2002
Dialogue
À l’École des grands-parents européens
Peurs et souffrances
chez des grands-parents d’aujourd’hui
Marie-claire Chain
Marie-Françoise Fuchs
Nancy de la Perrière
Un des premiers constats de l’EGPE, qui reçoit surtout des grands-parents retraités, et plutôt des
grands-mères, ce sont les peurs qu’expriment ces grands-parents pour leurs petits-enfants.
Peur de l’insécurité, de la violence, de la précarité. Peur d’une éducation relâchée, peur de la
libération des mœurs. Les grands-parents ont aussi peur d’être rejetés par leurs enfants. Si les
grands-mères ont tout misé sur leur famille, l’isolement les menace. Mais le problème le plus
douloureux est celui de celles qui ne voient plus du tout leurs petits-enfants, du fait d’une rup~ture de relations décidée par leur fils ou leur fille. Des entretiens leur sont proposés à l’École
des grands-parents, mais, à la question « que faire ? », la réponse n’est guère évidente.
L’École des grands-parents européens
[1] ( EGPE ), créée par Marie-Fran-çoise Fuchs, fonctionne depuis huit ans. Ses activités s’articulent autour de
deux pôles : un pôle « terrain », qui favorise par des activités vécues en com~mun les rencontres entre grands-parents et entre grands-parents et petits-enfants (ainsi que les échanges au sein de la famille), et un pôle de recherche
et de réflexion. Ce pôle de recherche a trois grandes préoccupations. Com~ment accompagner le vieillissement ? Quelle place pour la « génération
grands-parents » dans la famille et la société ? Et comment mettre en œuvre
une démarche prospective et créative, source d’innovations et de propositions
dans le domaine de l’intergénérationnel ?
Dans la pratique, l’EGPE propose aux grands-parents :
- une écoute individuelle : juristes, psychothérapeutes, médiateurs familiaux,
etc., reçoivent sur rendez-vous ou par téléphone ;
- des groupes de paroles et d’échanges ;
- des ateliers, des manifestations festives, des sorties « découverte » ;
- des conférences, débats, colloques sur la place des grands-parents dans la
famille et la société ;
- des formations de préparation aux années de retraite professionnelle.
Parmi toutes ses activités, l’École des grands parents européens offre
donc un lieu d’accueil, d’écoute et d’échange de parole. Elle joue ainsi un rôle de chambre d’enregistrement, d’observatoire des questions que se posent
les grands-parents d’aujourd’hui.
Dans son service d’appel téléphonique, l’EGPE note des évolutions
récentes, comme l’investissement plus marqué des hommes en tant que
grands-pères – en miroir avec l’investissement paternel plus marqué des
hommes : un appel sur quatre émane d’un grand-père.
Les grands-parents qui ont recours à l’EGPE viennent de tous les milieux
et de toute la France. Ce sont la plupart du temps des grands-parents retrai~tés. Les constats qui vont suivre concernent donc surtout des grands-parents
qui n’ont pas ou plus d’activité professionnelle. D’où, peut-être, l’importance
pour eux de leur rôle de grands-parents.
Les peurs des grands-parents
et le rôle des groupes de parole
Un des premiers constats de l’EGPE, ce sont les peurs qu’expriment les
grands-parents. Peurs qui sont celles de tout le monde, mais aussi peurs qui
leur sont propres, liées à leur statut de « nouveaux grands parents » dans un
monde incertain, qui a perdu beaucoup des repères qu’ils connaissaient dans
celui d’hier.
