Dialogue
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I.S.B.N.2749200164
128 pages

p. 65 à 75
doi: en cours

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no 158 2002/4

2002 Dialogue

À l’École des grands-parents européens

Peurs et souffrances chez des grands-parents d’aujourd’hui

Marie-claire Chain Marie-Françoise Fuchs Nancy de la Perrière
Un des premiers constats de l’EGPE, qui reçoit surtout des grands-parents retraités, et plutôt des grands-mères, ce sont les peurs qu’expriment ces grands-parents pour leurs petits-enfants. Peur de l’insécurité, de la violence, de la précarité. Peur d’une éducation relâchée, peur de la libération des mœurs. Les grands-parents ont aussi peur d’être rejetés par leurs enfants. Si les grands-mères ont tout misé sur leur famille, l’isolement les menace. Mais le problème le plus douloureux est celui de celles qui ne voient plus du tout leurs petits-enfants, du fait d’une rup~ture de relations décidée par leur fils ou leur fille. Des entretiens leur sont proposés à l’École des grands-parents, mais, à la question « que faire ? », la réponse n’est guère évidente.
L’École des grands-parents européens [1] ( EGPE ), créée par Marie-Fran-çoise Fuchs, fonctionne depuis huit ans. Ses activités s’articulent autour de deux pôles : un pôle « terrain », qui favorise par des activités vécues en com~mun les rencontres entre grands-parents et entre grands-parents et petits-enfants (ainsi que les échanges au sein de la famille), et un pôle de recherche et de réflexion. Ce pôle de recherche a trois grandes préoccupations. Com~ment accompagner le vieillissement ? Quelle place pour la « génération grands-parents » dans la famille et la société ? Et comment mettre en œuvre une démarche prospective et créative, source d’innovations et de propositions dans le domaine de l’intergénérationnel ?
Dans la pratique, l’EGPE propose aux grands-parents :
  • une écoute individuelle : juristes, psychothérapeutes, médiateurs familiaux, etc., reçoivent sur rendez-vous ou par téléphone ;
  • des groupes de paroles et d’échanges ;
  • des ateliers, des manifestations festives, des sorties « découverte » ;
  • des conférences, débats, colloques sur la place des grands-parents dans la famille et la société ;
  • des formations de préparation aux années de retraite professionnelle.
Parmi toutes ses activités, l’École des grands parents européens offre donc un lieu d’accueil, d’écoute et d’échange de parole. Elle joue ainsi un rôle de chambre d’enregistrement, d’observatoire des questions que se posent les grands-parents d’aujourd’hui.
Dans son service d’appel téléphonique, l’EGPE note des évolutions récentes, comme l’investissement plus marqué des hommes en tant que grands-pères – en miroir avec l’investissement paternel plus marqué des hommes : un appel sur quatre émane d’un grand-père.
Les grands-parents qui ont recours à l’EGPE viennent de tous les milieux et de toute la France. Ce sont la plupart du temps des grands-parents retrai~tés. Les constats qui vont suivre concernent donc surtout des grands-parents qui n’ont pas ou plus d’activité professionnelle. D’où, peut-être, l’importance pour eux de leur rôle de grands-parents.
 
Les peurs des grands-parents et le rôle des groupes de parole
 
 
Un des premiers constats de l’EGPE, ce sont les peurs qu’expriment les grands-parents. Peurs qui sont celles de tout le monde, mais aussi peurs qui leur sont propres, liées à leur statut de « nouveaux grands parents » dans un monde incertain, qui a perdu beaucoup des repères qu’ils connaissaient dans celui d’hier.
