2002
Dialogue
Le complexe de l’intrus ou l’effet de l’écart d’âge sur le devenir des membres d’une fratrie
Stéphanie Haxhe
assistante à la faculté de psychologie ulg
Service de psychologie systémique (professeur E. Dessoy).
Pourquoi deux frères ou sœurs d’âges proches et de même sexe sont-ils si souvent différents
et complémentaires, comme le jour et la nuit ? L’auteur de cet article a fait une étude sur des
couples de sœurs d’âges plus ou moins rapprochés. Elle constate l’intense besoin de différenciation des sœurs de faible écart d’âge, et montre, de manière plus générale, que la marque de
l’intrusion du « petit frère » ou de la « petite sœur » n’est pas de même nature selon l’âge de
l’aîné lors de cette intrusion. Cette variable de l’écart d’âge, qui reste peu étudiée, paraît infléchir considérablement l’évolution psychologique des individus tant dans sa dimension narcissique que du point de vue de la gestion des affects. Mots-clés :
Fratrie, écart d’âge, différenciation, intrusion, stade du miroir.
This article deals with a study realized amongst siblings whose gaps in age were different. It
attempts to bring out the whole importance of this variable to the development of the siblings,
considered in its « normality ».
It notably points out how the intensity of the differences between full siblings of the same sex
and with a small gap in age can be understood (indeed, sisters and brothers who are close in
age and of the same sex, particularly amongst siblings of two, often appear to be very different and complementary).
But this article also shows how the mark of the intrusion is different according to the age of
the elder during this intrusion and how the impact of this variable (which is yet so little studied) seems to be significant in the individuals’development, on the narcissistic level as much
as in the affects management.Keywords :
Siblings, gap in age, de-identification, intrusion, mirror stage.
Les relations fraternelles font partie du quotidien, mais peu d’auteurs ont
analysé les effets à long terme de ces relations dans la vie. Il paraît plus aisé
de se pencher sur les liens de filiation que sur les liens fraternels, peut-être
parce que le travail de séparation et de désidéalisation que les sujets font par
rapport à leurs parents leur donne un recul qu’ils prennent plus difficilement
par rapport à leurs frères et sœurs, avec qui cette démarche n’est pas requise.
Et pourtant, la question de la fratrie offre de multiples terrains d’investigation. S’agit-il de frères germains
[1] ? De demi-frères ? De frères par alliance
ou par adoption ? Combien sont-ils ? Deux ? Trois ? Quatre ou plus ? La fratrie est-elle monosexe ou les deux sexes sont-ils présents ? Sont-ils séparés
par un faible écart d’âge ou y a-t-il pratiquement une génération entre eux ?
Un des membres de la fratrie est-il porteur d’un handicap ? Autant de configurations qui auront chacune une influence particulière sur le devenir de
chaque membre.
Entre semblable et différent
Dans les fratries monosexe, on observe souvent que si l’un est valorisé
par son cursus scolaire, l’autre est reconnu pour avoir une vie sociale plus
riche, si l’un est calme, l’autre est plus impulsif, etc., de sorte qu’ils peuvent
apparaître comme le positif et le négatif d’une même photo.
Pourquoi deux amis semblent-ils avoir plus d’intérêts communs que
deux frères ou sœurs ? Si on considère que deux germains partagent environ
la moitié de leurs gènes ainsi qu’un environnement familial et son histoire, sa
culture, son éducation et tout son quotidien, de telles différences posent question.
Pour répondre à cette question, nous avons étudié des fratries de germains composées de deux membres de même sexe, des sœurs en l’occurrence. Ces couples fraternels avaient les uns moins de deux ans d’écart, les
autres trois ou quatre ans d’écart, et, dans ces couples, nous avons porté notre
attention sur les différences qui transparaissaient entre les deux sœurs.
Notre hypothèse était la suivante : si les germains sont si différents, c’est
pour protéger leur narcissisme en cas de comparaison. Les frères et sœurs ressentent en général le besoin de se comparer l’un à l’autre, car la comparaison
au semblable apporte des informations sur soi-même. Mais la comparaison
peut se révéler douloureuse si elle valorise l’un aux dépens de l’autre. Il existerait alors un mécanisme de défense, la différenciation, qui serait inconscient
et dont l’action viserait à créer des différences manifestes pour se démarquer
de son germain. Si on investit des territoires différents, on reste « maître en
son domaine », et non seulement la comparaison valorise chacun sur son
propre terrain, mais elle est peu frustrante pour l’autre, qui n’a pas investi ce
terrain.
