2003
Dialogue
Pour mieux traiter la résistance
Que peut faire le psychothérapeute avec des parents maltraitants ?
Christine Condamin-pouvelle
Maître de conférences à l’université d’Amiens, UFR philosophie, sciences humaines et sociales, Chemin du Thil, Campus, 80025 Amiens Cedex 1. Psychothérapeute, expert-psychologue près la cour d’appel de Douai. Docteur en psychologie
Si les notions de fonction parentale et de compétence parentale commencent à émerger, les
droits de l’enfant eux aussi s’affirment progressivement – droits de l’enfant à une vraie famille
et notamment à deux parents compétents.
Quand l’enfant a des parents maltraitants, le réflexe est bien souvent de l’éloigner pour le protéger. Une fois la crise passée, l’enfant retourne dans sa famille et retrouve les mêmes difficultés. Si les parents demeurent dramatiquement défaillants, l’enfant reste placé dans des
structures institutionnelles ou familiales plus ou moins stables. Il devient souvent un adulte
meurtri, présentant des séquelles psycho-affectives graves.
Avant toute décision de placement d’enfants, nous tentons d’évaluer la compétence parentale
et surtout l’aptitude des parents à se mobiliser pour changer d’attitude à l’égard de l’enfant.
Nous cherchons d’abord à savoir s’ils sont capables de reconnaître les faits. Nous tenons avec
eux une réflexion sur la nature de leurs actes, sur l’origine de leur comportement, sur leur vécu
infantile et sur ce qui a entravé leur capacité à s’occuper de leurs enfants. Cette évaluation permet de savoir si les parents peuvent se mobiliser pour un travail psychologique et si les psychothérapeutes peuvent les aider à dépasser leurs difficultés parentales. Dans un cadre
éventuellement psycho-judiciaire ferme et stable, une psychothérapie adaptée peut parfois être
mise en place : elle s’adresse majoritairement à des sujets de type narcissique, abandonnique
et/ou état-limite, et comporte des particularités spécifiques. Pendant ce temps, les enfants-vic-times bénéficieront d’un accueil adapté et de soins psychothérapiques.Mots-clés :
Parents maltraitants, psychothérapie, compétence parentale.
Notre société s’indigne devant le caractère affreux des passages à l’acte
agressifs et violents des adultes, et notamment des parents envers leurs
enfants : les coups, les meurtres même atteignent douloureusement les
enfants dans leur corps. Moins massifs et moins repérables, il est aussi de
nombreux comportements défaillants qui entraînent des séquelles terribles
sur les enfants. La haine alors moins éclatante prend des formes de négligence, de persécution morale, d’attaque perverse – qu’il est difficile de détecter et de déjouer –, qui laissent l’enfant brisé, parfois détruit. Nous insisterons
aujourd’hui sur les conditions de traitement des parents maltraitants et sur
leur mise en œuvre.
Des violences transgénérationnelles
L’aspect transgénérationnel des violences parents/enfants est souvent
constaté. La violence des parents entraîne chez les enfants une violence sur
eux-mêmes – qui prend des formes diverses –, mais elle entraîne souvent
aussi une violence sur autrui, sur la famille elle-même et sur la société. L’enfant devenu adulte sera lui-même davantage porté à la violence à l’égard de
ses propres enfants.
Monsieur B., chef d’entreprise, père de trois enfants, prend soudain
conscience des violences de son épouse à l’égard de sa fille aînée Marjorie,
15 ans. Dans un premier temps, la demande de consultation, qui émanait de
la mère, avait pour objet les symptômes de bégaiement de son fils âgé de
10 ans. Mais l’enfant, qui a déjà « subi » une première tentative de thérapie
sans succès, ne relève pas d’une prise en charge de ce type, tant est massif
son degré d’isolement, de fermeture et d’inhibition. Des entretiens sont alors
proposés aux parents : le premier n’amène que très peu d’éléments personnels, excepté que leur fille Marjorie est gravement anorexique (elle sera hospitalisée plusieurs mois, dans un état très grave). Le second n’est pas honoré,
madame B. ayant tout fait pour rater l’entretien et monsieur B., en déplacement, n’est pas rentré à l’heure convenue.
