2002
Dialogue
En thérapie de couple
Thérapeute seul
ou couple de thérapeutes ?
Monique Dupré latour
psychologue clinicienne,
thérapeute de couple
64, rue de la Sauvegarde, 69130 Ecully
La plus grande partie des thérapies de couple que j’ai entreprises, en ins~titution et en cabinet privé, je l’ai fait comme thérapeute seul. Mais, en insti~tution, j’ai aussi eu une pratique de cothérapie, avec comme collègue un
psychiatre.
La question de la cothérapie intéresse les thérapeutes familiaux et les
thérapeutes de couple, comme en témoignent des groupes de réflexion qui
s’organisent actuellement sur ce thème (travail entre l’ADSPF – Association
pour le développement du soin psychanalytique familial – et le groupe de thé~rapeutes familiaux d’Aix-en-Provence, atelier du colloque Psyfa- AFCCC de
septembre 2001, dont le compte-rendu est paru dans Dialogue 154 et auquel
j’ai participé).
Dans cet article, je me centrerai sur la thérapie de couple. Pour com~prendre le contexte actuel de la thérapie de couple et les questions qu’elle
pose, il faut inscrire cette pratique dans une histoire.
D’une part, celle des thérapeutes de couple, qui, tels ceux de l’AFCCC,
issus du « conseil conjugal », ont été formés à recevoir seuls les couples. Ils
ont eu à se démarquer de certains conseillers conjugaux ou conseillers conju~gaux et familiaux qui recevaient des couples en étant eux-mêmes en couple,
les conseillers étant mari et femme. Mais, pour ces thérapeutes de couple, la
question de la cothérapie, du moins de la cothérapie formative, s’est posée un
certain nombre de fois sans qu’aucune réponse institutionnelle ait été appor~tée. Des réponses ponctuelles sont apparues ici ou là, mais jamais reprises
dans une réflexion d’ensemble.
D’autre part, celle des thérapeutes familiaux formés à la cothérapie, et
qui, sollicités par des couples, sont allés vers des pratiques de thérapie en
solitaire. Mais rien ne rend encore compte de ces démarches. La différence
de technique et d’indications selon que la thérapie de couple est menée par
un thérapeute seul ou par un couple de thérapeutes n’apparaît dans aucun
texte de langue française.
L’analyse de la cothérapie vient des travaux du CEFFRAP, des travaux de
Didier Anzieu et de René Kaës. L’inter-transfert est le terme qu’introduit
René Kaës dans Le travail psychanalytique dans les groupes (1982) pour par~ler du travail nécessaire entre les cothérapeutes d’un groupe sur leur contre-transfert par rapport à ce groupe et sur le transfert/contre-transfert qui circule
entre eux à propos du groupe. L’analyse inter-transférentielle désigne « la
pratique originale et interprétante dans le travail psychanalytique groupal ».
Dans son chapitre sur « L’intertransfert et l’interprétation dans le travail psy~chanalytique groupal », reprise remaniée de sa thèse, R. Kaës décrit l’intérêt,
les difficultés et les désirs sous-jacents de cette pratique de cothérapie.
Un peu plus tard, dans La thérapie psychanalytique de couple, ouvrage
collectif dirigé par Alberto Eiguer (1984), un chapitre de Simone Decobert et
de Michel Soulé, « La notion de couple thérapeutique », réfléchit sur la
conduite en couple de groupes de parents et sur la supervision en couple de
thérapeutes menant eux-mêmes en couples des groupes de parents. Mais rien
dans le livre ne laisse apparaître que des couples conjugaux en souffrance
puissent être reçus par un couple de thérapeutes.
La thérapie de couple menée par un seul thérapeute est en fait la pra~tique qui ressort de la lecture de l’ensemble des textes de langue française,
comme de ceux des Argentins.
Les écrits aussi bien de J.-G. Lemaire que d’Alberto Eiguer laissent à
penser qu’ils travaillent toujours seuls avec les couples. La même impression
est donnée par les textes des auteurs qui écrivent dans Dialogue.
