2002
Dialogue
ETAUSSI…
Un marqueur fondamental
Ratages ou marquages œdipiens
et destins du lien amoureux
Marianne Dollander
Maître de conférences en psychologie clinique,
Groupe de recherche en psychologie de la santé
Laboratoire de psychologie (E.A. n° 2337),
Université Nancy 2,23, bd Albert-1er, 54000 Nancy
Claude de Tychey
Professeur de psychologie clinique,
directeur du Groupe de recherche en psychologie de la santé
et du laboratoire de psychologie (E.A.n° 2337),
Université Nancy 2, 23, bd Albert-1er, 54000 Nancy
Les auteurs examinent le destin du lien amoureux adulte en fonction des avatars de l’histoire
infantile, plus particulièrement du statut de l’objet et de la relation d’objet au stade préoedipien
et oedipien. Ils passent en revue les différents marquages et ratages oedipiens pouvant structurer
cette relation et leurs effets sur la nature de l’orientation amoureuse à l’âge adulte.
Mots-clés :
Relation objectale, lien amoureux, enfance, stade préœdipien, stade œdipien, homosexualité, hétérosexualité.
The authors analyses destiny of amorous bond following conditions of childhood history, espe~cially object statute and object relation at pre-oedipal and oedipal phases. They point out dif~ferent failures and structurations at oedipal and preoedipal stages which are able to determine
orientation and nature of amorous relation at adult age.Keywords :
Object relation, love link, childhood-preoedipal phase, oedipal stage, homosexuality, heterosexuality.
La façon dont un sujet traverse l’Œdipe laisse des traces méconnues et
pourtant déterminantes pour sa vie amoureuse. L’acceptation ou le refus de
l’interdit de réalisation des désirs incestueux ne sont jamais sans effets. Le
fait de mal négocier la dynamique œdipienne peut rendre notre génitalité pro~blématique et peser lourdement sur l’orientation homo ou hétérosexuelle de
nos investissements amoureux. Mais le fait de ne pas entrer dans la dyna~mique phallique œdipienne et rester durant l’enfance bloqué dans son évolu~tion libidinale à un stade préœdipien anal, sans pouvoir négocier la
différences des sexes, laisse un marquage tout aussi signifiant sur la nature de
notre relation d’objet infantile, puis adulte. Le statut de la relation d’objet est
à notre avis un paramètre important qui conditionne en partie les formes des
liens amoureux que nous serons ultérieurement amenés à nouer.
Nous évoquerons dans cet article quelques figures du lien amoureux, et
examinerons les conditions de l’épigenèse interactionnelle précoce qui vient
structurer un ratage d’entrée (fixation au stade anal) ou de sortie (non-réso-lution du conflit) de la dynamique œdipienne et ses répercussions sur l’édifi~cation de notre lien amoureux. Puis nous réfléchirons sur quelques conditions
pouvant servir de fondement à l’établissement d’une vie amoureuse authen~tiquement génitale.
Deux clés : la nature de l’identification au modèle
et la nature de l’objet investi
Le conflit œdipien met en jeu deux composantes essentielles qui vont
déterminer pour une part non négligeable notre style d’investissement amou~reux à l’adolescence et à l’âge adulte. La première est la nature de l’identifi~cation au modèle (parental ou autre) que nous y structurons, et qui va servir de
fondement à la construction de notre identité sexuelle psychologique mascu~line ou féminine, quel que soit par ailleurs notre sexe biologique. La seconde
est la nature de l’objet investi. C’est l’aiguillage vers une orientation homo~sexuelle ou hétérosexuelle de notre désir amoureux qui se joue à cette phase,
même si celui-ci reste soumis à de multiples fluctuations liées aux avatars de
notre trajectoire existentielle. En effet, comme le remarquait Freud dès 1915
(in Cinq psychanalyses), « tout être humain oscille en général tout au long de
sa vie entre des sentiments hétérosexuels et des sentiments homosexuels, et
toute privation ou déception d’un côté a pour effet habituel de le rejeter de
l’autre ». Ce dernier propos donne toute son importance à l’objet, à la fois
parce qu’il sera inévitablement investi par la pulsion, parce qu’il sert de fon~dement à la construction du narcissisme du sujet et, enfin, parce qu’il consti~tue une cible identificatoire lourde de conséquences sur notre destin futur.
