2003
Dialogue
La mission impossible du psy dans le cadre du travail social
Normalisation ou subjectivation ?
Le temps des psychodérapeutes
Jacques Robion
ADAPEI, Sauvegarde de l’enfance, UDAF, La Roche-sur-Yon, Vendée.
« On n’obtiendra pas l’arrêt d’un dysfonctionnement éducatif si l’on n’éradique pas sa cause
psychique. La normalisation commandée de l’usager passera donc par un acte de subjectivation de sa part. La prise de conscience recherchée ne s’obtiendra pas sans une demande vraie
de l’usager. » Fort de ce modèle, le travailleur social se concentre alors quasi exclusivement
sur un travail de la demande. L’institution, de son côté, s’applique, non sans douleurs, à répartir les tâches en différenciant lieux et agents de la normalisation et de la subjectivation. S’installe alors un divan institutionnel, un divan dans les murs. En fait, institution et travailleur
social s’organisent inconsciemment pour tenter d’échapper à un malaise profond induit par ce
modèle inadéquat : le syndrome de Judas. Ce syndrome consiste à trahir alternativement l’usager ou le mandataire. On sortira du malaise à sortir du modèle.Mots-clés :
Normalisation, subjectivation, syndrome de Judas, contrainte de subjectivation, modèle du divan, psychodérapie.
Psychologue de formation, j’ai eu l’occasion d’exercer dans un certain
nombre d’institutions socio-éducatives, des « Maisons d’enfants » aux services d’IOE (Investigation et orientation éducative) en passant par des services d’AEMO (Aide éducative en milieu ouvert), de tutelles. J’y officiais soit
en intervention directe, sur le terrain, soit en intervention indirecte, c’est-à-dire en situation d’évaluateur ou de superviseur. J’ai donc pu y voir fonctionner un modèle théorico-pratique, auquel j’ai d’ailleurs longtemps recouru
moi-même : le modèle du « divan institutionnel » (J. Robion, Le divan institutionnel). Je vais essayer d’en dégager les traits principaux :
- considérer le dysfonctionnement éducatif parental comme l’effet d’un dysfonctionnement psychique ;
- traiter la cause plutôt que l’effet, dans un souci d’efficacité ;
- amener en conséquence le parent à faire un travail sur son psychisme, à une
élaboration psychique;
- faire émerger chez lui une demande, puisqu’il ne saurait y avoir d’élaboration vraie sans demande ;
- traiter ensuite la demande en des lieux spécifiques, des espaces thérapeutiques internes, là où la parole aura une garantie de confidentialité;
- la traiter avec des agents spécifiques, spécialistes formés à l’écoute.
On y voit clairement comment la normalisation de l’usager, requise par
le groupe social mandataire, passe par un acte de subjectivation de l’usager.
Par subjectivation, j’entends le gain d’information à l’issue duquel l’en soi
pulsionnel devient pour soi, l’inconscient devient conscient, et le parent maltraitant moins maltraitant, d’avoir élaboré ses souffrances infantiles. La sub-jectivation de son passé non élaboré est censée sortir le parent de la répétition
transgénérationnelle où il s’enlise malgré les efforts rééducatifs de l’intervenant.
Ce modèle du divan fait vivre au tiers social, psychologue ou autre, un
malaise très particulier : le syndrome de Judas (J. Robion, Le syndrome de
Judas).
Il s’agit d’un sentiment diffus de trahison qui résulte de l’oscillation permanente de l’intervenant entre normalisation et subjectivation. Normalisation
impliquée dans la commande officielle, subjectivation impliquée par le
modèle. De la tension entre ces deux pôles normalisation-subjectivation naît
le syndrome de Judas.
La subjectivation de l’usager requise par le modèle amène en effet l’intervenant à considérer sa pratique comme une promotion de la subjectivité du
sujet. Tout se passe comme si une demande d’élaboration psychique était au
fondement de sa rencontre avec l’usager. Le tiers social ne tarde pas, dans ces
conditions, à éprouver le sentiment diffus de trahir le mandataire. Inversement, au moment du rapport, le sentiment de trahir l’usager fait brusquement
irruption en lui. Que doit-il retransmettre dans son rapport ? Si l’intervenant
veut rester fidèle à la commande et loyal au mandataire, il trahit l’usager. S’il
veut rester loyal avec l’usager, il trahit le juge.
