2002
Dialogue
Prévention et psychanalyse
Le rapport complexe de la psychanalyse et de la prévention
Georgette Revest
psychanalyste
L’auteur étudie les liens de la psychanalyse et la prévention à la lumière de l’engagement que
l’on peut repérer dans les positions de Freud, Lacan et Françoise Dolto. Tous trois ont été portés par le besoin de fonder et de transmettre à un public plus large que celui de leurs élèves les
découvertes des mécanismes de l’inconscient, toujours en rapport avec l’expérience clinique
issue de la pratique des cures.
Bien qu’étant liée au contexte politique, culturel, social et religieux, la
psychanalyse ne peut se pratiquer dans un but préventif, car elle ne révèle que
les événements propres à la réalité psychique du sujet et elle n’est pas réductible à une méthode curative. Mais j’étudierai ici les liens de la psychanalyse
et la prévention à la lumière de l’engagement que l’on peut repérer dans les
positions des représentants de la psychanalyse que sont Freud, Lacan et Françoise Dolto. En effet, ils ne se sont pas contentés d’un rapport confidentiel à
la psychanalyse. Tous trois ont été portés par le besoin de fonder et de transmettre à un public plus large que celui de leurs élèves les découvertes des
mécanismes de l’inconscient, toujours en rapport avec l’expérience clinique
issue de la pratique des cures.
En tant que fondateur de la psychanalyse, Freud a une position à part
dans la mesure où il eut à prouver les effets de sa découverte et de sa méthode
thérapeutique. Tout au long de sa recherche et de son expérimentation théorisée par son travail d’auto-analyse, Freud a manifesté un engagement
éthique et intellectuel. L’influence de cet engagement est déterminante dans
le développement théorique et clinique de son œuvre.
Parce qu’il fut contemporain des deux guerres mondiales et parce qu’il
était juif, il fut soumis aux persécutions et témoin du désespoir de son peuple.
En tant que chercheur, il fut également associé au développement intellectuel
de sa ville, Vienne au début du XXe siècle, dont le rayonnement artistique et
culturel demeure probablement sans égal (Adler, Victor, Klimt, Mahler,
Schiele, Schnitzler, etc.). Dans les épreuves qu’il traversa, engendrées par
l’isolement, se trouve le germe de la prévention. Être juif engage Freud audelà de la fidélité à la religion. Il s’est toujours senti solidaire de son peuple
quoique indépendant des traditions ; aussi la solitude lui est-elle parfois
cruelle. Libre et persécuté, c’est grâce à l’élection d’un autre, William Fliess,
qu’il trouve une forme d’étayage à sa création. L’épreuve de ces difficultés
fit naître en lui l’espoir de pouvoir, grâce au traitement psychanalytique, prévenir certains maux psychiques individuels et collectifs.
Pour Freud, la religion était une histoire intime et familiale. En voulant
démontrer qu’elle était une illusion, il s’isolait encore plus de son groupe.
« Dans mon livre
L’avenir d’une illusion, il s’agissait pour moi beaucoup
moins des sources les plus profondes du sentiment religieux, que de ce que
conçoit l’homme ordinaire quand il parle de sa religion et de ce système de
doctrines et de promesses prétendant, d’une part éclairer toutes les énigmes
de ce monde avec une plénitude enviable, et l’assurer d’autre part qu’une
Providence pleine de sollicitudes veille sur sa vie. […] Cette providence,
l’homme simple ne peut se la représenter autrement que sous la figure d’un
père grandiosement magnifié […]. Tout cela est évidemment si infantile, si
éloigné de la réalité
[1]. »
Freud supporte la mise à l’écart dont il est l’objet parce qu’il pressent l’importance de sa découverte et de l’œuvre à mener. En effet, ce pionnier, fondateur, chercheur, remarque les effets de guérison liés au transfert (la névrose de
transfert), différents de ceux de la guérison en médecine. Aussi, lorsqu’il utilise le terme de prophylaxie, est-ce dans un sens différent de celui du domaine
de la santé. Il craignait d’ailleurs que la psychanalyse ne subisse elle-même les
forces de refoulement et ne soit enrôlée dans un système d’adaptation normative ayant pour but de ramener le malade vers le droit chemin.
S’il soutint sa fille Anna dans sa tentative d’appliquer la psychanalyse à
la pédagogie, c’est parce que, ayant observé des enfants et reconnu pour lui-même l’importance des cinq premières années de la vie dans la constitution
psychique, il avait constaté dans les cures de névrosés adultes l’amnésie
engendrée par ce qu’il qualifiera de refoulement de la période infantile. C’est
ainsi que se confirmèrent en lui la conviction et l’espoir de pouvoir prévenir
des souffrances psychiques.