J.-G. Lemaire ne parle jamais de cothérapie et, pour A. Eiguer, « La forma~tion qui constitue le substrat contenant du transfert et de son contre-transfert
est une extension des liens narcissiques du couple qui englobent le thérapeute
(c’est moi qui souligne) pour constituer un groupe nouveau comprenant tous
les participants de la thérapie » (A. Eiguer, 1987, p. 23).
Dans le même texte, Alberto Eiguer analyse la place dans laquelle peut
être mise cet unique thérapeute et évoque les trois figures transférentielles
typiques qui ponctuent les étapes où le transfert sur le cadre est positif et la
relation transférentielle stable : le juge, le mort et l’amant. Le premier répond
au transfert d’un objet surmoïque, le second au déplacement d’un objet du
deuil et le troisième à celui d’un objet œdipien. « La figure du thérapeute
(tiers, enfant) permet de faire circuler Eros et ses fantasmes ; il est le garant
du cadre, c’est-à-dire de la Loi : interdiction et permission de penser et de
créer à l’infini, car l’imaginaire n’a pas de limites pour la psyché humaine »
(A. Eiguer, 1987, p. 29).
Cet intérêt de la situation triangulaire est aussi évoqué par les thérapeutes
de couple argentins. « La réalité d’une séance avec une configuration tri~per~sonnelle propose une dramatisation des personnages avec leurs objets réels
externes. La présence d’un tiers réel et non virtuel comme dans la séance bi~personnelle (en tête à tête, NDLR ) est en relation avec l’inclusion du monde
que nous pourrions appeler extérieur réel.
« La présence de trois personnes réelles dans le champ thérapeutique
donne lieu à un éventail de possibilités pour la configuration de la relation
triadique. N’importe lequel des trois peut être placé en tiers, ce qui nous per~mettra de connaître la configuration œdipienne des patients et de leurs
accords » (J. Puget, I. Berenstein, 1992, p. 110-111).
La capacité à modifier ce modèle de fonctionnement à partir des inter~prétations formulées par l’analyste implique la reconnaissance de ce dernier
comme véritable tiers : ce tiers prend forme d’un objet transférentiel dont la
fonction consiste à triangulariser une relation duelle qui aurait perdu cette
capacité dynamique ou qui ne l’aurait jamais possédé (E.S. Bernflein,
S. Fainblum, 1987).
Thérapie en solo ou en duo
Les seuls textes à comparer l’exercice en solo et l’exercice en duo de la
thérapie de couple sont ceux de praticiens de la Tavistock Clinic. Ces prati~ciens ont tous ont été formés à la cothérapie, mais, depuis peu, ils abordent la
question d’une pratique de thérapeute seul avec le couple. Pour des raisons
pratiques et économiques, beaucoup avaient déjà cette pratique, mais peu
d’entre eux osaient le dire et l’écrire.
En se penchant sur cette question, D. Haldane et C. Vincent (1998) esti~ment que ce sont les difficultés inhérentes au fait de former un « trio » avec
le couple qui expliquent l’absence de réflexion dans ce champ de la pratique.
La difficulté, c’est d’abord la force émotionnelle de la dynamique du couple,
qui peut amener le thérapeute à se sentir débordé ou exclu, ou les deux, et
paralyse ou attaque sa capacité de réfléchir sur son travail. L’autre difficulté,
c’est le fait que les thérapeutes travaillant seuls peuvent éprouver de la honte
quand leur focalisation sur le couple cède et que des alliances avec l’un des
partenaires se font au détriment de l’autre. Ils laissent entendre que, face à un
couple, un couple s’en sort mieux, mais ils ne traitent pas le fond du pro~blème.
