2002
Dialogue
La prévention précoce, une démarche paradoxale
Gérard Neyrand
Responsable de recherche au CIMERSS, 175 rue Canobio 13320 Bouc-Bel-Air.
La tendance contemporaine à mettre l’accent sur les effets thérapeutiques des psychotropes au
détriment de l’approche psychologique trouve ses limites en pédopsychiatrie, où les manifestations symptomatiques du bébé peuvent difficilement se dissocier de leur dimension relationnelle et où la clinique de la relation montre ouvertement ses effets positifs. Ce sur quoi
insistent avec raison les spécialistes de la périnatalité, c’est l’importance pour l’équilibre psychique du bébé et son développement du cadre relationnel où il s’inscrit, et notamment des
relations qu’il entretient avec ses parents. La conséquence en est que toute intervention thérapeutique à l’égard des parents se révèle préventive à l’égard du bébé. Ou, pour reprendre la
distinction entre primaire et secondaire, que toute démarche de prévention secondaire envers
le parent se constitue en prévention primaire pour le bébé. D’où l’importance de la prise en
compte de la relation parentale précoce.
D’où aussi la nécessité de faire le point sur les conditions sociales de cette intervention et les
implicites qui la fondent.
La notion même de prévention est ambiguë, conflictuelle, paradoxale,
jusque dans les références qu’elle mobilise et les interventions auxquelles
elle renvoie. Appliquée aux troubles relationnels précoces parents-enfant, elle
devient d’autant plus fondamentale qu’elle se révèle plus incertaine. En
accentuant les contradictions dont l’idée de prévention est porteuse, la
volonté préventive précoce vient révéler l’ampleur des ambiguïtés où la prévention se trouve immergée lorsqu’elle est susceptible d’être efficace au
niveau psychique. Mais c’est là justement que le bât blesse, car, à se pencher
ainsi sur le berceau désormais en pleine lumière de l’être en devenir, on voit
se dessiner l’ombre de Big Brother et sa volonté de contrôle des esprits, dont
toute entreprise de prévention dans le domaine psychique doit être soupçonnée.
Le premier soupçon est d’ordre politique. Quel dispositif de contrôle, et,
en définitive, de pouvoir, faut-il générer pour qu’une prévention des troubles
relationnels précoces puisse être mise en place ? Car, avec ce que nous savons
du développement du jeune enfant et des processus de subjectivation, l’intuition de l’efficacité sociale d’une attitude préventive en matière de relations
précoces ne manque pas d’interroger et sur le sens de ce qui est mobilisé dans
l’idée d’une telle prévention et sur les moyens susceptibles d’être mis en
œuvre pour y parvenir.
D’emblée s’impose la nécessité d’explicitation de la prévention évoquée,
du cadre relationnel mobilisé, des modèles interprétatifs convoqués et du dispositif d’intervention nécessaire pour soutenir la possibilité d’une prévention,
et ce d’autant plus que celle-ci se veut précoce. On aboutit alors à une série
de questionnements tous plus délicats les uns que les autres. Qu’entend-on
par prévention ? Qu’est-ce que le trouble relationnel dont on entend se prémunir ? Et, en définitive, n’est-ce pas la définition même de la maladie mentale qui est ici en jeu ? De quelles relations est-il question ? Derrière l’idée
sous-jacente d’un cadre relationnel optimal pour le bébé, n’y a-t-il pas un
modèle de la
bonne famille, de la parentalité
adéquate, avec la
normalisation
douce de la relation idéale, suffisamment bonne mais pas trop, qui implique
la bonne personne en négligeant les autres ? Ce qui, dans l’esprit de certains,
ne signifie pas moins que le retour de la Bonne Mère sécurisante pour conjurer l’expulsion jadis traumatisante de son sein accueillant. Une nostalgie est
à l’œuvre dans cet imaginaire préventif commun que le corps médical
[1] entretient, par delà les discours théoriques, dans l’attention accordée à la seule
mère dans la périnatalité et la prime enfance, et que relaient les autres institutions, des unités
mère-bébé à l’école
maternelle ? Dernière interrogation,
mais non des moindres, quelles politiques sociales pour quelle politique de
prévention ?