La peur de l’insécurité, de la violence, de la précarité…
Lorsqu’on aborde cette question dans les groupes, on se rend compte que ce qui envahit le discours des grands parents – comme celui de leurs enfants –, c’est la peur de la violence et le sentiment d’insécurité qui en découle. Sentiment qui augmente avec l’âge : en vieillissant, on se sent plus vulnérable, moins capable de résister aux agressions, physiquement et mora~lement. Lorsqu’on parle de ces peurs, immédiatement sont évoquées les agressions dont été victimes une des grands-mères présentes, une amie, une voisine, un parent éloigné. Tous ces exemples alimentent leurs fantasmes, les amènent à s’identifier les unes aux autres, illustrant cette réflexion de J. Conrad : « La véritable peur, c’est celle que la puissance de leur imagina~tion fait éprouver aux hommes. »
Violence redoutée de l’agression directe, mais aussi violence diffuse dans notre monde à tous les niveaux, depuis la lutte pour la vie au quotidien jusqu’à la menace générale que fait peser le terrorisme depuis la tragédie du 11 septembre.
Dans une interview récente à propos de l’insécurité, René Major, psy~chanalyste, commente cette angoisse née de l’environnement : « Nous vivons à l’ère technologique et la technique est source d’une grande angoisse alors même qu’elle tente de rassurer. Le seul remède à la peur, mais qui n’existe pas pour tout un chacun, c’est la culture. Elle vous protège du passage à l’acte, canalisant ainsi votre énergie. » Ce propos, pour éclairant qu’il soit, n’est pas facile à mettre en pratique ; il suppose une capacité de prise de dis~tance par rapport au quotidien qui souvent nous mobilise entièrement.
Bien d’autres peurs que les grands-parents partagent avec les parents concernent les phénomènes de société, et au premier rang le chômage, l’in~certitude de situations stables pour leurs enfants garantissant l’équilibre de la famille. Tout en étant conscients qu’il faut vivre avec son temps, le fait de devoir s’adapter à un monde en constant changement est pour les grands-parents – dont les repères naturels apparaissent souvent « ringards » – une source fréquente d’angoisse et représente un effort permanent, qui a besoin d’être soutenu, encouragé et reconnu.
… mais aussi, des peurs spécifiques aux « nouveaux grands parents »
À ces peurs s’ajoutent des peurs propres au statut de grands-parents des temps modernes. Beaucoup leur est demandé et il ne leur est pas facile de trouver la « bonne place ». Cela ressort de façon évidente dans les groupes de parole de l’EGPE. Les grands-parents s’étonnent eux-mêmes du nombre de peurs qu’ils expriment dès qu’on leur pose une question précise à ce sujet. Ils se voudraient « calmes » « détendus » « plus à distance », puisqu’ils ne se sentent pas responsables de l’éducation et de la vie de leurs petits-enfants. Mais, sitôt dit, des angoisses les assaillent, car ils ne font pas vraiment confiance à l’éducation que dispensent leurs enfants : « Ils laissent les enfants seuls le soir », « ils les laissent regarder n’importe quoi à la télévision », « ils n’ont pas le temps de surveiller leur travail scolaire », « ils mènent une vie stressante, toujours dans l’instant, sans prendre le temps de parler avec eux ». Bref, à travers ces regrets, ces critiques plus ou moins ouvertes se manifeste la grande peur du lendemain pour leurs petits-enfants. « Nous ne connaissons rien des nouveaux métiers, où la technique est reine », « nous n’y compre~nons pas grand chose, comment apprendre à en parler avec nos petits-enfants ? » « Que feront-ils plus tard, trouveront-ils une place dans la société ? »
Autre peur très présente : tout ce qui concerne la sexualité. La libération des mœurs, qui les déconcerte si souvent, les inquiète. Ils évoquent tout ensemble le sida et l’hépatite C, la pédophilie qui fait la une des journaux, le besoin de « s’éclater » et la drogue si facile. Tout cela leur est, pour la plu~part d’entre eux, si étranger qu’ils ne savent comment y faire face, et l’im~puissance qui en résulte ne fait qu’augmenter leurs peurs et leur tristesse.