Le lendemain, monsieur B. demande en urgence un entretien et veut être
reçu seul. Ses propos prennent des allures de révélation : il rencontre beaucoup de difficultés avec son épouse, dont il décrit le caractère impulsif et
obsessionnel; il a ces derniers jours appris par sa sœur des nouvelles qui l’ont
consterné. Son épouse a brutalement frappé Marjorie, elle lui a volontairement nui en lui faisant délibérément rater une compétition et lui a interdit la
fréquentation de sa grand-mère paternelle, à laquelle elle tient énormément.
Monsieur B. se demande comment il pourra pardonner de tels actes à son
épouse. Le thérapeute amenant la réflexion sur le fait que Madame B. a peut-être elle-même, enfant, subi des violences, Monsieur B s’exclame que « cela
est certain ». Il décrit le vécu infantile familial très difficile de son épouse,
qui engendre aujourd’hui une totale absence et incapacité de remise en question personnelle ; il déplore l’aspect traditionnel, conformiste, bourgeois,
entièrement fondé sur les apparences, de la famille de son épouse et de celle-ci. De fait, nous saurons par la suite que le père de madame B. souffre d’une
pathologie mentale grave.
Notre pratique de psychothérapeute en cabinet libéral, en foyer d’enfants
placés par le juge et en tant qu’expert-psychologue auprès des juges nous
confronte à de nombreuses formes de violence parentale et nous fait nous
interroger sur les soins psychothérapiques à proposer ou même à imposer
parfois tant aux parents qu’aux enfants.
L’absence de demande de soins
Nous constatons en effet de manière très fréquente une quasi impossibilité pour ces personnes à demander pour elles-mêmes des soins. Leur narcissisme précaire les pousse à dénier toute difficulté, la honte qui les accable les
amène à s’isoler. Madame B. a attendu pour entreprendre un travail psycho-thérapique qu’un pronostic vital très alarmant soit prononcé pour sa fille; elle
a été « encouragée » par la ferme exigence de son mari et soutenue dans son
narcissisme par la thérapeute. Une profonde dépression a suivi, suscitée tant
par les lettres de remise en cause de sa fille hospitalisée que par les échanges
avec son mari. Jusqu’alors, celui-ci ne se mêlait plus du tout de la vie de
famille, ayant trouvé un confortable refuge dans une vie professionnelle trépidante et réussie.
Citons aussi le cas de Laurent, enfant triste, quasi mutique, qui est
recueilli en foyer en raison de la défaillance de ses parents. Son comportement isolé et fermé inquiète ses éducateurs, et c’est ainsi qu’est mise en place
une proposition de soutien psychologique pour lui. S’engage alors un difficile travail d’apprivoisement. Des rendez-vous lui sont fixés, mais il faut aller
chercher l’enfant dans sa chambre, dans le parc ou parfois même hors de
l’institution ; il faut le convaincre d’entreprendre une relation avec la thérapeute, il faut qu’il veuille bien entrer dans le bureau pour qu’enfin s’entame
une relation régulière, qui débouchera ensuite sur un travail psychothérapique. À l’évidence, le traitement n’est pas parti de sa propre demande, mais
d’une souffrance visible ressentie par les substituts parentaux que sont les
éducateurs. Il y eut un pénible travail préliminaire durant lequel la demande
émanait des adultes soignants, qui insistaient face au repli et au retrait de
l’enfant qui « ne demandait rien ».
Notre expérience nous a amenée à considérer la tristesse, le retrait et l’inhibition d’un enfant comme un signe presque constant de défaillance parentale. Si ce comportement s’installe lors d’une situation de placement, les
adultes-substituts sont vite mis dans l’incapacité d’entretenir avec l’enfant
des rapports affectueux lui permettant de s’épanouir. Un traitement est alors
indispensable pour l’enfant, même si celui-ci n’emprunte pas la voie traditionnelle de l’attente d’une demande verbalement exprimée.
Le vécu dramatique mais occulté
des parents et des enfants
Le cas de Julien, âgé de 13 ans et demi lorsqu’il est rencontré pour une
expertise psychologique, est dramatique. Il s’agit d’un jeune garçon intelligent qui présente des attitudes très agressives. Il frappe les autres jeunes, parfois sans raison, parfois gravement. Quand il était en CM2, il a poignardé un
élève. Il a également commis au moins deux attouchements sexuels sérieux,
un à huit ans sur son frère de quatre ans, et un autre à douze ans et demi en
colonie de vacances. Il fugue, vole et, dans l’ensemble, est très mal toléré à
l’école. Il est toujours en difficulté pour respecter les règles, notamment
celles des institutions (école et foyer où il est placé), mais aussi celles de sa
famille.