Prégénitalité et destins du lien amoureux
Nous examinerons dans un premier temps les conditions interactives
précoces susceptibles d’entraver la concrétisation du désir amoureux dans un
lien génital hétérosexuel et de pré-organiser un lien prégénital homosexuel,
ou, plus précisément, pour reprendre la terminologie récente de Bergeret
(1999), « à valence narcissique homoérotique ». Bergeret estime qu’il est en
clinique parfois malaisé de différencier « ce qui relève du versant objectal
donc sexuel, ou du versant au contraire auto-centré, donc narcissique de
l’orientation affective et relationnelle ». Il dénonce les ambiguïtés du terme
« homosexualité », car, selon lui, « homo correspond à une relation entrete~nue avec un semblable alors que la sexualité suppose une distanciation des
genres. Donc une relation entre deux sujets de nature différente ». Il note que
le terme d’homoérotisme a été introduit par Ferenczi en 1911 au congrès de
Weimar et estime que ce terme est « beaucoup plus adapté à la situation rela~tionnelle qu’il s’agit de décrire quand les échanges se produisent entre deux
êtres qui se considèrent comme semblables ». Il situe la genèse de l’homoé~rotisme au stade érotico-anal, où le lien s’établit « sous le primat du narcis~sisme entre un fort et un faible, ce qui constitue le préalable de toutes les
formes d’homoérotisme ». Bergeret (1999) s’interroge également sur les
conditions de structuration des fixations homoérotiques, qui seront, nous le
verrons plus loin, particulièrement signifiantes dans leurs effets sur le lien
amoureux développé à l’âge adulte. Il distingue deux contextes dynamiques
préjudiciables au développement libidinal de l’enfant.
Le premier, c’est une situation où « la mère se présente comme abusive~ment puissante phalliquement à des fins défensives en face d’un père dont la
représentativité phallique (puis aussi sexuelle du même coup) se voit singu~lièrement dévaluée, c’est-à-dire dans des situations cliniquement repérées
comme génératrices de fixations homoérotiques tout autant chez la fille que
chez le garçon ». Dans ce cadre, il y a pour Bergeret (1999) « un impact néga~tif sur le développement de l’enfant d’une trop nette différence entre la puis~sance de la pression identificatoire exercée par l’imago d’un des parents et la
faiblesse de l’imago de l’autre parent ».
S’il en ressort que les apports narcissiques des deux parents à l’enfant
doivent être équilibrés, Bergeret (1999) pense également nécessaire que soit
évitée une seconde situation, où s’exerce « une prédominance séductrice de
la part d’un des parents cherchant à disqualifier les apports possibles de
l’autre ». Il y a lieu de « redouter les manifestations d’agressivité trop évi~dentes, soit de la part d’un des parents, soit des deux parents à la fois à l’égard
de l’enfant en écho aux conflits existant entre les parents eux-mêmes ».
La théorisation de Fenichel, déjà ancienne (1953), sur les conditions de
l’épigenèse de l’homosexualité (terme que l’auteur conserve à cette époque,
ce qui ne saurait nous étonner) nous paraît fournir un éclairage complémen~taire nullement contradictoire avec la perspective de Bergeret (1999). Res~pectueux de la pensée freudienne, cet auteur note d’abord que le risque
d’homosexualité est plus élevé chez la fille que chez le garçon du fait que le
premier objet de cette dernière, la mère, est par définition du même sexe
qu’elle. La tâche de la petite fille se complique de la nécessité de transformer
son choix d’objet pour le diriger vers le sexe opposé pour poursuivre son
développement libidinal. Fenichel (1953) distingue ensuite différentes condi~tions interactives parents-enfants susceptibles de fonder chez le garçon et la
fille une homosexualité ultérieure.
Le premier déterminant d’une orientation homosexuelle masculine est à
ses yeux l’absence de métabolisation de l’angoisse de castration suractivée à
la phase phallique par la découverte de la différence des sexes, dont on peut
penser qu’elle met à l’épreuve le narcissisme de l’enfant. Selon Fenichel
(1953), la vue des organes génitaux féminins peut éveiller chez le garçon
l’angoisse de castration de deux façons. Soit en lui faisant croire qu’il risque
de perdre le pénis également, soit en lui faisant fantasmer que les organes
génitaux féminins sont capables de châtrer le pénis (fantasme du vagin
denté). Dans ces conditions, on comprend que puisse s’installer chez le gar~çon, puis l’homme en devenir, un évitement du désir d’investir l’autre sexe,
car « toute idée de contact génital leur semble effrayante ou repoussante ».