F.F. Schachter a émis cette hypothèse en 1982 et l’a testée sur de grands
échantillons à partir de questionnaires fermés. Nous désirions mettre à
l’épreuve la pertinence de cette hypothèse (ainsi que celle de quelques
concepts qu’elle avait introduits) à un niveau plus clinique sur base d’analyses de cas approfondies.
Il paraît utile de préciser ce que nous entendons par différenciation. Le
processus de différenciation Moi – Non-Moi est naturellement nécessaire et
indispensable. La différenciation dont il s’agit ici et que nous pensons pouvoir être un mécanisme de défense est la tendance qu’ont certains germains
à se dire étrangers sur le plan de la personnalité et à se situer aux antipodes
l’un de l’autre. Le terme différenciation est ici à comprendre comme une traduction du terme dé-identification employé par Schachter (se distinguer, se
démarquer de l’autre).
Nous avons par ailleurs fait l’hypothèse que ce besoin de se différencier
était plus important avec un faible écart d’âge. En effet, les germains sont
alors plus comparables, ils font le même type d’expériences au même
moment, et c’est d’autant plus douloureux sur le plan narcissique de se faire
surpasser par quelqu’un que ce quelqu’un vous est par ailleurs fort semblable.
Dans une même optique, nous avons également voulu tester l’hypothèse
de Dunn et Plomin. Selon ces auteurs, ce sont toutes les expériences non partagées par les germains qui les rendraient différents. Ils repèrent notamment
trois types d’expériences : le vécu de la relation fraternelle, la relation aux
parents et le vécu d’événements ayant touché la famille. Nous pensions que
cette hypothèse pouvait expliquer les différences au sein des fratries d’écart
d’âge plus important, la différence d’âge faisant vivre les choses d’une façon
différente.
Population et méthodes de recherche
Nous avons interrogé dix couples de sœurs âgées de 23 à 44 ans sur leurs
différences et sur leur trajectoire et leurs choix de vie. Cinq de ces couples
avaient moins de deux ans d’écart, cinq trois ou quatre ans d’écart. Il n’y
avait pas d’autre frère ou sœur (donc aucun sentiment dilué ou modifié par la
présence d’une troisième personne). Ni divorce ni décès parental dans l’enfance.
Les outils étaient les suivants :
Un entretien semi-structuré. L’expression des différences passe d’abord
par le discours, car c’est lui qui permet de se dire différent, de décrire les
divergences et spécificités de chacun en les amplifiant si nécessaire, même si
le besoin sous-tendant cette différenciation est inconscient.
Le test de Szondi. Nous avons utilisé ce test projectif de personnalité afin
de pouvoir confronter le discours de ces sœurs à leur fonctionnement intrapsychique tel qu’il est abordé par cet outil.
Le TAT. Ce test projectif permettait une autre approche du fonctionnement
psychique du sujet, notamment par l’abord de ses représentations, fantasmes,
défenses, angoisses, etc.
Le tableau de rêve. Utilisé en thérapie systémique, il permet aux sujets
de décrire de façon imagée chacun des membres de la famille ainsi que leur
relation par utilisation de métaphores. Il devait nous permettre de découvrir
autrement la relation de chacune des paires de sœurs.
Le jeu de l’oie. Également utilisé en thérapie systémique, cet outil
consiste à découvrir, avec l’aide du couple ou de la famille, les événements
importants qui ont jalonné la vie familiale et la façon dont ils ont été perçus
et vécus. Il nous donnait une occasion de voir les sœurs ensemble, d’observer leurs interactions et leur contact, de sentir l’ambiance, de percevoir certains jeux d’influence, etc. Il devait également permettre de vérifier un aspect
de l’hypothèse explicative de Dunn et Plomin. Nous désirions voir si les
sœurs avaient vécu les événements de vie familiale de façon semblable ou
non, et si cela avait pu les rendre différentes.
Le besoin de se différencier
Avec un faible écart d’âge
Au cours des entretiens, nous constatons que tous les couples de faible
écart d’âge mettent en exergue leurs différences. Lorsqu’une des sœurs se
décrit ou parle d’elle-même, elle prend presque automatiquement sa sœur
comme contre-exemple. Plusieurs points de fragilité narcissique sont perceptibles dans ce discours. Toutes ces sœurs ont été confrontées à la comparaison et celle-ci n’a pas laissé que de bons souvenirs. Cependant, quand on
observe les données des protocoles Szondi, on ne trouve pas entre elles de
telles différences (du moins pas leur intensité) du point de vue de la dynamique pulsionnelle. Au contraire, les protocoles témoignent de profils relativement semblables.