Citons enfin les peurs plus affectives et psychologiques liées aux rela~tions des grands-parents avec leurs enfants. Ces peurs sont particulièrement fréquentes lorsqu’il existe une tension dans le couple parental. Telle grand-mère, qui s’entend mal avec sa belle-fille, craint de montrer son affection pour l’enfant, de crainte des réactions de son fils : « Ne pas dire les choses me rend violente, je suis prête à exploser. » Telle autre a peur de téléphoner pour prendre des nouvelles des petits-enfants qui vivent au loin. Telle autre a peur que ses petits-enfants ne la reconnaissent plus après un an d’éloignement.
Ces peurs s’aggravent lorsque la crise du couple conduit à une sépara~tion, un divorce. Les grands-parents ressentent alors avec acuité leur respon~sabilité de grands-parents, qui est de continuer à assurer le lien familial intergénérationnel, mais ils ont peur de ne pas savoir s’y prendre. Comment faire pour ne pas s’imposer tout en restant disponible ? « Que vont devenir les petits enfants ? », « pourrons-nous les voir aussi souvent ? », « tout va si vite chez les jeunes, ils s’aiment, font des enfants, se séparent – et nous, alors, comment nous situer ? »
Dans toutes ces situations conflictuelles, ils craignent la souffrance de leurs petits-enfants et se retrouvent handicapés, mal armés pour se battre face à ces nouvelles épreuves de la vie.
Rôle du groupe de parole
Nous constatons que la plupart des grands parents qui viennent partager à l’EGPE leurs doutes et leurs craintes ne savent pas à qui confier leurs incer~titudes et leurs peines. Ils ont peur d’être rejetés par leurs enfants. S’imagi~nant parfois être les seuls à éprouver ces sentiments, ils n’osent plus en parler autour d’eux.
Pouvoir être entendus, écoutés dans un groupe de parole leur est d’un grand secours. Ils se sentent respectés dans les situations qui les perturbent. Partager avec d’autres grands-parents des difficultés du même ordre leur fait accepter leurs fragilités. Leurs peurs intimes peuvent « se parler ». En s’écou~tant les uns les autres sans jamais porter de jugement sur telle ou telle situa~tion, ils prennent conscience que, si chacun est différent, les soucis, les chagrins, sont souvent similaires. Les limites des uns font reculer celles des autres.
Après plusieurs années d’expérience, il nous semble que ces groupes de parole à l’EGPE aident les grands-parents qui leur accordent leur confiance à inventer des comportements nouveaux et à poursuivre le chemin avec opti~misme.
 
L’isolement des grands-parents qui ont tout misé sur leur famille
 
 
La souffrance
Depuis les débuts de l’École des grands-parents européens, une des constantes est la plainte des grands-parents qui se retrouvent soudain « pri~vés » de leurs petits-enfants. Au cours du dialogue qui s’établit à cette occa~sion, je suis frappée par le fait que cette privation de contact avec les petits-enfants va très souvent de pair avec une certaine pauvreté de contacts et d’investissements en dehors de la sphère familiale. Il n’est pas étonnant que ceux ou celles qui ont des difficultés à établir des liens soient les plus exposés à s’isoler affectivement et effectivement, mais il m’a semblé, en outre, que ces personnes avaient, au moment de la naissance de leur « grand-parentalité », opéré un surinvestissement de leur nouvel état, en excluant du même coup toute autre forme d’intérêt.
Absorbés, délicieusement heureux de cet amour partagé avec les petits, ils en ont oublié et l’envie et le goût de partager avec d’autres adultes un inté~rêt nouveau au moment de leur retraite.