Le second déterminant est lié à l’échec de l’investissement libidinal de
l’objet maternel au tout début de la vie, soit parce que ce dernier était absent,
soit parce qu’il était trop inducteur de carences, ce qui conduit le garçon à se
tourner vers une figure paternelle investie d’une fonction maternelle pour
parvenir à se construire. Fenichel (1953) évoque ici implicitement à la fois le
ratage de l’orientation initiale de la libido de l’enfant vers un objet hétéro~sexuel et le ratage de la dynamique identificatoire du garçon, qui favoriserait
sa préorganisation homosexuelle. Selon Fenichel (1953), le ratage identifica~toire de l’homme homosexuel est patent puisque, enfant, il a régressé de
l’amour objectal à l’identification : « L’homme homosexuel s’identifie à la
mère frustratrice, comme elle, il aime les hommes… S’étant identifié à sa
mère, il se comporte comme il aurait voulu que sa mère se comportât avec
lui. Il choisit un objet, un jeune homme ou un garçon similaire à lui dans son
esprit, et il l’aime avec la tendresse qu’il avait espérée de sa mère. »
Le lien amoureux pédophilique s’explique alors aisément et montre bien
la relation entre homosexualité et narcissisme pointée par Bergeret (1999).
Fenichel (1953) a une perspective très voisine de ce dernier : « Inconsciem~ment, ces patients sont amoureux d’eux-mêmes enfants. Ils traitent ces
enfants objets d’amour de la même façon qu’ils auraient voulu être traités ou
alors d’une façon complètement opposée. »
Fenichel note toutefois que le tableau clinique de l’homosexualité mas~culine peut être très différent si, à partir de l’identification à la mère, une fixa~tion anale détermine le développement ultérieur : « Le désir de satisfaction
sexuelle avec la mère se transforme en désir de jouir de la même façon que
la mère. Avec ce point de départ, le père devient objet d’amour et l’individu
fait tout son possible pour se soumettre à lui, comme la mère le fait, d’une
manière passive réceptive… Alors que les individus de ce type étant féminins
se comportent manifestement d’une façon douce et délicate, ils peuvent être
inconsciemment gouvernés par une hostilité plus ou moins forte dirigée
contre le père. »
Dolto (1984) a une lecture un peu différente de celle de Fenichel (1953) pour rendre compte de certaines formes d’homosexualité plus névrotiques
que narcissiques pour le garçon, en particulier dans un contexte d’organisa~tion obsessionnelle sévère. Il peut exister pour elle un effet pervertissant de
l’interdit de l’inceste quand ce dernier est énoncé de manière trop violente
par le père. Il peut alors être « entendu » et subjectivé à un niveau imaginaire
par l’enfant, puis intériorisé, comme l’interdit du désir non seulement à
l’égard de la mère, mais de toute femme.
Fenichel (1953) de son côté est assez proche de Bergeret (1999) lorsqu’il
passe en revue les caractéristiques interactives précoces les plus lourdement
inductrices d’homosexualité future pour le garçon : « Les hommes les plus
enclins à devenir homosexuels ont eu un père faible ou pas de père du tout,
ils ont subi autrement dit les frustrations cruciales de leur mère. Les garçons
n’ayant pas eu de mère ont aussi tendance à devenir homosexuels mais pour
des raisons différentes, la satisfaction des plaisirs passifs des temps prégéni~taux venant d’un homme au lieu d’une femme, crée une disposition à l’ho~mosexualité… Des tendances passives prégénitales anales peuvent
s’intensifier contre des désirs masculins si l’activité est considérée comme
dangereuse. »
La lecture qu’il fait de l’homosexualité féminine est rigoureusement
parallèle. On sait que le premier amour de la petite fille est de nature homo~sexuelle. Cette orientation va perdurer à l’âge adulte si l’investissement
d’une figure masculine privilégiée durant la phase œdipienne n’a pas été pos~sible. Deux facteurs jouent pour Fenichel (1953) un rôle important : la répul~sion pour l’hétérosexualité issue du complexe de castration, et l’attraction
pour l’homosexualité issue de fixations précoces à la mère. Ainsi, il existerait
selon lui des femmes homosexuelles ayant un mode de construction analogue
à celui qui prévaut dans certaines formes d’homosexualité masculine :
« Après s’être identifiées au père, elles choisissent des jeunes filles comme
objets d’amour, représentantes idéales de leur propre personne. Elles se com~portent alors avec elles comme elles auraient souhaité être traitées par leur
père. »
Au final, il nous semble qu’une femme peut devenir homosexuelle à un
niveau latent (évitement de tout engagement hétérosexuel) ou manifeste
(recherche active d’un engagement homosexuel) pour des raisons opposées.