C’est sa mère, madame L., qui expliquera l’origine du comportement
délinquant de son fils : « Mes rapports avec Julien ont mal commencé dès
avant sa naissance. » Julien est né par accident, d’une relation de passage,
alors que madame L. était mineure placée en foyer. Elle explique qu’elle est
tombée dans un coma de trois mois juste après l’accouchement. Elle a refusé
cet enfant dont elle ne voulait pas, mais a fini par le prendre en charge sous
la pression de la directrice du foyer où elle était accueillie.
Julien a très vite dû être placé en pouponnière. Il a connu ensuite deux
nourrices différentes, n’arrivant chez sa mère qu’à l’âge de 6 ans. Le jour de
son arrivée, le concubin de sa mère, que Julien croyait être son père, est définitivement parti de la maison.
Madame L. décrit le drame de la naissance de son fils et le douloureux
vécu de ses premières années. Enfant non désiré, non accepté, rejeté, sans
famille fixe et ne pouvant réintégrer sa famille biologique qu’à l’âge de six
ans, et pour peu de temps. Peut-on penser que cet enfant a pu vivre les étapes
normales du développement psycho-affectif ? Peut-on penser qu’il a pu vivre
un conflit œdipien et le dépasser ? Certes pas. Sa mère nous est apparue bien
consciente de son incapacité éducative par rapport à son fils, qu’elle voulait
abandonner à la naissance. C’est elle qui a fait appel au juge des enfants
lorsque son fils a attouché son petit frère et poignardé un élève. Elle se reconnaît incompétente sur le plan éducatif. Elle a toujours voulu déléguer son rôle
parental à quelqu’un d’autre, elle a une conscience aussi claire que douloureuse de ses incapacités. Elle ne dit pas la même chose pour ses trois autres
enfants, qu’elle a attendus et élevés dans d’autres conditions.
Face à la demande de cette mère de ne pas prendre elle-même en charge
son enfant, la société impose le choix éthique de la préservation des liens biologiques. On refuse alors de confier l’enfant à une mère et à une famille compétente. Dans ce cas dramatique, cette maman s’estimait incapable d’être
aidée et demandait des parents de substitution pour son enfant.
À l’heure qu’il est, elle est désespérée tant les symptômes de son enfant
apparaissent gravissimes ; les éducateurs et le juge des enfants se trouvent
eux aussi incapables de trouver des solutions éducatives, rééducatives ou thérapeutiques pour cet adolescent. Cette jeune maman avait sûrement raison
quand elle s’estimait incapable d’assumer son rôle parental pour Julien. Cela
n’entraînait pas de facto l’incapacité définitive de s’occuper d’autres enfants,
venus au monde dans des circonstances plus favorables, comme elle l’a
ensuite prouvé.
Y a-t-il une légitimité à l’octroi de parents
complémentaires ou substitutifs ?
Il est très difficile pour des parents d’affirmer leur incompétence et leur
défaillance à assumer leur fonction. Parfois, ils tentent de le dire à leur
manière, pas toujours très clairement, mais la société veut leur faire assumer
leurs enfants coûte que coûte.
Ainsi, cette mère d’un enfant psychotique, madame A., qui était elle-même délirante, a pu confier, longtemps après le passage de son enfant dans
un hôpital de jour, qu’elle ne s’était jamais sentie capable de l’élever. Elle
avait timidement demandé si l’internat n’était pas préférable pour lui à l’hôpital de jour, mais elle n’avait jamais osé dire clairement ses craintes et même
ses certitudes d’être incapable d’élever cet enfant. Il avait fini par délirer, vers
l’âge de dix ans, comme sa maman, et avait dû être placé en hôpital psychiatrique à l’adolescence. L’écoute des difficultés parentales apparaît bien délicate. Peut-on entendre des parents se dire incompétents ou nocifs pour leurs
enfants ? Ou bien s’agit-il là d’une position répréhensible et inacceptable
moralement pour eux et pour nous ?
Il existe des cas où les parents se rendent compte de leur incapacité
parentale et d’autres où ils veulent à tout prix garder leurs enfants avec eux,
non pour les élever correctement, mais comme complément d’eux-mêmes, en
rapport avec de profondes failles narcissiques, l’incapacité à rester seul, et
même le désir que leurs enfants s’occupent ensuite d’eux. Ainsi, madame G.
a six enfants qui ont entre 6 et 22 ans. L’aîné a été abandonné et placé chez
la grand-mère paternelle de madame G., les trois suivants, qui ont 18,17 et
13 ans, sont placés en foyer. La fille de 17 ans vient de quitter la famille,
ayant accusé son beau-père ainsi que les deux frères de celui-ci de viol. Le
mari de madame G. est en prison. Madame G. a actuellement la charge des
ses deux derniers enfants qui ont 9 et 6 ans.