Face aux difficultés de l’éducation (l’équilibre à trouver entre l’amour,
l’autorité, la répression et la tolérance), il rend compte de la faiblesse du moi
inachevé du petit enfant et des impressions traumatiques liées à la sexualité.
C’est en menant une réflexion entre la pédagogie et la psychologie qu’il
ouvre la porte de la prophylaxie de la délinquance et de la criminalité – qui
est de nos jours une préoccupation première.
Il écrit en 1932 : « Un seul thème cependant me retiendra un instant, non
pas qu’il me soit très familier, ni que j’y aie moi-même beaucoup travaillé ;
bien au contraire, à peine m’en suis-je préoccupé jusqu’ici, mais de tous les
sujets étudiés par la psychanalyse, c’est celui qui nous semble avoir la plus
grande importance, vu les magnifiques perspectives qu’il offre pour l’avenir.
Je veux parler de l’application de la psychanalyse à la pédagogie, à l’éducation de la génération à venir
[2]. »
Porté par cet élan, il en vient à préconiser un traitement psychanalytique
prophylactique non seulement chez les enfants, mais aussi chez les éducateurs, les enseignants et les parents. « Il convient de poursuivre dans cette
éducation un but différent, plus élevé, en dehors des conventions sociales
prévalentes, tout en ne faisant pas des révolutionnaires
[3]. » Il précise que la
psychanalyse renferme en elle-même suffisamment de facteurs révolutionnaires.
Pour autant, Freud n’est pas un thérapeute enthousiaste. Il tient compte
des échecs et admet que la psychanalyse a ses limites. On reconnaît là une
position de chercheur qui découvre au fur et à mesure les enjeux de la psychanalyse – les effets curatifs, mais aussi les contre-indications.
Peu à peu, sa recherche théorique, liée à ses expériences cliniques, produit des modifications de fond : c’est la deuxième topique. Or ces nouvelles
inventions rendent complexe l’idée de prévention. Freud découvre que
l’homme est foncièrement divisé. « Ouvert sans cesse à quelque chose
d’autre que ce qu’il s’imagine être et exposé à s’aliéner tout autant dans les
barrières protectrices de la santé que les vagabondages de la folie
[4]. » Il fait
le constat de l’éternel retour du même, ce qui le contraint à une attitude plus
réservée quant aux possibilités de prophylaxie. En étudiant notamment le
rapport entre le pulsionnel et la compulsion de répétition, il découvre l’insistance de la pulsion démoniaque de répétition, ce qui achève de le laisser sceptique quant au progrès de l’humanité. « Une pulsion serait une poussée
inhérente à l’organisme vivant le ramenant vers le rétablissement d’un état
antérieur
[5]. » De cette place essentielle des pulsions de mort, il déduit alors
le paradoxe : « Le but de toute vie est la mort. » Par ces observations, il est
amené à transcender l’illusion d’un perfectionnement possible du comportement humain, dont il rappelle l’essence animale. « Pressé, indompté, toujours
en avant » Mephisto (Faust, Acte I)
[6].
Il oscille tout au long de sa vie entre l’espoir et le désespoir, entre des
moments d’invention, de recherche, assortis du désir d’apporter des améliorations psychiques, et des moments de doute liés aux échecs. Il avance des
idées puis les récuse, parfois il est très sombre en raison de la montée du
nazisme, d’événements personnels et du mauvais accueil de sa théorie.
C’est dans
Malaise dans la civilisation qu’il parvient à affirmer sa pensée : il y est question du bonheur, de l’amour, de la vie sexuelle et de la civilisation. Dans le passage appelé « Le Narcissisme des petites différences », il
montre qu’il est difficile aux humains de renoncer à une part d’agressivité qui
est leur et donne l’exemple de communautés voisines. « Ce ne fut pas non
plus l’œuvre d’un hasard inintelligible si les Germains firent appel à l’antisémitisme pour rétablir plus complètement leur rêve de suprématie mondiale
[7]. » La civilisation impose aux humains le sacrifice de leur sexualité et
de leur agressivité. « L’homme civilisé a échangé une part de bonheur possible contre une part de sécurité
[8]. » Il est inquiet de constater « la misère psychologique de la masse », dépendante d’un chef qui peut être dictateur.
Freud admet donc que la prévention n’est pas toujours possible, du fait
même de la complexité de la nature humaine ancrée dans la civilisation.