La peur de l’insécurité, de la violence, de la précarité…
Lorsqu’on aborde cette question dans les groupes, on se rend compte
que ce qui envahit le discours des grands parents – comme celui de leurs
enfants –, c’est la peur de la violence et le sentiment d’insécurité qui en
découle. Sentiment qui augmente avec l’âge : en vieillissant, on se sent plus
vulnérable, moins capable de résister aux agressions, physiquement et mora~lement. Lorsqu’on parle de ces peurs, immédiatement sont évoquées les
agressions dont été victimes une des grands-mères présentes, une amie, une
voisine, un parent éloigné. Tous ces exemples alimentent leurs fantasmes, les
amènent à s’identifier les unes aux autres, illustrant cette réflexion de
J. Conrad : « La véritable peur, c’est celle que la puissance de leur imagina~tion fait éprouver aux hommes. »
Violence redoutée de l’agression directe, mais aussi violence diffuse
dans notre monde à tous les niveaux, depuis la lutte pour la vie au quotidien
jusqu’à la menace générale que fait peser le terrorisme depuis la tragédie du
11 septembre.
Dans une interview récente à propos de l’insécurité, René Major, psy~chanalyste, commente cette angoisse née de l’environnement : « Nous vivons
à l’ère technologique et la technique est source d’une grande angoisse alors
même qu’elle tente de rassurer. Le seul remède à la peur, mais qui n’existe
pas pour tout un chacun, c’est la culture. Elle vous protège du passage à
l’acte, canalisant ainsi votre énergie. » Ce propos, pour éclairant qu’il soit,
n’est pas facile à mettre en pratique ; il suppose une capacité de prise de dis~tance par rapport au quotidien qui souvent nous mobilise entièrement.
Bien d’autres peurs que les grands-parents partagent avec les parents
concernent les phénomènes de société, et au premier rang le chômage, l’in~certitude de situations stables pour leurs enfants garantissant l’équilibre de la
famille. Tout en étant conscients qu’il faut vivre avec son temps, le fait de
devoir s’adapter à un monde en constant changement est pour les grands-parents – dont les repères naturels apparaissent souvent « ringards » – une
source fréquente d’angoisse et représente un effort permanent, qui a besoin
d’être soutenu, encouragé et reconnu.
… mais aussi, des peurs spécifiques
aux « nouveaux grands parents »
À ces peurs s’ajoutent des peurs propres au statut de grands-parents des
temps modernes. Beaucoup leur est demandé et il ne leur est pas facile de
trouver la « bonne place ». Cela ressort de façon évidente dans les groupes de
parole de l’EGPE. Les grands-parents s’étonnent eux-mêmes du nombre de
peurs qu’ils expriment dès qu’on leur pose une question précise à ce sujet. Ils
se voudraient « calmes » « détendus » « plus à distance », puisqu’ils ne se
sentent pas responsables de l’éducation et de la vie de leurs petits-enfants.
Mais, sitôt dit, des angoisses les assaillent, car ils ne font pas vraiment
confiance à l’éducation que dispensent leurs enfants : « Ils laissent les enfants
seuls le soir », « ils les laissent regarder n’importe quoi à la télévision », « ils
n’ont pas le temps de surveiller leur travail scolaire », « ils mènent une vie
stressante, toujours dans l’instant, sans prendre le temps de parler avec eux ».
Bref, à travers ces regrets, ces critiques plus ou moins ouvertes se manifeste
la grande peur du lendemain pour leurs petits-enfants. « Nous ne connaissons
rien des nouveaux métiers, où la technique est reine », « nous n’y compre~nons pas grand chose, comment apprendre à en parler avec nos petits-enfants ? » « Que feront-ils plus tard, trouveront-ils une place dans la
société ? »
Autre peur très présente : tout ce qui concerne la sexualité. La libération
des mœurs, qui les déconcerte si souvent, les inquiète. Ils évoquent tout
ensemble le sida et l’hépatite C, la pédophilie qui fait la une des journaux, le
besoin de « s’éclater » et la drogue si facile. Tout cela leur est, pour la plu~part d’entre eux, si étranger qu’ils ne savent comment y faire face, et l’im~puissance qui en résulte ne fait qu’augmenter leurs peurs et leur tristesse.
