2003
Dialogue
Pour mieux traiter la résistance
Une famille carencée Répétition et parentalité
Christine Garneau
thérapeute familiale à PSYFA psychologue clinicienne
Cet article s’intéresse à la mise en place du cadre des consultations familiales thérapeutiques
pour des familles carencées. Une vigilance particulière sur la fonction contenante du cadre y
est primordiale pour permettre l’élaboration progressive des processus psychiques à l’œuvre
dans les phénomènes de répétition transgénérationnelle. C’est une condition indispensable
pour permettre une transformation des traumatismes qui font effraction dans le « pareexcitation » familial. Par ailleurs, l’expérience des prises en charge institutionnelles montre que des
répétitions du passé traumatique surgissent aussi dans le mode de relation entre les familles et
les professionnels. Cela demande donc d’être élaboré entre les intervenants de différentes institutions afin d’éviter certains passages à l’acte et mettre du sens sur des attitudes en miroir.Mots-clés :
Consultation psychothérapique familiale, carences familiales, répétition, traumatisme, vioences institutionnelles, fonction contenante du cadre.
On parle de plus en plus de violences familiales, et les professionnels
sont de plus en plus souvent appelés à faire face à ce type de situation. Une
réflexion à ce sujet dans un groupe de travail de l’association Psyfa nous a
aidés à mieux saisir les processus en jeu dans les situations de violences familiales et les répercussions de ces violences sur l’institution. La reproduction
transgénérationnelle de la maltraitance est fréquente, et elle nécessite une
réflexion toute particulière sur les modalités de prises en charge les plus
adaptées pour l’enfant et sa famille.
Cet exposé portera plus particulièrement sur les carences familiales et les
processus psychiques à l’œuvre dans les phénomènes de répétitions transgénérationnelles. En effet, les états de carence peuvent être considérés comme
une forme de mauvais traitements qui se caractérise par un manque de soins
physiques et psychiques.
Quand on répète ce dont on a souffert
Comment comprendre que des sujets qui ont subi enfants des comportements violents ou vécu des carences, en arrivent, adultes, à répéter ce dont ils
ont souffert ? Un parent maltraitant aurait été un enfant maltraité, un parent
défaillant aurait souffert d’avoir eu des parents défaillants. Mais on sait aussi
que cette répétition transgénérationnelle n’est ni systématique ni à l’identique.
Michel de M’Uzan, dans son ouvrage De l’art à la mort, écrit : « Il
convient de distinguer nettement deux types de phénomènes parmi ceux que
l’on rapporte classiquement à la compulsion de répétition. Les uns ressortissent à une reproduction du même et sont le fait des structures chez lesquelles
la catégorie du passé s’est élaborée suffisamment. Les autres, qui ressortissent à une reproduction à l’identique, sont le fait de structures chez lesquelles
cette élaboration est défaillante. » Donc, la répétition du même serait la même
chose en apparence, mais comportant d’infimes transformations, et la répétition à l’identique, elle, conduirait à des passages à l’acte où rien n’est modifié.
Il me semble que c’est souvent cette deuxième forme de répétition, c’est-à-dire la reproduction à l’identique, que nous trouvons lorsque nous travaillons auprès de familles carencées.
François et ses parents
Ce cas clinique concerne une famille reçue durant un an dans une co-consultation. Il s’agit d’une famille composée de sujets adultes très fragiles :
fragilité narcissique, fragilité des enveloppes psychiques, fragilité des limites
de soi. Autant d’indicateurs pour un travail de thérapie familiale. Mais l’irrégularité de la présence du père n’a pas permis de mettre en place ce cadre. Il
ne s’agit donc pas d’une thérapie familiale. Toutefois, il a été possible de
commencer à traiter ce qui était en souffrance dans le lien de génération. En
effet, sa formation à l’approche familiale permet au thérapeute, même dans
un cadre qui n’est pas celui de la thérapie familiale, d’être à l’écoute à la fois
de la dimension individuelle et de la dimension groupale. La capacité
d’écoute groupale nous donne la possibilité d’observer et de repérer différents aspects comme les fantasmes partagés, l’expression verbale, non verbale, les émotions groupales. Nous repérons ce qui est marqué par le positif
et aussi ce qui est marqué par le négatif, par exemple, la faute, la honte… ces
liens sont en quelque sorte déposés dans les autres. Nous sommes d’ailleurs
souvent confrontés à ce type d’évaluation dans les institutions de soins.