Schachter remarque que, dans ces fratries rapprochées, l’identification
séparée aux parents prime sur l’identification au parent de même sexe, c’est-à-dire que chaque enfant « s’approprie » un des deux parents auquel il s’identifie afin d’acquérir des caractéristiques distinctes de celles de son frère ou de
sa sœur. Mais le discours des sœurs de faible écart d’âge incite à une position
plus nuancée. En effet, chez elles, les deux types d’identification coexistent.
L’identification consciente la plus claire est en général celle d’une des deux
au parent de même sexe, l’autre sœur s’identifiant plutôt au parent de sexe
opposé, mais cette autre sœur se vit aussi comme semblable au parent de
même sexe. Ce jeu identificatoire pourrait avoir une fonction de délimitation
des territoires de chacune.
Toujours selon Schachter, ces fratries rapprochées seraient « polarisées », c’est-à-dire que, lorsque les germains doivent se décrire comparativement à leur frère (sœur), ils ont tendance à se qualifier par des attributs
opposés et à sous-entendre qu’il est préférable d’être comme eux et non
comme leur germain, ce qui serait un mode d’expression de la rivalité fraternelle plus acceptable socialement dans chaque couple d’écart d’âge réduit.
Dans nos observations, cette polarisation est présente : les termes qu’emploie
chacune des sœurs pour décrire différences et particularités sont plus valorisants pour elle-même que pour l’autre et présentent ses caractéristiques
comme plus enviables.
Enfin, en ce qui concerne l’impact de l’environnement selon la théorie
de J. Dunn et R. Plomin, il semble que le vécu de la relation fraternelle, de la
relation aux parents et des événements familiaux soient différents du fait que
les sœurs se sentent différentes : ce sont leurs différences individuelles qui
leur font vivre leur famille de façon différente, non l’inverse.
Avec trois ans d’écart ou plus
Dans les couples d’écart d’âge plus important, le besoin de se distinguer
semble moins aigu. Les sœurs soulignent leurs différences, mais l’autre ne
leur sert pas sans cesse de contre-illustration.
Par ailleurs, si l’on confronte leur discours aux profils du test de Szondi,
on constate une cohérence entre les différences relatées et la structure pulsionnelle de chacune.
Anaïs et Valentine en témoignent. Elles ont 25 et 28 ans et demi, et un
écart d’âge de 42 mois. Elles ne relèvent entre elles qu’une grande différence,
et seulement si une question les y amène. Cette différence est toujours la
même, le côté chaleureux et le besoin de contact d’Anaïs, alors que Valentine
se dit et est perçue comme froide, sévère et autoritaire. Le Szondi nous
apprend que toutes deux ont un réel besoin de contact, mais Valentine semble
frustrée en la matière, comme si son besoin ne pouvait être assouvi. Le test
montre aussi qu’Anaïs est en demande d’amour et ose l’exprimer, ce qui n’est
pas le cas de sa sœur, qui sublime sa demande d’amour et la transforme en
don, en humanisme désexualisé. Le discours de ces sœurs et leur dynamique
pulsionnelle semblent donc cohérents.
Cet exemple montre aussi que l’écart d’âge est une variable explicative
importante. Toutes les aînées disent avoir été soumises à des exigences éducatives bien plus importantes que leur cadette. Elles ont dû lui servir de
modèle, on les a données en exemple et on a attendu davantage d’elles. Ces
exigences font que l’aînée s’empêche de régresser et d’exprimer des besoins
plus infantiles (comme le besoin d’être choyée) pour, au contraire, se montrer plus indépendante.
L’écart d’âge a donné à ces sœurs des territoires bien distincts. En effet,
il y a la « grande » et la « petite », ce qui est déjà une spécificité en soi. Leur
niveau de développement n’est pas le même, ce qui leur donne des domaines
et des centres d’intérêt différents. Le désir de se différencier de l’autre ne
semble donc pas très marqué chez ces sœurs, car cela leur est moins nécessaire d’un point de vue narcissique qu’à des sœurs rapprochées.
Qu’en est-il des identifications parentales ?