Citons enfin les peurs plus affectives et psychologiques liées aux rela~tions des grands-parents avec leurs enfants. Ces peurs sont particulièrement
fréquentes lorsqu’il existe une tension dans le couple parental. Telle grand-mère, qui s’entend mal avec sa belle-fille, craint de montrer son affection pour
l’enfant, de crainte des réactions de son fils : « Ne pas dire les choses me rend
violente, je suis prête à exploser. » Telle autre a peur de téléphoner pour
prendre des nouvelles des petits-enfants qui vivent au loin. Telle autre a peur
que ses petits-enfants ne la reconnaissent plus après un an d’éloignement.
Ces peurs s’aggravent lorsque la crise du couple conduit à une sépara~tion, un divorce. Les grands-parents ressentent alors avec acuité leur respon~sabilité de grands-parents, qui est de continuer à assurer le lien familial
intergénérationnel, mais ils ont peur de ne pas savoir s’y prendre. Comment
faire pour ne pas s’imposer tout en restant disponible ? « Que vont devenir
les petits enfants ? », « pourrons-nous les voir aussi souvent ? », « tout va si
vite chez les jeunes, ils s’aiment, font des enfants, se séparent – et nous, alors,
comment nous situer ? »
Dans toutes ces situations conflictuelles, ils craignent la souffrance de
leurs petits-enfants et se retrouvent handicapés, mal armés pour se battre face
à ces nouvelles épreuves de la vie.
Rôle du groupe de parole
Nous constatons que la plupart des grands parents qui viennent partager
à l’EGPE leurs doutes et leurs craintes ne savent pas à qui confier leurs incer~titudes et leurs peines. Ils ont peur d’être rejetés par leurs enfants. S’imagi~nant parfois être les seuls à éprouver ces sentiments, ils n’osent plus en parler
autour d’eux.
Pouvoir être entendus, écoutés dans un groupe de parole leur est d’un
grand secours. Ils se sentent respectés dans les situations qui les perturbent.
Partager avec d’autres grands-parents des difficultés du même ordre leur fait
accepter leurs fragilités. Leurs peurs intimes peuvent « se parler ». En s’écou~tant les uns les autres sans jamais porter de jugement sur telle ou telle situa~tion, ils prennent conscience que, si chacun est différent, les soucis, les
chagrins, sont souvent similaires. Les limites des uns font reculer celles des
autres.
Après plusieurs années d’expérience, il nous semble que ces groupes de
parole à l’EGPE aident les grands-parents qui leur accordent leur confiance à
inventer des comportements nouveaux et à poursuivre le chemin avec opti~misme.
L’isolement des grands-parents
qui ont tout misé sur leur famille
La souffrance
Depuis les débuts de l’École des grands-parents européens, une des
constantes est la plainte des grands-parents qui se retrouvent soudain « pri~vés » de leurs petits-enfants. Au cours du dialogue qui s’établit à cette occa~sion, je suis frappée par le fait que cette privation de contact avec les
petits-enfants va très souvent de pair avec une certaine pauvreté de contacts
et d’investissements en dehors de la sphère familiale. Il n’est pas étonnant
que ceux ou celles qui ont des difficultés à établir des liens soient les plus
exposés à s’isoler affectivement et effectivement, mais il m’a semblé, en
outre, que ces personnes avaient, au moment de la naissance de leur « grand-parentalité », opéré un surinvestissement de leur nouvel état, en excluant du
même coup toute autre forme d’intérêt.
Absorbés, délicieusement heureux de cet amour partagé avec les petits,
ils en ont oublié et l’envie et le goût de partager avec d’autres adultes un inté~rêt nouveau au moment de leur retraite.
