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S'inscrire Alertes e-mail - Dialogue Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe modèle de l’auto-prescription
AuteurJacques Robion du même auteur
Les thérapeutes constructivistes se sont penchés ces dernières années sur le phénomène de la résistance. Ils ont développé des réflexions très intéressantes dont il serait dommage de se priver. L’ennui est qu’ils ont jeté en même temps par-dessus bord la notion d’inconscient.
2 Il faut donc reconstruire un modèle qui tienne compte de leurs incontestables avancées pratiques sans rien renier des acquis théoriques de la psychanalyse.
Problématisation
Le paradoxe de la demande
3 De quelque horizon qu’ils viennent, tous les cliniciens ont fait la même constatation : il n’y a pas de patient qui ne consulte sans avoir constitué au préalable une certaine idée des causes de son problème et de son mode de traitement, sans avoir construit une problématisation, je veux dire : une définition du problème et de son mode de résolution. Il n’y a pas de demande d’aide qui ne s’accompagne d’une problématisation.
4 Par ailleurs, tout demandeur d’aide souhaite que soit réparé le déficit fonctionnel ou structurel pour lequel il convoque la « fonction aidante » du tiers ( Robion, 2000). Il n’y a pas de demande d’aide qui ne soit demande de réparation.
5 De plus, si le plaignant pouvait se réparer seul, pourquoi appellerait-il un tiers à l’aide ? Il n’y a pas de demande d’aide qui ne soit demande d’hétéroréparation.
6 C’est à partir de ce paradoxe de la demande, où le plaignant s’en remet à l’autre tout en ne cédant rien de son pouvoir de problématisation, qu’il convient de mettre en place le juste dispositif de l’aide ou du soin.
7 « Faites à ma place… Aidez-moi à faire seul… Dites-moi ce qu’il faut faire… Dites-moi le sens caché de mes actes… Ne me le dites pas, laissez-moi le trouver tout seul. » La quantité d’hétéro-réparation varie selon la nature de la demande. Certains patients souhaitent une intervention hétéroréparatrice réduite à son strict minimum : « Laissez-moi trouver moi-même le sens de mes difficultés, de façon que je puisse m’auto-réorganiser ». D’autres articulent une demande dans laquelle ils souhaitent déléguer au tiers leur fonction en panne plutôt que la réparer. Ce sont des « demandes prothétiques » (J. Robion, Le syndrome de Judas).
8 De l’hétéro-organisation totale à l’auto-organisation totale, de l’hétéroinformation à l’auto-information, il importe de situer la demande sur une échelle d’hétéro-réparation afin de mettre en place le juste dispositif.
La prescription de reproblématisation
9 Le psychanalyste, considérant que le symptôme masque et exprime une contradiction interne non symbolisée, invite le patient à mieux s’informer sur soi, à prendre conscience de son conflit inconscient. Il convie de ce fait l’analysant à symboliser autrement ses difficultés. « Représentez-vous autrement votre problème. »
10 Le constructiviste n’a pas d’autres visées. Pour lui, « ce qui fait problème » n’est rien d’autre que la représentation spontanée du problème opérée par le patient. Il faut en conséquence aider celui-ci à « recadrer », autrement dit à se représenter différemment son problème. Et le patient réorganisera de lui-même son comportement. Là non plus, point de salut hors de la bonne symbolisation.
11 Ces deux approches ne se contentent donc pas de penser le mal-être du sujet autrement que le sujet lui-même, elles invitent expressément ce dernier à modifier la symbolisation spontanée de sa souffrance, c’est-à- dire à s’atteler à une tâche thérapeutique de reproblématisation. Elles font une prescription de reproblématisation.
12 Certes, elles ne vont pas jusqu’à articuler : « Vous vous représentez mal l’origine de votre souffrance, c’est là votre vrai problème ». Mais leurs consignes le disent implicitement, puisqu’elles contiennent une injonction de reproblématisation. À travers ces consignes, elles signifient clairement au plaignant que son vrai problème est un problème de représentation.
13 On comprend sans peine que de telles tâches thérapeutiques puissent heurter de plein fouet la problématisation spontanée du patient. De Shazer a vu dans ces techniques l’origine même de la résistance (1996). Il a pensé en conséquence pouvoir éradiquer la résistance en éradiquant ce type de tâche thérapeutique.