La prévention,
un terme qui souffre plusieurs définitions
En matière de santé mentale, et plus encore lorsqu’on se réfère à l’importance de la qualité des liens précoces pour celle-ci, la question de la prévention est classiquement abordée à partir d’une distinction qui oppose le niveau
primaire, préventif au sens fort, aux niveaux secondaire et tertiaire. C’est ce
que rappelle la définition de l’OMS reprise par Michel Soulé et Janine Noël
(1985, p. 3013) : « La prévention primaire comprend tous les actes destinés à
diminuer l’incidence d’une maladie dans une population, donc à réduire le
risque d’apparition de cas nouveaux. […] La prévention secondaire comprend
tous les actes destinés à diminuer la prévalence d’une maladie dans une population, donc à réduire la durée d’évolution de la maladie. Elle prend en compte
le dépistage précoce et le traitement des premières atteintes. La prévention tertiaire comprend tous les actes destinés à diminuer la prévalence des incapacités chroniques ou des récidives dans une population, donc à réduire au
maximum les invalidités fonctionnelles consécutives à la maladie. »
Or, en liant ainsi deux moments spécifiques d’un processus préventif institutionnel caractéristique d’une politique de santé mentale, cette définition
minimise l’opposition radicale de démarche entre ces deux aspects, même si
ceux-ci doivent être considérés comme complémentaires.
La prévention dite primaire – celle qui correspond à la définition la plus
commune – vise à « empêcher une chose fâcheuse de se produire » (
Petit
Robert, article Prévention), et se situe dans une perspective d’amélioration
des conditions d’existence des parents et jeunes enfants, y compris sur le plan
psychologique d’une qualité relationnelle conditionnant l’équilibre affectif
de l’enfant. C’était par exemple la position de Françoise Dolto (1981, p. 149)
quand elle rendait compte de la mise en place dans la société civile d’un nouveau dispositif préventif référé à la psychanalyse : la Maison verte. « Il nous
apparaît que c’est la meilleure des prophylaxies des névroses infantiles et de
la violence adaptatrice, subie ou agie, des jeunes enfants à la société. » On
sort ainsi du champ thérapeutique pour entrer dans celui de la prophylaxie.
Ce qui suppose d’articuler la logique médicale du soin où s’origine l’idée
prophylactique à une logique d’intervention sociale qui suppose qu’en soient
définis les finalités et les moyens, et qui peut concerner des niveaux différents de la pratique sociale, publique ou privée
[2].
On se trouve là au carrefour d’une visée
éthique, caractéristique moins
d’une position médicale qui reste centrée sur le soin que d’une position
humaniste centrée sur la personne, d’une visée
politique, où l’objectif de
bien-être des populations renvoie à l’amélioration de leurs conditions de vie,
diversement appréciée par les acteurs du monde politique ou de la société
civile, et d’une visée
scientifique (ou plus exactement
savante
[3] ) d’utilisation
des acquis des sciences dites humaines sur l’importance du relationnel dans
la subjectivation et le développement de l’enfant pour promouvoir un modèle
d’accompagnement des relations entre les humains, et exemplairement de
cette relation diversement considérée comme fondamentale qu’est la relation
parentale
[4]. La prévention primaire engage donc un double modèle, de société
et de famille.
La prévention dite secondaire (et a fortiori la prévention tertiaire) participe, elle, d’une autre logique, plus spécifiquement médicale, celle du soin,
même s’il est très précoce. Il s’agit d’enrayer un processus pathologique dont
les prémices symptomatiques permettent d’envisager les évolutions possibles… On se trouve confronté alors aux contradictions qui traversent le
champ psychiatrique, opposant les tenants d’une conception plus neurologique ou « médicamenteuse » aux tenants d’une conception plus psychique
ou étiologique. Comme le rappelle Alain Ehrenberg (1998, p. 173), « commence à s’imposer en psychiatrie l’idée que l’on peut soigner le désordre de
l’esprit ou du comportement par le seul traitement biologique. L’action chimique sur l’esprit pathologique n’est plus un potentialisateur de psychothérapie : les baisses de l’humeur ou les somatisations en tout genre sont
susceptibles d’être soignées sans que les conflits intrapsychiques aient besoin
d’être clarifiés ».