Un autre auteur du Tavistock, Stanley P. Ruszczynski, analyse sa pra~tique courante de thérapie de couple, qui semble être une pratique à quatre
(deux cothérapeutes et un couple), et décrit le complexe réseau de relations
transférentielles et contre-transférentielles qui s’y noue : le transfert de
chaque conjoint sur les deux cothérapeutes en tant qu’individus s’y combine
au transfert du couple. « Chaque couple-patient aura une relation de transfert
avec les cothérapeutes en tant que couple. Ceci proviendra de leurs images
internes individuelles de couple projetées sur la paire thérapeutique. Plus
encore, il y aura aussi un transfert conjugal de la part du couple-patient. Au
cours de la thérapie de couple, le couple-patient projettera ce transfert conju~gal dans le couple de thérapeutes, qui alors expérimentera, à travers l’identi~fication projective, les fantasmes internes partagés (du couple-patient) »
(S.P. Ruszczynski, 1992).
Cependant, après avoir repris les définitions de Winnicott sur le handling
et le holding, cet auteur donne en note ses réflexions sur le cadre à trois.
Il distingue les interventions de soutien et d’étayage psychothérapeu~tique (« holding »), qui sont destinées aux relations de couple pas trop patho~logiques, et les interventions qui doivent opérer un travail de contenance
(« containment ») et qui sont destinées à des couples plus perturbés. À ses
yeux, si un thérapeute seul est à même d’offrir un « holding », il vaut mieux
être deux pour un travail de « containment » avec un couple.
« Un thérapeute de couple unique convient lorsque la relation de couple
garde son propre potentiel créatif, sa capacité de contenance et de compré~hension. Dans ce cas, le couple a surtout besoin d’une aide temporaire qui lui
permette une reprise et un seul thérapeute suffit à cela. S’il travaille pour une
grande part sur l’interaction du couple parce que c’est là que leur système
projectif est localisé – dans leur transfert l’un à l’égard de l’autre –, alors le
thérapeute ne sera ni troublé ni affecté par les projections ou autres
manœuvres défensives dirigées contre lui. Sa capacité d’observer, de penser,
de comprendre, de commenter ou d’interpréter sera peu altérée. »
Pour les autres couples, « dont les angoisses sont plus persécutoires,
ceux dont les mécanismes de défense sont plus schizoïdes et violents, comme
le clivage, un seul thérapeute sera certainement capable de survivre aux pro~jections, aux identifications projectives et autres manœuvres défensives. Il
pourra également faire des liens sur les différentes manières dont le couple
l’utilise. Cependant, la possibilité d’avoir deux cothérapeutes sera très béné~fique. Non seulement ils fourniront l’écran sur lequel le transfert du couple
sera projeté, mais ils auront aussi une arène entre eux […] à l’intérieur de
laquelle ils pourront contenir ce qui est projeté. Naturellement, plus le sys~tème sera violent et projectif, plus leur pensée et leur comportement seront
affectés, mais ils pourront s’aider mutuellement à le contenir […] Cela donne
à la paire de cothérapeutes une position bien préférable à celle d’un seul thé~rapeute travaillant avec ce type de couple » (S.P. Ruszczynski, 1992).
En matière de thérapie de couple, la pratique du Tavistock est issue d’une
autre histoire que la nôtre, et ce texte montre l’influence de l’histoire sur la
compréhension de la pratique. La traduction de ce texte faite par une théra~peute de couple suisse, Josiane Junod, comporte d’ailleurs des annotations de
sa part qui laissent entendre que, si elle se réfère à sa propre pratique, qui est
de recevoir seule les couples, elle n’est pas toujours d’accord sur ce qui est
écrit, surtout à propos du transfert. « Suivant notre expérience, il suffit d’un
thérapeute de couple, dans une relation à trois, pour que le transfert sur le thé~rapeute de couple opère également », écrit-elle en marge de sa traduction.
Réflexions sur ma propre pratique de cothérapie
par rapport à ma pratique de thérapeute unique
Mes réflexions s’inscrivent, elles aussi, dans une histoire dont elles sont
infiltrées. Je suis partie d’une pratique de thérapeute unique. Puis, après ma
formation aux thérapies familiales, j’ai eu une pratique de co-animation de
groupe de couples en difficultés, et ensuite de cothérapie de thérapies fami~liales et de thérapies de couple, l’occasion de travailler en duo avec un psy~chiatre m’ayant été donnée, et moi-même l’ayant suscitée, dans un centre de
planification et d’éducation familiale.