Il s’agit d’un couple avec un jeune enfant (11 mois), adressé par la pouponnière où l’enfant est placé par mesure judiciaire par le juge des enfants,
qui leur a fortement conseillé de consulter dans un CMPP.
À l’âge de trois mois, François a déjà été hospitalisé dans le service de
pédiatrie de l’hôpital général à quatre reprises : pleurs inexpliqués et incessants, refus alimentaires, vomissements. Un bilan complet de son état de
santé n’a pas permis de déceler de causes organiques aux troubles somatiques
ni aux pleurs.
Au cours de sa troisième hospitalisation, François pleure les bras écartés
tendus vers l’arrière. Il regarde vers le haut, serre les poings, tend tout son
corps en arc de cercle vers l’arrière. Ce comportement est quasi continu, il est
alors inaccessible au contact visuel, pas d’accrochage corporel : il semble
dans un état d’éclatement que seule la tension musculaire permet de rassembler. Grâce à un « portage » quasi permanent de François par les infirmières,
on note au bout de quelques jours une amélioration de son état : il pleure
moins, est moins raide, se moule un peu plus dans les bras et devient plus
accessible au contact et à la voix, plus « apaisable ».
De retour chez ses parents, François recommence : pleurs continus, refus
alimentaire. Une quatrième hospitalisation s’impose. Tout le bénéfice du
« portage » fait précédemment s’est effacé. Les parents oscillent entre le refus
de toute aide proposée et une prise en charge psychologique. Ils refusent tout
placement pour François et paradoxalement viennent le voir rarement.
La mère est dans un état de souffrance aiguë, menaçant de se suicider. Le
père demande à l’hôpital de garder encore son enfant, celui-ci y étant plus en
sécurité qu’à la maison. En même temps, il est très agressif envers le personnel hospitalier, avec une attitude très menaçante. C’est ainsi qu’un placement
judiciaire en pouponnière de la DDASS est décidé dans le cadre de la protection de l’enfance. François a alors 7 mois.
Les parents prennent un rendez-vous plusieurs mois après le placement
en pouponnière. Ces informations qui nous sont transmises suscitent
quelques remarques. L’hôpital a été utilisé inconsciemment par le père
comme un lieu contenant et protecteur pour François. C’est-à-dire comme
une enveloppe psychique protectrice, puisque la mère, suicidaire, est hors
d’état de s’occuper de l’enfant. Ainsi, avant toute consultation, nous savons
que le couple parental est défaillant, incapable d’assurer la fonction de holding indispensable au bon développement psychique de François.
Nous pensons à ce que Winnicot nomme « désintégration »: c’est une
défense élaborée, qui consiste à produire activement du chaos pour se protéger contre la non-intégration en l’absence d’un soutien du Moi maternel,
c’est-à-dire contre l’angoisse archaïque ou inimaginable qui résulte d’une
carence dans la manière de porter le nourrisson au stade de la dépendance
absolue.
L’interrogation psychanalytique sur les effets psychiques des carences
maternelles a montré que la manière dont un enfant se développe dépend
pour une bonne part de l’ensemble des soins qu’il a reçu pendant son enfance.
Bowlby distingue trois conditions d’insuffisance de la relation mère-enfant : absence de la mère ou de son substitut ; discontinuité de la relation
avec l’objet maternel ; insécurité, distorsion des relations avec l’objet maternel. Kreisler parle « d’inorganisations structurales du jeune enfant », conséquences des carences affectives chroniques, et les rattache à la pathologie du
« vide relationnel ». Cela entraîne des retards de croissance et des arrêts du
développement staturo-pondéral.
Ferenczi précise que le trauma n’est pas toujours en rapport avec ce qui
a eu lieu, mais parfois avec ce qui n’a pas eu lieu. La non-réponse de la mère
peut avoir des conséquences désastreuses pour un bébé. Si les besoins affectifs ne sont pas comblés, on a affaire à de véritables blessures, difficilement
cicatrisables pour l’enfant.
« Peut-être penses-tu
qu’ils ont eux aussi besoin d’être rassurés ? »
François a onze mois lorsque nous le voyons pour la première fois avec
ses parents. François entre dans le bureau de consultation porté dans les bras
de sa mère, le père suit. D’emblée, nous sommes frappés par le retard de
croissance de ce bébé, qui a l’air d’un bébé de six mois (retard staturopondéral important). Il a un regard vif et intense.
