2002
Dialogue
Le point de vue des petits-enfants
Comment la figure des grands-parents
évolue avec l’âge des enfants
Yvonne Castellan
professeur honoraire de psychologie clinique,
université Paris 10-Nanterre
Pour saisir l’évolution du regard des petits-enfants sur leurs grands-parents, nous avons
demandé à des enfants et à des jeunes d’évoquer librement des moments du rituel familial. À
travers leurs propos, on voit que les grands-parents figurent dans ce rituel. Mais le regard varie
selon l’évolution croisée des petits-enfants et des grands-parents. Si, pour l’enfant de 11 à
13 ans, les grands-parents sont une figure du cocon familial, un certain ennui à leur égard se
manifeste vers ses 14 ans. Puis vient la prise de conscience d’un Soi distinct – mais pas encore
la prise de conscience des exigences d’un Soi structuré. Ce stade ouvre la porte à des appré~ciations diverses, puis à des critiques, qui s’exacerbent au cours de la crise des 16 ans. Com~mence ensuite une longue période de latence, pendant laquelle se forge chez le jeune une
image des grands-parents qui baigne dans le silence de l’inconscient. Image qui devient sym~bole quand le jeune adulte devient l’adulte et peut récupérer son passé.Mots-clés :
Grand-parent, petit, enfant, adolescent, rituel (familial), cocon (familial), image, symbole.
On parle beaucoup du regard des grands-parents sur leurs petits-enfants,
mais beaucoup plus rarement du regard des petits-enfants sur leurs grands-parents. Le constat de cette lacune a été le point de départ d’une enquête
effectuée auprès de 301 jeunes, scolarisés de la classe de sixième à l’univer~sité
[1]. Les plus jeunes avaient de 11 à 12 ans. Leurs grands-parents se
situaient statistiquement entre 65 ans et 70 ans. Nous avions choisi comme
limite d’âge inférieure la classe de sixième, pour ne pas nous heurter à de trop
grands problèmes d’expression orale ou écrite. L’importance de l’échantillon
devait permettre de dégager de grandes tendances et de sortir de l’anecdote.
Par ailleurs, nous ne voulions pas poser de questions directes, suscep~tibles d’induire mais aussi de susciter les défenses habituelles quand on
demande à un jeune de parler de sa famille. C’est donc sur le rituel familial
que nous avons demandé à ces jeunes de s’exprimer : sur ces réunions du
corps familial à des occasions prévues, traditionnelles, attendues, où les
membres du groupe – large ou moins large, c’était là notre interrogation –
peuvent se trouver réunis.
Le rituel d’un groupe est un des meilleurs indicateurs de la texture de ce
groupe. Il implique une allégeance au groupe qui n’est pas abolition des indi~vidualités qui le composent, puisqu’elles y trouvent une place et un rôle. En
regard, il suppose une acceptation des individualités par le groupe ou par ses
gardiens, qui par là même en déterminent les limites. Enfin, la communion
des membres renforce la cohésion de l’ensemble dans le partage d’une cer~taine signification, qui reste souvent en grande partie inconsciente. D’où ce
choix.
Pour ces jeunes contemporains, comment se présentait le rituel familial ?
Dans leurs représentations et dans leurs attentes, les grands-parents y étaient-ils associés, et comment ?
La place des grands-parents dans le rituel familial
Le rituel familial peut prendre bien des formes. Il y a le rituel quotidien,
le rituel hebdomadaire, les rituels revenant chaque année et les rituels excep~tionnels.
C’est le repas du soir en famille restreinte que les jeunes désignent
comme le rite quotidien majeur, très apprécié dans sa dimension reconsti~tuante et renarcissisante. Les grands-parents n’y sont jamais mentionnés : ils
habitent rarement avec la famille nucléaire.