La prévention n’est alors pas du tout la même. Dans un cas, il s’agira
d’éradiquer par le biais de substances chimiques les symptômes de la maladie, comme avec les antidépresseurs, dans l’autre, par le biais d’une symbolisation autorisée par la verbalisation des affects et des représentations, d’agir
sur le conflit intrapsychique qui est au fondement de la maladie ou du dysfonctionnement.
La tendance contemporaine à mettre l’accent sur les effets thérapeutiques des psychotropes au détriment d’une approche qui veut privilégier le
travail psychique du patient trouve cependant ses limites en pédopsychiatrie,
où les manifestations symptomatiques du bébé peuvent plus difficilement se
dissocier de leur dimension relationnelle, et où la clinique de la relation
montre plus ouvertement ses effets positifs. Ce sur quoi insistent avec raison
les spécialistes de la périnatalité, c’est l’importance pour l’équilibre psychique du bébé et son développement futur du cadre relationnel où il s’inscrit, et notamment des relations qu’il entretient avec ses parents. La
conséquence en est que toute intervention thérapeutique à l’égard des parents
se révèle préventive à l’égard du bébé. Ou, pour reprendre la distinction entre
primaire et secondaire, que toute démarche de prévention secondaire envers
le parent se constitue en prévention primaire pour le bébé.
D’où l’importance de la prise en compte de la relation parentale précoce.
D’où aussi la nécessité de faire le point sur les conditions sociales de cette
intervention et les implicites qui la fondent, car, « au demeurant, les politiques familiales restent des politiques normatives malgré les ouvertures pratiquées récemment, prenant en compte le pluralisme des formes concrètes de
famille » (Chauvière, Sassier, 2000, p. 6).
Aujourd’hui où la norme sociale explicite véhiculée par les médias en
matière de vie relationnelle est qu’il n’y a pas de norme, la question de la prévention au sens fort, c’est-à-dire de la prévention dite primaire, ne manque
pas d’interroger nos conceptions de la vie sociale et de la relation parentale –
des relations parentales, devrais-je dire, car la différence faite entre père et
mère semble essentielle dans la façon dont se formule la question de la prévention précoce, et fonctionne bien souvent comme un réquisit de cette question. Ce qui ne manque pas de rappeler que l’idée contemporaine d’absence
de normes sociales de la vie familiale corrélée à une auto-production normative propre à chaque couple s’élabore sur des normes implicites de genre en
matière de parentalité, qui sont d’autant plus fortes qu’il s’agit de périnatalité. Normes dont l’analyse de l’évolution des savoirs en matière de petite
enfance et de parentalité a pu montrer l’enracinement dans une tradition aussi
bien sociale que savante (Neyrand, 2000) qui entretient leur prégnance par
delà les reformulations pratiques des rapports parentaux.
Cette question se trouve diversement abordée selon les modèles préventifs, approche associative articulée à une clinique en libéral ou approche institutionnelle articulée au dispositif social de prise en charge de la périnatalité.
La psychanalyse, source d’inspiration
d’une critique en actes de l’action institutionnelle
Si l’on examine ces deux modèles d’intervention préventive, on constate
que l’un, porté par la société civile, s’inscrit dans la distance critique à
l’égard de l’autre, porté par les institutions de la santé et de l’action sociale.
Prenons comme exemple de cette dynamique la façon dont des psychanalystes, à partir de l’idée de prévention précoce, ont pu prendre une position
d’ordre politique dans ce qu’ils désignent classiquement comme extérieur à
leur champ de compétences
[5], le
champ social. Avec l’idée de Maison verte,
la psychanalyste Françoise Dolto et son équipe ont pensé un dispositif préventif précoce original qui a su inspirer un grand nombre de réalisations en
matière d’accueil familial. Trouvant son fondement à l’intersection d’un
positionnement humaniste chrétien où se reconnaissait Dolto – et s’enracinait
Lacan
[6] – et des attendus de la technique psychanalytique, l’approche préventive mise en œuvre dans les nouveaux lieux d’accueil parents-enfants peut
se lire comme une démarche
maïeutique au sens socratique
[7], une aide à l’accouchement des esprits. Il s’agit, par une mise à disposition d’accueillants
placés en position d’écoute non directement intervenante, d’autoriser l’expression et la verbalisation par les parents et leurs jeunes enfants d’une symptomatologie légère des dysfonctionnements relationnels prenant très
largement pour cadre l’espace prédominant d’une primo-socialisation que
constitue l’instance familiale.