Les risques du repli
L’étape concomitante de la retraite et de l’arrivée des petits-enfants est
un moment où l’on se trouve particulièrement menacé de se couper de la
sphère extra-familiale. Les petits-enfants viennent combler une vacance, un
désir d’amour, et donnent un renouveau vital qui peut conduire jusqu’à
l’aveuglement pour tout ce qui n’y touche pas. Celui qui s’y laisse prendre
est comme pris par cet « enchantement ». Mais il est bien rare que cet excès
ne lui joue pas des tours. Le moindre est un réveil peu agréable lorsque l’en~fant vers 10,12 ans prend son vol et se jette dans le temps « des copains
d’abord », devenant indisponible à ses grands-parents, qui, pourtant, occu~paient jusqu’alors une grande place dans sa vie.
Avant même cette évolution naturelle, le pire est le risque de « ras~le~bol » des parents qui ne supportent plus l’encombrement que les grands-parents représentent et qui, rompant brusquement ce lien qui leur paraît
étouffant, écartent brutalement ces « accros » de leur progéniture.
Si les grands-parents ont tout misé sur la vie familiale et se sont désinté~ressés du reste du monde, le résultat est facile à prévoir ! Chagrin et amer~tume sont au rendez-vous. « L’injustice est flagrante, notre bonne volonté,
notre désir d’aider les parents surchargés, d’entourer nos petits du plus
d’amour possible… tout cela est négligé. » Nous sommes, disent ces grands-parents, niés, incompris et malades à en mourir de notre maladie d’amour.
L’ouverture au monde enrichit les liens familiaux
Étrange aveuglement, comme nous le disions, de tout ce qu’offre notre
disponibilité nouvelle au moment de la retraite pour « les autres » proches et
moins proches, voisins ou citoyens du monde. Curiosité défaillante pour un
monde qui nous offre avec constance de nouvelles sources d’intérêt, des per~fectionnements possibles dans maintes disciplines, des plus abstraites aux
plus prosaïques.
Ceux ou celles qui ont eu la sagesse de répartir de manière équilibrée
leur intérêt et leur temps entre divers pôles, qui ont ouvert leur cœur et leurs
yeux à d’autres qu’à leur famille, courent moins le risque de peser exagéré~ment sur leurs proches et de provoquer leur rejet. De plus, ils s’enrichissent
eux-mêmes et enrichissent leurs proches. Le fait de participer à une activité
qu’ils ont choisie – ce qui n’est pas toujours le cas dans le monde du travail
– est une source de plaisir et va être fertile en nouvelles connaissances, nou~velles compétences, nouveaux contacts. Ce regard vers l’extérieur de la
sphère familiale va nourrir la sphère privée, tout comme précédemment lors
de la vie « active » (si l’on a eu la chance d’avoir un métier intéressant). La
sphère privée bénéficie ainsi de ce que lui apporte la sphère publique. C’est
un va-et-vient entre la famille et la société. Des grands-parents heureux,
curieux de la vie sont un atout d’importance pour les deux générations qui les
suivent et, bien entendu, pour eux-mêmes.
Les grands-parents ont des atouts en mains
En outre, si les grands-parents inquiets du monde dans lequel leurs
petits-enfants vont grandir, participent activement à le rendre plus ouvert,
plus convivial, plus riche en relations de qualité, ils n’auront pas seulement
répondu avec l’instinct d’amour qui les attache à eux dans la sphère restreinte
de leur intimité, ils auront accompli pour eux un travail qu’eux seuls ont le
temps et la sagesse de créer.
Nous avons, nous, génération très favorisée par les conjonctures écono~miques, médicales et politiques qui ont été les nôtres, une capacité dont nous
pouvons nous servir pour la société, pour les générations futures. Dans un
monde où l’affaiblissement des repères, les déficits relationnels, la perception
claire du sens de la vie, la violence non maîtrisée règnent, nous devons tout
faire pour leur léguer un monde dans lequel ils puissent se reconnaître plei~nement « humains », reconnus, et entendus, accueillis, chacun par chacun.
Pour les grands-parents en « mal d’enfant », se situer dans une dyna~mique qui inclut présent et futur, aller de la sphère privée à la sphère
citoyenne est certainement un projet et un remède qui pourraient changer les
perspectives de la longue vie qui leur est souvent promise. De surcroît, ils
seraient ainsi de vrais passeurs de sens et de vie.