Les risques du repli
L’étape concomitante de la retraite et de l’arrivée des petits-enfants est un moment où l’on se trouve particulièrement menacé de se couper de la sphère extra-familiale. Les petits-enfants viennent combler une vacance, un désir d’amour, et donnent un renouveau vital qui peut conduire jusqu’à l’aveuglement pour tout ce qui n’y touche pas. Celui qui s’y laisse prendre est comme pris par cet « enchantement ». Mais il est bien rare que cet excès ne lui joue pas des tours. Le moindre est un réveil peu agréable lorsque l’en~fant vers 10,12 ans prend son vol et se jette dans le temps « des copains d’abord », devenant indisponible à ses grands-parents, qui, pourtant, occu~paient jusqu’alors une grande place dans sa vie.
Avant même cette évolution naturelle, le pire est le risque de « ras~le~bol » des parents qui ne supportent plus l’encombrement que les grands-parents représentent et qui, rompant brusquement ce lien qui leur paraît étouffant, écartent brutalement ces « accros » de leur progéniture.
Si les grands-parents ont tout misé sur la vie familiale et se sont désinté~ressés du reste du monde, le résultat est facile à prévoir ! Chagrin et amer~tume sont au rendez-vous. « L’injustice est flagrante, notre bonne volonté, notre désir d’aider les parents surchargés, d’entourer nos petits du plus d’amour possible… tout cela est négligé. » Nous sommes, disent ces grands-parents, niés, incompris et malades à en mourir de notre maladie d’amour.
L’ouverture au monde enrichit les liens familiaux
Étrange aveuglement, comme nous le disions, de tout ce qu’offre notre disponibilité nouvelle au moment de la retraite pour « les autres » proches et moins proches, voisins ou citoyens du monde. Curiosité défaillante pour un monde qui nous offre avec constance de nouvelles sources d’intérêt, des per~fectionnements possibles dans maintes disciplines, des plus abstraites aux plus prosaïques.
Ceux ou celles qui ont eu la sagesse de répartir de manière équilibrée leur intérêt et leur temps entre divers pôles, qui ont ouvert leur cœur et leurs yeux à d’autres qu’à leur famille, courent moins le risque de peser exagéré~ment sur leurs proches et de provoquer leur rejet. De plus, ils s’enrichissent eux-mêmes et enrichissent leurs proches. Le fait de participer à une activité qu’ils ont choisie – ce qui n’est pas toujours le cas dans le monde du travail – est une source de plaisir et va être fertile en nouvelles connaissances, nou~velles compétences, nouveaux contacts. Ce regard vers l’extérieur de la sphère familiale va nourrir la sphère privée, tout comme précédemment lors de la vie « active » (si l’on a eu la chance d’avoir un métier intéressant). La sphère privée bénéficie ainsi de ce que lui apporte la sphère publique. C’est un va-et-vient entre la famille et la société. Des grands-parents heureux, curieux de la vie sont un atout d’importance pour les deux générations qui les suivent et, bien entendu, pour eux-mêmes.
Les grands-parents ont des atouts en mains
En outre, si les grands-parents inquiets du monde dans lequel leurs petits-enfants vont grandir, participent activement à le rendre plus ouvert, plus convivial, plus riche en relations de qualité, ils n’auront pas seulement répondu avec l’instinct d’amour qui les attache à eux dans la sphère restreinte de leur intimité, ils auront accompli pour eux un travail qu’eux seuls ont le temps et la sagesse de créer.
Nous avons, nous, génération très favorisée par les conjonctures écono~miques, médicales et politiques qui ont été les nôtres, une capacité dont nous pouvons nous servir pour la société, pour les générations futures. Dans un monde où l’affaiblissement des repères, les déficits relationnels, la perception claire du sens de la vie, la violence non maîtrisée règnent, nous devons tout faire pour leur léguer un monde dans lequel ils puissent se reconnaître plei~nement « humains », reconnus, et entendus, accueillis, chacun par chacun.
Pour les grands-parents en « mal d’enfant », se situer dans une dyna~mique qui inclut présent et futur, aller de la sphère privée à la sphère citoyenne est certainement un projet et un remède qui pourraient changer les perspectives de la longue vie qui leur est souvent promise. De surcroît, ils seraient ainsi de vrais passeurs de sens et de vie.