Cette approche s’appuie sur le constat de la montée des désordres relationnels précoces, liée à la nucléarisation de la famille et la disparition de la
sociabilité traditionnelle de proximité, et sur l’inadéquation des réponses institutionnelles, dénoncées comme inappropriées dans leur fonction normative.
Elle a l’immense mérite du désenclavement théorico-politique des populations habituellement concernées par l’action sociale et considérées comme
« à risques », et de la déstigmatisation à l’égard de toute forme relationnelle
atypique. Ne soutenant explicitement aucun modèle particulier de famille,
elle promeut cependant une forme de vie familiale, celle d’une famille autorégulée dans la parole et la communication.
« Rien n’est imposé, mais tout est induit par le cadre offert. C’est de cette
manière que les nouveaux dispositifs d’intervention que sont les lieux d’accueil enfants-parents contournent le problème que pose la privatisation de la
sphère familiale – potentiellement porteuse de tensions et de conflits – et font
valoir, à travers leur structure même, le principe de la nécessaire continuité
du lien social. En définitive, ils réussissent un tour de force : obtenir que l’objectif du maintien du lien soit réalisé sans le présenter comme un objectif et
sans se substituer aux intéressés. […] Dans la perspective ainsi esquissée, et
pour s’en tenir à la prévention des risques encourus par les individus dans la
sphère privée, l’idée dominante est que l’on ne peut se contenter d’informer
sur les risques et d’en appeler à la responsabilité de chacun. Encore faut-il
doter les individus des atouts nécessaires pour qu’ils puissent mettre en
œuvre les capacités dont ils disposent et, pour cela, les placer dans un
contexte approprié. C’est en ce sens précisément que les lieux d’accueil
enfants-parents constituent des prototypes et des modèles » (Bastard et al.,
1996, p. 195-196).
L’ambivalence institutionnelle
face aux avancées des dispositifs novateurs
De telles réalisations étant devenues d’une certaine façon des modèles
pour les institutions dont elles réalisent la critique en actes et qui en reconnaissent l’intérêt préventif, celles-ci vont essayer de les récupérer pour les
intégrer plus ou moins habilement dans leurs propres fonctionnements institutionnels.
Mais, engoncées dans leurs logiques propres, les institutions de la santé
et de l’action sociale, tout en se positionnant dans un imaginaire préventif qui
sert de principe légitimant et d’horizon politique à leur action, peinent à intégrer ces apports novateurs dont elles ont pourtant besoin pour se renouveler.
On peut percevoir dans leur évolution aussi bien la reconnaissance de l’intérêt des innovations et de leur soutien que la difficulté à se plier à une dynamique de renouvellement. Les nouveaux lieux d’accueil de la petite enfance,
les ludothèques, les dispositifs novateurs, peuvent tout à la fois être reconnus
et soutenus par un certain nombre de mesures réglementaires et de dispositions gestionnaires et se heurter aux pesanteurs des logiques institutionnelles
et à leurs difficultés à mettre concrètement en œuvre une logique préventive
délestée de tout objectif de gestion/contrôle des populations précarisées, sans
compter les résistances à l’égard du travail en réseau et à la collaboration
interinstitutionnelle que celui-ci suppose.
Les ambiguïtés de l’idéal institutionnel de prévention se traduisent dans
les diverses façons dont cet idéal peut être compris au sein d’instances aux
objectifs divergents comme l’Aide sociale à l’enfance, avec la dénomination
même de certaines équipes dites de
prévention spécialisée, et la Protection
maternelle et infantile, qui se situe dans un tout autre registre, plus médicalisé que social ou même psychologique. Dès lors, la façon dont cet idéal
cherche à s’affirmer dans la mise en place d’un
dispositif de périnatalité psychique
[8] se heurte non seulement aux contradictions idéologico-politiques
d’une insuffisante élaboration de la signification sociale de la prévention
dans les sociétés démocratiques, mais aussi aux multiples incohérences d’un
quadrillage institutionnel incoordonné.