La souffrance des grands-parents
qui ne voient plus leurs petits-enfants
Ce qu’on entend dans les entretiens
Un certain nombre de grands-parents ne voient pas le besoin d’une
« école ». « Qui leur enseignerait quoi ? Tout va bien, merci, pour nous et nos
petits-enfants ! » Ceux qui demandent à être entendus à l’EGPE sont donc des
grands-parents en difficulté, comme on pouvait s’y attendre. Leur demande
prend bien souvent la forme d’un appel au secours, et la difficulté alléguée,
que ce soit par téléphone, courrier ou entretien est, dans la grande majorité
des cas, la séparation d’avec les petits-enfants.
Pas seulement la séparation de fait – conséquence de l’éloignement par
exemple –, mais la rupture délibérée des relations par décision de l’un ou
l’autre parent, ou des deux. En cette occurrence, aussitôt « découverte » grâce
aux médias, l’EGPE est saisie comme une planche de salut : « C’est miracle
que j’aie eu connaissance de l’existence de votre association. » On vient par~ler pour exposer la souffrance présente, revenir sur le passé pour tenter de
comprendre le présent et envisager l’avenir en cherchant le remède.
Je ferai ici référence surtout aux entretiens, qui permettent une meilleure
appréciation de la situation.
Un présent douloureux
Quel que soit le temps écoulé depuis la séparation entre les grands-parents et les petits-enfants – quelques mois ou plusieurs années –, la douleur
qu’ils vivent aujourd’hui est immense. Les accents utilisés pour la décrire ne
trompent pas, les mimiques non plus : ils sont au bord des larmes. Il s’agit
d’un lien brisé, ou plutôt d’une chaîne rompue. C’est souvent la grand’mère
qui vient en parler. Si le couple des grands-parents perdure, le grand-père
vient aussi, mais, la plupart du temps, il s’agit d’une grand’mère depuis long~temps divorcée, qui, remariée ou non, porte seule son tourment et son ques~tionnement lancinant.
« Ce ou ces petits-enfants ne me connaissent même pas », « est-ce que
vous croyez qu’il peut garder de moi un souvenir ? il était si petit la dernière
fois que je l’ai vu ». Ou bien : « Imaginez, c’est mon petit-fils (ma petite-fille), je ne l’ai jamais vu, moi sa grand’mère, je ne le connais pas. » Ce qui
s’exprime là est comme un malheur contre nature.
Pour montrer l’étendue de la blessure, il faut prendre le temps, laisser se
dérouler le fil des événements. Car tout est daté. La bande des images-sons
se dévide dans un ordre qu’il ne faut pas troubler ni interrompre pendant l’en~tretien. Cela signifie et c’est parfois signifié : « Attendez, vous allez voir la
suite. » Le défilé des chocs successifs donne à voir, à entendre que ce film
passe et repasse constamment. A-t-il été déjà présenté ? Pas nécessairement,
car nombre de nos visiteurs n’ont pas encore fait d’autres démarches ailleurs.
Et, si c’est une « première », il est important d’assurer sa « sortie » en un,
voire quelques épisodes, à quelque temps de distance
[2].
L’interlocuteur est pris à témoin. « Rendez-vous compte ! » Il s’agit de
faire partager l’émotion du scandale. La tonalité est au drame, les person~nages relativement bien typés : les grands-parents, qui se vivent dévoués et
tolérants, les enfants (fils, fille gendre ou belle-fille), parmi lesquels est pré~senté le mauvais-méchant, et le ou les petits-enfants considérés comme cruel~lement privés d’une intense demande de rencontres.
Les griefs évoqués traduisent et le sentiment d’être victime et le désarroi
de quelqu’un qui se débat dans une nasse. Souvent est évoqué le lien tendre
de naguère avec le petit-enfant, qui fait cruellement défaut aujourd’hui.
