2002
Dialogue
Le point de vue des petits-enfants
« Moi, mon grand-père… »
Des grands-pères dessinés
et racontés par des enfants de 8 à 11 ans
Marie-claude Mietkiewicz
maître de conférences en psychologie clinique,
CROCM, Laboratoire de psychologie, université Nancy 2,
3, place Godefroy-de-Bouillon, B.P. 3397,54015 Nancy cedex
Marianne Douteau
étudiantes en psychologie,
maîtrise 1999/2000, université Nancy 2.
Stella Collin
étudiantes en psychologie,
maîtrise 1999/2000, université Nancy 2.
Pour aborder les représentations que les petits-enfants se font de leurs grands-pères et de leur
rôle, nous avons rencontré 48 écoliers âgés de 9 à 11 ans à qui nous avons demandé de nous
dessiner et de nous raconter leur grand-père. Les productions graphiques et écrites, complétées
par des entretiens individuels, nous permettent de dégager, à travers des représentations très
diversifiées, des images de grands-pères proches de la nature, compagnons de jeux, initiateurs
de savoir-vivre et savoir-faire, dont les rôles ne sont pas, aux yeux de leurs petits-enfants,
superposables à ceux des grands-mères, mais nettement identifiés à travers des tâches tradi~tionnellement masculines. Mots-clés :
Grands-pères, petits, enfants, représentations, rôles.
Cinq millions de « nouveaux » grands-pères
Les grands-parents représentent aujourd’hui le cinquième de la popula~tion française : sept millions de grands-mères et cinq millions de grands-pères (enquête CNAV - INSEE ajustée aux données du recensement au 1er janvier
2000). Plus nombreux pour moins de petits-enfants, en meilleure santé et dis~posant de revenus plus confortables que leurs propres parents, les « nou~veaux » grands-parents sont invités à proposer des images grand-parentales
d’un autre type que celles des générations qui les ont précédés, et même en
rupture avec elles. Mais, en même temps, ils sont conviés à représenter la sta~bilité quand les transformations de la famille bouleversent les repères.
Spécialistes de l’enfance, de l’éducation, de la famille ou du vieillisse~ment, sociologues, psychiatres et psychologues s’interrogent sur la place des
grands-parents dans la famille et leur rôle dans la dynamique psychique de
l’enfant, centrent leur intérêt sur l’accès à la grand-parentalité ou proposent
des réflexions étayées sur leurs pratiques professionnelles pour guider les
grands-parents. Certains auteurs se sont intéressés au regard des petits-enfants sur les grands-parents. Yvonne Castellan (1998) a recueilli le point de
vue de collégiens, lycéens et étudiants sur la place des grands-parents dans le
rituel familial. G. Arfeux-Vaucher (1997) a interrogé des membres de
conseils municipaux d’enfants et de jeunes sur leur perception de la vieillesse
et des grands-parents.
Mais, comme le souligne B. Schneider (2000), la littérature consacrée
aux grands-parents traite le plus souvent des grands-parents en général ou
privilégie un point de vue qui se révèle être celui de la grand-mère, et on ne
sait pas grand-chose des grands-pères ni de leurs relations à leurs petits-enfants. Interrogée sur les différences que font les enfants entre grands-pères
et grands-mères, Geneviève de Taisne (2000) répond que les mots de chaleur,
froideur, sévérité et gentillesse concernent aussi bien les hommes que les
femmes et qu’il « peut y avoir des grands-pères chaleureux et des grands-mères réfrigérantes, ou l’inverse ». Quant à J.Wolfrom (1997), elle décrit des
grands-pères agacés par la présence bruyante des petits-enfants et la généro~sité inépuisable de leurs épouses.
Comment les petits-enfants perçoivent-ils leurs grands-pères ? Qu’ap-précient-ils et qu’aiment-ils moins en eux ? Que font-ils avec eux ? Quels
rôles leur attribuent-ils ?