Sur les territoires de vie, plusieurs logiques se déploient et s’entrecroisent, et bien souvent ont pour effet de se neutraliser à travers les contradictions qu’elles révèlent. Elles renvoient tout autant à la diversité des façons de
concevoir la prévention précoce qu’à la diversité des insertions territoriales
que leur définition institutionnelle suppose. Logique de la santé publique,
organisant le travail des hôpitaux et la psychiatrie de secteur ; logique de la
territorialisation des instances étatiques d’action sociale que sont les Caisses
d’allocations familiales ou les Directions départementales des actions sanitaires et sociales. Logique de la décentralisation des instances départementales qui organisent la Protection maternelle et infantile et les Directions des
interventions sanitaires et sociales. Logique de la gestion politique des municipalités sur les services offerts aux habitants des communes…
Confronté à l’entrecroisement des logiques et aux divergences des
conceptions préventives, l’usager bien souvent ne s’y retrouve plus. Cela ne
fait que renforcer sa tendance à se méfier de toute volonté préventive à son
égard, et le pousse un peu plus à se montrer rétif à entrer dans le cadre d’une
gestion prophylactique dont il entrevoit les enjeux de pouvoir à travers les
contradictions des positionnements institutionnels. La question est d’autant
plus délicate que la période périnatale constitue un moment de fragilisation
et de déstabilisation parentale dont les effets perturbateurs sur la relation à
l’enfant sont d’autant moins identifiés comme posant problème par les
parents que les normes de milieu concernant la parentalité sont strictes et le
suivi médico-psychologique peu opérant. C’est le cas pour nombre de personnes d’origine étrangère et/ou en situation précaire. Ils ne consultent que
lorsque la difficulté que présente leur enfant est trop manifeste pour être
déniée, ce qui renforce leur assignation au contrôle et à la thérapie lourde, et
les prive d’une prévention qui les libérerait d’un rapport contraint au champ
de la santé et de l’action sociale. L’impact préventif des lieux d’accueil
parents-enfants en quartiers d’habitat social (Ème, 1993,1999) est à cet égard
révélateur des potentialités d’un accueil de proximité débarrassé de toute
visée de maîtrise.
Toujours est-il que l’objectif du travail en réseau, que met en avant par
exemple Françoise Molénat (2000), semble en bien des territoires particulièrement difficile en ce que la difficulté à faire coïncider réseau institutionnel
et réseau d’acteurs apparaît souvent insurmontable. Comme le relève Michel
Dugnat, « si les secteurs de psychiatrie publique favorisent, parfois, des phénomènes qui s’apparentent à ceux des réseaux d’acteurs, ils ne sont actuellement qu’exceptionnellement moteurs de réseaux institutionnels
[9]. » Il
semblerait qu’au-delà des questions de personnes, la question d’une coordination interinstitutionnelle, pourtant souhaitée par les nouvelles directives
[10],
soit loin d’être résolue, tant elle rencontre dans la confrontation des structures
hiérarchiques institutionnelles la question de la régulation des relations de
pouvoir.
C’est d’autant plus fâcheux qu’une véritable prévention psychique,
c’est-à-dire relative à la régulation des relations interindividuelles et des liens
intersubjectifs, ne peut logiquement être mise sur pied que si on dépasse les
logiques d’assujettissement des acteurs aux institutions qui définissent le
cadre de leur intégration sociale. Ce qui suppose l’adhésion de ces acteurs au
projet d’émancipation de leurs normes d’existence (Prokhoris, 2000)
contraintes, pour que les processus de subjectivation nécessaires à une telle
prévention psychique puissent se dérouler et se défaire les nœuds qui perturbent les échanges familiaux.
De quelques attendus d’une perspective préventive
anormative et autorégulée
Ces constats étant posés, il devient nécessaire de préciser ce que peut
vouloir dire l’idée d’une prévention relationnelle précoce s’affranchissant des
rapports de pouvoir et d’assujettissement et de la volonté d’emprise caractéristique du politique. Quels rapports suppose-t-elle entre les normes individualisées de la vie quotidienne, qui structurent le monde vécu cher à
Habermas (1997), et les normes sociales, qui régissent les relations entre les
acteurs ? Quels modèles relationnels mobilise-t-elle tant dans la sphère privée avec son réseau d’interactions familiales que dans la sphère publique
avec sa structure institutionnelle, la société civile et le pouvoir politique ?
