serait marquée essentiellement par le laminage progressif de la fille par la mère. Le père est curieusement absent (sauf pour Nicole Jeammet à l’EPCI en 1997) et il est rarement question de rivalité. L’enjeu se situe entre similarité et différence, ce qui rejoint une vue kleinienne de la relation. L’identification à l’agresseur semble être la principale défense de la fille. Tous ces travaux sont abordés avec émotion et l’histoire personnelle de l’auteur est souvent perceptible en arrière-plan. Pourtant, un souffle serein vient parfois nous rappeler que la relation mère-fille n’est pas que violence (Catherine Bergeret-Amselek, 1998). La diversité des approches et des thèses est remarquable, ainsi que l’absence de courant fédérateur.
Plusieurs éléments se dégagent toutefois :
  1. La proximité sexuelle, mais aussi et surtout la proximité des enjeux relatifs au corps et à ses transformations (propreté, puberté, sexualité, maternité, ménopause), rendent le paradoxe identitaire de la fille (être différente tout en étant pareille) particulièrement important, comme à la croisée des chemins. Le destin, féminin ou maternel, se rejoue donc à chacune de ces étapes.
  2. La mère transmet un modèle féminin et maternel. Pour ce faire, elle met en œuvre un processus fait de maîtrise, contrôle, emprise (termes utilisés en des sens voisins par Nancy Friday, Françoise Couchard et Christiane Olivier), violence et intrusion (Winnicott) et culpabilisation (Friday et Guignard), cette dernière mettant ou non en avant le sacrifice maternel.
  3. Le modèle diffère de l’identification. L’identification est l’adhésion à un idéal symbolisé par un seul individu (en l’occurrence, la mère), le modèle est l’adhésion à un schéma collectif souvent médiatisé par le « on » (« on » ne s’intéresse pas de trop près à l’anal, « on » est fidèle à son mari, etc.). L’identification porte sur des domaines dans lesquels le comportement de la mère a été un exemple explicite (la mère est honnête) ou implicite, mais sans ambiguïté (la mère aime le père). Le modèle, lui, touche aux domaines douteux dont « on » ne préfère pas savoir comment la mère, qui l’impose, le vit : une femme honnête ne pratique pas la sodomie (mais allez savoir ce qu’apprécie vraiment ou à quoi consent la mère dans l’intimité). Le modèle maternel véhiculé par l’emprise passe par la création d’un idéal de pensée et de comportement et par l’interdit de certaines pulsions partielles. La tentation est forte de poser comme hypothèse que les pulsions partielles en question sont précisément celles qui excitent le plus la mère.
  4. L’effort de la mère pour transmettre coûte que coûte les paramètres du destin féminin porte tour à tour sur les différents éléments du corps de la fille, anus d’abord, puis vulve et clitoris, puis vagin, puis hymen, et enfin utérus. Chez la fille, les événements qui suscitent conflit ou rébellion sont l’apprentissage de la propreté, la masturbation infantile ou juvénile, l’apparition des menstrues, les premiers rapports sexuels, le mariage et le premier enfant. La conclusion de cette empoignade est le moment où la fille devient mère (et pas seulement génitrice) à son tour.
  5. Interdit, non-dit, culpabilité (provoquée par l’évocation du sacrifice maternel), menace de retrait d’amour et intrusion (dans les pensées et dans le cercle intime) constituent la trame de la relation mère-fille.
  6. L’ambivalence maternelle se déploie entre plusieurs pôles : amour (tous les auteurs, mais parfois de façon implicite), haine (Freud et Winnicott), envie (Friday et Couchard) et rivalité (Chatel). La relation mère-fille oscille entre ces quatre pôles. Autant la fille, réplication quasi parfaite de la mère, aura implicitement pour mission de vivre ce que la mère n’a pu vivre, autant ce privilège inouï est insupportable à la mère frustrée de ce qu’elle n’a pas vécu. Par ailleurs, la rivale se dessine derrière la petite fille.
  7. La relation est donc la composante dynamique des quatre forces en présence chez la mère. Celle-ci ne peut combiner ces forces contradictoires qu’en augmentant son emprise sur sa fille.
  8. Qu’est-ce que l’emprise ? Disons avec Roger Dorey (1981) que c’est une attitude de domination qui laisse une empreinte définitive et visible. La domination s’exerce tantôt sous forme de séduction tendre, d’harmonie, voire de sentiment fusionnel, tantôt sous forme d’anéantissement du désir et de l’individualité. Le fameux « nous sommes amies, nous nous disons tout » implique que la fille dise effectivement tout, mais que la mère garde pour elle ses petits ou grands secrets. L’empreinte se concrétise dans des modèles de pensée et de comportement qui portent essentiellement sur le féminin, la sexualité et la maternité. Elle passe par des effractions, dévoilements et marques successives plus ou moins imprimées dans le corps. Sans parler de mutilations sexuelles, on peut noter que presque toutes les femmes occidentales avaient les oreilles percées voici une trentaine d’années, par exemple.
  9. Les réponses de la fille sont peu évoquées. L’envie (Couchard et Guignard), le mimétisme (Guignard) ou la révolte (le « ravage [1] » de M.-M. Chatel) sont les trois termes de l’alternative.
  10. L’idée que la relation à la mère se répète avec le mari est parfois avancée. Mais est-ce la bonne mère (Dale Mendell) ou la mauvaise mère (N. Jeammet, M.-M. Chatel) qui est recherchée ? Cela n’est pas clair.
  11. En résumé, la petite fille doit être protégée de deux très grands maux : la sexualité et l’analité. Le désir et le plaisir sexuels doivent rester secrets, en particulier le plaisir sexuel de la mère, si elle en a.
  12. Pour la mère, les enjeux de la relation sont donc de faire le deuil ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle n’a jamais retrouvé et, surtout, de ce qu’elle n’a jamais connu. Pour la fille, ils sont de se séparer de sa mère, de devenir femme jouissante et mère à son tour, afin de pouvoir retrouver sa mère en fin de compte.
 