« J’écris, j’envoie des cartes pour les anniversaires et autres circonstances ;
pas de réponse. » « Maintenant, je n’ai même plus de contacts au téléphone ;
ma petite-fille n’a plus le droit de me parler ; si j’utilise le répondeur, pas de
rappel. » « Je ne demande pourtant pas grand’chose, les avoir chez moi (= à
moi) de temps en temps, sentir une petite main dans la mienne ; avant, il me
disait, je t’aime Mamie. » « J’ai envoyé des cadeaux pour Noël, on me les a
renvoyés. »
C’est aussi – l’un n’excluant pas l’autre – la tristesse d’un regard apitoyé
sur soi-même après tout ce qui a été donné : « J’ai tout sacrifié à ma fille, ce
n’était pas facile, je l’ai élevée seule; elle a pu faire des études, elle a eu tout
ce qu’elle a voulu. » « Avec mon fils, nous nous entendions tellement bien ;
il ne m’avait jamais fait aucun souci; je ne comprends pas. » « Ma belle-fille,
je ne veux pas l’accabler, mais quand même… je l’ai connue à 15 ans; ils ont
habité chez nous ; à cette époque, elle me faisait même des confidences ;
maintenant, elle est séparée de mon fils, elle est partie avec les enfants et je
n’ai pas d’adresse. » Il arrive que l’argent soit en cause : « L’autre famille les
reçoit, les héberge, je n’ai rien contre eux, mais eux ils sont riches, ils peu~vent donner beaucoup plus que moi. »
Ce tableau, dont je viens de retracer quelques fragments, est à regarder
tel quel : les retouches ne seront possibles que si ses couleurs – violentes –
ont été attentivement considérées. On note cependant comme une réticence à
charger la « partie adverse ».
Un passé affectivement chargé
Comprendre ce qui s’est passé, ce qui a déclenché la rupture : c’est un
besoin impérieux, présent dès la demande d’entretien et qui se formule dans
la question qui ne cesse de torturer : « pourquoi ça ? », c’est-à-dire pourquoi
le refus du maintien de la relation ?
Cette « explication » désirée (l’est-elle vraiment ?) entraîne l’espoir
qu’elle soit donnée par le protagoniste du conflit. Un dialogue accusateur, de
part et d’autre, clarifierait, croit-on, la situation. Comme si, de justification en
accusation et réciproquement, les pendules remises à l’heure apportaient
l’apaisement.
En fait, il s’agit de pointer le coupable, personne ou événement, et de se
décharger d’un féroce sentiment de culpabilité implicite. Ce sont presque tou~jours les mêmes coupables qui sont désignés. C’est la belle-fille qui est
jalouse de la fille et qui tourne les talons. C’est encore la belle-fille qui mani~pule perversement et coupe son conjoint du reste du monde. Les autres
grands-parents ont pris le pouvoir. « Ma fille est sous influence. » « Du jour
où ma fille a retrouvé son père, elle a tourné le dos à sa mère. » « C’est depuis
la naissance de leur enfant. »
À l’occasion de cette recherche d’une cause ayant occasionné le si cruel
« vous ne verrez plus vos petits-enfants », il m’arrive de demander : « Com~ment, d’après vous, a-t-il été possible d’en arriver là ? »
Se vérifie alors la pensée fort banale suggérée dès le début du récit : une
trop grande proximité a induit une séparation radicale. Autrement dit, le
brouillage des positions imposait de s’éloigner pour remettre « chacun à sa
place ».
Bien souvent, le mari ou compagnon de la belle-fille incriminée est dit
« fragile », « faible », ayant toujours bénéficié de la protection et de la conni~vence de sa mère. « Il ne me donnait que des satisfactions; je me sens comme
une vieille maîtresse abandonnée » (sic). À l’inverse : « Il était très difficile,
mais j’étais obligée d’en passer par où il voulait; je savais qu’il aurait dû aller
voir quelqu’un, mais je n’avais pas le temps d’y penser, je travaillais beau~coup. » « Ma fille me disait : tu m’étouffes. »
Sans pour autant avoir les mêmes effets, il arrive que les situations se
répètent d’une génération à l’autre : « J’ai élevé ma petite-fille, jusqu’à ce
que ma fille me la reprenne ; il faut dire que ma mère avait élevé mes
enfants. » Dans la majorité de ces situations, le père est absent ou « effacé »,
dans tous les sens du mot.