Enfin, quelle paraît être, dans le champ complexe des rapports sociaux
contemporains, la capacité sociale à mettre en œuvre une prévention subjectivante dans une dynamique de coordination souple entre les différents
acteurs, autorisant l’espoir d’une autorégulation de la relation parentale par
les parents eux-mêmes dans leur rapport au dispositif institué ?
Cette question, qui constitue en quelque sorte l’objet même du processus
de recherche que je mène actuellement (Neyrand et coll., 2003), ne peut à
l’évidence trouver de réponse définitive. Peuvent cependant être évoquées
quelques pistes à suivre.
Peut-être convient-il d’abord d’identifier la coexistence des deux
conceptions de la prévention psychique qui ont été constituées en modèles
préventifs.
Le premier modèle, classique dans le domaine de la psychiatrie et dans
celui de l’action sociale, est un
modèle d’adaptation de l’individu aux différentes contraintes qui pèsent sur lui, internes et externes. Centré sur la dynamique intrapsychique, il promeut un renforcement du Moi comme instance
de contrôle des pulsions et de soumission au « principe de réalité », et n’est
pas sans rapport avec les principes d’une
Ego psychology à l’américaine aisément en phase avec l’approche dominante dans le champ institutionnel de la
santé mentale. Cette approche dominante, bien souvent monoinstitutionnelle, privilégie le travail sur la mère, véritable pivot de l’intervention, et participe de la traditionnelle survalorisation de la relation mère-enfant dont on
connaît les raisons et la logique
[11], au détriment de l’ouverture à la triade et à
l’entourage de l’enfant que le second modèle autorise plus facilement.
Ce second modèle, en effet, est un modèle d’expression, centré sur la
nécessité pour le sujet d’élaborer un mode d’interaction relationnelle qui permette une expression régulée des pulsions. En cela, il met l’accent sur la
dynamique interpsychique et correspond beaucoup plus à l’idéal démocratique d’une prévention anormative tendant vers une autorégulation familiale.
Porté par une certaine conception de l’accueil et de l’écoute du petit enfant
fortement influencée par la psychanalyse – qu’elle soit d’inspiration lebovicienne ou lacanienne et doltoïenne –, ce modèle trouve son pendant institutionnel dans la promotion du travail inter-institutionnel et interprofessionnel
en réseaux, d’inspiration beaucoup plus communautaire, sur l’ensemble de la
constellation familiale (Stern, 1985 ; Dugnat, 1997).
Sans doute plus efficace quant à ses effets préventifs à long terme, ce
modèle est aussi plus coûteux à court terme, puisqu’il suppose une plus
grande attention accordée au psychologique, une mobilisation des acteurs
familiaux au-delà du cercle restreint de la dyade et une coordination forte
entre professionnels. Il se révèle cependant d’autant plus nécessaire que l’on
veut échapper à la logique de fonctionnalisation de la santé mentale, celle qui
met en œuvre une démarche d’investigation et de contrôle des processus de
parentalisation et qui prend la forme d’une intervention normative auprès des
plus démunis
[12]. Il permet aussi de répondre au risque de
monoparentalisa-tion sociale et psychique dans les populations précarisées
[13].
Mais le passage à un tel positionnement préventif suppose un repositionnement théorique et institutionnel sur la question de la prévention précoce capable de s’affranchir d’un modèle de société s’appuyant sur le
familialisme asymétrique ancien
[14] pour investir pleinement l’autonomisation
des individus. Autonomisation qu’a pu illustrer aussi bien l’émancipation des
femmes que la montée d’une conception éminemment relationnelle du familial, et que résume l’expression non exempte de paradoxes de « démocratie
familiale » (Fize, 1990).
Dès lors, pour que l’idée de prévention précoce puisse véritablement
fonctionner, débarrassée des logiques désubjectivantes du contrôle institutionnel qui limitent la prévention à la conformité aux normes réductrices du
familialisme traditionnel, il apparaît nécessaire de promouvoir une démarche
qui s’inspire d’une clinique de la relation parentale, et, plus globalement, de
la relation socialisante de tout acteur en charge de jeunes enfants (parents et
famille, mais aussi professionnels de première ligne, médecins, accueillants),
et qui s’articule à une clinique du social
[15] capable de répondre aux situations
de détresse, où le travail en réseau œuvre pour la restauration d’une subjectivation autorégulée.