« S’il te plaît, dessine-moi et
raconte-moi ton grand-père »
Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré des enfants de deux
écoles primaires (rurale et urbaine) de la région lorraine. Nous leur avons
demandé de nous dessiner leur grand-père, puis de faire un second dessin
représentant leur grand-père et eux-mêmes « en train de faire quelque chose
ensemble ». Après cette première phase réalisée en classe, nous avons ren~contré chaque enfant en lui demandant de « raconter ses dessins » et de
répondre à quelques questions sur ce que font et ne font pas, à son avis, les
grands-pères. Enfin, quelques jours plus tard, en classe, les écoliers ont
rédigé un texte sur le thème : « Tu passes un après-midi avec ton grand-père,
raconte. »
Pas plus que, dans d’autres recherches, on n’éprouve le besoin de vali~der les propos des grands-parents en les faisant confirmer par leurs petits-enfants, nous n’avons souhaité opérer de vérification sur les productions
graphiques, orales et écrites des écoliers. Cette procédure ne nous permet
donc pas de nous assurer de la conformité des dessins et récits avec la réalité
objective de la relation que les enfants entretiennent avec leurs grands-pères,
mais elle est légitimée par notre souci d’explorer les représentations enfan~tines. Nos consignes laissaient à l’enfant le choix du grand-père (lignée
maternelle ou paternelle, grand-père vivant ou décédé, voire grand-père de
substitution ou grand-père imaginaire) et lui permettaient de ne pas se sentir
contraint de raconter des préférences, des conflits ou des ruptures qu’il n’au~rait pas souhaité évoquer.
Ces 48 écoliers, âgés de 9 à 11ans, fréquentaient des classes de CE 2 (10),
CM 1 (10) et CM 2 (28). C’était 32 filles et 16 garçons. Ces caractéristiques de
la population d’étude ne résultent d’aucune sélection de notre part. Nous
avons été tributaires du calendrier scolaire, de la collaboration des ensei~gnants, des effectifs dans les niveaux, de la répartition dans les classes en
fonction du sexe, des autorisations parentales et, enfin, de la présence effec~tive des enfants aux différentes étapes du recueil des données.
Des grands-pères ressemblants
Les écoliers se sont appliqués à dessiner des grands-pères ressemblants.
Leurs productions graphiques et leurs commentaires ne laissent aucun doute
sur le fait que chacun d’eux évoque son grand-père en particulier et non un
grand-père « en général », et qu’il est soucieux de le faire aussi conforme que
possible. Ainsi, quelques enfants regrettent leur maladresse. « Il est plus gros,
mais je n’arrive pas à le dessiner plus gros » (Patricia). « Il a le menton carré,
mais je n’arrive pas à le faire » (Brenda). D’autres insistent sur un trait dis~tinctif. « Des fois, il n’est pas rasé, c’est pour ça que je lui ai fait de la barbe »
(Mélodie). « Je lui ai fait son bouton au-dessus de la bouche » (Jason). « Il a
une grosse moustache et des gros sourcils, mais ça le vexe quand on lui dit
parce qu’il ne veut pas les couper » (Abigaëlle). D’autres encore dessinent
des vêtements spécifiques : « Comme il travaille à la poste, je l’ai mis en cos~tume de poste » (Louison). « Je l’ai habillé comme ça parce qu’il est souvent
habillé comme ça, jogging, chaussures noires, pull bleu et une casquette »
(Nike), ou le représentent avec un accessoire emblématique de son activité
favorite. « En train de faire des mots croisés » (Rafaël). « À la pêche, car il
adore pêcher » (Rebecca). « Un marteau dans la poche parce qu’il bricole
souvent » (Rachelle). Quelques enfants (4) ont dessiné un grand-père décédé
avec la même application à la ressemblance. « Je me suis souvenue qu’il met~tait des gilets » (Lucie). Ou : « Je me rappelais plus trop comment il était
parce qu’il est mort, alors, j’ai essayé de le dessiner comme je me le rappe~lais » (Mélanie). Ce souci du détail physique, vestimentaire ou professionnel
montre qu’il ne s’agit pas d’un grand-père abstrait. Nous en avons confirma~tion quand nous demandons de quel grand-père il s’agit : aucun enfant n’hé~site à identifier son grand-père maternel ou son grand-père paternel ni à le
dénommer.