Certains travailleurs sociaux conjurent l’apparition du malaise par des
discours inauguraux du type : « Je ne vous trahis pas, puisque, à la fin de la
mesure, je vais tout vous lire de ce que je vais redire au juge des enfants. Je
ne le trahis pas non plus puisque je vais lui retransmettre l’intégralité de ce
que vous allez me dire. » Et l’usager, perplexe devant ces précautions oratoires qui ne rassurent guère que l’intervenant, de se dire : « Lira-t-il bien
tout ? Ne redira-t-il pas autre chose ailleurs, hors ma présence ? » Le soupçon plane. Et la confiance s’évapore en ce « jeu du petit rapporteur ».
Un autre comportement fréquent de l’intervenant pour dissiper son
malaise, utilisé surtout par les psychologues : le recours au code de déontologie. Ce code, selon le psychologue, l’autorise à ne pas retransmettre un certain nombre d’informations, au nom du respect du sujet. Il y a, selon lui, des
informations qu’il convient de ne pas retranscrire dans le rapport. Ce comportement suscite invariablement des conflits aigus avec les chefs de service,
qui commencent alors à parler plus ou moins ouvertement d’insubordination.
On voit bien pourquoi le psychologue brandit à ce moment du rapport son
code de déontologie. Le modèle auquel il recourt – soigner la cause psychique du dysfonctionnement éducatif en passant par une subjectivation de
l’usager – l’a conduit à se positionner comme un thérapeute exerçant en libéral, à dénier donc l’existence du troisième terme absent, qui fonde pourtant
sa rencontre avec l’usager. Dans Le syndrome de Judas, j’écrivais : « Le syndrome de Judas consiste à oublier ou à faire oublier l’existence du tiers
mandataire. », « le syndrome de Judas consiste à dénier la situation de commande ». Je dirais plutôt aujourd’hui que ce syndrome consiste à trahir alternativement l’usager et le mandataire.
Le syndrome de Judas prend une forme particulièrement virulente
lorsque la commande institutionnelle est explicitement une commande d’expertise. J’appelle situation d’expertise la situation duelle commandée par un
troisième terme physiquement absent de la rencontre, le mandataire ; une
situation dans laquelle l’expert part à la recherche d’une information pour le
compte de ce troisième terme. L’expertise légale commandée par un juge
n’est en ce sens qu’un cas particulier de cette situation générale d’expertise.
Entre dans ce cas de figure la mesure d’IOE. Pour rappel, une IOE est ordonnée lorsque la protection de l’enfant est mise en question par le comportement parental. Sa vocation est d’investiguer à des fins d’orientation.
Parti pour obtenir une information sur l’usager pour le compte d’un tiers
mandataire, l’intervenant en IOE se retrouve, à suivre un modèle de référence
qui fait de l’acte parental de subjectivation la voie royale du changement vrai,
dans un processus où il œuvre à l’émergence d’une information pour le
compte de l’usager transformé subrepticement en « client » ; tout se passe
comme si l’usager était devenu le demandeur de la dite information. Promotion de la mission du tiers ou promotion de la subjectivité de l’usager ? Quel
« client » l’intervenant sert-il au juste ? Tantôt il occupe une position de thérapeute « libéral » où il tend à faire élaborer la cause psychique du dysfonctionnement éducatif, tantôt il réintègre une position normalisatrice où il tend
à imposer l’arrêt d’un comportement répréhensible.
Dans une IOE, l’intervenant qui se réfère au modèle du divan vit une
oscillation constante entre normalisation et subjectivation. À tout moment,
selon la position inconsciente qu’il occupe, expert ou thérapeute, il pressent
qu’il va devoir trahir quelqu’un.
La contrainte de subjectivation
Plus l’intervenant avance en expérience, plus il repère le « payeur » véritable de l’information. Il apprend à se tenir fermement et strictement à sa
commande, il résiste à la tentation du faire élaborer, il renonce à contraindre
directement lui-même l’usager à une subjectivation. Mais il exerce alors sur
l’usager une forme indirecte de contrainte psychique : celle du faire demander l’élaboration salvatrice. Puisqu’il ne saurait y avoir d’élaboration vraie
sans demande, l’intervenant nourrit intérieurement le projet de faire comprendre à l’usager l’intérêt d’une démarche thérapeutique. Notons que ces
contraintes de subjectivation, directes ou indirectes, sont des « doubles
contraintes » dans la mesure où l’usager n’a pas véritablement la liberté d’interroger le tiers social sur l’indication de soins qui lui est suggérée.