Madame G. se révèle très limitée intellectuellement, très immature affectivement ; elle garde de profondes séquelles de carence affective et d’inceste
qu’elle a vécu étant jeune adolescente. Sa personnalité est structurée sur un
mode d’état-limite, de type narcissique, sans élaboration réelle du conflit
œdipien, avec des défenses névrotiques et certaines, plus archaïques, de type
psychotique (mise à distance, idéalisation, évitement, mais aussi clivage et
déni). Elle présente une angoisse d’abandon massive et a des relations d’objets fusionnelles ou par étayage. Dans ce contexte, elle voit ses enfants
comme ceux qui vont la renarcissiser. Ils lui sont indispensables pour combler son manque affectif. Cependant, ils sont réduits à l’état d’objets, comme
ce que l’on possède : « Pour moi, un enfant c’est à moi, ça m’appartient…
J’ai jamais eu quelque chose à moi que mes enfants… » Les enfants sont
donc destinés à combler le vide et l’incomplétude maternelle, madame G. ne
peut les considérer comme des être différents d’elle, par rapport à qui elle a
une responsabilité et qu’elle doit élever. Elle n’est pas loin de se rendre
compte d’une certaine forme d’incapacité éducative quand elle constate les
échecs successifs auxquels elle est confrontée. Mais sa solitude est trop
grande pour qu’elle puisse admettre d’elle-même qu’il faut qu’elle se sépare
de ses enfants et qu’ils soient placés chez des personnes parentales substitutives compétentes. Il est probable qu’un travail psychologique pourrait
l’amener, sinon à une compétence parentale, du moins à prendre conscience
de la nécessité pour ses enfants d’être accueillis par des substituts parentaux
compétents. Certains auteurs évoquent la possibilité d’une parentalité partielle.
Si certains parents énoncent eux-mêmes leur incapacité à s’occuper de
leurs enfants, d’autres la sous-entendent, laissant aux soignants et aux thérapeutes le soin de l’énoncer au plein jour et de prendre la responsabilité d’une
mesure de séparation plus ou moins définitive.
Évaluer la compétence parentale
Parfois, les parents sont dans le déni le plus total de leur incapacité, ils
se montrent soit maltraitants, soit clairement défaillants, et il faut alors évaluer leur degré de compétence parentale et malheureusement énoncer parfois
leur incompétence. Madame Lherbier parle dans son livre La protection de
l’enfant maltraité d’enfant « brisé lentement, et sacrifié à la recherche d’amélioration de la famille ». Elle stigmatise « des situations désespérées qui ne
peuvent aboutir qu’à la destruction physique et psychique de l’enfant », puis
à sa délinquance ou à sa pathologie. Stefano Cirillo va encore plus loin et prononce le terme d’irrécupérabilité quand le thérapeute, après avoir longuement tenté de travailler avec les parents, se rend compte de son incapacité à
aider certains patients maltraitants ; il remet surtout en cause sa propre capacité de thérapeute à amener certains parents à une véritable compétence éducative.
C’est pourquoi, face aux parents maltraitants et aux familles, il est
important de se poser des questions précises, sur les buts, les moyens, les
acteurs des mesures à mettre en place. Il est important aussi d’évaluer les
actions à mener dans la durée.
On ne peut pas se contenter de mesures de protection de l’enfant : il faut
penser à assurer à l’enfant un développement psycho-affectif, un présent
acceptable, c’est-à-dire une réelle enfance, et un avenir, sinon doré, du moins
potentiellement heureux. La protection ne suffit pas. La protection n’est que
l’enveloppe nécessaire, comme l’utérus est indispensable au développement
du fœtus, mais non suffisant ! Cependant, les thérapeutes doivent s’interroger sur de nouvelles prises en charges qui ne reposent pas sur la « demande »
exprimée, comme lors de psychanalyses classiques. Un travail thérapeutique
est-il possible s’il ne comporte pas cette demande initiale ? Quel type de travail peut-on engager ? Quels sont ses modalités et ses buts ?