Les filles dessinent plus souvent (23 soit 72 %) le grand-père maternel,
les garçons (10 soit 62,5 %) le grand-père paternel. Même si l’échantillon est
trop petit pour des conclusions définitives, nous relevons une tendance à des~siner le père du parent de même sexe et notons que ces proportions ne confir~ment pas les constats relatifs à la prédominance de la lignée maternelle
souvent mentionnés. Cependant, au second dessin, douze enfants ne dessi~nent pas le même grand-père, si bien que la différence entre filles et garçons
s’estompe : 19 filles et 9 garçons (59 et 56 %) se dessinent avec le grand-père
maternel, 13 filles et 7 garçons (41 et 44 %) avec le grand-père paternel.
Des grands-pères souriants…
Beaucoup d’enfants (22) représentent un grand-père souriant. Des détails
des cheveux et du système pileux sont dessinés avec un soin particulier : les
enfants s’appliquent à nous montrer que leur grand-père est chauve (12), qu’il
a les cheveux blancs ou gris (5), qu’il porte la moustache (11), la barbe (5),
qu’il est mal rasé (6) ou a des sourcils broussailleux (4). Un enfant nous fait
remarquer les poils qui lui sortent des oreilles, un autre, ceux qui couvrent ses
bras. D’autres éléments caractérisent le grand-père : un chapeau, un béret ou
une casquette (11), des rides (10) et des lunettes (7). Le second dessin nous
permet de relever comment sont représentées les différences d’âge entre l’en~fant et son grand-père : le plus souvent, les enfants dessinent des grands-pères
plus grands (26), aux cheveux plus clairsemés (22). Le port de chapeau (6),
de lunettes (5), la présence d’une moustache (6), d’une barbe (4), le fait d’être
mal rasé (2) et les rides (3) individualisent le grand-père.
… mais aussi des grands-pères âgés,
malades ou handicapés
Quelques enfants (5) dessinent une canne dans sa main. Mathilde se
représente dans le lit de son grand-père malade à qui elle vient rendre visite
le mercredi. Rébecca se promène avec son grand-père handicapé : « Il ne peut
plus marcher, il est dans un fauteuil roulant. Ce n’est pas facile, car ma grand-mère est malade aussi. En été, on se promène. Il a quand même 80 ans ; un
jour, il va partir, donc j’en profite un maximum. » Lucie dessine un grand-père décédé lorsqu’elle avait 7 ans, en légende, elle écrit : « Il est mort…
Dommage. » Sur le deuxième dessin, elle représente le dernier Noël passé
ensemble. Ainsi, c’est par leurs grands-parents que ces enfants font l’appren~tissage de la vieillesse et de la mort.
Gentils, généreux, rigolo,
mais en même temps râleurs, grincheux, autoritaires
Pour amener les enfants à évoquer les qualités et défauts de leurs grands-pères, nous leur avons demandé ce qu’ils aimaient chez leur grand-père et ce
qu’ils appréciaient moins.