 
La souffrance des grands-parents qui ne voient plus leurs petits-enfants
 
 
Ce qu’on entend dans les entretiens
Un certain nombre de grands-parents ne voient pas le besoin d’une « école ». « Qui leur enseignerait quoi ? Tout va bien, merci, pour nous et nos petits-enfants ! » Ceux qui demandent à être entendus à l’EGPE sont donc des grands-parents en difficulté, comme on pouvait s’y attendre. Leur demande prend bien souvent la forme d’un appel au secours, et la difficulté alléguée, que ce soit par téléphone, courrier ou entretien est, dans la grande majorité des cas, la séparation d’avec les petits-enfants.
Pas seulement la séparation de fait – conséquence de l’éloignement par exemple –, mais la rupture délibérée des relations par décision de l’un ou l’autre parent, ou des deux. En cette occurrence, aussitôt « découverte » grâce aux médias, l’EGPE est saisie comme une planche de salut : « C’est miracle que j’aie eu connaissance de l’existence de votre association. » On vient par~ler pour exposer la souffrance présente, revenir sur le passé pour tenter de comprendre le présent et envisager l’avenir en cherchant le remède.
Je ferai ici référence surtout aux entretiens, qui permettent une meilleure appréciation de la situation.
Un présent douloureux
Quel que soit le temps écoulé depuis la séparation entre les grands-parents et les petits-enfants – quelques mois ou plusieurs années –, la douleur qu’ils vivent aujourd’hui est immense. Les accents utilisés pour la décrire ne trompent pas, les mimiques non plus : ils sont au bord des larmes. Il s’agit d’un lien brisé, ou plutôt d’une chaîne rompue. C’est souvent la grand’mère qui vient en parler. Si le couple des grands-parents perdure, le grand-père vient aussi, mais, la plupart du temps, il s’agit d’une grand’mère depuis long~temps divorcée, qui, remariée ou non, porte seule son tourment et son ques~tionnement lancinant.
« Ce ou ces petits-enfants ne me connaissent même pas », « est-ce que vous croyez qu’il peut garder de moi un souvenir ? il était si petit la dernière fois que je l’ai vu ». Ou bien : « Imaginez, c’est mon petit-fils (ma petite-fille), je ne l’ai jamais vu, moi sa grand’mère, je ne le connais pas. » Ce qui s’exprime là est comme un malheur contre nature.
Pour montrer l’étendue de la blessure, il faut prendre le temps, laisser se dérouler le fil des événements. Car tout est daté. La bande des images-sons se dévide dans un ordre qu’il ne faut pas troubler ni interrompre pendant l’en~tretien. Cela signifie et c’est parfois signifié : « Attendez, vous allez voir la suite. » Le défilé des chocs successifs donne à voir, à entendre que ce film passe et repasse constamment. A-t-il été déjà présenté ? Pas nécessairement, car nombre de nos visiteurs n’ont pas encore fait d’autres démarches ailleurs. Et, si c’est une « première », il est important d’assurer sa « sortie » en un, voire quelques épisodes, à quelque temps de distance [2].
L’interlocuteur est pris à témoin. « Rendez-vous compte ! » Il s’agit de faire partager l’émotion du scandale. La tonalité est au drame, les person~nages relativement bien typés : les grands-parents, qui se vivent dévoués et tolérants, les enfants (fils, fille gendre ou belle-fille), parmi lesquels est pré~senté le mauvais-méchant, et le ou les petits-enfants considérés comme cruel~lement privés d’une intense demande de rencontres.