En fin de semaine et le dimanche, c’est le règne des loisirs partagés qui
constitue le rituel : courses, promenades, spectacles, visites – toujours en
famille restreinte –, mais on voit apparaître « Aller chez les grands-parents »,
ou « Recevoir les grands-parents » (lesquels, ce n’est jamais précisé). Les
appréciations des enfants sont diverses, mais dans l’ensemble favorables.
Les occasions plus rares révèlent bien des nuances.
Les anniversaires sont pour les jeunes de tous âges un grand moment
familial. Le cadre en reste la famille nucléaire, mais les grands-parents y sont
volontiers associés, très positivement. Ils font – ou envoient – des cadeaux
attendus. Ils ne sont pas toujours physiquement présents, tant s’en faut, étant
donné la dispersion des familles, mais ils sont très présents par téléphone, et
on se téléphone beaucoup. Ces échanges se font dans les deux sens : le télé~phone est un moyen d’être présent auprès de l’« ancien » quand c’est lui qui
doit être fêté. L’anniversaire est le moment où l’on retient l’attention de tout
le groupe : un haut moment de restauration narcissique.
Les vacances entrent actuellement dans le rituel familial, et la figure des
grands-parents en fait souvent partie. Mais rarement les grands-parents
seuls : les parents sont en filigrane, surtout pour les vacances d’été. Les
grands-parents qui le peuvent (mais ce n’est pas tout le monde) font en géné~ral un grand effort pour accueillir une famille élargie qui laisse aux petits-enfants une impression délicieuse. Y compris celle de retrouver leurs parents
enfin libres, détendus, hors des contraintes de leur travail. Mais beaucoup de
jeunes parents ont envie de vivre autrement leurs désirs. Souvent, après un
bref séjour familial, ils entraînent leur progéniture dans des voyages, des
dépaysements, des plaisirs plus hédonistes. Ce qui est toujours apprécié des
enfants, mais fait un peu des grands-parents des laissés-pour-compte.
« Après le départ des enfants, nous avons fait des efforts pour conserver
et améliorer la grande maison de campagne pleine de souvenirs dans un petit
bourg intime niché dans une nature de toute beauté. Et voilà que nos enfants,
avec nos petits-enfants, s’entassent dans des locations de vacances, ici et là,
sans autre intérêt que la plage, les restaurants, les cinémas, les discothèques.
[…] Manifestement, ce que nous avons tenté de leur offrir les ennuie […] »
Et cette grand-mère, qui a dépassé de peu ses 70 ans, voit s’envoler à tire~d’aile des petits-enfants ravis, à la suite de leurs parents.
On voit pointer là une dimension récente de la famille nucléaire, la
dimension hédoniste et séductrice ; on est ensemble pour se faire plaisir, on
partage la levée des contraintes. Là, le jeune couple empiète quelque peu sur
le domaine, traditionnellement séducteur, des grands-parents : et il est le plus
fort, il les en dépossède !
Les grands-parents recouvrent une grande partie de leur importance lors
des petites vacances, la plupart des jeunes parents restant au travail. Mais
c’est un rôle quelque peu éphémère, on le verra en considérant l’évolution du
jeune.
Les jeunes parlent aussi de Noël (mais guère du Nouvel An, rarement
mentionné seul). C’est la meilleure occasion de regrouper « toute la famille »
et là, les grands-parents (ou des grands-parents) sont couramment mention~nés, dans une joie qui énumère aussi éventuellement d’autres membres bien~aimés du groupe. Mais il ne faut pas que ce soit une obligation lourde
d’impératifs, comme d’aller faire des visites ou d’envoyer des lettres – ni que
cela dure trop longtemps. Très vite, d’autres plaisirs font concurrence à la fête
de Noël, les plaisirs de la neige ! Avec les parents quand lachose est possible,
et, pour les autres, les classes de neige sont impatiemment attendues, ou les
groupes organisés de vacances « jeunes ». Là, la figure des grands-parents
s’estompe. Encore une fois le plaisir l’emporte, tout physique, sur la satis~faction plus grave de célébrer un lien familial.