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·
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[1]
Remarquons combien ce terme est révélateur de l’emprise fonctionnaliste dans le domaine
médical, dont la communauté des représentants peut se concevoir comme un
corps médical
soignant des corps souffrants à qui l’on enjoint de rester
patients.
[2]
La position de Dolto en l’occurrence s’opposait à la logique institutionnelle classique en
dénonçant le contrôle social dont elle est porteuse. « Ils font des fiches qui suivent l’enfant
toute sa vie. Cette inquisition policière, justement, nous ne voulons pas la servir », dans
La
cause des enfants, Paris, Robert Laffont, 1985, p. 556. Pour une analyse du contexte d’émergence de l’idée de Maison verte et la mise en perspective de ses attendus au regard de l’évolution socio-institutionnelle voir mon ouvrage
Sur les pas de la Maison verte, Paris, Syros,
1995, p. 31-79.
[3]
Il faudrait à cet égard rappeler le caractère illusoire de la prétention des corpus de savoirs
traitant de l’humain à être considérés comme des sciences humaines. Comme le rappelait justement Michel Foucault : « La culture occidentale a constitué, sous le nom d’homme, un être
qui, par un seul et même jeu de raisons, doit être domaine positif du
savoir et ne peut pas être
objet de
science »,
Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 378.
[4]
C’est bien ici le sens que l’on peut donner aux circulaires du 9 mars 1999 et du 30 mars
2001 promouvant les
Réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents.
[5]
Alors même que les écrits analytiques de philosophie sociale sont profusion…
[6]
Ainsi que le reconnaissait son frère, le bénédictin Marc-François Lacan, qui, selon Élisabeth
Roudinesco, « était persuadé que son frère Jacques était demeuré par sa doctrine dans la foi de
Dieu », dans
Généalogies, Paris, Fayard, 1994, p. 124. Pour une explicitation des enjeux des
positions lacaniennes et de leurs interprétations, voir Caroline Eliacheff, « Malaise dans la psychanalyse »,
Esprit, n° 273, mars-avril 2001.
[7]
Pour une explicitation des deux modèles « maïeutique » et « empathique » à l’œuvre dans
les nouveaux lieux d’accueil familiaux, voir notre analyse collective : Bastard Benoît, Cardia-Vonèche Laura, Eme Bernard, Neyrand Gérard,
Reconstruire les liens familiaux. Nouvelles
pratiques sociales, Paris, Syros, 1996.
[8]
Voir l’article de Michel Dugnat dans ce numéro.
[9]
Michel Dugnat, « Psychiatrie périnatale et politique de secteur : un état des questions »,
Information psychiatrique, à paraître.
[10]
Décrets dits de périnatalité d’octobre 1998 ; Arrêté du 8 janvier 1999 prévoyant la création des
Commissions régionales de la naissance.
[11]
Voir les chapitres II à IV de
L’enfant, la mère et la question du père.
[12]
Se rappeler l’analyse déjà ancienne de Robert Castel dans
La gestion des risques, Paris,
Minuit, 1981.
[13]
Voir notre approche de cette question dans Neyrand Gérard, Rossi Patricia,
Les femmes
« chefs de famille » en situation précaire. L’exemple de Marseille, CIMERSS - CODIF / DRDFE, FAS,
préfecture BdR, conseil général, conseil régional, DDASS, 2002. Le rapport de la recherche est
disponible auprès de la DRDFE de PACA, 04 91 15 61 61 ;
drdfpaca@ online. fr.
[14]
Sur les grands paradigmes inspirant la politique familiale voir Nadine Lefaucheur, « Qui
doit nourrir l’enfant de parents non mariés ou démariés ? »,
Recherches et prévisions, n° 47,
1997. Voir aussi Jacques Commaille,
Les stratégies des femmes. Travail, famille et politique,
Paris, La Découverte, 1993.
[15]
Ainsi que Patricia Rossi définit son approche de psychologue clinicienne auprès des populations précarisées.