Lorsque l’accent est mis sur la « méchanceté » de la belle-fille, certaines
attitudes décrites paraissent à la limite de la malfaisance quasi compulsive.
Parallèlement, j’entends que la jeune femme a souffert de l’absence de
parents, ce que je rapproche du fait que son compagnon a été manifestement
surinvesti par sa mère. La compagne aurait-elle été choisie pour accomplir la
séparation qui n’a pu se faire jusqu’alors ? Séparation transférée sur la per~sonne des petits-enfants ?
Dans les événements mis en cause, comme celui d’une naissance, occa~sion de dysfonctionnement dans les relations familiales, la question est tou~jours d’occuper ou non la juste place
[3]. Si la grand’mère ne laisse pas sa fille
devenir mère et ne peut renoncer à garder la prééminence ; si la jeune mère
préfère conserver à sa propre mère le premier rôle ; alors la revendication
d’indépendance de la fille et la quasi-séquestration de son enfant peut être
brutale, même si elle intervient à retardement.
L’aide accordée au jeune couple est aussi un geste périlleux dont les
bénéfices ne durent souvent qu’un temps. Les grands-parents sont d’abord
heureux d’être mis à contribution et les jeunes parents satisfaits d’être soute~nus. Mais, si le lien entre parents et grands-parents est encore tendu, il va cra~quer. Par exemple, la fille ne supportera pas l’amour que son ou ses enfants
témoignent aux grands-parents et leur refusera séjours communs ou ren~contres. La persistance de la rivalité empêche la souplesse des relations, en
particulier autour de l’aide demandée, proposée ou accordée. Il est courant
que les grands-parents, après coup, se rendent compte qu’ils en ont peut-être
« trop fait ».
La séparation des parents est un autre facteur qui intervient souvent dans
le fait que les petits-enfants soient retirés aux grands-parents. Soit il se fonde
un nouveau couple qui construit une nouvelle famille et veut oublier les anciens
liens, soit l’ex-gendre ou belle-fille rejette en bloc conjoint et beaux-parents.
Que faire ?
Un présent douloureux, éloigné de certains petits-enfants, un passé affec~tivement chargé d’investissement, et maintenant, un dilemme. « Que pou-vons-nous faire ? », demandent les grands-parents. Appel à la justice, pour
faire valoir les « droits » ? Ce faisant, aggravation du conflit ? Prendre
patience ? Mais le temps presse : « Je vieillis. »
Que faire ? Cette question revient avec insistance dans le courrier que
nous recevons de diverses régions de France. Comment répondre ? Nombre
de ces lettres se contentent d’appeler au secours : difficile par écrit d’exposer
non seulement la situation, mais les circonstances qui opposent les grands-parents et leurs enfants au sujet des petits-enfants. Notre réponse est de com~patir et de les orienter vers un entretien dans un centre régional compétent.
Certains de ces grands-parents envisagent une procédure judiciaire.
Quand la procédure judiciaire n’est pas entamée, nous entendons souvent
parler de menaces « de guerre » formulées par le fils ou la fille si d’aventure
le conflit s’officialisait. Cela fait penser à certains divorces où les rancœurs
s’énoncent avec grande violence. De fait, ne s’agit-il pas d’un « couple »
parent-enfant, en train de régler ses comptes ?
Cela dit, dans les cas extrêmes où le désir de nuire est manifeste, il nous
semble que la loi peut et doit canaliser certains débordements, comme le fait
de faire état de graves accusations mensongères. Soulignons à ce propos les
avantages d’une médiation familiale, qui n’est malheureusement pas souvent
acceptée.