J’ai un peu plus tard pratiqué dans ce lieu des cothérapies avec des sta~giaires psychologues ou des stagiaires conseillers conjugaux. Je n’ai toutefois
proposé à ces derniers ce type de stage que s’ils étaient analysés. Pour qu’un
tel type de stage puisse être proposé, il était d’une part nécessaire qu’une
demande de thérapie de couple coïncide avec le début de leur stage, et d’autre
part que le stagiaire prenne l’engagement de poursuivre avec moi la thérapie
jusqu’à son terme.
Après dix années de ce type de travail dans ce centre, où je recevais aussi
des couples comme thérapeute unique, l’évolution de mon travail profes~sionnel m’a amenée à quitter cette institution et à ne plus recevoir de couples
qu’en cabinet : donc, à revenir à une pratique de thérapeute unique, et cela
depuis dix ans maintenant.
Ma seule pratique de cothérapie de couples fut donc dans cette institu~tion avec un psychiatre ou avec des stagiaires. Avec le psychiatre, il s’agis~sait soit de couples dont l’un des conjoints présentait des tendances
paranoïaques et dont j’hésitais à entreprendre seule la prise en charge, soit de
couples que ce psychiatre hésitait à prendre en charge dans son cabinet et qui
présentaient le plus souvent des éléments de confusion importants. Il a pu
s’agir aussi de couples conscients de leur destructivité qui cherchaient à être
reçus ensemble par un couple et avaient trouvé un lieu où cela était possible.
Si la pratique de la cothérapie m’a semblé un temps plus « confortable »
de par l’étayage mutuel que nous pouvions nous apporter entre cothéra~peutes, elle s’est aussi révélée porteuse de troubles de pensée, de violence, de
non-dit.
En effet, à certains moments de la thérapie et dans certaines conditions, le
couple thérapeutique se mettait à fonctionner en miroir du couple-consultant
et à répéter en son sein le fonctionnement narcissique-paradoxal du couple.
Nous n’étions plus un groupe, mais deux couples face à face, l’un étant le sup~port des projections de l’autre. Quand le couple-consultant fonctionne dans un
registre schizo-paranoïde ou dans un registre narcissique-paradoxal (et
nombre de couples le font au moins pendant un certain temps sous l’effet des
angoisses issues de la crise et de la mise en place de la thérapie), le couple de
thérapeutes risque de se mettre à fonctionner sur le même mode.
Je pense à un couple qui fonctionnait dans un clivage du clair et du
confus : quand nous parlions de lui après les séances, si l’un de nous disait
qu’il avait enfin compris quelque chose, l’autre se trouvait dans l’obscurité la
plus complète. Situation qui pouvait fort bien s’inverser à la séance suivante.
De tels phénomènes sont courants. Il s’agit alors dans le couple de théra~peutes d’effectuer en son sein un travail sur le clivage, travail qui n’est sou~vent pas possible sans aide extérieure, sans l’apport soit d’un groupe
d’étayage pouvant contenir ce clivage, soit d’un superviseur.
Ma réflexion va partir du couple thérapeutique que j’ai formé avec ce
cothérapeute et de ses aléas, car il me semble illustratif des bénéfices et des
difficultés de la cothérapie avec un couple et permet de se poser quelques
questions.
L’histoire de notre couple thérapeutique
Il y eut, tout d’abord, l’« euphorie » des premiers temps de travail
ensemble, durant lequel nous avons beaucoup appris mutuellement de nos
approches respectives. J’emploie ce mot à dessein. J’ai beaucoup appris de
cette approche différente et cela me fit beaucoup travailler. Pendant cette pre~mière période, qui dura longtemps, nous avons pris très régulièrement du
temps pour travailler après les séances. Nous étions de formation différente
et d’exercice différent, psychologue et psychiatre. Il intervenait plus sur l’in~trapsychique et moi sur le groupal. Ce mode de fonctionnement a été inté~ressant, car il prenait en compte les individus et le groupe. Cette première
période fut comme un temps d’illusion groupale, nécessaire pour fonder un
travail commun.