En premier lieu, les enfants aiment sa gentillesse : « J’aime son sourire
et puis il est gentil » (Emeline). « Il est généreux, gentil. Quand on veut
quelque chose, ce n’est pas lui qui dira non : soit il va nous l’acheter, soit il
nous emmènera » (Rébecca). Les grands-pères font des cadeaux, le plus sou~vent des friandises : « Il me donne presque tout quand j’arrive, des sucettes,
des Carambar » (Nathan), mais aussi des objets qui traduisent l’aide maté~rielle qu’ils apportent aux parents : « Il est gentil, il nous ramène des affaires
ou des chaussures quand il va en courses » (Inès). Cette générosité est même
parfois décrite avec une nuance critique : « Il cherche toujours à faire plaisir
aux autres avant de se faire plaisir à lui-même » (Flora). Les enfants appré~cient les attentions de leur grand-père : « Il m’a fait un meuble en bois et des
petits bancs » (Abigaëlle). Les grands-pères sont disponibles, ils passent du
temps avec leurs petits-enfants : « Il nous emmène à des jeux, on va au bord
de la Loire, au va au parc de l’île Charlemagne » (Mathilde). « Il a de bonnes
idées, on fait des choses ensemble. On a monté une cabane. » (Marc).
L’une des marques de cette disponibilité est l’importance accordée aux
promenades : « Avec lui, on peut jouer, aller se promener » (Mickaëlle), qui
sont parfois des occasions de transmission de savoirs : « Il m’apprend des
choses de la nature » (Karen).
Les enfants aiment aider leur grand-père dans ses travaux : « Il aimait
bien être dans son jardin tout le temps. J’avais le droit de l’aider » (Mélanie).
« Je peux l’aider à faire du bois, je le range, et lui, il coupe » (Julien). Ce n’est
pas un gain de temps pour le grand-père, car c’est une main-d’œuvre qu’il
faut surveiller, guider, à qui il faut expliquer… Le travail serait plus vite fait
(et peut-être mieux) s’il le faisait tout seul, mais c’est une façon de passer du
temps avec ses petits-enfants et de transmettre ses passions et son savoir~faire : « Quand il part en vacances, je soigne les lapins » (Inès). Les enfants
nous décrivent des grands-pères actifs, dynamiques : « Il nous fait sauter au
plafond chaque fois qu’on va chez lui. Il nous apprend à nager à la mer »
(Nadège). « Il est encore jeune donc on peut faire beaucoup de choses
ensemble » (Glwadys). Les grands-pères font les pitres pour amuser les
petits-enfants : « Il est rigolo, il peut faire plein de choses comme enlever ses
dents » (Patricia). « Il est rigolo, il s’amuse bien avec nous, il joue à nous
faire tomber quand on est sur ses genoux » (Candice). « Il est rigolo parce
qu’il nous fait des petites grimaces » (Noël).
Le cadre de vie est souvent mentionné, spécialement quand le grand-père
vit à la campagne. Sa maison est propice aux jeux : « La maison, le grenier,
il y a une salle spéciale pour jouer » (Lionel). « Je peux faire du vélo, il y a
une route, mais pas beaucoup de voitures » (Fabien). Lorsque le grand-père
a des animaux, les enfants sont ravis de nous en faire la liste : « Il a des ani~maux, des lapins, des chats, des chiens. Il n’a plus qu’un chien, il en avait
deux avant, des poissons » (Jasmine). « J’aime bien m’occuper des animaux,
courir après les poules » (Rachelle). Chez le grand-père, on rencontre
d’autres membres de la famille : « J’ai mes cousins tout près » (Fabien).
« Des fois, je rencontre mon autre papy qui habite tout près » (Kévin).
Les enfants reprochent aussi aux grands-pères d’avoir mauvais carac~tère : « Il a un caractère de cochon » (Ninon). « Il râle un peu, même pour
rien, il est un peu grincheux » (Nicolas). Mais les petits-enfants ne semblent
pas être la cible directe de cette humeur acariâtre : « Il râle souvent, souvent
après ma grand-mère, mais elle se défend » (Diane). Les enfants n’apprécient
pas que leur grand-père fasse preuve d’autorité : « Après manger, on faisait
toujours une sieste » (Mélanie). « Il veut toujours que mamie m’accom~pagne » (Nicolas). Certains grands-pères ne sont pas disponibles : « Il n’est
presque jamais là, car il rentre tard le soir » (Louison). Et leurs activités ne
plaisent pas toujours aux enfants : « Il regarde le tiercé à la télé » (Brenda).