Voici un exemple d’une contrainte indirecte de subjectivation, communément appelée « travail de la demande ». Il s’agit d’une enquête sociale
menée par une assistante sociale de secteur.
Une mère élevant seule cinq enfants est soupçonnée de maltraitance. La
mère ouvre la porte au travailleur social sur un intérieur parfaitement propre,
entourée d’enfants sages bien que peu bavards. Elle tient le discours suivant
lors du premier entretien : « J’ai été malheureuse pendant toute mon enfance,
non, je n’ai jamais été battue. Ma mère ne m’aimait pas… je veux dire qu’elle
préférait ma sœur. J’ai beaucoup souffert de ce manque d’affection. Je ne
veux pas que mes enfants en souffrent pareillement. Je m’en voudrais à mort
s’ils manquaient de quelque chose. Je préfère me sacrifier pour eux. Pas
question que je leur préfère mon ami. D’ailleurs, je viens de rompre. »
La discordance est totale entre les faits signalés et ce que voit l’intervenante. Maltraitance ou non ? Le tiers social interroge les aînés. Silence total,
probablement verrouillé. La mère confirme l’hypothèse faite en ayant peine
à cacher son inquiétude de voir questionner ultérieurement ses enfants hors
de sa présence. L’entrevue avec ces derniers aura lieu cependant, mais ne
laissera rien filtrer, sauf la consigne implicite de silence qu’ils ont visiblement intériorisée. Impossible au bout de plusieurs entretiens de toutes sortes
de se forger une conviction.
Les travailleuses familiales n’ont pas pu distordre à ce point la réalité, se
dit l’intervenante. Elle retourne lui tenir les propos suivants : « Malgré ce que
vous me montrez, il y a certainement eu des moments où vous vous êtes laissée aller à des actes négligents, voire un peu violents à l’égard de vos enfants.
Cela ne veut pas dire que je vous considère comme une mauvaise mère, pour
reprendre votre expression. Je pense seulement que vous avez craqué dans
ces moments parce que vous voulez trop bien faire. »
Mme B. reste un temps interdite et silencieuse, puis associe spontanément en exprimant qu’elle se sent effectivement dévorée parfois par les
demandes de ses enfants, qu’elle ne s’autorise pas à leur refuser la moindre
chose, tant elle ne veut pas qu’ils souffrent et qu’ils vivent ce « manque
d’amour affreux » qu’elle a connu. Oui, elle n’a plus de vie pour elle, plus
d’instants pour elle, plus de vie de femme notamment. « En somme, vous les
aimez tellement que vous finissez par ne plus les supporter. – Mais je les
adore plus que tout… », se défend-elle vigoureusement, choquée par ce que
l’intervenante vient de lui renvoyer. « Bien sûr, mais vous les adorez tellement qu’ils prennent tout de vous et ne vous laissent plus rien. » Mme B. s’effondre alors en larmes, acquiesce, mais affirme ne pas comprendre qu’on
puisse penser qu’elle fait du mal à ses enfants. Elle n’est pas une mauvaise
mère !
Mme B. réévoque alors spontanément son passé, l’abandon affectif dont
elle souffre encore aujourd’hui. Le travailleur social interrompt le flux montantde ses souvenirs pour lui montrer l’analogie possible entre ce passé et les
micro-ruptures qu’elle fait régulièrement subir à ses enfants, quand, épuisée
par leurs demandes, elle « décroche » et s’isole, se referme sur elle-même
pour ne plus les entendre ; quand, excédée par le bruit, elle les « envoie promener brutalement ». « D’une certaine manière, et toutes proportions gardées, vous faites vivre là à vos enfants quelque chose de semblable à ce que
vous avez vécu vous-même, une sorte d’abandon maternel. » L’insight est
immédiat. Mme B. regarde l’intervenante les yeux agrandis d’étonnement.
« C’est cela. » Elle reconnaît alors les actes désignés du qualificatif de « maltraitants », parce qu’ils ont été replacés dans un autre contexte signifiant.
L’intervenante a interrompu l’élaboration naissante de Mme B. pour, de
par son repositionnement, ne pas lui faire oublier sa réalité d’investigatrice.