Puis vint un deuxième temps. Devant le ralentissement de notre travail
sur le contre-transfert et l’intertransfert, nous sommes allés ensemble prendre
une supervision de groupe avec des collègues thérapeutes familiaux et théra~peutes conjugaux. Ce furent trois années fructueuses, au cours desquelles j’ai
approfondi ma pratique et travaillé sur notre différence.
C’est au cours de cette deuxième période que j’ai commencé à proposer
à des stagiaires des cothérapies avec moi. Il me semblait que le fait qu’un
couple et un seul travaille dans une institution était néfaste. J’ai aussi
demandé à mon cothérapeute s’il pouvait en faire autant, mais cela ne fut pas
entendu.
Survint un troisième temps où il ne fut plus possible de travailler
ensemble en supervision de groupe, il devint aussi difficile de prendre du
temps ensemble après les séances. Je continuais les supervisions, mais il
m’était difficile de travailler seule sur l’intertransfert. Peu à peu, je me suis
ennuyée, comme si notre travail devenait vide. Il avait perdu sa vitalité, il ne
me nourrissait plus. Je ne lui trouvais plus cette nécessité du départ pour
approfondir le travail thérapeutique et je commençais à me demander si la
cothérapie était plus importante que la thérapie avec un seul thérapeute. Je
gardais en même temps mon intérêt pour la thérapie de couple.
Puis on me proposa un travail de formatrice. Je renonçai alors à travailler
dans cette institution, et je privilégiai le travail thérapeutique en cabinet
privé, où je recevais seule les couples. Mon collègue parla de divorce, sans
doute à juste titre.
S. Rusczynski donne un exemple éclairant du blocage du couple théra~peutique qu’il constituait avec une collègue et du travail nécessaire pour en
sortir : « Très vite, nous sommes devenus extrêmement tendus à l’égard l’un
de l’autre. Je commençais à me sentir sous l’emprise des idées de ma col~lègue, de ses pensées, de ce qu’elle ressentait et il me semblait qu’elle reje~tait totalement ma participation à notre discussion. Je me suis senti très mal
à l’aise physiquement, en colère, et je souhaitais désespérément en finir avec
elle et avec notre échange. Il devint clair que nous étions tous les deux très
irrités l’un contre l’autre, la tension montait. Finalement, nous avons pu nous
arrêter et nous nous sommes étonnés de la manière dont nous avions agi dans
notre contre-transfert (je dirais dans l’intertransfert. NDA ) une identification
projective du couple. Nous avons commencé à réaliser que chacun de nous
s’était senti dominé par l’autre. Il nous avait semblé que nos idées, notre pen~sée, ce que nous ressentions, avait été totalement ignorés par l’autre et que la
seule façon d’éviter une colère terrible, physique, avait été de couper court et
de nous isoler l’un de l’autre » (S.D. Rusczynski, 1992).
À partir de l’histoire de notre couple thérapeutique et de la réflexion de
Stanley Rusczinsky, plusieurs points demandent un approfondissement. Je les
traiterai en comparant la thérapie à thérapeute unique et la cothérapie.
Que le thérapeute soit seul ou en cothérapie,
un lieu de triangulation est toujours nécessaire
Pour un grand nombre des cas cliniques que j’ai menés seule, le recours
à certains moments de la thérapie à un tiers, collègue ou superviseur, à un
groupe ou à l’écriture pour établir une triangulation avec le couple-patient,
m’a été indispensable. L’analyse de mon contre-transfert ne pouvait souvent
se faire que dans ces conditions.
Quand il arrive que le couple-patient et le couple superviseur-supervisé
se mettent à fonctionner sur le même mode, seul un groupe de référence est
alors garant de la triangulation.
Pour la cothérapie, sous certaines conditions, l’institution accueillante
peut remplir cette fonction, mais seulement si le choix de la cothérapie dans
l’institution a été suffisamment travaillé préalablement à son introduction.
Dans notre cas, nous nous étions choisis mutuellement comme cothérapeutes
et l’institution avait entériné ce choix. Mais ce choix mutuel au sein d’une
équipe de travail ne pouvait qu’avoir un retentissement sur cette équipe.