Les griefs évoqués traduisent et le sentiment d’être victime et le désarroi de quelqu’un qui se débat dans une nasse. Souvent est évoqué le lien tendre de naguère avec le petit-enfant, qui fait cruellement défaut aujourd’hui. « J’écris, j’envoie des cartes pour les anniversaires et autres circonstances ; pas de réponse. » « Maintenant, je n’ai même plus de contacts au téléphone ; ma petite-fille n’a plus le droit de me parler ; si j’utilise le répondeur, pas de rappel. » « Je ne demande pourtant pas grand’chose, les avoir chez moi (= à moi) de temps en temps, sentir une petite main dans la mienne ; avant, il me disait, je t’aime Mamie. » « J’ai envoyé des cadeaux pour Noël, on me les a renvoyés. »
C’est aussi – l’un n’excluant pas l’autre – la tristesse d’un regard apitoyé sur soi-même après tout ce qui a été donné : « J’ai tout sacrifié à ma fille, ce n’était pas facile, je l’ai élevée seule; elle a pu faire des études, elle a eu tout ce qu’elle a voulu. » « Avec mon fils, nous nous entendions tellement bien ; il ne m’avait jamais fait aucun souci; je ne comprends pas. » « Ma belle-fille, je ne veux pas l’accabler, mais quand même… je l’ai connue à 15 ans; ils ont habité chez nous ; à cette époque, elle me faisait même des confidences ; maintenant, elle est séparée de mon fils, elle est partie avec les enfants et je n’ai pas d’adresse. » Il arrive que l’argent soit en cause : « L’autre famille les reçoit, les héberge, je n’ai rien contre eux, mais eux ils sont riches, ils peu~vent donner beaucoup plus que moi. »
Ce tableau, dont je viens de retracer quelques fragments, est à regarder tel quel : les retouches ne seront possibles que si ses couleurs – violentes – ont été attentivement considérées. On note cependant comme une réticence à charger la « partie adverse ».
Un passé affectivement chargé
Comprendre ce qui s’est passé, ce qui a déclenché la rupture : c’est un besoin impérieux, présent dès la demande d’entretien et qui se formule dans la question qui ne cesse de torturer : « pourquoi ça ? », c’est-à-dire pourquoi le refus du maintien de la relation ?
Cette « explication » désirée (l’est-elle vraiment ?) entraîne l’espoir qu’elle soit donnée par le protagoniste du conflit. Un dialogue accusateur, de part et d’autre, clarifierait, croit-on, la situation. Comme si, de justification en accusation et réciproquement, les pendules remises à l’heure apportaient l’apaisement.
En fait, il s’agit de pointer le coupable, personne ou événement, et de se décharger d’un féroce sentiment de culpabilité implicite. Ce sont presque tou~jours les mêmes coupables qui sont désignés. C’est la belle-fille qui est jalouse de la fille et qui tourne les talons. C’est encore la belle-fille qui mani~pule perversement et coupe son conjoint du reste du monde. Les autres grands-parents ont pris le pouvoir. « Ma fille est sous influence. » « Du jour où ma fille a retrouvé son père, elle a tourné le dos à sa mère. » « C’est depuis la naissance de leur enfant. »
À l’occasion de cette recherche d’une cause ayant occasionné le si cruel « vous ne verrez plus vos petits-enfants », il m’arrive de demander : « Com~ment, d’après vous, a-t-il été possible d’en arriver là ? »
Se vérifie alors la pensée fort banale suggérée dès le début du récit : une trop grande proximité a induit une séparation radicale. Autrement dit, le brouillage des positions imposait de s’éloigner pour remettre « chacun à sa place ».
Bien souvent, le mari ou compagnon de la belle-fille incriminée est dit « fragile », « faible », ayant toujours bénéficié de la protection et de la conni~vence de sa mère. « Il ne me donnait que des satisfactions; je me sens comme une vieille maîtresse abandonnée » (sic). À l’inverse : « Il était très difficile, mais j’étais obligée d’en passer par où il voulait; je savais qu’il aurait dû aller voir quelqu’un, mais je n’avais pas le temps d’y penser, je travaillais beau~coup. » « Ma fille me disait : tu m’étouffes. »
Sans pour autant avoir les mêmes effets, il arrive que les situations se répètent d’une génération à l’autre : « J’ai élevé ma petite-fille, jusqu’à ce que ma fille me la reprenne ; il faut dire que ma mère avait élevé mes enfants. » Dans la majorité de ces situations, le père est absent ou « effacé », dans tous les sens du mot.