« Il regarde beaucoup la télé » (Nadège). Lorsque le grand-père regarde ses
programmes préférés, les enfants s’ennuient. Certains enfants relèvent que le
cadre de vie du grand-père n’est pas très agréable : « La chambre, le lit est
tout raplapla. Le bruit parce qu’il y a des trains » (Rachelle). « Ma grand-mère et mon grand-père n’avaient pas beaucoup de vêtements, on leur en a
donc donné, et puis du parfum parce que ça sentait mauvais » (Hélène). Sa
maison n’est pas toujours équipée pour accueillir l’enfant et pour le distraire :
« Il n’y a pas de jouets, que des dinosaures et des petites voitures, mais je n’y
joue plus depuis longtemps » (Kévin).
Nathan et Pascal décrivent des grands-pères parfaits, à qui ils ne par~viennent pas à trouver le moindre défaut. Mélodie, en revanche évoque un
grand-père exécrable : « Mon autre grand-père, il grogne tout le temps. Il
n’est jamais content. Il dit des gros mots quand il nous parle. Au lieu de nous
engueuler, il dispute ma mamie. Il peut même pas se déplacer quand il est à
table, il demande à quelqu’un parce qu’il est fainéant. » Ce grand-père est le
seul à ressembler aux vieilles personnes « insupportables qui tyrannisent leur
entourage » des livres d’enfants évoquées par G.Arfeux-Vaucher (1997).
Doit-on en conclure qu’il existe deux catégories de grands-pères, les
« bons » et les « mauvais » ? Certainement pas, car les représentations des
enfants les conduisent à décrire des grands-pères à la fois gentils, généreux et
grincheux : « Il est gentil avec moi / il a un caractère de cochon » (Ninon).
« Il donne souvent des choses, l’autre jour, il m’a donné une petite radio/il
râle souvent, souvent après ma grand-mère » (Diane). Un même trait peut
être évoqué par l’enfant pour illustrer ce qui lui plaît chez le grand-père et ce
qui lui plaît moins. Karen adore que son grand-père l’initie à la nature et fait
en même temps une réserve : « Il veut m’apprendre des choses que la maî~tresse doit m’apprendre, mais sous un autre angle, à sa façon. » Gladwys sou~ligne qu’elle peut faire beaucoup de choses avec son grand-père parce qu’il
est encore jeune, mais qu’elle trouve parfois fatigant sont dynamisme : « Des
fois, il m’oblige un peu à sortir quand je suis fatiguée. » Raphaël apprécie le
côté bavard de son grand-père : « Il raconte plein de trucs », et trouve parfois
cela agaçant : « Il pense en parlant, il parle tout bas pour penser. »
Des grands-pères partenaires d’activités diversifiées
Pour repérer les rôles des grands-pères identifiés par les enfants, nous
disposons du dessin de l’activité partagée, de leur réponse à la question « que
fais-tu d’autre avec lui ? » et du récit de l’après-midi passé ensemble.
Le dessin montre une activité qui peut être aussi bien l’activité la plus
fréquente – « On fait toujours du jardinage » (Diane) – que l’activité excep~tionnelle qui laisse un souvenir marquant – « C’est le jour où on a fait une
cabane en briques de papier mâché dans le jardin » (Agnès). L’évocation de
l’activité partagée permet aux enfants d’en mentionner d’autres, y compris
celles dont ils disent qu’elles « sont difficiles à dessiner ». Le récit écrit met
en scène la succession temporelle. Dans leur rédaction, 21 écoliers repren~nent le thème de leur dessin. Cette répétition peut renvoyer à une relative
pauvreté des échanges intergénérationnels : ainsi, Mélanie dessine et raconte
la cueillette des framboises, répond « rien de spécial » à la question « que
fais-tu d’autre avec lui ? » et termine son récit par les activités qu’elle a avec
sa grand-mère. Mais cette répétition a sans aucun doute une autre significa~tion pour Lucie qui évoque le dernier Noël de son grand-père, et une autre
encore pour Jasmine qui mentionne uniquement les soins aux divers animaux
domestiques, tâche à laquelle elle semble prendre beaucoup de plaisir. À
l’opposé, certains enfants dressent un catalogue d’activités très diversifiées.