Il peut s’agir d’un ratage du lien libidinal avec sa mère au début de sa vie, ce
qui l’a conduite à s’identifier au père et à rechercher à l’âge adulte des
femmes représentant un double idéalisé d’elle-même enfant. Mais il se peut
également que le père n’ait pas su permettre l’établissement d’un lien érotisé
avec sa personne en ne pouvant devenir objet de désir de sa fille durant la
période œdipienne. Cela peut tenir soit au fait qu’il était constamment dis~qualifié par sa femme, soit au fait qu’il rejetait sa fille par un déplacement sur
elle de l’agressivité réactionnelle qu’il éprouvait à l’encontre de son épouse,
ou encore au fait qu’il ne supportait pas de devenir l’objet d’un lien érotisé
recherché par sa fille. Dans chacun de ces contextes, un feu rouge plus ou
moins durable nous semble pouvoir se mettre en place pour la petite fille
désireuse de s’engager sur la voie de l’hétérosexualité.
Nous voudrions maintenant dire quelques mots des caractéristiques de
l’objet d’amour et du lien libidinal chez un sujet fixé à un stade d’organisa~tion prégénital. Nous pensons que l’enfant qui s’est structuré à ce stade de
développement sans pouvoir s’organiser sous le primat de l’Œdipe (cas de
figure de plus en plus fréquent pour Bergeret [1974,1986] avec l’augmenta~tion des organisations dites « limites » de la personnalité), risque de transfé~rer à l’âge adulte un lien libidinal de même nature sur les objets substituts que
seront ses nouveaux partenaires.
Le premier trait d’un lien objectal érotisé prégénital nous paraît être
constitué par un investissement de l’autre en termes de tout ou rien, de sorte
que le lien amoureux construit à l’âge adulte prendra la forme d’une dyade
avec un(e) fort(e) et un(e) faible. La relation amoureuse qui en résulte amè~nera l’homme soit à se positionner en petit garçon par rapport à sa femme
substitut maternel phallique, soit à endosser un habit de complétude phallique
toute-puissante face à une partenaire qui endossera davantage une identité de
petite fille que celle d’une femme adulte autonome et complémentaire.
Le second trait qui sature une relation de ce type est la surévaluation
durable de l’objet idéalisé, qui doit impérativement conserver ce statut pour
restaurer le narcissisme défaillant du partenaire. Tout manque, tout écart à cet
idéal générera une rage intense chez l’autre, qui ne peut investir le (la) parte~naire sur le mode de l’ambivalence sans que se profile immédiatement le
risque de destruction de l’objet. D’où aussi la faible tolérance à la frustration
dès qu’un manque se profile, et la fréquence et (ou) la rapidité des désu~nions… La non-intégration de la violence fondamentale à la libido (Bergeret
1984) rend problématique l’acceptation de l’ambivalence face à un objet qui,
inévitablement, se refusera un jour peu ou prou à notre désir.
Un troisième clignotant éclairant de cette relation nous est fourni par
l’expression d’un trait de caractère dénommé par Bergeret (1974) « perver~sité caractérielle » du « grand » à l’égard du « petit ». Ce trait consiste à
dénier à l’autre toute différence de désir, de système de valeur, et vise à l’alié~ner à son propre désir, dans la mesure où toute différence réactive chez le
sujet les manques intolérables qui ont fissuré son narcissisme aux étapes pré~coces du développement. Comme si toute différence devenait aussi « insym~bolisable » que l’a été la première différence importante, celle relative à la
différence anatomique des sexes…
Une autre caractéristique du lien amoureux objectal prégénital nous
semble être l’extrême et permanente dépendance des deux partenaires l’un à
l’égard de l’autre. Cette symbiose exclut qu’un plaisir soit possible sans la
présence de l’autre. Comme s’il fallait toujours être ensemble au même
moment, au même endroit pour vivre vraiment l’élation amoureuse…
Comme si tout éloignement imposé par les contraintes de la réalité externe
exposait à une solitude non métabolisable et à une angoisse de perte majeure.