« Nous nous familiariserons avec cette idée que certaines difficultés existantes sont intimement liées à son essence et ne sauraient céder à aucune tentative de réforme
[9]. » Tout au long de son travail, il a soutenu une dualité qui
peut paraître une contradiction : d’une part, vouloir le bien en espérant des
effets thérapeutiques de la cure psychanalytique, d’autre part, approfondir
des points de recherche qui contredisaient cet aspect positif – le seul progrès
restant celui de la connaissance du psychisme.
La notion de prévention est difficile à trouver chez Lacan tant il se méfie
de l’oblativité. Il débarrasse l’analyse de ses restes de charité chrétienne (son
lien avec la religion catholique joue probablement un rôle décisif dans cette
attitude qui va en se renforçant). Comme Freud, il est témoin de son époque,
mais il est plus engagé que Freud dans les mouvements intellectuels et artistiques. Par ailleurs, il a connu la Seconde Guerre mondiale et ses effets post-traumatiques sur l’humanité.
Cependant, nous pouvons considérer que, chez lui, la question de la prévention est loin d’être absente; elle est traitée de façon indirecte, à travers les
changements théoriques que Lacan opère et la façon dont il mène son enseignement. Dans sa pensée, deux axes majeurs me semblent avoir eu des effets
déterminants sur les pratiques de prévention : la recherche de vérité et le
besoin de transmission.
Pas plus que Freud, Lacan n’est un militant. À l’hôpital psychiatrique, il
ne conteste pas la structure administrative comme le fera Michel Foucault.
C’est par son œuvre théorique qu’il tente d’arracher l’analyse à l’idéologie de
l’adaptation. C’est un esprit ouvert et curieux, attentif à tous les grands changements de son temps, dont il nourrit sa recherche clinique et théorique. Il
tient compte, entre autres, des effets de libération sexuelle et de rupture ou
d’éclatement du système familial traditionnel.
Concernant le monde des idées, il se rapproche de l’anthropologie, du
structuralisme, de la philosophie et de la linguistique avec Saussure. Le mouvement de la psychothérapie institutionnelle est alors à son apogée. Les psychiatres (François Tosquelles à Saint-Alban par exemple) favorisent un autre
rapport à la folie et des changements dans les systèmes institutionnels. Le travail clinique de Lacan auprès des fous, qui détermina des avancées théoriques, a pu faire voir en lui un précurseur de l’antipsychiatrie. Lacan met en
avant un Ordre symbolique dont le père est le garant.
Lui aussi se trouva exilé dans une position solitaire lorsqu’il fut rejeté
par l’Association psychanalytique internationale. C’est alors qu’il préconise
un retour à Freud. Mais, tout en s’identifiant à lui, il n’est pas dans la même
position. À cette époque, la psychanalyse connaissait « son âge d’or » et ses
effets de guérison étaient admis. Il semble que, dans les premières années de
sa pratique (la période de Sainte-Anne), lui-même parle de guérison – tout en
précisant que ce n’est pas à l’analyste de la vouloir, car, dans le transfert, il
s’agit d’autre chose. L’effacement de l’analyste vient comme exigence
éthique ; c’est par cette position que l’analyste se différencie de l’éducateur
ou du médecin.
La Vérité de l’analyste
Ce qui intéresse Lacan, c’est le désir de l’analyste. En ce sens, il opère
un renversement par rapport à Freud. Pour lui, c’est le désir de l’analyste qui
instaure le transfert. La pratique en est modifiée : l’analyste devient le support de la vérité qui se cherche chez le patient. Il y a dans le transfert un
aspect de rencontre avec un analyste (la parole doit être vraie, c’est une rencontre entre la vérité du patient et la vérité de l’analyste – c’est-à-dire le désir
de l’analyste).
C’est pour lui fondamental de décentrer l’abord du sujet de celui de l’individu. On peut penser qu’une forme de prévention se trouve là. Lacan
aborde cette découverte par le biais de la subjectivité de l’homme contemporain et, comme Freud, il dénonce les effets d’illusion qui soumettent la masse.