La symétrie des problématisations
14 Tout cadre thérapeutique est une « théorie matérialisée », affirmait Donnet. À la lumière des réflexions précédentes, on peut de la même façon dire : tout cadre thérapeutique est une problématisation matérialisée, celle du thérapeute. Poser un cadre thérapeutique, quel qu’il soit, fera donc toujours courir le risque d’entrer en contradiction avec la problématisation spontanée du patient. Si différence réelle de problématisation il y a, s’enclenchera alors une symétrie de problématisations.
15 La résistance est fondamentalement l’effet d’une symétrie de problématisations.
16 Il ne suffira donc pas, si l’on veut éradiquer la résistance comme le veut De Shazer, de renoncer à prescrire une « tâche de recadrage » ; il faudra encore et surtout s’abstenir de poser un cadre thérapeutique, quel qu’il soit, car tout cadre contient en soi une problématisation matérialisée.
L’hétéro-prescription du cadre
17 Cela signifie qu’on n’éliminera vraiment la résistance qu’à bannir de la pratique toute hétéro-prescription de cadre.
18 Cela signifie que le thérapeute doit laisser le sujet déterminer lui-même le dispositif d’aide, laisser le sujet effectuer une auto-prescription du cadre.
19 Quand De Shazer conseille au patient, très directivement d’ailleurs, de centrer son énergie uniquement sur ce qui a fait et fera solution, sans se soucier des causes ( 1996), il continue de faire une hétéro-prescription de cadre. Quand, en substance, il recommande au plaignant de se concentrer sur les moments où il ne présente aucun symptôme, sur ce qu’il a mis en place pour maîtriser son symptôme au lieu de s’épuiser inutilement à en chercher l’origine, il ne peut pas ne pas rencontrer les résistances qu’il tend à éviter. On ne voit pas pourquoi cette hétéro-prescription de pragmatisme échapperait aux mécanismes qu’il dénonce, surtout avec certains patients obsessionnels ! Cesser d’inciter le sujet à modifier la symbolisation de son problème (recadrage ou reproblématisation) pour lui enjoindre de développer des solutions concrètes, c’est lui signifier que le mode de résolution de sa souffrance n’est pas là où il le pense. Le cadre posé par De Shazer, comme tout cadre, renvoie au patient qu’il fait une erreur de problématisation. « Votre problème et sa solution ne sont pas où vous le pensez. »
20 C’est donc fondamentalement à l’hétéro-prescription du cadre et non pas seulement à celle du « recadrage » qu’il faut renoncer.
21 Pour éviter tout malentendu, je crois nécessaire de préciser qu’il convient de distinguer « résistance à la cure et résistance dans la cure » ( Robion, 2000). Et, de cette dernière, on ne fera pas l’économie. Cessons de « recadrer », lance De Shazer aux thérapeutes du MRI, et la résistance cherra ! Cessons d’hétéro-prescrire… Et la résistance cherra ?
22 La résistance au dispositif, sans nul doute. La résistance dans la cure, en aucun cas, car cette dernière est liée à l’inconscient. Du point de vue constructiviste, le symptôme a fait solution, il fait maintenant problème. « Quand la solution fait problème…. » Il suffit dès lors, pour s’en débarrasser, de déprogrammer un automatisme mental négatif. Mais, dès l’instant où l’on retient l’hypothèse de l’inconscient, le symptôme, d’être « formation de compromis », fait autant solution que problème ; il fait toujours aujourd’hui solution, quand bien même le sujet cherche à s’en défaire. Aucun contrat thérapeutique, fût-il idéalement posé, auto-prescrit par exemple, ne viendra donc véritablement à bout du phénomène résistanciel.
23 De Shazer, qui pensait proclamer la « mort de la résistance », n’a mis en évidence que la mort de la résistance à la cure, et non celle de la résistance dans la cure. Déjà en soi un immense progrès !
Le paradoxe constructiviste de l’auto-information
24 Avant de poursuivre, je voudrais m’arrêter un instant sur une forme sub-tile d’hétéro-prescription : l’hétéro-prescription de l’auto-information.
25 Certaines théories se proposent d’accroître les informations du client pour lui permettre d’accroître ses options de solutions comportementales. « Plus d’informations, pour plus de solutions », dit par exemple Neuburger ( 1984). Ces théories souhaitent redonner au patient sa capacité d’information perdue. À l’instar de la psychanalyse moderne, elles estiment plus judicieux que ce soit le patient lui-même qui effectue la découverte du supplément d’information nécessaire à la réorganisation de sa conduite. Fort de ce principe, le thérapeute tend à éliminer de sa pratique la sujétion de l’hétéroinformation, de la même façon que l’analyste, à la suite des travaux lacaniens, tend à quitter la position du « sujet supposé savoir ».