Les grandes occasions, plus rares – mariages, baptêmes surtout –, sont
mentionnées par tous comme fêtes avec l’évocation de la famille large, que
les grands-parents y figurent nommément ou non, au milieu des oncles et des
tantes, des cousins et cousines, parfois des amis intimes. Dans ces retrou~vailles, chacun choisit ses partenaires de prédilection. La connotation est très
généralement positive.
Les grands-parents sont donc présents dans l’évocation que font les
jeunes des moments importants du groupe familial, implicitement ou nom~mément.
Mais ce survol ne rend pas compte de spécificité des situations. Les
études statistiques établissent que l’accession à la grand-parentalité se situe,
dans la population générale, entre 52 et 55 ans. Or, la plus jeune grand-mère
entendue en entretien d’enquête avait 39 ans. Elle avait une vie conjugale et
familiale très complète, avec encore au foyer des enfants relativement jeunes,
une profession intéressante et une vie sociale assez riche : sa grand-maternité,
toute fraîche, ne pouvait que s’inscrire quelque peu en marge de ses activités
– en marge heureuse, bien entendu. Une autre grand-mère, dans la quaran~taine avancée, était sur le point de pratiquer une IVG quand son fils lui apprit
sa future paternité. Ce fut un choc auquel elle fit face immédiatement :
« Allez ma fille, la page est tournée. » À l’opposé de ces grands-mères que
l’on peut dire précoces par rapport à la population générale, on trouve des
grands-parents que l’on peut dire tardifs, dont l’entrée en grand-parentalité
s’effectue au-delà de la soixantaine, ce qui n’est pas rarissime et deviendra
peut-être assez fréquent si les jeunes couples continuent de reculer l’accès en
parentalité au-delà de la trentaine. L’âge des grands-parents est donc d’une
grande diversité.
On peut déjà garder présent à l’esprit que le jeune enfant, en fonction de
ce seul paramètre, peut avoir comme interlocuteurs des grands-parents bien
différents, et savoir que, pour une recherche qui se veut suffisamment repré~sentative, il faut pouvoir circonscrire ces cas particuliers.
Mais il existe une autre diversité, que l’on peut appeler longitudinale. À
la base, l’évolution croisée des petits-enfants et des grands-parents. L’évolu~tion des uns est très rapide et radicale : en dix ans, elle conduit le jeune de
l’enfance à l’âge adulte, dans un renouvellement complet, et un enrichisse~ment physique, mental, affectif et relationnel décisifs. L’évolution des
grands-parents, elle, est parfois sous le signe d’un souci de conservation bien
plus que de conquête, avec un effet de frein. C’est très variable d’individu à
individu. Sous ce rapport, l’analyse du discours des petits-enfants nous a per~mis de dégager diverses phases dans les relations intergénérationnelles et
dans les représentations qui s’y associent.
Comment évolue le regard des petits-enfants
sur leurs grands-parents
La première phase que nous avons repérée est celle de l’enveloppe fami~liale. Le jeune qui s’exprime a de 11 à 12 ans, parfois 13. Il ne mentionne que
rarement de façon spontanée ses grands-parents dans ses descriptions du
groupe familial, mais il y vient sans réticence quand l’entretien insiste un
peu. Pour lui, les grands-parents ne sont pas indistincts, mais ils sont impli~cites. Ils sont là, évoqués sans jugement comme sans commentaires, présents
effectivement ou présents dans le discours des parents. On peut dire que l’en~fant perçoit les grands-parents en contrepoint des parents, selon la définition
musicale elle-même, comme « un motif secondaire qui se superpose à
quelque chose ayant une réalité propre ». Les parents tiennent la ligne mélo~dique principale, mais le grand-parent est très proche et s’y entrelace.
Le jeune entend avec intérêt le discours de ses parents sur leurs propres
parents : telle critique, tel souci de santé, telle évocation d’un trait de per~sonnalité qui habillent ces personnages implicites, non seulement ceux qui
sont familiers, mais aussi ceux qui sont loin matériellement ou affectivement.