Un conjoint qui ne menace pas la mère
 
 
Classiquement (Lemaire, 1979), le choix conjugal repose sur une référence parentale de type objectale ou anaclitique et sur la mise en commun d’une problématique avec l’établissement de défenses complémentaires. La fille choisit donc un homme qui satisfait ses besoins libidinaux ou qui, comme le père, la protège, ou encore qui, comme la mère, la protège.
Mais que se passe-t-il si la séparation d’avec la mère est problématique, voire impossible ? La fille est en effet confrontée à ce préalable qu’est le changement d’objet. Une solution est la recherche d’un compromis visant à protéger le lien à la mère en choisissant un mari qui ne remettra pas ce lien en cause.
Notre hypothèse était la suivante : si le lien entre mère et fille est surinvesti par la mère, alors le critère prévalent du choix du conjoint de la fille sera de protéger le lien à sa mère.
La variable indépendante est le surinvestissement maternel. La variable dépendante est le critère de choix prévalent. Les variables externes sont malheureusement nombreuses. On peut citer : la pathologie maternelle selon sa nature et son intensité ; le rôle interdicteur et séparateur du père ainsi que la nature de sa relation avec sa fille ; la problématique de la fille et son mode défensif ; la composition de la fratrie. Etc.
 
De nécessaires simplifications
 
 
Notre hypothèse de travail exigeait une reformulation pour être mise à l’épreuve des faits. Par ailleurs, la complexité du système ne permettait pas d’isoler ou de neutraliser les variables externes, sauf à constituer un trop grand nombre de groupes expérimentaux. Nous étions donc condamnés à faire les hypothèses simplificatrices suivantes :
  1. Toutes les variables externes sont neutres.
  2. Les relations père-mère et fille-mari peuvent être représentées par un lien objectal, un lien narcissique et un ensemble de défenses complémentaires articulées autour d’une problématique commune.
  3. La relation mère-fille peut être considérée comme un simple lien narcissique et un ensemble de défenses complémentaires.
  4. Les défenses mentionnées ci-dessus sont une variable neutre, les liens suffisent donc à la validation de l’hypothèse et peuvent être qualifiés (narcissique ou objectal) et quantifiés (fort ou faible).
Dans ces conditions, l’hypothèse de travail se reformule comme suit :
  • le surinvestissement maternel est défini comme étant un lien narcissique « fort »
  • pour protéger le lien narcissique « fort » à sa mère, la fille choisira un mari sur la base d’un lien narcissique « fort » et d’un lien objectal « faible ».
 