26 Le thérapeute hétéro-prescrit donc un processus d’auto-information. Son intervention tend alors à se réduire au minimum sur l’échelle de l’hétéroréparation. « Essayez de trouver seul le sens de vos actes. »
27 On peut trouver un exemple de ce deuxième constructivisme dans la « technique thérapeutique du conte » développée par Y. Rey et Ph. Caillé ( 1988). Le thérapeute commence un conte, charge la famille de le terminer, espérant par là sortir la famille de la sujétion hétéro-informative et stimuler son pouvoir reconstructeur. Mais, dans le conte qui s’ébauche, il n’est pas difficile de reconnaître une interprétation à peine déguisée de la problématique familiale ! On voit bien ce qui anime cette technique : l’espoir, toujours chevillé au corps thérapeutique, que la famille trouve elle-même la symbolisation salvatrice de son véritable problème. On lui suggère en conséquence un sens à trouver, allégoriquement, comme dans un jeu de pistes. Le thérapeute pense de la sorte rester fidèle au précepte théorique qui exige de bannir toute sujétion interprétative. Mais, dans la mesure où il n’a pas renoncé au « bon » sens salvateur (qu’il a déjà trouvé pour la famille et avant elle), il enjoint ni plus ni moins à cette dernière de trouver les pensées cachées du thérapeute ! La recherche du bon sens est décidément la chose la mieux partagée du monde thérapeutique. Laissons de côté ces pratiques, disons… inadéquates.
28 Le constructivisme affirme qu’il a tout redonné au sujet parce qu’il lui a redonné la maîtrise de son processus d’information. Mais ce constructivisme, à hétéro-prescrire l’auto-information, continue d’effectuer en réalité une hétéro-prescription de cadre. Ce en quoi, paradoxalement, il n’abandonne en rien, quoi qu’il en dise, « sa position d’expert ». Prescrire un processus d’auto-information, c’est encore savoir pour le sujet et à sa place ce qui est bon pour lui. C’est problématiser à sa place, sans lui, voire contre lui, engendrer en conséquence une symétrie inutile, une résistance infructueuse.
29 La fin de la résistance au dispositif viendra du respect de la problématisation spontanée du demandeur d’aide, et de l’accompagnement de son changement progressif de problématisation.
30 Au modèle de l’hétéro-prescription, il faut substituer le modèle de l’auto-prescription.
La fin de l’hétéro-prescription dans les thérapies familiales
La familialité de la prescription
31 Proposer une thérapie familiale à une famille qui proclame haut et fort le patient désigné comme étant l’élément à soigner n’a rien en soi d’évident. Comment la famille pourrait-elle réagir autrement que par une résistance à cette reproblématisation évidente qu’est la familialisation de son problème ? D’où vient cette idée bizarre du rassemblement de tous pour le soin d’un seul ? Pourquoi parler ensemble d’une difficulté qui, apparemment, ne concerne qu’un individu ? La chose ne va de soi que pour le spécialiste.
32 Le thérapeute familial, pour justifier un tel rassemblement thérapeutique, n’a pas d’autre solution que de s’appuyer sur la contradiction interne des problématisations. « Puisque vous n’êtes pas d’accord sur la façon de résoudre votre problème, venez en parler en famille. » Le système famille-thérapeute, le « néo-groupe », dit E.Granjon ( 1989), se lance avec ce type de contrat dans une méta-élaboration du dispositif. Je parle de méta-élaboration parce que l’élaboration qui s’y déroule passe du niveau individuel au niveau collectif.
33 Une mère arrive avec l’impression de « traîner » sa famille à sa suite.
34 Elle consulte malgré tout, parce qu’elle sent se casser la relation entre sa fille aînée et son mari, se défaire une unité familiale à laquelle elle tient beaucoup. De fait, elle désigne explicitement la famille comme dysfonctionnante, au grand dam de celle-ci. Le désaccord des problématisations est ici total. Faire alliance avec « l’allégataire » ( Neuburger, 1984) serait une erreur. Il faut passer par un temps de méta-élaboration du dispositif.