Nous étions un couple qui émergeait du groupe de professionnels travaillant
dans ce lieu et, à ce titre, nous introduisions des dimensions nouvelles, que
nous n’avons pas travaillées en groupe. Déjà, je me rendais compte que la
présence des couples dans ce centre amenait une conflictualité qui demandait
à l’institution une capacité contenante qu’elle n’avait pas toujours. La néces~sité d’un groupe de référence ou d’une supervision à l’extérieur en aurait été
d’autant plus nécessaire.
Le pré-transfert du ou des thérapeutes
sur la thérapie de couple
L’élaboration de cette question, qui est déjà nécessaire quand l’on ren~contre seul les couples, l’est encore plus quand on reçoit à deux. Dans ce der~nier cas, il existe un pré-transfert sur la thérapie de couple et un pré-transfert
sur la cothérapie. Ce dernier, s’il n’est pas suffisamment travaillé, peut entraî~ner le choix d’un thérapeute qui s’établit dans une collusion inconsciente,
autour du même point aveugle chez tous deux. Le choix de travailler en
cothérapie et le choix du cothérapeute ne sont anodins ni l’un ni l’autre.
Le choix de travailler en cothérapie complexifie beaucoup la relation
thérapeutique, au lieu de la simplifier.
Les filiations formatives
Le travail thérapeutique en couple renvoie les conjoints du couple
consultant et les partenaires du couple thérapeutique à leur histoire respective
et à leurs filiations – filiations familiales et filiations formatives.
Il m’a semblé qu’il nous était devenu peu à peu impossible à mon cothé~rapeute et à moi de réfléchir ensemble théoriquement à la groupalité. Mon
désir d’approfondir les théories sur le groupe restait de plus en plus insatis~fait. Au lieu que nous nous fécondions mutuellement, je suis entrée dans l’en~nui. Or, l’ennui est le signe de la mort d’un couple.
On peut se demander quels sont les critères minimum pour pouvoir tra~vailler à deux. Au-delà des personnalités, y a-t-il une formation commune
minimum requise ? Faut-il avoir la même formation ? Toute la question de
l’homogamie et de l’exogamie se trouve ainsi posée.
Cette expérience de cothérapie fut pour moi une expérience instructive
et utile pour travailler les problématiques de couple, elle m’a montré que le
couple (thérapeutique) peut remplir à certaines périodes une fonction matu~rative et que sa cessation même peut être porteuse d’une élaboration par la
suite. Cette réflexion en est le fruit.
·
BERENSTEIN, I. ; PUGET, J. 1992. « Transfert-contre-transfert en psychanalyse de couple »,
Revue française de psychothérapie de groupe, n° 19, érès, p. 105-117.
·
BERLFEIN, E.S.; FAINBLUM, S. 1987. « La fin du processus dans le traitement du couple », Dia~logue, recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, n° 95, AFCCC,
p. 89-93.
·
DECOBERT, S. ; SOULÉ, M. 1984. « La notion de couple thérapeutique », La thérapie psycha~nalytique du couple, Eiguer A. et coll., Dunod (Inconscient et Culture), Paris, p.175-205.
·
EIGUER, A. 1987. « Les deux strates du transfert en thérapie psychanalytique de couple », Dia~logue, recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, n° 95, AFCCC,
p. 17-29.
·
HALDANE, D. ; VINCENT, Ch. 1998. « Threesomes in psychodynamic couple psychothérapy »,
Sexual and Marital thérapy, vol. 13, n° 4, p. 385-396.
·
KAËS, R. 1982. « L’inter-transfert et l’interprétation dans le travail psychanalytique groupal »,
in Le travail psychanalytique dans les groupes, 2. Les voies de l’élaboration, Kaës et
coll., Dunod (Inconscient et Culture), p. 103-177.
·
RUSZCZYNSKI, S. 1992. « À propos de la compréhension psychanalytique de la relation de
couple », in Psychoanalytic Psychotherapy, vol. I, 33-4 (traduction J. Junod).