Les adjectifs les plus courants pour qualifier les relations sont « agréable » et
« affectueux ».
L’enveloppe familiale protectrice est aussi une unité organisée, qui
assure solidité et bon ordre : les grands-parents sont, dans cet ensemble, pen~sés en termes de « rôle ». Généralement, le rôle attendu est bien tenu, sans
jamais bien sûr être exprimé en tant que tel : « Les grands-mères disent de
bien travailler à l’école pour avoir un bon métier, de ne pas lire des bandes
dessinées ou de ne pas regarder des vidéos et de bien faire nos devoirs. Les
parents nous grondent parce que nous avons mal travaillé » (fille, 12ans). Là,
on voit nettement la position contrapunctique des grands-parents. Rarissimes,
deux ou trois témoignages de détestation visent une grand-mère grondeuse ou
qui fait gronder ; qui, justement, sort du rôle attendu.
Dans cette chaleur et dans cet ordre, la chrysalide peut achever sa méta~morphose.
Survient vers les 14 ans
une fêlure. Peu perceptible au premier abord,
elle se traduit par l’apparition d’un certain
ennui dans les réunions familiales,
mais l’adjectif « affectueux » voisine avec le terme « ennuyeux
[2] ». L’ouver~ture sur le monde extérieur s’affirme, le corps se renouvelle, le jeune éprouve
un besoin moins de protection que de réponses à la question « qui suis-je ? ».
L’ancien cocon, aussi rassurant soit-il, n’est plus vraiment adéquat, mais quel
sera le nouveau vêtement ? Le regard du jeune sur l’environnement familial
n’apporte pas la réponse, il n’y distingue pas la nouvelle signification atten~due.
La tonalité est plutôt dépressive. Sans critique radicale, sans solution non
plus. Il s’agit d’une inadéquation éprouvée bien plus que formulée. « Quand
il y a mémé et pépé, c’est toujours pareil. On mange, on se met à table quand
ils arrivent, on parle un peu tiercé, après on se met à table, on mange, on sort
de table, on se regarde dans le blanc des yeux et ça y est, voilà les
dimanches ! » (garçon, 14 ans
[3] ).
Tout comme les grands-parents étaient inclus dans la chaleur du groupe,
ils sont entraînés dans sa disqualification latente.
Ce vide est vite élaboré, comblé par la rapidité du développement. Vers
quinze ans, on voit poindre une conscience de soi, instance de différencia~tion, mais toujours au sein du groupe. Prendre conscience d’un Soi différent
dans le groupe, c’est aussi distinguer plus fortement les autres. Pour la pre~mière fois, dans le discours, l’enveloppe familiale se fragmente en fonction
des personnalités. Quand elles s’affrontent, c’est la tristesse ou l’exaspéra~tion : « Généralement, quand il y a des réunions de famille, cela se termine
mal, il y a toujours des clans » (adolescente, 15 ans). Il y a ceux avec lesquels
l’adolescent est en phase – « Mon grand-père, je l’adore » – et ceux qu’il
réfute. Tel cet adolescent auquel l’enquêteur demandait : « Que voudriez-vous changer dans votre famille ? – Rien, rien, si ce n’est ma grand-mère et
mon arrière-grand-mère ».
Les critiques sont maintenant formulées, non encore destructrices. Les
adjectifs sont encore « affectueux » et pour certains même « chaleureux »,
mais persiste « ennuyeux » et apparaît « indifférent ». L’ennui n’est plus
quelque chose de passivement subi, l’adolescent souligne clairement les affi~nités et les dissonances. Mais celles-ci viennent de loin ! Ce n’est pas en
quelques mois que l’on se met à adorer un grand-père ou à détester une
grand-mère. Manquent un peu de recul et les mots pour le dire.