« L’homme contemporain entretient une certaine idée de lui-même, qui se
situe à un niveau mi-naïf, mi-élaboré. La croyance qu’il a d’être constitué
comme ci et comme ça participe d’un certain médium de notions diffuses,
culturellement admises. Il peut s’imaginer qu’elle est issue d’un penchant
naturel, alors que de fait elle lui est enseignée de toutes parts dans l’état
actuel de la civilisation. Ma thèse est que la technique de Freud, dans son origine, transcende cette illusion qui concrètement a prise sur la subjectivité des
individus
[10]. »
L’œuvre freudienne, qui a mis au jour la division du sujet, est accentuée
par Lacan qui reprend à son compte la célèbre formule de Rimbaud : « Je est
un autre. » Le Moi, instrument de synthèse et d’adaptation, ne représente pas
le sujet qui, lui, est ouvert à une dialectique du désir. « L’inconscient échappe
tout à fait à ce cercle de certitudes en quoi l’homme se reconnaît comme moi.
C’est hors de ce champ qu’il existe quelque chose qui a tous les droits à s’exprimer par ce je, et qui démontre ce droit dans le fait de venir au jour en s’exprimant au titre de je. C’est précisément ce qui est le plus méconnu par le
champ du moi qui vient dans l’analyse à se formuler comme étant à proprement parler le je
[11]. » Il dit aussi, sur les traces laissées par Freud : « Le sujet,
ce n’est pas son intelligence, ce n’est pas sur le même axe, c’est excentrique.
Le sujet comme tel, fonctionnant en tant que sujet, c’est autre chose qu’un
organisme qui s’adapte. »
Dans une forme d’engagement militant, plusieurs de ses pairs, eux-mêmes à l’École freudienne, essaimèrent dans le social et créèrent des lieux
« hors cure » où la notion de prévention était mise en action dans un contexte
éloigné de toute idéologie adaptative. Pour n’en citer que quelques-uns : les
appartements thérapeutiques de la psychiatrie adulte, l’institution éclatée
favorisée par Maud Mannoni, les lieux de vie… Dans le même état d’esprit,
les pédiatres, les pédopsychiatres, les éducateurs, les psychologues ont considérablement transformé après-guerre les services accueillant l’enfant.
La transmission de la psychanalyse
La transmission et la formation de l’analyste (qui suscita de nombreux
débats au sein de l’École freudienne) deviennent des questions prioritaires. Si
Lacan n’est pas un militant, il assume une place de leader et de maître à penser auprès des étudiants, des intellectuels et du personnel de la santé mentale.
Pour les enfants révoltés de Mai 1968, il incarne une figure paternelle, quant
aux intellectuels, il répond à leur attente d’un maître représentatif de l’ensemble des cultures croisées.
Le courant surréaliste, inspiré de la découverte de l’inconscient, véhicule
un autre rapport au langage et aux images. Lacan s’inspire de ce mouvement
pour animer son séminaire de façon surréaliste, sous forme d’associations
libres, dans un langage qu’il souhaite proche de celui de l’inconscient, animé
par quelques calembours, toujours prêt à surprendre et pas souvent accessible
à une compréhension directe.
C’est, à mon avis, dans sa façon de s’exposer ainsi qu’il donne l’exemple
qui permet à chacun de s’autoriser de soi-même. Il ouvre à d’autres la possibilité d’innover, d’inventer – en particulier en psychiatrie et dans le domaine
social (la psychanalyse en extension en rapport avec la psychanalyse en
intention). Ses avancées théoriques concernant le champ de la parole et celui
du langage, l’ordre symbolique lié à l’instinct de mort, la fonction paternelle
et la métaphore paternelle influencent sensiblement les principes qui président aux lieux où l’aspect préventif est présent (Jenny Aubry auprès des
enfants carencés à l’hôpital, Myriam David auprès des enfants placés, les
appartements thérapeutiques, les lieux d’accueil, qui ont fleuri dans les
années 80.
L’invention cultivée chez Lacan a permis à d’autres de « s’autoriser »
d’eux-mêmes, non seulement dans le domaine de la cure analytique, mais
aussi dans le domaine de la santé, du social, de l’éducation, et de véhiculer
une forme de prévention très éloignée d’une intention d’adaptation. Et ce
sans qu’il y fasse jamais allusion.
Le trajet de Françoise Dolto, « compagnon » de route de Lacan, elle-même évincée de sa place de didacticienne par l’Association psychanalytique
internationale, est lié à l’enseignement de Lacan. On peut dire qu’en donnant
la primauté à la parole dans la thérapie, elle met en pratique ce que lui a théorisé. C’est une militante et une croyante. Elle soutient ouvertement l’idée de
prévention en œuvrant médiatiquement pour le respect de la personne qu’est
l’enfant.
Vers les dix dernières années de sa vie, elle était de plus en plus à l’aise
avec la notion de thérapie, en appréciant l’idée d’inconnu dans le destin et en
acceptant d’être dans la position de celui qui ne sait pas ce qu’il va prévenir.