Le père est très méfiant. La mère semble plutôt contente d’être avec son
bébé. Elle reste silencieuse. Elle est là parmi nous, mais nous la sentons lointaine, absorbée par la relation avec son enfant retrouvé. Lorsque les parents
viennent aux consultations, ils passent chercher François, puis le ramènent à
la pouponnière après la consultation. Dès nos premiers échanges, nous comprenons que ces parents n’ont pas a priori de demande psychologique. Leur
demande d’aide se centre sur leurs conditions de vie matérielle très précaires : ils vivent à l’hôtel depuis plusieurs mois, ayant été expulsés de chez
eux en raison d’une dette de loyer.
Nous apprenons que Madame a deux filles de 8 et 11 ans qui vivent chez
leur père depuis l’expulsion et qu’elle n’a pas revues. Quant à Monsieur, il a
de mères différentes trois autres enfants, deux placés en famille d’accueil et
un fils qui vit avec sa mère. Il est au chômage depuis plusieurs années. Il nous
apparaît carencé, monopolise la parole et donne l’impression d’en faire un
peu trop. Serait-ce la manifestation d’un état d’angoisse qu’il a du mal à maîtriser ? Il nous montre au cours de cette première rencontre un comportement
qui n’est pas adapté à son bébé : à la fin de la consultation, il le chatouille
avec frénésie et François se met à pleurer.
La mère semble se saisir de la consultation comme d’un lieu contenant
qui lui permet de s’occuper de son enfant en toute sécurité.
Nous apprenons qu’ils ont tous deux été placés dans leur enfance. Pour
madame, il s’agit d’un placement en famille d’accueil vers trois mois, puis, à
l’âge de deux ans, dans une deuxième famille dans laquelle elle est restée jusqu’à sa majorité. Quant à monsieur, il n’a jamais connu la vie de famille et a
grandi dans plusieurs foyers.
François, que sa mère a posé un instant sur le tapis tout près d’elle,
réclame alors les bras de sa mère et se met à chercher une réassurance auprès
de ses parents. Il vérifie qu’ils sont bien présents en les regardant chacun à
leur tour intensément, et en s’accrochant à sa mère, ce que nous verbalisons
pour tous les trois : « Tes parents nous racontent de quelle façon ils ont grandi
chacun, et toi tu vérifies que tes parents sont bien là, tous les deux, avec toi.
Pour en être sûr, tu préfères retourner vite dans les bras de ta maman et tout
près de ton papa – Peut-être penses-tu qu’ils ont eux aussi besoin d’être rassurés ? »
Les parents sont alors très attentifs à nos paroles et échangent un regard.
Nous proposons un deuxième rendez-vous quinze jours plus tard, qu’ils
acceptent volontiers, et Monsieur précise : « Si ça peut faire du bien à François. »
Dès cette première consultation, nous sentons des parents en grande
souffrance face à ce bébé qui les désorganise. Aussi, être là à l’écoute de leurs
difficultés sociales est une première étape pour aller ensuite vers une élaboration psychique, vers une pensée qui pourra transformer la violence sous-jacente dont l’exclusion est l’expression.
Pour cette famille, les régressions à des niveaux préœdipiens sont difficiles à gérer, et la maison qui devrait être à l’image d’une peau familiale
contenante renvoie alors à des vécus dépressifs ou traumatiques du passé.
Le comportement du père montre qu’il se vit comme exclu, il ressent
l’extérieur comme hostile, voire menaçant. Les démarches banales sont pour
lui des épreuves, car il est incapable de verbaliser ses émotions dans des
situations qui génèrent de l’angoisse. « J’ai pété les plombs », nous dira-t-il
à plusieurs reprises. La crainte d’un jugement négatif sur leur rôle de parents
s’aggrave de la menace de séparation d’avec leur bébé. Nous formulons alors
ces craintes, nous mettons en empathie avec eux pour tenter de briser l’enfermement dans lequel vit cette famille. En quelque sorte, nous proposons un
cadre équivalent à une « enveloppe de soins » en écoutant sans a priori ce
que chacun a à exprimer.