Dans ce contexte, la rupture amoureuse n’est plus élaborable. L’intensité du
lien anaclitique exige la permanence de la présence de l’autre sous peine
d’une hémorragie narcissique et d’une angoisse d’abandon à la limite de
l’impensable. Cet asservissement et l’incapacité de mentaliser la séparation
ont été métaphorisés par Jacques Brel (1964) dans l’une de ses plus belles
chansons, Ne me quitte pas, quand il conclut : « Laisse-moi devenir l’ombre
de ton ombre, l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien… Mais ne me quitte
pas… »
La figure extrême de ce mode de relation nous paraît constituée par les
couples qui ont un lien érotisé sadomasochiste. L’emprise totale sur l’objet
que vise le sujet sadique a une double fonction protectrice : elle le protège à
la fois de l’angoisse extrême associée à la différence des sexes et à la castra~tion et de l’angoisse de perte d’objet. La première est contrôlée par la com~posante sadique, qui permet d’obtenir une assurance contre la crainte de la
castration. Fenichel (1953) a raison de pointer que « ce qui pourrait arriver
passivement au sujet est activement fait par lui aux autres, en prévision d’une
attaque ». De notre point de vue, le sadisme permet aussi l’emprise totale sur
l’autre et protège donc aussi du risque de le perdre… Cette dernière remarque
peut aussi s’appliquer au partenaire masochiste, qui préfère la souffrance à la
solitude, d’autant que, pour certain(e)s, la souffrance peut devenir une condi~tion préalable au plaisir sexuel. Ce point a été particulièrement bien saisi par
Fenichel, qui remarque que la souffrance peut être le prix à payer pour écar~ter certains sentiments de culpabilité, et un moyen de faire appel à la com~passion de l’autre, qui, à la fois omnipotent et menaçant, peut en dernier
recours se révéler protecteur devant l’étalage d’une telle vulnérabilité. Dans
ce contexte, le lien amoureux ne résiste pas à l’irrespect de l’autre et au
besoin de maîtrise qui caractérise le stade anal. L’autre est choisi, et nous sui~vrons Dolto (1984) sur ce plan, « pour être tenu en laisse par intimidation et
violence en sa dépendance ».
Investissement objectal œdipien et lien amoureux :
les avatars de la dynamique œdipienne
Quelles figures prend maintenant le lien amoureux lorsqu’il s’inscrit
dans un ratage de la résolution du conflit œdipien ?
L’absence d’intériorisation de l’interdit de l’inceste
L’expression la plus évidente d’un raté de la dynamique œdipienne est
l’absence d’intériorisation de l’interdit de l’inceste chez l’enfant. Celle-ci va
avoir des conséquences variables sur sa vie sexuelle amoureuse. Elle peut
prendre des formes d’expression plus ou moins pathologiques. Son degré
extrême est l’inceste réel. Beaucoup plus fréquent nous apparaît le climat
« incestuel » formalisé par Racamier (1992). Dans ce cadre, le désir inces~tueux subsiste à un niveau imaginaire à défaut de se concrétiser dans la réa~lité. L’investissement privilégié par l’enfant d’un parent au détriment de
l’autre l’empêche de renoncer au lien amoureux imaginaire avec lui, de
désexualiser sa relation avec lui, pour pouvoir dès l’adolescence déplacer sa
libido sur des objets substituts licites. Ces derniers seront d’ailleurs systéma~tiquement dévalorisés par le parent les rares fois où l’adolescent, puis le jeune
adulte, tentera un lien amoureux extra-familial. Le destin de ce type de lien
objectal est problématique, le risque de devenir « vieux garçon » ou « vieille
fille » important. Même si, avec le temps qui passe, le lien amoureux inces~tuel engagé au départ prend parfois par la suite une coloration plus anacli~tique. La séparation des deux « partenaires » peut devenir progressivement
irréalisable, car l’angoisse de perte et de mort ne peuvent plus être métaboli~sées. Tout se passe alors comme si s’éloigner de l’objet « incestuel » impli~quait dans la psyché du jeune adulte le risque de faire mourir l’objet en le
condamnant à la solitude. La culpabilité qui sature alors la relation avec ce
dernier, parfois culpabilité-écran d’une autre associée au lien « incestuel »
initial, condamne les deux protagonistes à un immobilisme qui rend la possi~bilité d’épanouissement amoureux extra-familial singulièrement aléatoire.
Quand le deuil de l’objet œdipien
se complique de traumatismes
Il peut y avoir aussi un « marquage » négatif œdipien qui équivaut à un
ratage quand le deuil de l’objet amoureux œdipien se complique de trauma~tismes existentiels.