35 Ce contrat de méta-élaboration du dispositif convient particulièrement à la famille symbiotique, celle où sévissent de nombreuses identifications projectives. Offrir intempestivement à cette dernière un cadre d’élaboration psychique de son inconscient, par exemple un travail sur sa fantasmatisation, revient implicitement à désigner le système familial comme dysfonctionnant, en lieu et place du patient désigné. Familialisation du problème qui déchaîne immédiatement d’immenses résistances.
36 Certaines familles débouchent rapidement sur une problématisation commune et, par exemple, méta-élaborent un dispositif tout à fait hors du champ des thérapies familiales : un cadre d’aide éducative. Encore faut-il que le thérapeute qui recueille la demande veuille bien laisser s’établir cette ouverture vers d’autres dispositifs.
37 Un service éducatif envoie une famille dans le CMP où j’officie pour un problème d’autorité. Comment lire la plainte ? Et surtout, comment a-t-elle été lue précédemment ? Apparemment, telle une demande d’élaboration des causes psychiques du dysfonctionnement éducatif. Mon collègue et moi-même commettons l’erreur de ne pas ré-interroger l’indication de l’éducateur. Nous constatons alors l’incroyable lenteur de l’élaboration familiale, la grande pauvreté du matériel fantasmatique, que nous mettons bien entendu sur le compte d’une résistance dans la cure. Insensiblement, à mon insu, dans ma façon de parler, d’intervenir, je finis par occuper prothétiquement la position paternelle autoritaire sollicitée en fait par la famille sous la plainte officielle. Puisque, à contre-transférer allègrement de la sorte, le thérapeute satisfait pleinement la demande officieuse familiale, les relations familiales s’améliorent, des remaniements s’opèrent, le symptôme régresse. Nous nous réjouissons et attribuons le changement à l’excellence de notre travail. Puis, plus modestement, au travail d’élaboration psychique de la famille. Alors que, vraisemblablement, la thérapie n’a fait que combler contre-transféren-tiellement une « demande prothétique » de délégation d’autorité ( Robion, 2000). « Prenez cette place que nous ne pouvons plus prendre. » Est-ce que cela signifie que la rencontre thérapeutique s’est révélée inutile ? Certes non. Il faut seulement ne pas se tromper sur ce qui a fonctionné. La thérapie familiale a superbement réussi… son intervention hétéro-réparatrice éducative : celle que la famille attendait initialement. On est cependant en droit de se demander si le même résultat n’aurait pas pu être obtenu plus rapidement à l’intérieur d’une mesure éducative ; laquelle aurait eu l’avantage d’épargner à la famille les affres du douloureux processus résistanciel qu’elle s’est vue contrainte de développer pour contrecarrer les tentatives interprétatives des thérapeutes, tentatives dont elle n’avait visiblement que faire.
38 Il faut dans les entretiens familiaux de méta-élaboration du dispositif accompagner la famille dans son cheminement, se retenir de lui imposer un dispositif tout préparé – en général, le dispositif chéri du thérapeute, celui où il se sent compétent et s’épanouit narcissiquement –, dans lequel elle va se jeter, trop contente dans un premier temps de trouver une « enveloppe psychique » contenante (Anzieu, 1975), mais qui va en un second temps engendrer une puissante résistance à la cure, dont tout le monde aurait pu se passer. La méta-élaboration du dispositif doit rester une auto-prescription familiale. C’est à la famille :
- de se prescrire un dispositif familial de réparation.
Une famille décide, en famille, de soigner en famille son mode de communication. « On ne s’entend plus, on ne peut plus se parler sans se détruire. » « On voudrait faire une thérapie familiale pour retrouver un peu de calme. » L’accord familial sur le processus groupal de la réparation permet d’installer rapidement un dispositif de thérapie familiale, verbale. - de déterminer ce qu’elle veut réparer.
39 Le thérapeute n’a pas à déterminer l’objet dysfonctionnant à la place de la famille. Le bon objet sera celui choisi par la famille dans son entier, qu’il soit groupal ou non groupal. Si tous les membres d’une famille, y compris le patient désigné, se mettent d’accord pour venir soigner en famille ledit patient, il n’y a aucune raison de s’y opposer.
La prescription de groupalité
40 Les thérapeutes familiaux ont toujours eu le souci légitime de différencier cure individuelle et cure familiale. Qu’est-ce qui fait la spécificité de la cure familiale ? C’est la groupalité de la réparation et de l’objet à réparer.