On remarque que toutes les aînées à grand écart d’âge disent s’être identifiées à leur père. Elles disent lui ressembler et soulignent les traits de caractère qui leur sont communs. On peut penser que, soumises à de plus fortes
exigences, elles se sont identifiées à la figure parentale qui incarne les exigences, les principes et les lois. Mais on peut également considérer que l’aînée, qui est dans la phase œdipienne à la naissance de sa sœur, recherche plus
intensément la reconnaissance et le regard d’amour du père : demande
d’amour renforcée par l’arrivée d’une rivale d’une part et la moindre disponibilité affective de la mère d’autre part.
Pour les cadettes, les choses sont moins claires. Leurs identifications
semblent s’être partagées entre leurs parents et leur sœur. Toutes disent que
leur aînée a été un « modèle », un « exemple », une « référence ». Mais,
lorsque ces cadettes affirment plus clairement leurs identifications, c’est à
leur mère qu’elles disent ressembler. La polarisation, entre elles, n’apparaît
pas avec la même intensité.
Quant à l’hypothèse de Dunn et Plomin, elle nous semble à nuancer en
fonction de l’écart d’âge. Elle semble pertinente pour les sœurs à plus fort
écart d’âge. Pour elles, le fait d’avoir vécu un contexte familial différent de
celui de leur sœur semble bien avoir déterminé certaines différences individuelles, alors que, chez les sœurs rapprochées, ce sont plutôt les différences
individuelles qui paraissent avoir donné un point de vue différent sur l’environnement familial.
Désintrication pulsionnelle
et surdramatisation narcissique
La comparaison statistique des tests de personnalité des deux groupes
s’est révélée particulièrement intéressant pour notre propos – même si ces
résultats sont à prendre avec une certaine réserve, la taille de l’échantillon ne
nous permettant que de relever des tendances. Nous avons ainsi comparé les
aînées à grand écart d’âge aux aînées à petit écart, les cadettes à grand écart
d’âge aux cadettes à petit écart.
Du côté des aînées
Nous constatons des différences importantes entre aînées à grand écart
d’âge et aînées à petit écart. Il semble que les aînées rapprochées soient soumises à des exigences pulsionnelles plus grandes, ce qui s’observe notamment dans une revendication affective, un besoin d’amour tendre et la
présence d’une agressivité qui paraît plus primitive, inconsciente et « agie ».
L’agressivité semble davantage mentalisée et questionnée chez les aînées à
plus grand écart d’âge.
Par ailleurs, les aînées de moins de deux ans ont une identification nettement plus projective. Si on se réfère à la théorie de Lacan sur le complexe
d’intrusion, on peut penser qu’elles ont été séduites, fascinées par leur rivale.
L’aînée à faible écart d’âge pourrait rester piégée dans une identification en
miroir, ce qui obérerait son accès aux identifications plus élaborées que sont
les identifications œdipiennes.
On peut penser
[2] que, lorsque l’écart d’âge est inférieur à deux ans, la
cadette arrive quand l’aînée est encore dans un processus de constitution de
son Moi
[3]. L’aînée est fragilisée par l’intruse, qui lui apparaît toute-puissante
et partage le regard d’amour des parents au moment où son Moi a besoin
d’amour et d’amour-propre pour se constituer. Il y aurait alors une surdramatisation narcissique ; la désintrication pulsionnelle de l’aînée se renforcerait
du fait que, blessée et frustrée dans sa demande d’amour, il se libère en elle
un quantum d’agression difficilement intégrable. Cette forte agressivité
(envieuse ou jalouse) pourrait alors contribuer chez certaines de ces aînées à
constituer un point de fixation quantitativement important, dont la destinée
est incertaine.
Mais il faut nuancer et prendre en compte le type d’attachement précoce
dont l’enfant a fait l’expérience et la manière dont il est sécurisé affectivement, car c’est de cette sécurisation que dépend son appréciation de la
menace et du danger, donc sa façon de recevoir l’intrus.
Il n’en reste pas moins que, plus l’écart d’âge est faible, plus l’aînée est
séduite par la cadette, plus elle la perçoit comme omnipotente et plus elle projette son désir d’omnipotence sur sa sœur, qui devient alors son idéal. Elle
projette sur elle le pouvoir de séduction, d’agression et de domination, puis
elle l’introjecte : introprojection dont résulte en définitive une identification
au pair. En bref, les aînées à petit écart risquent de rester fixées à une identification en miroir qui leur complique l’accès aux identifications œdipiennes.