Entre renoncement et ravage
 
 
Une analyse fine du spectre des pathologies maternelles (psychose, état limite, névrose) et des effets d’un surinvestissement maternel dans chacune de ces pathologies montre que la fille sous emprise maternelle doit opter entre : céder à l’emprise de la mère, s’en libérer par la révolte, devenir comme la mère ou devenir folle pour échapper à l’emprise.
En termes de problématique de la fille, nous pouvons définir le spectre des options possibles avec, à une extrémité, la mort psychique résultant d’un renoncement à l’individualisation, et, à l’autre extrémité, le plein succès du « ravage » relationnel tel que le définit Marie-Magdeleine Chatel : une épreuve violente, révolte survenant à l’adolescence, qui brise l’illusion que mère et fille se continuent l’une dans l’autre par le partage d’un « secret de femmes » excluant l’homme.
Le renoncement et le ravage présentent divers degrés qui déterminent les réactions possibles de la fille et ses options conjugales :
  • le renoncement total avec mort psychique conduit la fille à une vie sexuelle misérable sans lien solidement établi ;
  • le renoncement partiel consiste à choisir un mari qui satisfait les exigences de la mère à l’égard de sa fille (que ce soit en termes de fusion, de renarcissisation, de vampirisation ou de phallicisation), donc selon un lien narcissique fort et un lien objectal faible. En d’autres termes, le mari ne s’interposera pas entre la fille et sa mère, voire même il encouragera la persistance de l’emprise. Une telle communauté d’objectifs, bien sûr implicite, se traduit, en termes de typologie conjugale, par un couple anaclitique ou narcissique ou pervers (ce qui est une des interprétations du mythe de Déméter) ;
  • le ravage raté est une vaine tentative de lien objectal durable. Cet échec survient par suite d’un mauvais choix du mari ou d’un acte manqué. Trois cas peuvent se présenter : soit le mari a été choisi selon un lien narcissique fort
  • acte manqué) et le couple peut éventuellement durer sur un mode anaclitique, narcissique ou pervers; soit le mari ne peut supporter le lien mère-fille et le brise ou divorce ; soit la fille, rongée par la culpabilité, se réfugie dans un destin masculin ou maternel lui permettant de ne pas affronter sa mère sur le plan sexuel (ce qui serait illustré par une version féminine du mythe d’Icare) ;
  • le ravage partiellement réussi est un choix de mari selon un lien objectal fort. Mais la fille a le plus grand mal à gérer la culpabilité que suscite la séparation d’avec la mère et ses conséquences (dépression de la mère, par exemple). Elle oscille donc entre son mari et sa mère (ce qui est une autre interprétation du mythe de Déméter) ;
  • le ravage pleinement réussi est le cas où la fille assume son destin féminin dans une relation conjugale fortement objectale.
 
Le rôle du conte
 
 
Nous avons mis au point un dispositif expérimental original pour mettre à l’épreuve notre hypothèse de travail. Il visait à faire émerger les éléments inconscients et utilisait comme médium un conte dont le thème est très voisin de la problématique étudiée.
Nous avons proposé au sujet, la fille, deux versions du conte de La Petite Sirène, qui symbolise puissamment le lien mère-fille et sa remise en cause. Ces deux versions sont celle d’Andersen (1837) et celle de Walt Disney (1990) en album illustré pour enfants. Le sujet était invité à créer son propre scénario à partir de ces deux versions, et à inventer des solutions aux problèmes rencontrés.
Nous avons ensuite attribué à chaque élément de l’histoire ainsi créée une valence (narcissique ou objectale) et un poids, afin d’identifier la nature et la « force » des liens entre mère et fille et entre fille et mari. L’attribution du poids restait sujette à un certain arbitraire faute d’un étalonnage par rapport à une population de référence. La ligne directrice a été de donner un poids plus important aux éléments à haute valeur symbolique (enfants, meurtre de la rivale, séduction) et un poids moindre aux péripéties. Ainsi, la variable indépendante (le surinvestissement de la mère, c’est-à-dire un fort lien narcissique mère-fille), allait de pair avec des éléments comme le choix du monde sous-marin d’Andersen, la fin de l’histoire par la mort de la petite sirène transformée en écume de mer, la collusion de la grand-mère avec la sorcière ou l’assassinat du prince par la sorcière. La variable dépendante (nature de la relation entre la fille et son mari) allait de pair avec l’existence d’une rivale, un projet d’enfant (lien objectal) ou un prince dévalué, surévalué, conformiste ou soumis (lien narcissique).
 