La rupture des 16 ans est une phase considérable, subtilement préparée
par les deux précédentes : « Avec les parents, il n’y a pas de milieu : s’ils
disent ou s’ils font quelque chose qu’on apprécie, on les aime. Sinon, on les
déteste. D’ailleurs, nous les adolescents, on est assez différents les uns des
autres. Mais on a tous un point commun, des problèmes avec les parents »
(adolescente, 16 ans
[4] ).
La rupture est essentiellement une rupture du sens de la vie donné par les
parents et que l’adolescent ne peut faire sien. Elle est consommée en soi et
pour soi. C’est l’aboutissement de la découverte d’un Soi fortement distinct.
La figure des grands-parents ne résiste qu’en cas d’affinité préalable. Dans la
tempête, l’attache familiale est fortement secouée : « Avant de partir six mois
en Angleterre, je n’ai pas arrêté de me bagarrer avec mes parents. J’étais fou
de rage contre eux. Je crois bien que je me réjouissais d’être là-bas, mais
qu’en même temps, j’avais le trac » (adolescent, 16 ans
[5] ).
L’attache ne rompt pas facilement, ce trac en témoigne ! Si bien que pour
certains adolescents, c’est une solution de fuguer… dans la famille, chez une
grande sœur déjà installée dans la vie ou chez une tante compréhensive.
La réfutation est entrée en scène. C’est maintenant vers ses pairs que
l’adolescent tourne ses regards, avec eux qu’il secoue le joug. Cela va sou~vent jusqu’au défi, parfois jusqu’à la petite guerre. Il aime incarner
l’« affreux » qui va annihiler les défenses parentales ou grand-parentales
[6] :
« Les grands-parents disent qu’ils ne nous veulent plus » et ce fut « ora~geux ». Une telle position d’agressivité est surtout – mais non exclusivement
– le fait des garçons.
À l’inverse – car tous les contraires se trouvent à ce moment crucial de
l’évolution –, les grands-parents peuvent fournir l’étayage indispensable
quand l’étayage parental se disloque dans la mésentente. Ainsi parle la jeune
Amy, 16 ans, après la séparation de ses parents : « Beaucoup de gens m’ont
aidée, ma mère d’abord, de tant de façons ! Même mon beau-père, une fois
que nous nous sommes habitués l’un à l’autre. Grand-mère (maternelle), elle,
je l’adore vraiment
[7] ! » Car ce que cherche l’adolescent, ce n’est pas la des~truction de la cellule familiale, dont il a encore le plus grand besoin. C’est de
trouver ses propres limites dans l’opposition.
Vient ensuite ce qui peut apparaître comme une phase de latence.
Comme toutes les phases de latence, c’est une phase d’élaboration en pro~fondeur.
Le jeune dont nous suivons la démarche a maintenant dix-sept ans, ou un
peu plus. Il est contraint de penser à ses options prochaines d’entrée dans la
vie, et même de les prendre s’il arrête là ses études. La réfutation déjà
ancienne est encore valable, les réunions familiales ne suscitent pas l’en~thousiasme, évoquant l’« ennuyeux » ou l’« indifférent ». Elles ont perdu le
goût de l’enfance, ce n’est plus de cela qu’il s’agit. Les pairs de la même
génération, les cousins, les amis qui y figurent parfois prennent un relief
croissant, ils lui tendent le miroir, ils fournissent des idées, des modèles, des
expériences de toutes sortes, y compris sexuelles. Les grands-parents, qui ont
alors entre 72 et 75 ans, s’effacent du discours.