Il lui était tout à fait possible à ce moment de laisser Mme B. continuer son
introspection. Mme B. avait complètement oublié qui était le tiers social,
pour qui il travaillait, ce qu’il allait faire de ses propos. L’intervenante a
conclu l’entretien en disant : « Vous venez de comprendre comment, malgré
vous, vous pouvez faire du tort à vos enfants. Ces comportements ne peuvent
plus continuer. Vous pouvez faire appel à une aide éducative volontaire pour
parvenir à maîtriser vos moments de rejet. Vous pouvez aussi faire appel à
une aide psychologique pour continuer ce travail dont je viens de vous montrer la possibilité et l’intérêt. »
On voit bien, dans cet exemple, comment l’intervenante s’efforce tout au
long de l’entretien de faire comprendre à la mère l’intérêt d’une démarche de
soins psychiques, comment elle s’interdit scrupuleusement d’effectuer elle-même le traitement, comment elle « travaille la demande ». Son intervention
semble irréprochable, toute en finesse et en respect de l’usager. À une chose
près. Si la mère ne se prête pas à la suggestion d’élaboration, écrivez-le
comme vous l’entendez, que risque-t-elle ? Rien moins qu’une accusation de
maltraitance et qu’un placement des enfants. Qu’est-ce qui assure à l’intervenante que Mme B. n’a pas livré de façon habile et perverse un discours de
pseudo-élaboration censé éloigner une mesure désagréable pour elle ? Certes,
Mme B. a très bien pu se laisser véritablement aller à une authentique élaboration de sa souffrance. Mais quelle a été la réaction profonde de Mme B.
quand l’intervenante a récupéré une position de normalisation ?
Rien n’est plus facile que d’amener un usager à ce type d’élaboration,
sans qu’il s’en rende compte, sans qu’il en soit véritablement demandeur. Il
suffit de faire preuve d’empathie et de le faire parler de son enfance.
Comment un parent pourrait-il réaliser, à cet instant où il se confie en
toute sincérité, que l’intervenant s’apprête à rapporter en réunion de synthèse
le contenu de l’entretien ? Comment pourrait-il imaginer, dans ce temps où il
retourne douloureusement dans son passé, où il se sent enfin compris, que de
la réunion en question va peut-être sortir une décision radicalement contraire
à sa volonté, à celle de l’intervenant ?
Le travailleur social, qui espérait échapper à la manipulation du faire élaborer, exerce malgré tout sur l’usager une contrainte de subjectivation à travers le « travail de la demande ». Ne fût-ce qu’un instant, pour parvenir à ses
fins, il doit céder (comme l’intervenante de notre exemple) aux sirènes de la
subjectivation.
Faire oublier de la sorte un contexte de normalisation fait inéluctablement vivre après coup à l’intervenant les affres du syndrome de Judas.
J’ai essayé, dans l’article intitulé Le divan institutionnel, de montrer
comment le modèle théorico-pratique retenu amenait les institutions à la
création d’espaces thérapeutiques, individuels ou familiaux, à l’intérieur des
murs de l’institution socio-judiciaire.
Puisque, pour atteindre le changement éducatif vrai, le modèle prescrit
l’obtention d’une élaboration psychique parentale, donc d’un volontariat et
d’une confidentialité, l’institution socio-éducative s’engage dans un processus de séparation des lieux et des agents de la normalisation et de la subjectivation.
Il faut tout d’abord « préparer l’usager à l’action salvatrice de l’élaboration psychique. Ce sera le travail de l’éducateur d’amener l’usager là où on
souhaite qu’il parvienne : à un processus de conscientisation de son inconscient. Différenciation oblige, de préférence dans le cabinet du psychologue.
L’éducateur court donc travailler la demande de l’usager » (ibid.). Pour le
compte du spécialiste de l’écoute.
« Écoute thérapeutique oblige, l’institution socio-judiciaire finit par se
rendre compte de la contradiction qu’il y a à faire parler le psychologue (ou
le psychiatre) écoutant, en réunion de synthèse. Elle fait sortir l’écoutant des
synthèses et autres instances de décision. Les fonctions du psychologue éclatent alors en une pluralité de temps partiels, de façon à éviter certaines incompatibilités fonctionnelles. Celui qui participe aux synthèses n’est plus censé
faire de l’écoute, et inversement » (ibid.).
Au terme de cette dynamique de différenciation fonctionnelle : la création d’une consultation interne. Familiale ou individuelle. Le psychologue se
retrouve en position de consultant. L’instance de consultation se délocalise la
plupart du temps dans un service extérieur annexe, où l’intervenant reçoit les
familles, les usagers.