Quand le juge choisit de maintenir
les liens biologiques
De fait, quand un juge préconise soit une mesure AEMO – donc un maintien en famille –, soit un placement temporaire, soit un placement définitif ou
une adoption, il fait pour l’enfant un choix qu’il effectue plus souvent en raison de critères éthiques qu’en raison de positions réellement rationnelles.
Choisir le maintien de liens biologiques reste pour nombre d’entre nous une
option qui va de soi – moralement la meilleure. Or, ce choix donne la priorité au droit des parents à s’occuper de leurs enfants – et ce parfois au détriment du droit de l’enfant à vivre dans l’affection d’une famille avec deux
parents responsables. Les professionnels de l’enfance ont bien souvent à
choisir, même s’ils ne le font pas toujours consciemment, entre le maintien
des liens biologiques et la continuité des liens au sein d’une (autre) famille
responsable et unie.
Quand on est en face de parents maltraitants et que le choix a été fait du
maintien des liens et/ou du retour ultérieur de l’enfant dans la famille, il n’y
a pas d’autre solution que l’engagement d’une thérapie pour les parents. Nous
ne reviendrons pas sur les multiples critères à prendre en compte pour évaluer la compétence parentale
[1], nous nous interrogerons sur le traitement à
préconiser.
Parents maltraitants, souffrance et immaturité
Les parents maltraitants présentent majoritairement des structures pathologiques de type psychotique et état-limite. Ce sont souvent des personnalités abandonniques, avec des traits de personnalité communs : immaturité,
instabilité, difficulté de contrôle des affects, tendance à l’agir comportemental et au passage à l’acte agressif, etc. – éléments parfois accompagnés d’une
dégradation de la situation socioculturelle et d’une difficulté d’insertion
sociale. Enfants, les sujets ont souvent été victimes soit de rejet, soit de liens
ambivalents : attachements marqués, de type fusionnels et envahissants, suivis de rejets aussi massifs et inattendus qu’incontournables. L’enfant, même
placé, n’a pas tort de penser que sa mère l’aime et qu’il l’aime en retour. C’est
partiellement vrai. Mais, souvent, il dénie fortement la haine que la mère a
suscitée en lui par ses rejets et ses violences. Il l’idéalise et reste à jamais
insatisfait, toujours en quête, en attente et en demande d’un amour maternel
dont il garde la profonde nostalgie, dans un espoir toujours déçu.
Les montagnes russes entre l’inclusion et l’exclusion, l’attachement et le
délaissement, sont un vécu relationnel particulièrement destructeur pour l’enfant. De fait, un abandon clair et net permet parfois à l’enfant de faire un deuil
parental et de s’attacher à des substituts parentaux. La personnalité de ces
sujets est marquée par une forte tendance au déni de la réalité (surtout de la
réalité maternelle défaillante) et par une profonde blessure narcissique. Face
à son incapacité à prendre conscience des défaillances maternelles, l’enfant
en est réduit à se considérer lui-même comme un mauvais sujet, seul responsable de son abandon. Pour le prouver, il adopte un comportement caractériel
et une attitude d’opposition, provoquant punitions et rejets partout où il
passe : mieux vaut être mauvais que d’oser penser une défaillance maternelle
ou que d’être à nouveau aimé puis rejeté. Chez toutes les personnes, chez les
enfants, chez les soignants, chez certains juges, le tabou de la mère
défaillante est tenace ! Une mère biologique serait forcément une bonne
mère, ce qui n’est malheureusement pas toujours la réalité.
Le cap difficile du conflit œdipien
Le patient abandonnique ne peut ni aborder correctement ni dépasser le
stade œdipien. Il ne peut vivre la haine et l’amour envers les parents qu’en
rapport au manque initial d’amour maternel. Ainsi, le garçon maltraité ne
peut renoncer à vouloir prendre la place du père, car il revendique sans cesse
l’amour maternel qu’il n’a pas eu. Les renoncements que requiert le stade
œdipien sont vécus comme des rejets, l’enfant confondant renoncement et
rejet.