Karen dessine une partie de pêche, explique qu’avec son grand-père elle jar~dine, fait les courses et range son bureau, et écrit qu’elle se promène en forêt,
ramasse des champignons, rentre pour goûter et regarde la télé. Rébecca elle
aussi établit une longue liste d’activités, mais qui concernent ses deux
grands-pères. Avec son grand-père maternel, qu’elle dessine en fauteuil rou~lant, elle se promène, joue à la maîtresse, regarde des cassettes vidéo et
échange des cadeaux. Avec son grand-père paternel, au cours de l’après-midi
qu’elle raconte, elle fait les courses, de la pâtisserie, rend visite à une tante,
fait du vélo et mange les gâteaux confectionnés.
Pour brosser un tableau global des activités partagées avec les grands-pères, nous avons relevé toutes les tâches mentionnées en cumulant les trois
modalités d’évocation. Nous dénombrons ainsi 202 activités (soit en
moyenne 4,22 activités par enfant). Nous nous arrêterons aux douze activités
les plus souvent mentionnées.
Activités partagées Effectif (%) Filles (%) Garçons (%)
Promenades 21 (44 %) 16 (50 %) 5 (31 %)
Jeux sportifs 20 (42 %) 15 (47 %) 5 (31 %)
Jeux cartes et société 20 (42 %) 12 (33 %) 8 (66 %)
Pêche 18 (37 %) 9 (25 %) 9 (75 %)
Repas 18 (37 %) 13 (36 %) 5 (41 %)
Télé, cassettes vidéo 16 (33 %) 8 (22 %) 8 (66 %)
Jardinage 15 (31 %) 9 (25 %) 6 (50 %)
Bricolage 15 (31 %) 5 (14 %) 3 (25 %)
Animaux domestiques 8 (17 %) 7 (19 %) 1 (18 %)
Sorties culturelles, fêtes 6 (12 %) 3 (8 %) 3 (25 %)
Dessins 6 (12 %) 3 (8 %) 3 (25 %)
Rencontres familiales 5 (10 %) 3 (8 %) 2 (17 %)
À travers ces différentes activités, les grands-pères apparaissent comme
des initiateurs à la nature : promenade, pêche, jardinage, soins aux animaux
domestiques… Les promenades dans la campagne se font sans presser le pas
et s’enrichissent de la confection de bouquets (Brenda), du ramassage de
cailloux de collection (Linda), de la cueillette de champignons (Karen) ou
sont l’occasion d’apprendre à identifier les oiseaux (Rafaël). Pêche, jardi~nage, soins aux animaux domestiques, autant d’occasions de transmettre
savoirs et savoir-faire. Les commentaires insistent souvent sur la difficulté
d’égaler les performances de l’aîné.
Les grands-pères sont aussi des compagnons de jeux. Sportifs, ils prati~quent différents jeux de ballon, font du cheval, du vélo, ou, plus tranquilles,
disputent des parties de cartes (bataille, rami, menteur) ou de jeux de société,
essentiellement des grands classiques (jeu de l’oie, dames, petits chevaux),
dont quelques enfants signalent qu’ils sont ceux avec lesquels jouaient leurs
parents.
Dessiner et bricoler sont également deux savoir-faire auxquels les
grands-pères initient leurs petits-enfants en faisant avec eux tableaux,
maquettes, objets en pâte à sel. Si regarder la télévision ou des cassettes vidéo
peut être considéré comme une activité passive, il n’est pas exclu que le plai~sir de regarder un programme choisi ensemble puisse contribuer à créer des
complicités.