La nouvelle législation met en avant le droit des petits-enfants à fré~quenter leurs grands-parents, à charge pour les parents de faire savoir les
motifs graves qui s’opposeraient à la mise en place d’une rencontre régulière.
L’examen de ce droit des petits-enfants paraît – théoriquement au moins –
beaucoup plus recevable que la revendication, apparemment possessive, du
droit des grands-parents. Il reste que, pour les grands-parents, la conduite à
tenir ne peut que se jouer en finesse et en nuances. Comment faire face à l’in~différence affichée d’une fille, par exemple ? « ”Puisque ta fille ne veut pas
te voir, laisse tomber”, me disent mes amies. » Bien sûr, ne pas agir en force,
ni entretenir un sentiment de frustration qui accuse et se flagelle tout à la fois.
Mais comment être présent a minima ? Comment maintenir un lien, même
ténu (par correspondance, par exemple) avec les petits-enfants ?
En fait, il ne faut pas oublier que le parent demeure l’enfant des grands-parents. « Tu ne t’intéresses qu’à tes petits-enfants », déplorent parfois les
parents. Certains grands-parents n’hésitent pas, du reste, à affirmer qu’ils n’at~tendent plus rien de leurs enfants. Leur attente s’est reportée sur les petits-enfants. Perdre le contact avec eux est pour eux la blessure la plus sensible.
La vie s’est déroulée pour sa plus grande partie. Elle a rencontré obs~tacles, épreuves et sentiments d’échecs, en particulier éducatif. La compen~sation, méritée, serait l’amour des petits-enfants.
Les petits-enfants viennent prolonger la vie, éclairer l’avenir. Lorsqu’ils
voient normalement leurs grands-parents, ceux-ci reconnaissent leur évolu~tion et admettent les moments de moins grande proximité. Ils tiennent une
place raisonnée dans la vie de leurs grands-parents. Mais, lorsqu’ils en sont
absents, ils occupent toute la place. Le vide ainsi creusé se remplit d’une
immense frustration.
Ce serait justice de pouvoir donner enfin selon son désir : « Je n’ai pas
pu donner ce que j’aurais voulu à mes enfants – je n’étais pas disponible –
maintenant, j’ai du temps et je n’ai pas mes petits-enfants. »
Le contact physique refusé est vécu comme un deuil impossible à faire.
« Sortir avec le petit-enfant, sentir sa main dans ma main », c’est revivre,
cette fois pleinement, le plaisir de jadis avec ses propres enfants. Laisser une
trace, un souvenir dans le cœur des petits-enfants, c’est l’assurance de ne pas
tomber dans le néant après la mort. Dire « ils ne m’auront pas connu », c’est
se sentir promis au néant.
Est-il vrai que « l’amour descend et ne remonte pas » ? Je le pense. À
travers les générations, il se propage, transmis pour les suivants. Ce parcours
peut être interrompu par la mort. Nombre d’enfants n’ont jamais connu leurs
grands-parents. Mais, quand le trajet de la transmission est volontairement
interrompu, comment y consentir ? Les nœuds, les manœuvres de chantage,
l’incompréhension, l’entêtement, le blocage de la communication avec ou
sans intermédiaire, ou, globalement, la souffrance des uns et des autres, sont
tels qu’il n’y a parfois objectivement rien « à faire ».
Reste alors le plus difficile à vivre : accepter l’impuissance et, intérieu~rement, rétablir la bonne distance, ce qui permettra peut-être un jour de la
trouver dans une relation moins passionnelle.
[1]
École des grands-parents européens, 12, rue Chomel, 75007 Paris.
[2]
Notre règle est de ne pas assurer d’écoute suivie, mais il arrive qu’un second entretien soit
proposé.
[3]
Voir Sylvie Bouchet,
De mère à grand-mère, approche psychanalytique d’une identité nou~velle.