41 La groupalité du processus de réparation : c’est dans et par le groupe que se répare le dysfonctionnement repéré. Groupaliser le processus de réparation n’a suscité aucune controverse, ni chez les systémiciens, ni chez les analystes familiaux. Je ne m’y arrête pas.
42 La groupalité de l’objet à réparer : c’est l’objet à réparer qui doit avoir en lui-même un caractère de groupalité.
43 Les thérapeutes systémiciens, opérant d’emblée au niveau du système, n’ont éprouvé aucune difficulté à groupaliser l’objet dysfonctionnant. Il n’en a pas été de même pour les analystes familiaux.
44 En un premier temps, l’analyste familial a localisé cet objet groupal au niveau d’un appareil psychique producteur, « l’appareil psychique groupal » ( Kaës, 1992), ensuite, au niveau des processus de productions psychiques : « processus d’inter-fantasmatisation » (Eiguer, 1987), « résonance fantasmatique » ( Pigott, 1990).
45 D’autres praticiens ont préféré se centrer sur l’ensemble des liens interpersonnels indifférenciés. La différenciation des liens familiaux devient alors l’objectif de la thérapie familiale analytique, en lieu et place de l’objectif « d’autonomisation des psychismes » initialement proposé par Ruffiot (1981), beaucoup trop connoté intra-psychiquement. Pareille groupalisation semble effectivement prémunir le thérapeute familial d’une chute dans l’indifférenciation des dispositifs individuel et familial. Mais, dans la pratique, la frontière entre cure individuelle et cure familiale s’efface, dans la mesure où tout acte de représentation du lien indifférencié à l’autre renvoie inéluctablement celui qui l’effectue à un travail sur ses liaisons intra-psychiques, intraélémentaires. À faire ainsi travailler chacun sur son système représentatif, où est la différence avec la cure individuelle ? On retombe insidieusement dans un projet d’unification des représentations contradictoires du sujet, autrement dit dans un projet de subjectivation du sujet.
46 C’est pourquoi certains analystes, tel Neuburger, préconisent de prendre pour objet groupal la « relation d’appartenance » de l’élément au système, en lieu et place de la relation inter-élémentaire, dite ailleurs « relation d’objet ». La représentation du lien inter-élémentaire, estime Neuburger à juste titre, ramène par trop le thérapeute à une « cure individuelle en groupe » ( Neuburger, 1984). Neuburger fait donc travailler chaque membre de la famille sur la représentation de sa relation à l’ensemble. À pétrir un tel matériau, il conjure le risque permanent de faire de l’analyse individuelle en groupe.
47 Ce risque n’a effectivement rien d’imaginaire. Écoutons E. Granjon parler de la thérapie familiale : « Ce travail vise à restaurer les fonctions et le fonctionnement du groupe familial en vue d’une reprise du processus d’individuation ». On voit clairement que l’autonomisation personnelle s’affirme explicitement comme l’objectif à atteindre, que l’individu reste encore l’objet ultime à réparer. La famille n’y figure qu’en tant que moyen et non fin, pour atteindre « l’individuation » de chaque élément du système. La thérapie familiale s’y définit en quelque sorte comme un traitement par défaut de l’individualité. Où est passée dans une telle définition la spécificité de la thérapie familiale ?
48 Toutes les tentatives de spécification par l’objet ou le processus ont ceci en commun qu’elles effectuent une prescription de groupalité. La famille doit travailler, groupalement, sur un objet groupal : appareil psychique familial, processus d’inter-fantasmatisation, mythes familiaux, etc.
49 Mais pourquoi ne pas laisser la famille penser à ce à quoi elle a envie de penser, travailler ce qu’elle a envie de travailler, modifier ce qu’elle a envie de modifier ? Ne serait-ce pas à la famille de déterminer librement processus et objet de la réparation ?
50 À la prescription de groupalité, il est temps de substituer une groupalité de la prescription, je veux dire une auto-prescription familiale.
La groupalité du choix du dispositif
51 Une fois choisis, familialement, objet et processus familialde réparation, quel mode de réparation retenir ? Quelle technique utiliser ?
52 Le choix de la méthode s’effectue (néo)-groupalement, au niveau du système famille-thérapeute, et non plus intra-familialement. On peut donc parler à ce moment d’une groupalité et non plus d’une simple familialité de la prescription.
Le dispositif analytique
53 Dans un dispositif analytique, le thérapeute convient avec la famille d’un travail sur ses représentations inconscientes. Il lui donne pour tâche thérapeutique de laisser libre cours à sa fantasmatisation spontanée.