Leur convivialité et leur sociabilité s’exprime à travers les repas parta~gés, les rencontres avec d’autres membres de la famille, cousins, oncles et
tantes, et les événements festifs ou culturels où les grands-pères emmènent
leurs petits-enfants : parcs d’attraction, fêtes foraines, cinéma, zoo, musée.
Des grands-parents au masculin
Les grands-pères enseignent aussi les règles du savoir-vivre. Aux ques~tions fermées sur « les grands-pères en général », les écoliers répondent que
les grands-pères peuvent apprendre aux enfants à être polis (96 %), leur
enseigner les règles de jeux (96 %), les empêcher de jeter des papiers par
terre et les inciter à ne pas abîmer la nature (94 %). Les réponses sont plus
partagées sur d’autres propositions : consoler, venir chercher à l’école, racon~ter des histoires ou aider à faire les devoirs ; mais une large majorité des
enfants estime que les grands-parents sont compétents pour toutes ces tâches.
Cependant, ils ne sont que 58 % (score le plus bas) à penser que les
grands-pères peuvent aussi préparer le goûter. Les raisons évoquées sont
diverses. Certains pensent que c’est une tâche féminine. « C’est plutôt les
grands-mères qui le font » (Nike). D’autres estiment qu’ils ont mieux à faire :
« Il doit penser à donner l’exemple, à ses croyances, le goûter ce n’est pas
important » (Mickaëlle) ou doutent de leurs capacités : « Il va préparer
quelque chose qu’on n’aime pas » (Mégane).
Les enfants témoignent finalement qu’ils ne mettent pas dans le même
sac grands-pères et grands-mères, et qu’ils leur attribuent des fonctions bien
différenciées (Mietkiewicz, 2001). Initiateurs à la nature, compagnons de
jeux ou as du bricolage, les grands-pères sont pour leurs petits-enfants des
personnages qui excellent dans des activités traditionnellement masculines ;
les tâches ménagères et les activités culinaires restant plutôt dévolues aux
grands-mères. Le grand-père occupe auprès de sa descendance une place et
un rôle qui paraît s’appuyer sur une répartition sexuée des tâches dont on peut
se demander si elle n’est pas plus marquée dans sa génération que dans celle
des parents de ses petits-enfants. Il n’est pas impossible que certaines convic~tions des grands-pères sur le partage des tâches fasse partie de la contre-édu-cation qu’ils dispensent en démontrant au jeune enfant d’autres manières de
différencier le masculin et le féminin. Il n’est pas impossible non plus que ces
questions soient parfois vivement débattues entre les générations…
·
ARFEUX-VAUCHER, G. 1997. « Vus par les petits-enfants », Le groupe familial, n° 153, Entre
grands-parents et petits-enfants : la force du lien, 21-28.
·
CASTELLAN, Y. 1998. Les grands-parents ces inconnus, Paris, Bayard Éditions.
·
MIETKIEWICZ, M.-C. 2001. Les fonctions éducatives des grands-parents à travers les dessins de
leurs petits-enfants, Revue internationale de l’éducation familiale, vol. 5, n° 1,29-41.
·
MIETKIEWICZ, M.-C. ; SCHNEIDER, B. 2000. « Du “grand-maternage” au “grand-paternage” »,
in S. Bouyer, M.-C. Mietkiewicz & B. Schneider (Eds) Histoire(s) de grands-parents,
Paris, L’Harmattan, 55-74.
·
TAISNE, G. de ; GENTIL-BAICHIS Y. de. 2000. Au plaisir des grands-parents, Paris, Desclée de
Brouwer.
·
WOLFROM, J. 1997. « Qui sont-ils ? Quelle place et quel rôle ? », Le groupe familial, n° 153,
Entre grands-parents et petits-enfants : la force du lien, 15-21.