Ceci vaut pour les années qui conduisent du grand adolescent au jeune
adulte. Le monde est trop nouveau, les aventures trop excitantes, les luttes
trop sévères. Le passé est obsolète tout comme les gens du passé, sauf à gar~der comme une ultime douceur un lien exceptionnel. Pour une jeune fille de
20 ans, l’anniversaire de grand-père reste important ; une autre, inquiète,
implore son retour à la santé. Ces voix sont volontiers féminines. Sandrine
(19 ans 1/2) remet bien ses divers investissements en place : « Aller déjeuner
chez ma grand-mère est « agréable » et « affectueux », mais je trouve dom~mage que les fêtes du Nouvel An se passent aussi souvent en famille. Je pré~férerais être avec des amis. »
Quand les réunions familiales sont appréciées, c’est en effet en fonction
des rencontres ou des retrouvailles avec la même classe d’âge, vues sous l’as~pect festif. Les grands-parents n’en sont alors pas absents, mais il faut bien
dire qu’ils importent peu. Doucement, ils perdent quelque chose de la nature
du contact, ils deviennent des images.
Sur ce chemin, on peut distinguer une ultime transformation des rela~tions qui, elle, va prendre des années. C’est le chemin de la symbolisation.
Les jeunes adultes sont devenus producteurs et reproducteurs, selon l’ex~pression consacrée ; ou du moins susceptibles de l’être. Bien ancrés dans le
présent, porteurs de l’avenir, ils peuvent récupérer un passé fort. Les grands-parents sont alors aisément évoqués sur la scène familiale. Qu’ils vivent
encore ou qu’ils ne vivent plus qu’en souvenir, ils vivent de toutes manières
en représentations mentales. Ce mouvement va bien au-delà de l’évocation
de l’affection ancienne. L’image grand-parentale symbolise désormais l’his~toire, le temps long, la pérennité, la transmission, l’origine, dont on sait
quelle préoccupation elle représente, inconsciemment ou non.
Les souvenirs d’enfance habillent ces images de toute la tendresse accu~mulée, amour donné et reçu, confiance, affinités, mais pas seulement. Quand
la coloration affective est moins séduisante, on voit apparaître la fonction
symbolique de façon plus sensible et on l’apprécie comme telle. Voici une
nouvelle grand-mère de 55 ans évoquant près du berceau sa grand-mère
paternelle : « Elle était toute piquante, pas très propre. Mais, à côté de cela,
quand elle est morte, elle avait toutes ses dents, des cheveux splendides… Au
fond, je suis émerveillée, parce que sa vitalité, c’est la mienne ! Je m’ac~croche à ça, c’est ma génétique ! À moi de ne pas être perfide comme elle,
de ne pas faire de mal… mais je suis fière d’elle, de cette vacherie perpé~tuelle, parce que c’est de la vitalité… Je l’admire quand même… »
Dans les grandes célébrations familiales, les grands-parents figurent,
pour peu qu’ils survivent. Certes, au début de ce que l’on peut appeler du
point de vue psychologique l’adultisation, la symbolisation est encore incer~taine, l’évocation de l’enfance encore peu opportune. L’adjectif « indiffé~rent » jaillit, ou le mot « ennuyeux », à côté de « affectueux ». L’évolution
vers l’image symbolique est lente.
Mais dans le drame, parfois, elle se précipite. Ainsi parle Franck-Pierre,
mourant du sida à 30 ans : « Il me tient à cœur également d’évoquer la pré~sence de ma grand-mère maternelle, qui occupe le premier étage de la mai~son de mes parents. C’est une personne merveilleuse, vaillante et d’une
grande bienveillance. Compte tenu des excellentes relations que j’entretiens
avec elle et de tout le respect que je lui porte, je ne souhaite en aucune façon
porter à sa connaissance ma séropositivité. Une telle annonce serait proba~blement insupportable pour elle
[8] … »
L’ombre de la mort – et de quelle mort – ne doit pas effleurer ce mer~veilleux symbole d’un idéal perdu.
Sous le regard des jeunes,
le grand-parent va s’épanouir, puis souffrir,
puis renaître autrement
Les grands-parents que l’on voit, que l’on touche, que l’on entend au
téléphone, que l’on aime charnellement dans les jeunes années, qui savent
rester proches parfois en dépit de la distance, fournissent la base de leur
représentation future. Inclus dans l’enveloppe familiale mais sans s’y
confondre, ils sont dynamiques, riches d’aides diverses, de dons et
d’exemples, en contrepoint des parents, et ce contrepoint leur accorde un rôle
important.