Au plan contre-transférentiel, une famille carencée demande aux thérapeutes de prendre en compte la mobilisation identificatoire que peut susciter
chez eux l’intensité de la détresse et de la souffrance psychique de certains de
ses membres. De plus, chez ce type de famille, il se mobilise souvent un
transfert maternel massif. Donc, si la famille ne sent pas un climat d’empathie manifeste de notre part, nous risquons d’être perçus comme des parents
indifférents. Il me semble que cela est important à percevoir afin de faire
jouer une fonction de contenance.
La mise à l’épreuve du cadre
Au cours d’une autre consultation, Monsieur a une attitude revendicatrice envers la société. Puis il nous dit qu’il ne pourra plus venir, car il a
trouvé du travail. Nous pensons alors que la solidité du cadre est mise à
l’épreuve. Nous positivons ce nouveau travail tout en confirmant qu’il est
important qu’ils viennent tous les trois.
Alors il pourra nous parler de la souffrance que cette séparation réveille
en lui, en eux, du fait de leur propre histoire. Nous apprenons que leur couple
s’est formé il y a deux ans. Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de son
ex-compagne (mère de son autre fils), qui vivait sur le même palier que la
mère de François. L’ex-compagne de Monsieur passait ses journées chez eux
avant l’expulsion.
Cette situation trouble est devenue de plus en plus insupportable pour la
mère de François. Le père, lui, a « pété les plombs », allusion à l’alcool et aux
disputes avec sa compagne. Ses problèmes d’alcool à cette période, nous les
comprenons comme un remède pour supporter l’angoisse massive que génère
chez lui la tentative de vie familiale.
François adopte la même attitude qu’au cours de notre première rencontre. Il reste dans les bras de sa mère et demeure très attentif à toutes les
paroles prononcées et aux émotions qu’elles suscitent.
« C’est des pressions »
Puis ce sera au tour de Madame de mettre la solidité du cadre à
l’épreuve. Au cours d’une autre consultation où le père est absent, elle nous
annonce qu’elle quitte la région pour des raisons de logement et de travail et
que, d’ailleurs, son conjoint est déjà parti.
La co-thérapie permet de faire tenir ensemble différents niveaux psychiques liés à l’âge, à la pathologie de chacun des sujets, et de les assembler.
Le fait que nous soyons un couple de thérapeutes homme/femme avec des
réactions différentes entre en résonance avec le conflit intérieur de cette
mère. Nous avons en effet des ressentis et des mouvements contre-transfé-rentiels bien distincts. L’un évoque l’idée que, si Madame devait s’éloigner,
on pourrait peut-être proposer d’autres adresses de CMPP. L’autre insiste sur
l’importance de continuer les consultations ensemble. La mère est sensible à
nos réactions, notre attitude soutenante va lui permettre de se « laisser aller »
et de saisir le cadre proposé pour revivre des moments de détresse qui remontent au tout début de la vie de François.
À ce moment, François, qui a fait d’énormes progrès sur le plan psycho-moteur, est assis calmement sur les genoux de sa mère : il nous regarde,
cherche visiblement le contact.
Nous le félicitons de ses progrès. La mère est silencieuse, attentive à son
enfant, qui saisit les boutons de son petit manteau posé près de lui. La mère
s’adresse à lui : « Tu vois François, c’est des pressions. »
Nous reprenons alors le mot « des pressions » en nous adressant à la
mère.
Celle-ci aura pour la première fois une esquisse de sourire dans un véritable échange de regard et pourra alors parler d’un épisode de dépression très
important lorsque François avait un mois. Elle évoque ce moment comme un
souvenir d’immense fatigue qui l’empêchait de s’occuper de François : il
était devenu sans intérêt pour elle, qui était couchée en permanence. C’est
donc le père qui s’est occupé de lui donner les « soins maternels » dans le
contexte social et familial que j’ai déjà évoqué. La mère précise qu’à cette
période François était très sage et dormait beaucoup. Ce que l’on peut
entendre aussi comme une manière de se protéger chez le bébé.
Pendant le récit de sa mère, François est dans ses bras. Progressivement
il prend une position de tout petit bébé, se met à pleurer en se raidissant et
reprend une position arc-boutée. Il ne regarde plus sa mère. Alors, en notre
présence, la mère va patiemment entourer son fils, par de petits mouvements
de mains, elle va suivre, sans perdre patience un seul instant, les gesticulations de François, qui est en position extrêmement tendue.