La sirène, jeune fille aux jambes serrées
 
 
Le choix de La Petite Sirène a donné lieu à quelques hésitations. Il existe en effet plusieurs autres contes illustrant la problématique féminine et comportant des versions différentes qui permettent la mise en évidence d’éléments latents. Les critères de choix furent, comme pour tout outil projectif, la validité, la sensibilité et la fidélité.
La Petite Sirène est symboliquement le plus représentatif de la relation de dépendance mère-fille. En effet, la sirène, jeune fille aux jambes serrées (en fin de latence) qui vit au fond de la mer (mère) et qui est curieuse de la vie des humains (de la sexualité), représente parfaitement la situation de la jeune femme qui, au sortir de l’adolescence, aborde le problème du choix d’un conjoint ou, du moins, d’un partenaire sexuel. La problématique développée (avoir des jambes et quitter le milieu sous-marin, c’est-à-dire changer, pour rejoindre le prince) illustre précisément la séparation de la fille d’avec la mère en vue de l’union à un homme. Le critère de validité est donc pleinement satisfait.
Les deux versions du conte sont très proches des deux extrémités du spectre des réponses que peut apporter la fille au surinvestissement maternel : la version d’Andersen est une vue pessimiste de la destinée de la fille (le renoncement total), la version de Walt Disney en est une vue optimiste (le succès du « ravage »). En raison du grand nombre de combinaisons scéniques possibles, toutes les réponses de la fille peuvent être représentées par le sujet dans l’histoire qu’il construit, ce qui garantit la sensibilité.
La fidélité pose le problème de l’interprétation du contenu manifeste, qui est personnelle et varie selon les individus. Celle qui est utilisée dans notre recherche est la suivante.
Le conte original d’Andersen met en scène une grand-mère qui symbolise une bonne mère tentatrice et aimable et une sorcière qui symbolise une mauvaise mère. Le pacte proposé par celle-ci est respecté. L’issue de l’histoire est la mort de la fille. La problématique décrite est celle d’une mère abîme qui, brutalement confrontée à l’éveil de la sexualité chez sa fille, tente de trouver une issue par des tentatives successives qui visent soit à conserver l’emprise, soit à détruire son pansement narcissique (sa fille), mais pas à accepter de s’en détacher. Le bonheur de sa fille lui est insupportable, car il réactive sa blessure narcissique secrète qui est, évidemment, l’absence de plénitude sexuelle. Faute de jambes qu’elle pourrait écarter, la bonne mère, grand-mère, ainsi que la mauvaise mère, sorcière, n’ont pas eu accès à la jouissance. Leurs seules satisfactions sont du registre narcissique (la considération due à son rang pour la grand-mère, l’emprise pour la sorcière). La fille a un équipement narcissique personnel tout à fait insuffisant : pas d’identification féminine de type génital, aucune identification masculine structurante et un projet objectal de type infantile. Il s’agit d’épouser le papa qu’elle n’a pas eu, sans engagement génital, au lieu de s’investir dans une relation où les puissances narcissiques sont égales et les désirs érotiques complémentaires.
L’histoire de Walt Disney fait intervenir une présence paternelle et une mauvaise mère qui ne respecte pas les termes du pacte. L’issue de l’histoire est le mariage avec le conjoint espéré. Cette petite sirène est bien sous l’emprise de sa mère, mais elle possède une structure plus évoluée que celle d’Andersen. On peut même dire que sa situation est en miroir par rapport au conte d’origine : sous la coupe d’un père caractériel envahissant, dans une relation quasiment incestuelle, noyée dans l’inconscient d’une mère plutôt mauvaise, elle est l’enjeu d’un combat pour le phallus entre le roi Triton (le père) et la sorcière. Chacun de ses deux parents, prétendant être seul à pouvoir posséder le phallus, est l’objet d’un conflit narcissique : le roi Triton peut être défini comme un aménagement caractériel, une névrose de caractère, tandis que la sorcière serait perverse. On remarquera que la sorcière est représentée sous forme de pieuvre et non de sirène. La pieuvre a pour caractéristique de représenter un sexe féminin largement béant, prêt à avaler la proie saisie à l’aide de ses tentacules. Nous sommes donc dans le registre d’Écho (en référence à Eiguer, 1994, p. 132).
 
Ce qu’en ont dit les sirènes
 
 
Les résultats mettent en évidence que l’histoire construite par les sujets est leur histoire. L’interprétation du contenu manifeste permet de qualifier et quantifier les liens à l’aide d’une grille de lecture et met en évidence le contenu latent.
L’analyse des résultats cliniques montre que l’hypothèse est vérifiée pour les sujets de l’expérience. Cependant, la taille de l’échantillon ne permet pas de conclure que ces résultats peuvent être généralisés. En outre, la grille de lecture utilisée demanderait à être validée en termes de validité, de fidélité interjuges et de sensibilité. Toutefois, l’approche se révèle très féconde, en particulier parce qu’elle permet d’envisager de nouvelles voies pour valider la théorie psychanalytique par l’expérimentation : le principe du dispositif expérimental créé pour cette étude est en effet applicable à plusieurs autres problématiques voisines.
 
Qu’avons-nous appris ?
 