Mais pourquoi la consultation devrait-elle être interne ? La logique du
modèle aurait pourtant exigé que le traitement psychique se délocalisât hors
les murs, et se transportât dans ceux des CMP et CMPP. Le service annexe où
se déroule la démarche de soins reste en effet toujours sous la souveraineté
de l’institution mandataire, entretient de ce fait avec celle-ci un lien d’annexion. La parole de l’usager qui s’y dépose risque en conséquence de perdre
son authenticité, car l’usager y soupçonnera le thérapeute d’interférer dans un
processus décisionnel qui le concerne, ou, au contraire, y parlera pour peser
sur une décision dont l’institution mandataire continue a-symétriquement
d’avoir la maîtrise.
Pour exemple, la situation suivante. Un psychologue d’un service ASE
(Aide sociale à l’enfance) impulse fortement, en synthèse, une indication de
thérapie conjugale pour des parents venus demander une mesure d’accueil
provisoire pour leur fils aîné. Ces parents, complètement dépassés par le
comportement de plus en plus désorganisé de leur fils aîné qui accumule
fugues, absentéisme scolaire, tentatives de suicide, ont fini, après un long et
douloureux cheminement, par demander explicitement d’être déchargés
momentanément de l’adolescent. « Pour sauver leur couple », disent-ils.
L’inspectrice ASE accepte, mais à la condition que les parents engagent une
thérapie conjugale. À l’intérieur du service, avec le psychologue du service !
Sinon, elle se verrait obligée de faire un signalement ! On est vraiment en
droit de se poser la question de l’authenticité de l’élaboration qui va se dérouler en ces lieux ! Cette question n’a cependant pas le moins du monde effleuré
l’esprit du psychologue inducteur de l’indication de soins. Il a au contraire
gardé jusqu’au bout la conviction que l’assiduité des parents aux séances de
thérapie était le signe d’une véritable élaboration !
Être simultanément agent de subjectivation et agent de normalisation,
passe encore ! Mais, pratiquer ainsi l’auto-indication !
Revenons à notre question précédente : pourquoi l’institution socio-édu-cative n’oriente-t-elle pas l’usager vers les instances de soins psychiques
externes ?
Les mauvaises langues diront qu’avec une instance de consultation
interne le psychologue essaie de contourner une réalité économique qui rend
problématique son installation en « libéral », qu’il tente d’installer à peu de
frais un cabinet de thérapeute dans les murs de l’institution. Elles insinueront
encore plus perfidement que le psychologue désire accéder par ce biais à une
reconnaissance sociale autrement plus flatteuse pour son narcissisme. Ces
motivations jouent indéniablement dans un certain nombre de situations. Je
suis persuadé en effet que le premier travail, pour un psychologue en institution socio-éducative, est de commencer par élaborer son propre désir d’être
psychothérapeute, avant de lancer toute son institution dans une réorganisation fonctionnelle pénible et inefficace.
Mais je ne pense pas pour autant qu’on puisse expliquer la mise en place
de ces consultations internes uniquement par ces intérêts narcissiques et économiques. L’explication est à chercher ailleurs.
L’indicateur ne renonce pas à l’idée d’être lui-même l’agent de la sub-jectivation, parce que déléguer l’action en question le réduirait à n’être qu’un
agent de normalisation. Un psychologue se vit et se définit avant tout comme
un promoteur de subjectivation. N’être plus que dans le contrôle et la répression ? Il y perd son identité. Alors, il ne délègue pas et sombre dans un travail de subjectivation clandestin. Clandestinité dont il tend à se défaire en
essayant d’instituer une instance officielle de soins.
Mais, plus profondément encore, le psychologue déploie son énergie à la
création de ce type d’instance parce que, s’il œuvrait à sortir le soin psychique de l’institution, il continuerait d’y vivre les affres du syndrome de
Judas.
La création d’une consultation interne permet fondamentalement à celui
qui y officie d’évacuer le malaise généré par un modèle théorico-pratique
inadapté. Normalisation par une subjectivation ? Avec une consultation
interne, plus de soucis, plus de risques de trahison !
C’est pour cela qu’en lieu et place d’une orientation de l’usager vers une
consultation externe fleurissent dans les institutions socio-éducatives tant
d’instances thérapeutiques, familiales le plus souvent, « tels liserons dans un
parterre de fleurs » (ibid.).
Le conflit institutionnel
Le modèle du divan conduit inévitablement, au moment de la nécessaire
dissociation des démarches de normalisation et de subjectivation, à un conflit
institutionnel.