54 Les familles à qui l’on hétéro-prescrit ce dispositif classique le refusent rarement. Elles ont trop besoin d’une enveloppe « contenante ». Est-ce que pour autant on obtient leur adhésion authentique ? « D’accord, on veut bien, mais vous êtes sûr que cela va nous faire vraiment avancer ? – N’ayez crainte, soyez rassurés, l’expérience nous a montré tout l’intérêt de cette technique… » La mère d’une famille à symptomatologie encoprétique à qui nous renvoyions, ma co-thérapeute et moi-même, des interprétations du matériel associatif livré – sans nous être assurés au préalable d’une véritable adhésion au dispositif analytique –, a un jour tout simplement quitté les lieux en claquant la porte. Elle a agi de façon fort sensée, à mon avis. Et il serait fallacieux, voire auto-référentiel, de prétendre analyser son passage à l’acte uniquement en termes de transfert familial ! C’est d’une résistance au dispositif (insuffisamment méta-élaboré) qu’il s’agissait. Même si des éléments transférentiels s’y sont effectivement glissés.
55 « Transfert sur le cadre » (Eiguer, 1987) et résistance au dispositif, cliniquement, se présentent de la même façon. Alors, pourquoi faire redondance à un concept déjà existant ? Parce que subsumer les phénomènes résistanciels sous la catégorie du « transfert » peut faire oublier au thérapeute que, fondamentalement, le cadre n’a pas été accepté par le patient. Fort de cette conceptualisation, le thérapeute s’installe subrepticement dans l’illusion d’une thérapie familiale consentie, contractualisée. En un mot, ce concept porte en soi un risque d’auto-référence.
56 À quelles familles proposer le dispositif analytique ? À celles qui se l’auto-prescrivent, soit directement, soit au niveau du « néo-groupe ». Il n’y a aucune raison d’imposer à une famille un travail sur son inconscient tant qu’elle ne l’a pas demandé explicitement. À suivre les canons de la cure individuelle, on arrive d’ailleurs exactement à ce type de conclusion. Il est curieux de constater que l’isomorphisme, qui a marqué la construction de l’édifice théorique des thérapies familiales analytiques, n’a pas toujours conduit l’analyste familial à cette conclusion.
57 Le dispositif analytique est un dispositif de méta-élaboration choisi par une famille à l’issue d’une méta-élaboration du dispositif.
La thérapie familiale d’inspiration analytique
58 Ce n’est pas parce que l’analyste renonce à faire systématiquement travailler une famille sur son inconscient que celui-ci va s’arrêter de travailler. On sait la propension maligne de ce triste individu à se taire quand on l’interroge, à se manifester quand on ne le sollicite pas !
59 Dans la thérapie familiale d’inspiration analytique, le travail sur l’inconscient familial n’est plus l’objectif retenu par le « néo-groupe ».
60 La tâche thérapeutique y reste cependant celle de l’association libre.
61 « Parlez ensemble librement de ce qui vous vient à l’esprit, de ce qui vous préoccupe, y compris des choses qui vous semblent sans importance. » Mais le but n’est plus de traquer l’inconscient familial. Rien de plus sujet au trac qu’un inconscient traqué, d’ailleurs.
62 Quand elle est dégagée d’une consigne de ré-introjection symbolique, on constate étrangement que la famille associe de plus en plus librement sur ce qui la travaille secrètement. Dégagée d’une tâche de conscientisation, la fantasmatisation familiale se déploie sans entraves.
63 C’est alors à l’analyste seul, et non plus à la famille, de méditer sur cet inconscient familial, de lire et déchiffrer les processus inconscients transférocontretransférentiels qui s’y déroulent. Sa seule activité interprétative, annoncée, se limite dans ce type de contrat à l’interprétation du transfert négatif, celui qui vient faire obstacle au dispositif contractualisé : une association libre familiale visant à atteindre un objectif auto-déterminé familialement.
64 Beaucoup d’analystes familiaux ont adopté aujourd’hui cette façon souple de travailler. On trouvera, par exemple, des réflexions extrêmement proches dans les articles de F. Baruch et de F.Aubertel (1998), dans les écrits de J.-M. Blassel (2002).
Conclusion
65 J’ai essayé de montrer comment le modèle de l’auto-prescription conduit le thérapeute individuel ou familial à un certain nombre de remaniements théorico-pratiques. Ce modèle de l’auto-prescription amène des bouleversements non moins importants dans le travail social.