Ils sont progressivement dépassés par l’émergence d’un être nouveau qui
se cherche, qui éprouve les plus grandes difficultés à se trouver, à prendre
conscience de soi en rejetant la vieille enveloppe, autrement dit à muer. Or,
bien que rarement personnellement attaqués, les grands-parents figurent dans
la vieille enveloppe. Les parents sont la cible directe du conflit, mais les
grands-parents en subissent le contrecoup, sauf à avoir vécu avec un des
petits-enfants une affinité profonde, aux assises inconscientes hors d’atteinte
comme hors de toute volonté.
Le combat s’éteint quand s’installe la longue phase de latence. Le jeune,
un peu avant la vingtaine, devient difficilement déchiffrable. Il se centre
ailleurs, sur sa propre trajectoire, sur d’autres conquêtes, sur d’autres objets
d’amour. Un questionnement, une souffrance grand-parentale s’installent.
Cette joie presque charnelle de voir son petit-fils ou sa petite-fille, de l’em~brasser, de l’aider même, devient rare. Ce n’est pas que le jeune la refuse
vraiment, mais il devient « indifférent ». Pour lui, le grand-parent est main~tenant un personnage. Il a sa place, déjà ancienne, mais il perd de sa vie. Sa
représentation mentale se fige. Généralement peu réactivée, elle plonge dans
l’inconscient.
Puis lentement, elle en resurgit. Tout autre. Elle surgit chez l’adulte
accompli, baignée d’enfance et de symboles que l’on vient de rencontrer : du
temps parcouru, de la pérennité, des origines, d’une certaine forme d’amour
très ancienne, peut-être du premier amour connu. C’est une image que les
souvenirs habillent avec l’infidélité que l’on sait, mais qu’importe ! La mer~veilleuse plasticité de la représentation mentale qui, une fois tracée, peut
s’éclipser et se modifier sans disparaître, permet au grand-parent, alors très
âgé ou même disparu, de gagner les rivages du mythe, et par là de trouver une
forme d’éternité dans la chaîne familiale. Le mythe va lui permettre de faire
vivre quelque chose de lui dans ses descendants, puisque « il y a toujours de
l’autre en soi ».
[1]
Enquête sous forme d’un questionnaire de trois questions non directives et très ouvertes,
dans lequel les jeunes parlaient librement d’un rituel familial qu’ils déterminaient eux-mêmes.
Ils avaient à l’apprécier sur une grille de neuf adjectifs :
agréable, désagréable, ennuyeux,
important, indifférent, libre, obligé, affectueux, orageux. Des entretiens ont complété ce dis~positif. Toutes les citations sans référence sont issues des travaux de l’auteur. Certaines ont
donné lieu à publication in Y. Castellan,
Les grands-parents, ces inconnus, Paris, Bayard,
1998.
[2]
Sur l’ambiguïté de la fête de famille, dont témoigne dans cette étude l’usage d’adjectifs
contradictoires, voir A. Eiguer
et al.,
La fête de famille, Paris, In-Press, 1998.
[3]
A. Pitrou,
Vivre sans famille ? Toulouse, Privat, 1978, citation p. 55.
[4]
M.-J. Andersel ; J.B. Heldt,
Vivre à 16 ans, Paris, Lamartinière/Jeunesse, 1997, citation
p. 170 et 172.
[6]
A. Eiguer, « Le transgénérationnel à l’acmé de la crise de l’adolescence »,
La famille de
l’adolescent, le retour des ancêtres, Paris, In-Press, 2001.
[7]
J. Kelly, J. Wallenstein,
Pour dépasser la crise du divorce, Toulouse, Privat, 1988, p. 285-287.
[8]
A. Dumaret,
et al. « Enfants nés de mère séropositive », in
Aspects psychosociaux et dyna~miques familiales, Paris, INSERM 1995, p. 189.