Dans le partage des tâches, qui sera chargé de la subjectivation, qui
accomplira la normalisation ? De fait, avec la création de l’instance de soins
internes, le psychologue n’a résolu que son problème propre. Il laisse l’éducateur spécialisé s’affronter à la normalisation ! Il a lutté pour se débarrasser
du syndrome de Judas, pour trouver un lieu interne de subjectivation en
accord avec ses références et ses compétences. L’éducateur spécialisé va lutter à son tour pour ne pas se laisser enfermer dans le rôle ingrat (et souvent
inefficace) du normalisateur, et surtout, comme auparavant le psychologue,
pour ne plus vivre le malaise de la trahison. La résolution la plus courante du
conflit ? La co-intervention. La consultation interne n’arrive la plupart du
temps à fonctionner qu’à la condition expresse d’y associer l’agent de la
normalisation à l’agent de la subjectivation. C’est pour cela que fleurissent en
ces lieux de subjectivation moult techniques de co-intervention, associant par
exemple psychologue et éducateur dans un « double lien thérapeutique
scindé » (Ausloos). On sait comment les formations systémiques se sont
emparées habilement de la tension institutionnelle interne créée par le modèle
du divan et en ont fait leurs choux gras ! Elles ont transformé en fructueux
fonds de commerce le désir d’être psychothérapeute de l’éducateur spécialisé.
La seule façon de se débarrasser vraiment du syndrome de Judas et de la
transgression des cadres consiste à renoncer au modèle qui les engendre.
C’est ce modèle qui a fait de l’élaboration psychique un moyen pour la fin
d’un autre, de la subjectivation un moyen de normalisation, qu’il convient
d’abandonner.
Quand je m’exprime en ces termes dans les milieux éducatifs, j’entends
régulièrement les protestations sincères des intervenants : « Je pose toujours
clairement le cadre de la mesure au début de mon intervention ; il est impossible que la famille puisse oublier que je suis en AEMO judiciaire. » Certes,
mais l’intervenant fait ensuite subrepticement effectuer à la famille un travail
sur son psychisme inconscient. « Mais, j’ai obtenu le consentement de la
famille à ce travail d’élaboration, il y a eu une contractualisation préalable. »
Certes, mais que risque l’usager s’il n’obtempère pas à la suggestion du travailleur social ?
Le modèle du divan conduit inéluctablement et insidieusement l’intervenant à la psychodérapie.
Le travailleur social qui dérape thérapeutiquement se retrouve en posture
de contraindre une famille à désirer la volonté de l’ensemble social, en posture de forcer un sujet à désirer l’élaboration désirée par un autre. « Le psychodérapeute conçoit l’élaboration de l’autre comme un moyen pour ses
propres fins » (ibid.).
La psychodérapie n’est rien d’autre que la mise en œuvre d’une
contrainte de subjectivation.
Des légions de travailleurs sociaux partent ainsi quotidiennement travailler au corps le désir des familles pour qu’il coïncide avec le leur, partent
ainsi forcer l’usager à désirer le vouloir d’un autre.
« Intéressante votre analyse, mais, si je vous écoute, comment vais-je
pouvoir travailler maintenant ? Quelle autre forme d’action me proposez-vous ? »
Je pense que le premier acte consiste à cesser de prescrire à l’usager de
vouloir le vouloir de l’autre, à cesser d’imposer une élaboration psychique
déjà élaborée par l’autre.
Je crois également qu’il faut commencer à prendre au sérieux les
réflexions qui nous viennent d’outre-atlantique à travers les courants de la
« thérapie brève ».
Dès l’instant où l’on conçoit que l’usager doit élaborer une solution
concrète, et non plus exclusivement son inconscient, le champ des réponses
s’ouvre considérablement. Autre chose qu’un dispositif de méta-élaboration
psychique va pouvoir se mettre en place dans et par un processus de métaélaboration du dispositif.
On trouvera dans l’article à suivre, traitant du modèle de l’autoprescription, un plus ample développement de ces notions de méta-élaboration de
dispositif et de dispositif de méta-élaboration.
·
BERGER, M. 1990. Des entretiens familiaux à la représentation de soi, Toulouse, Privat.
·
BERGER, M. 1992. Les séparations à but thérapeutique, Toulouse, Privat.
·
CABIÉ M, C. ; ISEBAERT, L. 1997. Pour une thérapie brève, Toulouse, Erès.
·
ROBION, J. 1998. Le syndrome de Judas, Nantes, Cassiopée.
·
ROBION, J. 2001. « Le divan institutionnel », Le divan familial, In Press.
·
DE SHAZER, S. 1996. Différence, Bruxelles, Le Germe-Satas.