Lorsque l’accent est mis sur la « méchanceté » de la belle-fille, certaines attitudes décrites paraissent à la limite de la malfaisance quasi compulsive. Parallèlement, j’entends que la jeune femme a souffert de l’absence de parents, ce que je rapproche du fait que son compagnon a été manifestement surinvesti par sa mère. La compagne aurait-elle été choisie pour accomplir la séparation qui n’a pu se faire jusqu’alors ? Séparation transférée sur la per~sonne des petits-enfants ?
Dans les événements mis en cause, comme celui d’une naissance, occa~sion de dysfonctionnement dans les relations familiales, la question est tou~jours d’occuper ou non la juste place [3]. Si la grand’mère ne laisse pas sa fille devenir mère et ne peut renoncer à garder la prééminence ; si la jeune mère préfère conserver à sa propre mère le premier rôle ; alors la revendication d’indépendance de la fille et la quasi-séquestration de son enfant peut être brutale, même si elle intervient à retardement.
L’aide accordée au jeune couple est aussi un geste périlleux dont les bénéfices ne durent souvent qu’un temps. Les grands-parents sont d’abord heureux d’être mis à contribution et les jeunes parents satisfaits d’être soute~nus. Mais, si le lien entre parents et grands-parents est encore tendu, il va cra~quer. Par exemple, la fille ne supportera pas l’amour que son ou ses enfants témoignent aux grands-parents et leur refusera séjours communs ou ren~contres. La persistance de la rivalité empêche la souplesse des relations, en particulier autour de l’aide demandée, proposée ou accordée. Il est courant que les grands-parents, après coup, se rendent compte qu’ils en ont peut-être « trop fait ».
La séparation des parents est un autre facteur qui intervient souvent dans le fait que les petits-enfants soient retirés aux grands-parents. Soit il se fonde un nouveau couple qui construit une nouvelle famille et veut oublier les anciens liens, soit l’ex-gendre ou belle-fille rejette en bloc conjoint et beaux-parents.
Que faire ?
Un présent douloureux, éloigné de certains petits-enfants, un passé affec~tivement chargé d’investissement, et maintenant, un dilemme. « Que pou-vons-nous faire ? », demandent les grands-parents. Appel à la justice, pour faire valoir les « droits » ? Ce faisant, aggravation du conflit ? Prendre patience ? Mais le temps presse : « Je vieillis. »
Que faire ? Cette question revient avec insistance dans le courrier que nous recevons de diverses régions de France. Comment répondre ? Nombre de ces lettres se contentent d’appeler au secours : difficile par écrit d’exposer non seulement la situation, mais les circonstances qui opposent les grands-parents et leurs enfants au sujet des petits-enfants. Notre réponse est de com~patir et de les orienter vers un entretien dans un centre régional compétent.
Certains de ces grands-parents envisagent une procédure judiciaire.
Quand la procédure judiciaire n’est pas entamée, nous entendons souvent parler de menaces « de guerre » formulées par le fils ou la fille si d’aventure le conflit s’officialisait. Cela fait penser à certains divorces où les rancœurs s’énoncent avec grande violence. De fait, ne s’agit-il pas d’un « couple » parent-enfant, en train de régler ses comptes ?
Cela dit, dans les cas extrêmes où le désir de nuire est manifeste, il nous semble que la loi peut et doit canaliser certains débordements, comme le fait de faire état de graves accusations mensongères. Soulignons à ce propos les avantages d’une médiation familiale, qui n’est malheureusement pas souvent acceptée.