Nous sommes donc amenés à être dans un rôle de soins maternels auprès
de la mère et de l’enfant au sens du « holding » décrit par Winnicott. C’est
sans doute ce qui lui permet à son tour de montrer à son enfant une forme
d’amour par le maintien physique qu’elle met en place.
Nous terminons la consultation en nous adressant à François : « Tu nous
montres comment ça s’est passé pour toi et ta maman avant que tu ailles à la
pouponnière. »
Ce jour-là, la mère a du mal à partir. Nous convenons d’un prochain ren-dez-vous, sans oublier le père – dans quinze jours.
Fonction contenante et répétition dans le transfert
La reprise de la position arc-boutée de François dans les bras de sa mère,
mais cette fois-ci dans le cadre de la consultation thérapeutique, permet de
faire l’hypothèse d’une répétition dans le transfert. C’est-à-dire que se répète
dans le transfert une expérience du passé.
Pour Freud, la répétition est une manière de se souvenir, c’est une mise
en acte de ce qui a été oublié et qui se répète dans la vie du sujet à son insu.
Dans Au-delà du principe de plaisir, la répétition dans le transfert est une des
données évoquées par Freud pour justifier la mise au premier plan de la compulsion de répétition : dans la cure, on répète des situations, des émotions.
Plus la résistance est grande et plus la répétition se substitue au souvenir.
L’émergence d’une telle répétition nécessite une vigilance toute particulière quant à la fonction contenante du cadre. Pour les familles carencées, il
me semble que la mise en place d’un cadre contenant à valeur de moi-peau
(en référence aux travaux d’Anzieu) est essentielle.
En voici « les fonctions métaphoriques » telles que nous les propose
Jean Lemaire dans son ouvrage Famille, amour, folie :
- le cadre délimite un intérieur et un extérieur : il sépare ce qui se passe à l’intérieur où l’on dit, imagine, interprète et ce qui se passe en dehors, ce qui
amène la question du transfert ;
- il enveloppe, protège, et contient : il exerce une fonction de conteneur ;
- il permet les échanges : le cadre thérapeutique rend possible, comme la
peau ou le moi-peau, l’enrichissement des relations et notamment des relations transférentielles.
En fait, la fonction contenante du cadre est en rapport avec le vécu le
plus primitif de l’individu. Avec J. Bleger, nous pouvons dire que le cadre est
« le non-processus qui contient les constances à l’intérieur desquelles le processus a lieu ». Ou, comme le souligne D. Houzel, la mise en place du cadre
dans sa fonction contenante permet de « recevoir la communication à tous les
niveaux où elle se présente, même les plus archaïques »; elle permet aussi de
« contenir cette communication jusqu’à ce qu’en émerge un sens communicable en retour ».
Le cadre dans sa fonction contenante, accueillante et pensante (dans le
sens de Bion), donne accès à une capacité de rêverie. Bion fait à ce sujet référence à la théorie de l’identification projective de M. Klein. L’identification
projective n’agit pas seulement fantasmatiquement à l’intérieur du psychisme, elle permet aussi de communiquer à l’extérieur l’expérience émotionnelle. Ainsi, ce qu’opère la fonction contenante, c’est une modification de
l’objet projeté qui permet de le réintrojecter dans la psyché.
« Ça s’est passé comme ça pour nous »
Le père nous apprend que la pouponnière et le juge des enfants leur ont
proposé la recherche d’une famille d’accueil en attendant que leur situation
s’améliore (travail, logement). Proposition pour laquelle nous les sentons
partagés. La mère dit qu’elle n’est pas d’accord pour une famille d’accueil et
en même temps elle fait le lien avec sa propre histoire. Monsieur nous dit
qu’il ne se sent pas prêt à reprendre François pour l’instant. Il craint une
rechute, c’est-à-dire d’être à nouveau confronté à une vie de famille trop
angoissante pour lui.
Ils reparlent de leur histoire respective de placement. À plusieurs
reprises, ils expriment refus et revendication : « Je ne veux pas le ramener à
la pouponnière, s’il va dans une famille d’accueil, on ne pourra plus le récu-pérer, ça s’est passé comme ça pour nous ». À d’autres moments, ils expriment un ressenti fataliste : « C’est comme ça, on ne peut rien faire contre ».