Clio en constitue une illustration clinique saisissante. Agée de 40 ans,
elle a perdu son père dans un accident de voiture alors qu’elle entrait dans
l’adolescence, à 14 ans. La dépression massive qui l’envahit alors conduit à
sa première tentative de suicide. Le bilan psychologique réalisé à l’époque
évoque une personnalité à structure hystérique et un deuil psychiatrique com~pliqué de l’impossibilité de renoncer à l’objet œdipien perdu. Ses relations
avec sa mère, à qui elle reproche d’être restée en vie, se détériorent. Clio
songe un moment à entrer au couvent (la vocation religieuse à l’adolescence
nous semble souvent induite par les interdits surmoïques face aux désirs cou~pables). Sa vie bascule à 20 ans quand elle tombe amoureuse d’un homme
marié qui pourrait avoir l’âge de son père. L’idylle adultérine se réalise, mais
se double assez rapidement d’une rupture (source de nouvelle dépression et
hospitalisation). Clio est en effet tellement jalouse et exigeante qu’elle finit
par pousser le substitut œdipien paternel à rompre. Depuis, sa vie sexuelle est
tumultueuse. Dotée d’un pouvoir de séduction auquel nous avons été sen~sibles à un niveau contre-transférentiel, elle multiplie les aventures amou~reuses, mais ces dernières se construisent toujours selon le même scénario.
Elle n’est « attirée sexuellement » et ne « tombe amoureuse » que d’hommes
beaucoup plus âgés qu’elle (choix qu’elle rationalise en invoquant « leur plus
grande expérience sur le plan sexuel », condition pour la faire parvenir à une
jouissance). Ces hommes sont toujours mariés ou engagés ailleurs. La jouis~sance, nous explique-t-elle, est aussi liée pour elle à la possibilité de conqué~rir l’autre. Mais pas n’importe quel autre, aurions-nous envie d’ajouter, car, à
un niveau imaginaire, il faut que cet autre soit déjà engagé ailleurs, et il s’agit
de réussir à le faire transgresser en consommant une liaison adultérine. Clio
entre alors dans une répétition aliénante de conquêtes et ruptures amoureuses.
Le cycle est toujours identique : séduction d’un objet substitut œdipien –
transgression – rupture en raison d’une jalousie exacerbée qui pousse le par~tenaire à rompre – dépression. S’y dessine de manière transparente la conflic~tualité œdipienne non résolue qui vient constituer une entrave insurmontable
à la construction d’un lien amoureux durable. La réalisation du désir doit se
doubler, du fait des injonctions surmoïques, d’une punition qui prend la
forme d’une rupture à la fois subie et provoquée inconsciemment pour faire
taire le surmoi. À 40 ans et en l’absence de désir de nouvel engagement psy~chothérapique (la première tentative, avec un homme, a débouché sur un
échec retentissant et depuis lors tous les « psy » s’inscrivent pour elle dans un
registre d’évitement phobique), Clio voit sa vie amoureuse singulièrement
invalidée par les rejetons non résolus de sa dynamique œdipienne passée.
De façon plus générale, nous pensons que la recherche d’un lien amou~reux adultérin, qui nous semble aujourd’hui plus fréquente que naguère, peut
exprimer une transgression de l’interdit œdipien. Un des représentants sym~boliques de cet interdit est l’engagement à la fidélité du mariage, qui revient
à s’interdire la réalisation du désir amoureux pour tout autre objet, lequel
devient un objet aussi illicite que le partenaire œdipien. Mais le lien adulté~rin peut prendre bien d’autres formes (excluant notamment la culpabilité) qui
mériteraient une réflexion sociopsychanalytique approfondie. Peut-être
reflète-t-il un glissement vers une moindre structuration des instances sur~moïques, une moindre acceptation de la limitation imposée au désir, une
dynamique de construction individuelle plus narcissique qu’œdipienne,
davantage structurée par un axe possible-impossible que par le couple per~mis~défendu…
Roland Gori dans un ouvrage récent consacré à la logique des passions
(2002) souligne qu’une des figures originelles de l’état passionnel est la haine
et la souffrance. Cette haine-souffrance s’inscrit bien souvent dans des répé~titions qui portent la marque des mandats intergénérationnels hérités. Notre
deuxième vignette clinique l’illustrera de façon saisissante en montrant les
répercussions des fixations œdipiennes non résolues sur la nature du lien
amoureux à l’adolescence et chez le jeune adulte.