La nouvelle législation met en avant le droit des petits-enfants à fré~quenter leurs grands-parents, à charge pour les parents de faire savoir les motifs graves qui s’opposeraient à la mise en place d’une rencontre régulière. L’examen de ce droit des petits-enfants paraît – théoriquement au moins – beaucoup plus recevable que la revendication, apparemment possessive, du droit des grands-parents. Il reste que, pour les grands-parents, la conduite à tenir ne peut que se jouer en finesse et en nuances. Comment faire face à l’in~différence affichée d’une fille, par exemple ? « ”Puisque ta fille ne veut pas te voir, laisse tomber”, me disent mes amies. » Bien sûr, ne pas agir en force, ni entretenir un sentiment de frustration qui accuse et se flagelle tout à la fois. Mais comment être présent a minima ? Comment maintenir un lien, même ténu (par correspondance, par exemple) avec les petits-enfants ?
En fait, il ne faut pas oublier que le parent demeure l’enfant des grands-parents. « Tu ne t’intéresses qu’à tes petits-enfants », déplorent parfois les parents. Certains grands-parents n’hésitent pas, du reste, à affirmer qu’ils n’at~tendent plus rien de leurs enfants. Leur attente s’est reportée sur les petits-enfants. Perdre le contact avec eux est pour eux la blessure la plus sensible.
La vie s’est déroulée pour sa plus grande partie. Elle a rencontré obs~tacles, épreuves et sentiments d’échecs, en particulier éducatif. La compen~sation, méritée, serait l’amour des petits-enfants.
Les petits-enfants viennent prolonger la vie, éclairer l’avenir. Lorsqu’ils voient normalement leurs grands-parents, ceux-ci reconnaissent leur évolu~tion et admettent les moments de moins grande proximité. Ils tiennent une place raisonnée dans la vie de leurs grands-parents. Mais, lorsqu’ils en sont absents, ils occupent toute la place. Le vide ainsi creusé se remplit d’une immense frustration.
Ce serait justice de pouvoir donner enfin selon son désir : « Je n’ai pas pu donner ce que j’aurais voulu à mes enfants – je n’étais pas disponible – maintenant, j’ai du temps et je n’ai pas mes petits-enfants. »
Le contact physique refusé est vécu comme un deuil impossible à faire.
« Sortir avec le petit-enfant, sentir sa main dans ma main », c’est revivre, cette fois pleinement, le plaisir de jadis avec ses propres enfants. Laisser une trace, un souvenir dans le cœur des petits-enfants, c’est l’assurance de ne pas tomber dans le néant après la mort. Dire « ils ne m’auront pas connu », c’est se sentir promis au néant.
Est-il vrai que « l’amour descend et ne remonte pas » ? Je le pense. À travers les générations, il se propage, transmis pour les suivants. Ce parcours peut être interrompu par la mort. Nombre d’enfants n’ont jamais connu leurs grands-parents. Mais, quand le trajet de la transmission est volontairement interrompu, comment y consentir ? Les nœuds, les manœuvres de chantage, l’incompréhension, l’entêtement, le blocage de la communication avec ou sans intermédiaire, ou, globalement, la souffrance des uns et des autres, sont tels qu’il n’y a parfois objectivement rien « à faire ».
Reste alors le plus difficile à vivre : accepter l’impuissance et, intérieu~rement, rétablir la bonne distance, ce qui permettra peut-être un jour de la trouver dans une relation moins passionnelle.
 
NOTES
 
[1]École des grands-parents européens, 12, rue Chomel, 75007 Paris.
[2]Notre règle est de ne pas assurer d’écoute suivie, mais il arrive qu’un second entretien soit proposé.
[3]Voir Sylvie Bouchet, De mère à grand-mère, approche psychanalytique d’une identité nou~velle.
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[2]
Notre règle est de ne pas assurer d’écoute suivie, mais il ...
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[3]
Voir Sylvie Bouchet, De mère à grand-mère, approche psychan...
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