Ils revendiquent à certains moments avec beaucoup de conviction la récupération de leur enfant et ne vont pas le chercher à d’autres moments : « On
n’est pas allé le chercher ce week-end, son père travaillait toute la journée »…
Des processus de répétition traversent leur histoire, et nous sentons leur
souffrance face à la reproduction d’échec de parentalité, en l’occurrence
l’orientation vers une famille d’accueil.
Pour A. Ciccone, les parents qui ont été en manque d’amour et disent ne
surtout pas vouloir reproduire ce manque ont forcément eu de la haine pour
leurs propres parents. La culpabilité serait alors la conséquence de ces sentiments hostiles, mais elle peut aussi en être la cause : c’est alors une culpabilité inconsciente (œdipienne ou dépressive).
Il semble ici que le travail autour du fantasme partagé par le couple va
permettre de montrer des interactions à l’intérieur de la famille qui donnent
corps au fantasme commun partagé : le placement de François.
François sacre son père
Au cours d’une autre consultation, nous constatons que la présence du
père permet à François de s’éloigner un peu de sa mère, son compagnon pouvant grâce à notre présence jouer le rôle d’étayage auprès d’elle. On voit se
dessiner l’importance de la fonction paternelle comme fonction séparatrice
entre la mère et l’enfant.
François se dirige en rampant vers son père et lui tend les bras pour lui
fait comprendre qu’il veut être porté. Celui-ci lui demande de se tenir debout
tout seul, sinon il ne l’aidera pas. François se dresse immédiatement sur ses
jambes, qui sont tout à coup très toniques. Il est debout, soutenu par son père.
Le père insiste à nouveau sur son enfance passée dans des foyers de la
DDASS et nous confie qu’il a l’impression que son fils réclame davantage sa
mère que lui, au point qu’il éprouve un sentiment d’inutilité dans son rôle de
père. François, qui est à présent installé sur les genoux de sa mère, se tourne
vers son père et vient poser sa tête sur son bras. Il est alors couché sur sa mère
et sur son père comme pour les rassurer quant à l’amour qu’il a pour eux,
dans une inversion des rôles.
Nous soulignons ce geste en nous adressant au père de façon bienveillante. Nous parlons de la différence des rôles de chacun des parents et
nous redonnons sa place d’enfant à François : la demande du père à son fils
est démesurée. Selon une expression de Ciccone, « il attend de lui qu’il
répare sa propre expérience infantile de détresse ».
François se tourne alors vers nous et nous regarde intensément tout en
restant accroché à ses deux parents.
« On ne va pas répéter la même chose
de génération en génération »
Nous voyons là que le climat de confiance réciproque permis par cette
mise en place d’un cadre contenant rend possible l’amorce d’un processus
d’élaboration.
La mère nous dira : « On ne va pas répéter la même chose de génération
en génération, comment faire pour arrêter cette répétition de placement ? »
Nous pensons alors que nous sommes peut-être dans un début de processus
d’élaboration psychique.
Et nous nous posons la question : comment se fait-il que cet échec se
répète, alors que les parents ont tenté d’éviter que François ne « manque »
comme ils ont « manqué » en mettant en place soins médicaux et psychologiques dès que François a manifesté des signes de grande détresse ? Malgré
cette vigilance, ils répètent le manque.
Avec A. Ciccone, on peut faire l’hypothèse que la mère de François a
intériorisé l’image d’une mauvaise mère incapable de pourvoir à des besoins
infantiles et qu’elle compte sur l’enfant pour démentir ce fantasme. Mais
François n’étant pas lui-même reconnu dans ses besoins en tant qu’enfant
réel, il ne peut que confirmer le fantasme, et ainsi se répète la souffrance chez
les parents et chez l’enfant.
À ce propos, A. Ciccone nous dit : « Le bébé mythiquement désiré
devient alors le mauvais objet de par le profond dépit qu’il suscite. »
La rivalité avec son propre enfant, avec confusion des générations, est
source de difficultés relationnelles très importantes et risque d’échec sérieux
de la fonction parentale. Il me semble que nous tentons ici le rétablissement
d’une frontière de génération. Cela pourrait être un pas vers le rétablissement
de « frontières individuelles défaillantes ». En effet, le père nous paraît avoir
une personnalité très fragile et se sent souvent menacé d’intrusion par son
fils, ses proches.
On sait aussi que le symptôme persistera tant que les parents n’auront
pas élaboré la douleur de leur expérience infantile.