 
Le lecteur aura certainement remarqué les faiblesses de cette recherche :
hypothèses simplificatrices hardies (en négligeant les variables externes, en ne s’intéressant qu’aux liens), biais (biais dû aux croyances du chercheur, biais thérapeutique), outil projectif créatif mais peu sûr en termes de fidélité et base théorique incertaine (due aux contradictions des théories existantes). Cette fragilité impose une conclusion prudente. Toutefois, la transparence de l’approche permet de discuter chacun des choix effectués et la qualité scientifique du travail est donc assurée.
En fait, dès le départ, cette recherche avait pour objet, non pas de faire jaillir une parcelle de savoir, mais d’examiner comment faire face à la complexité. En effet, dans le domaine de la famille, nous sommes devant un objet extrêmement difficile à modéliser et fortement imprégné de multicausalité et de rétroactions. Les conséquences cliniques sont considérables et un acte aussi fondamental que la prescription, par exemple (quel type de thérapie, individuelle, conjugale ou familiale, est la mieux adaptée ?) reste dépendant des progrès de la théorie.
La créativité des théoriciens est en effet bien plus grande que la capacité des expérimentateurs à fournir les méthodes et le matériel clinique permettant de trancher les options. La complexité est la cause de ce problème, car elle condamne le chercheur à un choix douloureux entre spéculation et réduction. La psychanalyse en particulier, qui, pour des raisons fondamentales, ne peut accepter la réduction, souffre d’un excès de spéculation et manque de méthodes et d’outils pour consolider une théorie qui devient trop envahie d’ad hoc et d’inconciliable. Engluée dans sa propre complexité, la psychanalyse ne peut effectuer le travail de fond qui consisterait à arbitrer les disputes sur ses présupposés fondamentaux à la lumière des faits.
L’une de ces disputes, effleurée par cette étude, est de savoir si l’élaboration de la castration trouve sa source dans le visible, puis s’opère par un glissement vers l’imaginaire – mais un imaginaire toujours proche de la « tripaille » (vision kleinienne) –, ou bien naît dans l’imaginaire pour glisser ensuite dans le symbolique (vision lacanienne).
Dans le premier cas, si l’observable de la différence des sexes a été bien exploité par la théorie, celui de la grossesse et de la puerpéralité a été complètement négligé. En effet, l’homme et la femme ne sont pas seulement complémentaires, symétriques et emboîtables : la femme a, en plus, le maternel. La conséquence est que l’identité des critères de choix conjugaux pour l’homme et la femme telle que la voit Lemaire (1979) doit être remise en cause.
Dans le second cas, l’indifférenciation de l’inconscient nous inflige effectivement une indifférenciation de certaines conduites, et homme et femme pourraient bien s’unir pour les mêmes raisons.
Comment trancher entre ces deux options théoriques ? Nous voyons bien que nous butons encore et encore sur la question du féminin.
Afin de l’explorer, nous disposons de plusieurs autres contes qui mettent en jeu les problématiques de l’histoire féminine, avec des versions profondément remaniées de l’histoire originale. La Belle au Bois Dormant (Perrault, 1697) explore la phase de la latence et ce que Jacqueline Schaeffer (1994) qualifie de « censure de l’amante ». Cendrillon (Perrault, 1697) constitue le modèle de ce que Colette Dowling (1981) qualifie de « peur de l’indépendance », elle-même étroitement intriquée à la « peur du succès » (Fear of Success), problématiques plus tardives dans l’histoire de la femme. Blanche Neige évoque les difficiles relations entre belle-mère et fille que nous confirment les données sociologiques sur les familles recomposées. Ces voies sont celles auxquelles j’envisage de m’intéresser maintenant.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Afin d’alléger la bibliographie, nous avons pris le parti de ne pas y indiquer les livres fran-
·  çais identifiables sans ambiguïté à partir du nom de l’auteur et de l’année de parution.
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NOTES
 
[1]Jacques Lacan utilise le mot « ravage » pour qualifier le rapport d’une femme à sa mère dans « L’étourdit » (Scilicet, 4, Paris, Le Seuil, 1973, p.21). Dans cet article, il évoque un « champ » spécifiquement féminin, hors libido phallique (unique pour les deux sexes selon Freud), qui s’illustre par le « ravage » du lien entre mère et fille. M.-M. Chatel (1998) reprend ce mot pour décrire la dramatique empoignade autour des thèmes du destin de la femme (épouse, mère, amante), au terme de laquelle la fille doit s’arracher à l’emprise érotique de la mère. Le « ravage » est donc la remise en cause par la violence du lien entre mère et fille pour que celle-ci puisse librement construire un nouveau lien, hétérosexuel cette fois.
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