66 À partir d’une commande de changement éducatif, il préconise de laisser à la famille sa capacité d’auto-prescription de solution. « Vous êtes tenus de modifier ce comportement inadéquat, voyons donc ensemble les moyens que vous comptez mettre en œuvre pour y parvenir. »
67 Avec ce modèle, le travailleur social porteur de la commande de changement – dont on a vu comment et pourquoi il tend régulièrement à se défausser – ne prescrira plus sa solution : un dispositif d’élaboration ou de méta-élaboration psychique, je veux dire une thérapie individuelle ou une thérapie familiale. Son intervention visera au contraire à mobiliser un processus familial d’auto-prescription de solution. Ce qui n’implique aucunement de faire croire à une famille que les acteurs de la rencontre ont le pouvoir de se soustraire à la commande de changement (de transformer sub-tilement, par exemple, une mesure judiciaire d’investigation en consultation libérale). Est seulement laissé à la libre disposition de la famille le choix du dispositif de changement.
68 L’accompagnement de la famille dans son passage progressif d’une solution à une autre, par exemple d’une « demande prothétique » à une demande de thérapie (d’une demande de placement à une demande de compréhension), fera l’objet d’un autre développement.
69 Jacques Robion, psychanalyste, thérapeute familial CMP, intersecteur Io 4, rue de Châtillon, Rennes.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
ANZIEU, D. 1975. Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod.
CAILLÉ, Ph. et REY Y. 1988. Il était une fois… du drame familial au conte systémique, Paris, ESF.
DE SHAZER, S. 1996. Différence, Bruxelles, Le Germe-Satas.
EIGUER, A. 1987. La parenté fantasmatique, Paris, Dunod.
GRANJON, E. 1989. « Transmission psychique et transferts en thérapie familiale psychanalytique », Gruppo n° 5. Et (1998), « Du retour du forclos généalogique aux retrouvailles avec l’ancêtre transférentiel », Le Divan familial n° 1.
KAËS, R. 1992. « Pacte dénégatif et alliances inconscientes », Gruppo, n° 8.
NEUBURGER, R. 1984. L’autre demande, Paris, ESF.
PIGOTT, C. 1990. Introduction à la psychanalyse groupale, Paris, Apsygée.
ROBION, J. 2000. Les liaisons interdites, Nantes, Cassiopée.
ROBION, J. 2002. Subjectivations en souffrance, Nantes, Cassiopée.
RUFFIOT, A. 1981. La thérapie familiale psychanalytique, Paris, Dunod.
BARUCH, F. 1998. « Comment on accède à la thérapie familiale psychanalytique… » et Aubertel, F. 1998. Commentaire, Le Divan familial n° 1.
BLASSEL, J.-M. 2002. Quelle psychopathologie pour le couple ? Colloque du Collège de psychanalyse groupale et familiale.
Résumé
Tout demandeur d’aide sollicite du tiers une hétéro-réparation en même temps qu’il souhaite conserver son pouvoir de problématisation. À ce paradoxe de la demande, l’aidant répond le plus souvent par une hétéro-prescription de reproblématisation qui excite les résistances au dispositif. Il faut renoncer à toute hétéro-prescription du cadre. À suivre le principe d’une autoprescription familiale, le nombre des thérapies familiales analytiques risque bien évidemment de se réduire considérablement, très peu de familles désirant s’engager explicitement dans un processus de travail analytique. L’analyste familial aurait tort cependant de s’inquiéter. Le fait de renoncer à un travail sur l’inconscient familial n’empêchera nullement cet inconscient de travailler à l’intérieur du contrat mis en place. Qui alors mieux que l’analyste pourra lire et décoder les phénomènes transférentiels venant faire obstacle au bon déroulement d’un contrat de thérapie non analytique ?MOTS-CLÉS
Problématisation et prescription de reproblématisation, dispositif de méta, élaboration et méta, élaboration du dispositif, prescription de groupalité et groupalité de la prescription
PLAN DE L'ARTICLE
- Problématisation
- La fin de l’hétéro-prescription dans les thérapies familiales
- La thérapie familiale d’inspiration analytique
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Jacques Robion « Le modèle de l'auto-prescription », Dialogue 1/2003 (no 159), p. 42-52.
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2003-1-page-42.htm.
DOI : 10.3917/dia.159.0042.