Par contre, si l’aînée a trois ans ou plus à la naissance de la cadette, l’intrusion ne constitue pas pour elle un choc aussi brutal, car elle est déjà plus
différenciée. La désintrication pulsionnelle a déjà fait l’objet d’un début de
résolution et elle a eu le temps d’amorcer son Œdipe. L’agressivité libérée au
moment du stade du narcissisme – au stade du miroir dans la perspective
lacanienne – a déjà été tempérée, traitée et régularisée dans les termes de la
symbolique œdipienne. La traversée de l’Œdipe serait donc plus paisible
pour elle que pour une aînée de faible écart d’âge, et les identifications parentales plus aisément réalisables.
Du côté des cadettes
Le statut de cadette varie moins selon l’écart d’âge que celui d’aînée.
Nous pouvons penser que les cadettes font toutes au même âge le même type
d’expérience, celle de la confrontation avec la réalité de l’existence de
l’autre. Pour elles, la découverte de l’intrusion est simultanée de la différenciation Moi – Non-Moi.
Toutefois, selon les tests, les cadettes rapprochées semblent avoir une
agressivité plus primitive qui appelle la décharge, les cadettes à grand écart
d’âge utilisant leur agressivité dans un registre plus élaboré. La différence
pourrait venir du fait que les cadettes rapprochées sont prises dans la problématique spéculaire de l’aînée et subissent l’agressivité réactionnelle de cette
aînée qui se sent attaquée par l’intruse et développe une réaction de type
paranoïaque : « Puisqu’elle m’attaque, je l’attaque ».
Dans les couples fraternels rapprochés,
le germain représente l’idéal
Au terme de notre recherche, il apparaît que la problématique de la différenciation entre deux sœurs varie en fonction de l’écart d’âge.
Si elles ont trois ou quatre ans d’écart, leur discours est moins centré sur
la question de la différence, et l’analyse des tests de personnalité témoigne en
général d’une cohérence entre le registre verbal (discours) et le registre intrapsychique (dynamique pulsionnelle). Lorsque l’enfant a trois ou quatre ans à
l’arrivée de sa cadette, il ne semble pas y avoir de surdramatisation narcissique ni de séduction de la grande par la petite : l’aînée échappe aux affres de
l’identification spéculaire. Donc, même si l’aînée représente souvent un
exemple, une référence pour la cadette, les sœurs ne semblent pas constituer
l’une pour l’autre un idéal et la comparaison affecte peu leur amour propre.
En revanche, chez deux sœurs rapprochées, on observe un besoin plus
important d’affirmer différences et spécificités, alors que les tests ne laissent
pas apparaître de telles différences et révèlent des profils relativement semblables. Cela s’explique, selon nous, par le fait qu’à la naissance de la petite
le Moi de la grande est encore en voie de constitution : cette aînée vit alors
un bouleversement narcissique, de par l’intrusion-séduction qu’elle subit du
fait que la cadette constitue pour elle un idéal auquel elle s’identifie par introprojection. La cadette, de son côté, sera entraînée dans la problématique spéculaire générée chez l’aînée par l’apparition du monstre rival. Dès lors, ces
sœurs constituent l’une pour l’autre un idéal.
Selon S. Freud, l’idéal du Moi est le substitut du narcissisme perdu de
l’enfance. La sœur pourrait être ce substitut. Et, comme il le précise : « La
coïncidence du Moi avec l’idéal du Moi produit toujours une sensation de
triomphe. Le sentiment de culpabilité (ou d’infériorité) peut être considéré
comme l’expression d’un état de tension entre le Moi et l’idéal ».
Il apparaît donc que, dans les couples fraternels de faible écart d’âge, le
germain représente l’idéal. La comparaison avec lui peut être douloureuse
pour l’estime de soi lorsque le sujet ne se considère pas à la hauteur de cet
idéal. Par contre, la comparaison entraîne un sentiment de triomphe si le sujet
égale ou surpasse cet idéal. Il semble alors que la différenciation, qui entraîne
l’investissement de territoires bien distincts, permette de préserver l’estime
de soi, car, dans ce cas, non seulement la comparaison donne le sentiment de
triompher sur son propre terrain, mais elle est également moins frustrante
pour l’autre, qui n’a pas investi ce domaine (« Si j’avais voulu, j’aurais été
aussi douée qu’elle… »).