Vanessa a 23 ans. Elle est fille naturelle d’une mère enseignante (lettres) qui a été abandonnée par l’homme qu’elle fréquentait, un marginal, quand il
a appris sa grossesse. La mère de Vanessa a épousé quelques mois après la
naissance de sa fille un artisan du village qu’elle habitait, très épris d’elle, qui
s’est fait passer avec l’accord de la mère pour le père biologique jusqu’à
l’adolescence de Vanessa.
La scolarité de cette dernière est brillante jusqu’en classe de troisième,
période où elle apprend avec « stupéfaction » d’un « proche » que celui qui
l’a élevée n’est pas son père biologique, ce que lui confirment ses deux
parents. Elle entre alors en conflit violent avec sa famille, qui refuse de lui
donner l’identité sociale et géographique de son géniteur. Elle sait simple~ment qu’il habite la région. Ses parents lui interdisent de « chercher à savoir »
et de poursuivre ses recherches. La période qui suit est marquée par l’effon~drement des résultats scolaires jusque-là brillants Vanessa nous a affirmé
« trop penser à son père pour pouvoir se concentrer ou trouver de l’intérêt aux
matières scolaires ». Le fléchissement scolaire n’est pas dû à un manque de
moyens : le niveau intellectuel, qui a fait l’objet d’une évaluation par ailleurs
( QI global de 115 à la WAISR avec un profil assez homogène), est satisfaisant.
Vanessa traverse alors une première période dépressive durant laquelle
on peut pointer deux événements importants :
- une envie irrépressible de fréquenter des jeunes marginaux de son âge (elle
sait que son père biologique était un marginal lui-même) ;
- une éclaircie dans sa chute scolaire avec l’épreuve de français anticipé, où
elle obtient la note de 17 sur 20, à la grande joie de sa mère professeur de
lettres ! Malheureusement, cela ne lui permet pas de décrocher le bac, ce qui
constitue une grande déception pour sa famille…
Vanessa nous avouera être sortie de sa déprime en tombant amoureuse
d’un « punk » encore plus marginal que les autres. De cette union sera conçue
Florence, qui naîtra dans des conditions normales. Mais la grossesse a été dif~ficile, car le partenaire, très valorisé pour sa force de caractère et sa virilité,
n’a pas voulu assumer cette naissance et a demandé à Vanessa d’avorter.
Cette dernière a farouchement refusé, malgré les scènes de violence
empreintes de sadisme qu’elle a dû subir. Le géniteur, lors d’une sortie com~mune avec une bande de jeunes, l’a même ouvertement trompée avec une
copine d’un soir. Vanessa a tenu bon et a eu l’impression de le faire revenir à
de meilleurs sentiments envers elle durant les trois derniers mois de la gros~sesse. Mais elle se trompait lourdement. Son partenaire, absent le jour de
l’accouchement, lui téléphona le même soir pour lui annoncer qu’il ne recon~naîtrait pas l’enfant et qu’il s’en allait le jour même chercher du travail dans
le Sud de la France, sans prévoir de revenir dans la région…
Le lien entre la dépression et le conflit œdipien nous paraît ici transpa~rent du fait du sens que prend le choix du partenaire sexuel, calqué sur une
représentation imaginaire du père biologique. Vanessa cherche probablement
à prouver à elle-même et à sa mère qu’un père marginal peut être un bon père.
Son agir reproduit l’histoire maternelle et possède sans doute une fonction
anti-dépressive. La perte de son compagnon « punk » signe l’échec de cet
aménagement. La négativité de ce dernier et son acte d’abandon réactivent
l’abandon initial du père biologique. Le reproche qu’elle se formule de ne pas
avoir cherché ce père et de ne pas l’avoir trouvé est à lire comme une culpa~bilité liée au désir œdipien interdit. Au sein d’une dynamique œdipienne
aussi forte, la mise à l’écart du père œdipien qui l’a élevée, porteur des inter~dits protecteurs, la livre au jeu pulsionnel, face à un père imaginaire qui n’est
porteur d’aucune loi. Le conflit ambivalentiel avec la mère ne peut alors que
monter en puissance. L’identification à la mère étant particulièrement
conflictuelle (mêmes caractéristiques de l’objet sexuel, même excellence sur
le plan littéraire, mais, parallèlement, même échec de la vie sentimentale, et,
au niveau scolaire, impossibilité d’égaler sa mère et désinvestissement de
cette sphère pour s’opposer à elle). Une psychothérapie analytique aidera
Vanessa à élaborer le deuil de l’objet œdipien et de son substitut, et à
construire un nouveau lien amoureux qui ne soit pas une répétition du passé.