Pour ces parents, l’accès à la parentalité n’a pu se faire de façon suffisante. Les troubles de la parentalité ont mis leur enfant en danger.
La consultation familiale présente un intérêt important pour ces parents,
et la présence de leur enfant est le moteur qui pousse le père et la mère à s’engager dans une relation transférentielle. La présence de l’enfant rend possible, puisqu’on s’adresse directement à lui, des formulations qui ne
pourraient être dites aux parents. Ainsi, le fait que nous ayons dit à François
au moment où ses parents parlaient de leur passé de placement : « Peut-être
penses-tu qu’ils ont eux aussi besoin d’être rassurés ? » est ce qui leur a permis de s’engager dans une relation transférentielle.
Comme le souligne D. Houzel, « le cadre est la capacité à contenir cette
communication jusqu’à ce qu’en émerge un sens communicable en retour ».
Lors de ces consultations, nous avons noté une nette évolution de la
capacité d’élaboration de son histoire par la mère, qui nous sollicite pour faire
des liens, donner un sens à ses difficultés.
Sur le plan psychique, l’enfant a évolué. François s’est mis à jouer à des
jeux d’inclusion dans lesquels il semble mettre en scène son expérience psychique d’être contenu dans le psychisme de sa mère et de pouvoir contenir en
lui sa propre mère. Il s’est mis à marcher tout seul.
L’émergence de la problématique du couple
Comme nous le rappelle J.-G. Lemaire, « l’approche spécifique des
couples et des familles nécessite d’être à l’écoute à la fois de la dimension
individuelle et de la dimension groupale. C’est indispensable pour saisir la
dynamique même de ce couple et de cette famille ».
La mise en place du cadre de ces consultations a permis l’émergence
d’une problématique importante concernant le couple parental. Petit à petit,
il est devenu possible d’amorcer un travail sur la zone commune qui unit les
parents. Pour cela, nous sommes passés par l’histoire individuelle de chacun
d’eux. Nous avons vu qu’ils ont un vécu commun de placement dans l’enfance : « On se comprend, car on a vécu la même chose, on sait ce que l’autre
ressent, ce n’est pas la peine qu’on se parle, car on sait que ça fait mal », nous
disent-ils à tour de rôle.
Dans un couple, il y a souvent une problématique commune contre
laquelle chacun des conjoints a établi une défense différente. Concernant les
besoins de réassurance narcissique indispensables pour tous, J.-G. Lemaire
dit « qu’ils sont plus ou moins massifs suivant la fragilité et la structure psychique ». Il précise « que le choix [amoureux] porte sur certains aspects
défaillants du partenaire ». Cela permet au sujet d’être rassuré par le fait qu’il
se sent le moins défaillant des deux. Mais la « collusion inconsciente » risque
de devenir pathologique lorsqu’elle perd la souplesse de sa réciprocité et
bloque toute évolution individuelle.
Pour D. Anzieu, le dysfonctionnement dans le couple provient du fait
que « l’enveloppe psychique du couple échoue à remplir toutes les fonctions
du moi-peau comme celle de la fonction contenante ou celle de pareexcitation ».
Les parents de François ont peut-être été très dépendants dans leur
enfance de l’image maternelle et, avec D. Anzieu, nous pouvons dire qu’ils
n’ont pu se séparer psychiquement de leur famille d’origine qu’en emportant
avec eux la peau imaginaire de la mère. Leur couple s’envelopperait dans ces
deux peaux imaginaires maternelles. Ils n’auraient pas acquis, chacun de leur
côté, un moi-peau relativement autonome. C’est aussi peut-être la raison pour
laquelle ils se saisissent du cadre contenant des consultations comme d’un
moi-peau à valeur maternante.
On peut penser aussi que leur couple s’est constitué sur un mode particulier : comme un frère et une sœur qui s’unissent inconsciemment pour lutter contre des imagos menaçantes. Ils se seraient choisis sur la base
d’histoires personnelles voisines et le couple se serait organisé pour se
défendre contre une imago parentale menaçante très présente mais impensable. C’est-à-dire qu’ils ont organisé leur vie de couple à la fois dans une
problématique commune et dans une défense commune contre cette problématique, qu’ils projettent à l’extérieur.