En somme, la différenciation permettrait de mieux supporter la présence
du double idéalisé et d’éviter le « meurtre ». En effet, pour pouvoir être soi-même, il faut d’abord tuer la représentation idéalisée de soi. Il faut passer par
ce que S. Leclaire appelle une « première mort », celle de l’enfant merveilleux, désiré tant par la personne elle-même que par ses parents. Or, le germain est une sorte de double idéalisé de soi-même. Comme le souligne
F. Marty, lorsque Caïn tue Abel, il tue plus qu’un frère : c’est son double qu’il
tue, un double narcissique, une image idéalisée et donc difficilement supportable de lui-même.
Nous pouvons donc penser que l’arrivée du semblable, du rival, lorsque
l’aîné a moins de deux ans et que son Moi est en voie de formation, fragilise
le sujet. Celui-ci doit non seulement investir plus d’amour dans son Moi
qu’un enfant sans frère, mais se différencier afin de préserver son narcissisme, tant la comparaison à l’autre idéalisé se trouve être narcissiquement
douloureuse. Le cadet n’est pas épargné, entraîné dans la problématique spéculaire par son aîné.
La fratrie pourrait donc avoir un effet déterminant sur l’individuation,
car, au lieu d’avoir à être « simplement » eux-mêmes, les germains de faible
écart d’âge se verraient en quelque sorte contraints à ne pas être comme leur
semblable.
De plus, outre la protection du narcissisme individuel, le fait d’être différents permettrait aux germains de trouver satisfaction dans un narcissisme
de couple. Le germain étant partiellement vécu comme partie de soi, conformément au mécanisme de l’identification projective, les spécificités et différences de l’un comblent les manques de l’autre et font du couple une unité
complète et omnipotente.
L’idée que les membres d’une fratrie de moins de deux ans d’écart d’âge
pourraient être soumis à une agressivité plus primitive et intense apporte un
éclairage nouveau sur certaines problématiques rencontrées dans la pratique
clinique. On sait en effet que l’agressivité qui ne peut se symboliser est refoulée et constitue un noyau inconscient qui a tendance à faire retour. C’est souvent le cas dans les pathologies obsessionnelles et paroxysmales (épilepsie ou
hystérie notamment, toutes deux caractérisées par des « crises ») ou même
dépressives (accompagnées d’une culpabilité excessive et inexplicable).
L’importance conceptuelle du complexe d’Œdipe continue d’occulter,
aujourd’hui encore, des complexes plus primitifs, dont le complexe de l’intrus, qui paraissent pourtant déterminants dans le devenir des individus. Nous
pensons qu’une prise en compte et une analyse plus fine des liens horizontaux est nécessaire à une meilleure compréhension du fonctionnement psychique tant normal que pathologique.
Article extrait du mémoire intitulé Le germain : entre le semblable et le différent,
sous la direction du docteur J. Mélon.
·
DUNN, J. ; PLOMIN, R. 1991. « Why are siblings so different ? The significance of differences
in sibling experiences within the family », Family Process, 30(3), 271-283.
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FREUD, S. 1985. Cité par N. Duruz, Narcisse en quête de soi, P. Mardaga, Bruxelles.
·
LACAN, J. 1938. « La famille », Encyclopédie française.
·
LACAN, J. 1967. « Le stade du miroir », Écrits, Paris, Le Seuil.
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LACAN, J. 1967. « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Le Seuil.
·
LECLAIRE, S. 1975. On tue un enfant, Paris, Le Seuil.
·
MARTY, F. 2000. « Le meurtre du double. Fonction mythique du fratricide », Dialogue, n° 149,
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SCHACHTER, F.F. 1982. « Sibling deidentification and split-parent identification : A family
tetrad » , dans M.E. Lamb et B. Sutton-Smith (sous la direction de), Sibling Relationships, Lawrence Erlbaum, N.J., p. 123-151.
[1]
Germain est un terme générique et neutre qui correspond à
sibling en anglais. Il vient de
germanus (qui est du même sang) et désigne des frères et sœurs de même père et mère.
[2]
Nous faisons ici référence aux élaborations de Jacques Lacan relatives au complexe d’intrusion, au stade du miroir, à la jalousie primaire et à la désintrication pulsionnelle qui en
découle.
[3]
En effet, si l’on s’en réfère aux grands auteurs ayant décrit le développement de l’enfant, la
différenciation, la séparation d’avec la mère et l’acquisition du « sentiment d’identité » chez
l’enfant prennent place assez tôt pour s’étendre jusqu’à vingt-quatre mois et même au-delà.