Elle était prête à tout essayer, souvent même si les doutes apparaissent. Elle
est fondamentalement croyante et son rapport à la religion catholique est
franc. Cependant, elle demeure méfiante vis-à-vis de l’oblativité. Jusqu’à la
fin de sa vie, elle reste farouchement hostile à l’adaptation au modèle social
et déplore une méconnaissance du psychisme de l’enfant : « Ils nous amènent
les enfants pour qu’ils se conduisent mieux, alors que l’enfant par son symptôme se défend, lutte, se préserve, réagit. » Elle-même, issue d’un milieu
bourgeois, se montre de plus en plus anticonformiste. Son expérience clinique auprès des enfants lui a appris qu’ils comprenaient immédiatement les
difficultés familiales, qu’ils subissaient les traumatismes générationnels, sans
même que parfois on ait pris la peine de leur en parler. C’est pourquoi elle est
persuadée que, si les choses avaient pu être dites à temps, on aurait pu éviter
les pathologies graves qui se révèlent lors de la scolarité.
Francoise Dolto, pour qui le langage est essentiel au désir inextinguible
de rencontrer un autre et d’établir avec lui une communication, fait preuve
d’une foi indéfectible dans cet échange langagier où il s’agit de parler vrai.
Ce vers quoi elle a tendu toute sa vie.
Elle préconise de parler le plus possible aux bébés – ce qui déclenche pas
mal de railleries du milieu psychanalytique et de mimétisme, hélas caricatural, dans la vulgarisation médiatique et la prolifération de thérapies parfois
peu rigoureuses. Mais s’adresser à l’enfant va au-delà du langage parlé, il
s’agit d’établir un partenariat psychique qui oblige l’adulte à penser le temps
dans une dynamique autre que celle de la rencontre immédiate – entre un
petit et un très grand. L’adulte est dans la temporalité et voit dans l’enfant le
sujet en devenir, l’enfant, lui, se confronte à un géant dont il est absolument
dépendant. Dynamique du temps où le cri de l’enfant rencontre le cri en nous,
spécularité qui réveille l’enfant en nous. La mémoire en nous de la désespérance infantile (être à la merci) a laissé la trace de ce qui peut produire consolation. Le plus souvent, il suffit de parler à l’enfant de l’intelligence qu’on a
de la situation qui provoque sa détresse – souvent liée à la séparation d’avec
ses parents, à la crainte d’être abandonné. Sur ce point, elle insiste : il ne faut
pas séparer un petit enfant de ses parents lorsqu’il ne le supporte pas.
Parler à un enfant de ses parents, de son environnement, tout en le consolant du chagrin provoqué par la peur, a un effet apaisant. Les paroles fondatrices qui enveloppent le sujet sont tout ce qui l’a constitué (son prénom, ses
parents, ses voisins, toute la structure de la communauté) dans son être. Aussi
n’y a-t-il pas de limite à la possibilité de l’être humain de dépasser des souffrances, à condition de ne pas être seul, nous dit-elle. Redonner du sens là où
tout fait non-sens par des élucubrations mensongères, restaurer la cohésion
narcissique et la confiance dans l’autre, Françoise Dolto a conduit le personnel de la petite enfance non seulement à travailler la mémoire, mais à penser
sur le temps – « on verra » – dans la prévention.
Pour ne pas perdre la dynamique du subversif
En conclusion, Freud, Lacan et Dolto ont eu tous trois, à des titres divers,
une position de découvreur qui les a isolés et conduits à avoir quelque chose
à prouver. En ce sens, ils ont eu à répandre une pensée développant un progrès de la connaissance.
Aujourd’hui, c’est un enjeu paradoxal que de conjuguer la psychanalyse
(avec ce qu’elle suscite de renoncement) et la prévention, qui est de plus en
plus liée à une commande sociale soumise aux statistiques, aux enquêtes.
Dans les centres psychothérapeutiques, la position du psychanalyste est de
plus en plus délicate, ce qu’on attend de lui est à la limite de la normalisation,
de l’intégration forcée, et demande beaucoup de vigilance pour ne pas perdre
la dynamique du subversif.
[1]
S. Freud,
Malaise dans la culture, PUF, 1992.
[2]
S. Freud,
Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.
[4]
O. Mannoni,
Freud, Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1979.
[5]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), dans
Essais de psychanalyse, Payot,
1982.
[7]
S. Freud,
Malaise dans la culture, PUF, 1992.
[10]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre II,
Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de
la psychanalyse, Le Seuil, 1980.