Conditions d’une dynamique œdipienne structurante
Les pré-requis pour construire un lien amoureux authentiquement géni~tal à l’âge adulte passent par la possibilité pour l’enfant d’entrer dans la
dynamique œdipienne après avoir pu négocier la différence des sexes sans
angoisse majeure, puis par la possibilité de résoudre le conflit œdipien en
acceptant l’interdit de l’inceste.
Cette résolution implique selon nous :
- que l’enfant dispose d’un parent ou modèle (extra) familial de même
sexe susceptible de constituer une cible identificatoire suffisamment attrac~tive et positive ;
- qu’il puisse investir précocement par sa libido un objet de l’autre sexe de
manière suffisamment prononcée pour pouvoir fonder une hétérosexualité ;
- que l’enfant et les parents (et les frères et sœurs) soient capables de
désexualiser le lien érotisé initial structuré durant l’enfance ;
- que les parents aient entre eux une harmonie sexuelle et affective.
Ces quatre conditions sont probablement difficiles à remplir à l’heure
actuelle. La multiplication de l’éclatement des cellules familiales rend sans
doute l’entrée dans la dynamique œdipienne et sa résolution délicate pour
plusieurs raisons :
- elle crée, selon Dolto, (1988) une « hémiplégie symbolique » en privant
l’enfant pris en charge le plus souvent par un parent gardien de la présence
nécessaire même partielle de l’autre (rappelons qu’au bout de deux ans de
séparation 60 % des enfants ne voient plus le parent « non gardien » qui est
dans 85 % des cas le père), ce qui les ampute soit d’un modèle identificatoire
structurant (pour les garçons), soit d’un modèle à même de fonder l’hétérosexualité
(pour les filles) ;
- elle contribue à faire de l’enfant un objet de compensation qui va concentrer
sur lui (surtout s’il est enfant unique) l’investissement libidinal du parent
gardien, ce qui peut favoriser un climat « incestuel » ou une relation de
dépendance anaclitique difficilement compatible avec l’autonomisation
sexuelle ultérieure de l’enfant ;
- enfin, la dissociation familiale rend plus problématique la construction d’un
narcissisme génital non fissuré par l’angoisse de castration et de perte d’objet
et plus aléatoire le désir d’union amoureuse avec un autre de statut génital.
Dolto (1983) le dit sans détours : « Être fier de son sexe de garçon n’est
possible que si le père a dans la vie réelle de la famille sa place d’homme
désiré par la mère. De même pour la fille dans son rapport à la mère, qui ne
peut être fière de son sexe de fille que si la mère a dans la vie réelle de la
famille sa place de femme désirée par le père. »
Au seuil de cette synthèse, nous posons qu’il existe un marquage par
« l’infantile » chez tout adulte en matière de structuration du lien amoureux.
Ce dernier se préorganise en fonction de la nature de l’objet et du statut de la
relation d’objet que l’enfant a investis lors de la phase préœdipienne, puis
œdipienne, s’il parvient à accéder à cette dernière. Nier le poids de l’épige~nèse interactionnelle précoce constitue à nos yeux une position indéfendable,
dont le corollaire serait la croyance en la construction d’un lien amoureux
adulte à même de faire table rase de toute l’histoire passée, conférant par là
même une toute-puissance aux possibilités d’expression autonome par le
sujet d’un investissement libidinal non infléchi par ses premières relations
objectales. Nous pensons que, dans un certain nombre de cas (et nos vignettes
cliniques l’attestent), le lien amoureux est le lieu d’une répétition aliénante
des avatars de nos premières relations objectales. Pour autant, nous ne sou~haitons nullement conduire le lecteur à un pessimisme quant à la liberté de
choix, de construction ou de reconstruction du lien amoureux à l’adolescence
et à l’âge adulte. Nous sommes convaincus qu’à tout âge, des possibilités de
nous dégager de nos investissements objectaux initiaux existent. Ces der~nières dépendent selon nous de notre propre résilience et au moins autant de
la qualité des rencontres objectales nouvelles que font l’adolescent et le jeune
adulte. Dans les cas les plus favorables, celles-ci seront de nature à restaurer
son narcissisme et à lui permettre d’élaborer un lien amoureux de statut
authentiquement génital selon l’idéal suggéré par Bergeret (1999) : non pas
un lien entre un(e) fort(e) et un(e) faible, mais un lien « entre deux sujets de
nature différente, de statut personnel tout à fait égalitaire et de complémen~tarité fonctionnelle ».
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