L’attaque des liens familiaux par le traumatisme
Si l’on reprend la notion d’appareil psychique familial proposée par Ruffiot à la suite de la conceptualisation de R.Kaës de l’appareil psychique groupal, l’appareil psychique familial est ce qui contient, métabolise les angoisses
archaïques de tout nourrisson et ultérieurement de tout individu pour lui permettre la construction d’un monde solide et cohérent. Mais, pour cette
famille, l’enveloppe commune à la mère et à l’enfant et l’enveloppe psychique familiale ont éclaté.
Cette famille, comme toutes les familles, est faite de liens d’alliance et
de filiation, et A. de Mijolla (1981) nous rappelle que « les ascendants de
notre lignée continuent de fréquenter notre demeure en Visiteurs du Moi ».
Dans cette famille, les traumatismes du passé font effraction en attaquant le
pare-excitation familial. Une problématique d’attaque et de rupture des liens
se répète. Le père de François nous a parlé de son impossibilité à supporter
la tentative de vie familiale. Cela déclenche chez lui une angoisse massive
qui le fait exploser, car cela réactive en lui des traumatismes subis dans l’enfance.
Pour Françoise Aubertel, « certains traumatismes sont mortifères, ramenant vers un paradis perdu ou répétant indéfiniment les traumatismes antérieurs ». Elle ajoute que « la façon dont la famille vit ses traumatismes
dépend naturellement de l’événement lui-même, mais aussi et surtout du sens
donné à cet événement et de son inscription possible dans l’histoire familiale ». Cela renvoie une fois de plus à la capacité de contenance de l’appareil psychique familial.
La manière dont les parents se remémorent en notre présence l’expulsion
locative nous montre qu’elle est elle aussi venue faire traumatisme et réactiver des ruptures et des éclatements plus anciens.
L’espace offert dans le cadre des consultations est saisi par les parents.
Mais, dans ce cadre, parler ne suffit pas, cela nécessite presque « un holding
du holding », car nous savons qu’en cas de rupture importante, le risque pour
l’enfant est l’angoisse d’annihilation. Face à cette famille en souffrance,
notre écoute attentive semble fort utile. Elle nous permet d’être dans des
mouvements d’identification.
L’identification à l’agresseur
Finalement, comment peut-on comprendre cette répétition du placement ? Pour Ciccone, une telle répétition laisse supposer une fixation au traumatisme. Ces parents carencés mettent leur enfant en manque car ils
reproduisent le seul mode de relation qu’ils connaissent. Ils répètent le traumatisme en se plaçant du côté de l’agresseur, ce qui peut être une façon pour
eux de se soustraire au traumatisme. C’est le modèle de l’identification à
l’agresseur.
Un passage à l’acte des institutions
Quand nous avons appris l’accueil imminent de François dans une
famille d’accueil, nous avons pensé que, pendant ce placement, le travail thérapeutique porterait sur la qualité des liens psychiques à maintenir malgré la
séparation. Mais nous nous sommes heurtés dans la réalité aux dysfonctionnements de type « passage à l’acte » des institutions ( ASE et pouponnière) –
passage à l’acte qui est venu réactiver l’histoire infantile des parents.
François a été mis en famille d’accueil du jour au lendemain, les parents
n’ayant pas été prévenus de la date du placement. Ce jour-là, François n’était
plus à la pouponnière quand les parents sont venus lui rendre visite. Ils
n’avaient ni l’adresse ni le numéro de téléphone de la famille d’accueil, et
ceci pendant huit jours, « afin que François puisse profiter de son temps
d’adaptation dans sa famille d’accueil » ! C’est la mère seule qui est venue
nous en informer. Nous ne les avons jamais revus.
Le travail en réseau est souvent évoqué comme une manière de prendre
en compte la multitude des institutions qui interviennent. Cela pose la question de « qui communique quoi, à qui et comment ». Comment le thérapeute
conçoit-il d’intégrer la réalité juridique et sociale dans l’espace thérapeutique ? Comment travailler ensemble ? Ce n’est pas facile, car les situations
familiales lourdes fragmentent les liens sociaux. La multiplicité des intervenants et des discours introduisent des clivages. On peut constater aussi qu’il
y a répétition dans les modes de relations entre les familles et les professionnels. Faute d’élaboration entre les multiples intervenants, des attitudes en
miroir transparaissent dans des passages à l’acte, des décisions hâtives de
placement, des clivages, des projections.
Comment comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là pour eux ?
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