Il demeure donc dans une dynamique pulsionnelle érotisée par rapport à
la mère, et haineuse par rapport au père et à ses représentants sociaux. Il ne
peut accéder à une personnalité structurée par les légitimes frustrations de
son désir (œdipien), par les limitations de la castration et de ses attentes, qui
resteront toujours vivaces. Il ne peut prendre sa véritable place de fils dans la
triangulation œdipienne. Les interdits fondamentaux du meurtre et de l’inceste ne sont pas repérés ni correctement internalisés. Les tentations œdipiennes incestueuses restent présentes notamment par rapport à sa mère, mais
aussi par rapport à ses propres enfants. Les tentations d’éliminer l’autre, de
vouloir sa mort sont agissantes, avec un recours marqué au passage à l’acte
violent et éventuellement au meurtre. La différence des sexes, la différence
des générations, la reconnaissance du père et de l’autorité ne sont pas réellement perçus.
La sexualité demeure mal différenciée, ne faisant pas suite aux identifications parentales. La position générationnelle reste diffuse, l’autorité et la
loi ne s’inscrivant pas dans un rapport au père nettement repéré et accepté
comme modèle identificatoire. La mentalisation (l’accès à la pensée) reste
fragile, le registre comportemental est prévalent avec éventuel passage à
l’acte, incapacité de modération pulsionnelle, réaction imprévisible aux
angoisses internes et aussi aux angoisses issues du monde extérieur, souvent
ressenti comme persécutif.
Les angoisses s’inscrivent tant dans le domaine névrotique de la castration que dans un domaine plus archaïque d’abandon, de perte d’amour, de
rejet, de persécution et d’anéantissement (perte de substance vitale, crainte
d’inclusion, d’engloutissement…).
Une psychothérapie « soutenue »
La psychothérapie de ces patients ne vient presque jamais de leur propre
demande. Elle s’instaure souvent grâce à une contrainte extérieure (intermédiaire familial, judiciaire, ou contractuel).
Les ruptures et les attaques du traitement, la mise à mal du cadre et des
thérapeutes constituent un premier temps où se rejouent majoritairement la
haine et le rejet. Il s’agit aussi d’un temps de vérification de la capacité de
présence des thérapeutes, de leur patience et de leur force.
Le travail de l’angoisse se fera dans un second temps (angoisses d’inclusion, de perte, d’abandon, de rejet et même de morcellement), de façon
concomitante à un attachement très infantile du sujet à son thérapeute. Le travail requiert là aussi des aménagements de la position classique psychanalytique, qui amènera progressivement un renforcement du narcissisme du sujet.
Le patient passe par une longue période de dépression consécutive au
constat de son abandon. Il parvient avec effort à accepter de se considérer
comme victime et à laisser tomber sa position de mauvais enfant coupable. Il
fait le deuil de vrais parents qu’il n’a pas eus et désidéalise ses parents
défaillants.
Quand le transfert narcissique se mue en transfert objectal, la thérapie a
des chances d’amener le patient à une situation œdipienne, qui souvent ne
sera pas rejouée, mais jouée pour la première fois.
À l’effacement sans trace de tout souvenir de violence – souvent ardemment recherché par les enfants victimes de violence – se substituera le refoulement, constitutif de l’oubli, de la division du sujet, de sa névrotisation et de
sa réelle humanisation. Les interdits du meurtre et de l’inceste pourront être
acceptés et intériorisés, la pulsion de mort trouvera sa limitation.
Alors le sujet pourra éviter d’être agi et d’agir une répétition mortifère
transgénérationnelle.
Communication présentée sous le titre « Réflexion sur le traitement psychothérapique des
parents maltraitants » au 3e Congrès européen de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, 31 mai-2 juin 2001, à Lisbonne [Psychopathologie et parentalité(s)].
·
ABRAHAM, N. ; TOROK, M. 1987. L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
·
BERGER, M. 1997. L’enfant et la souffrance de la séparation, Divorce, adoption, placement,
Paris, Dunod.
·
BERGERET, J. et coll. 1986. Psychologie pathologique, Paris, Masson.
·
CIRILLO, S. ; DIBLASIO. 1992. La famille maltraitante, Paris, ESF.
·
GASPARI-CARRIERE, G. 1989. Les enfants de l’abandon, Paris, Privat.
·
LAMOUR, M. ; BARRACO, M. 1998. Souffrances autour du berceau. Des émotions au soin,
Paris, Gaëtan Morin Éditeur.
·
LHERBIER-MALBRANQUE, B. 2000. La protection de l’enfant maltraité, Paris, L’Harmattan.
·
MAURY, M. ; LAMOUR, M. 2000. Alliances autour du bébé, Paris, PUF.
·
STRAUSS et MANCIAUX (dir.). 1994. L’enfant maltraité, Paris, Fleurus psycho-pédagogie.
·
WINNICOTT, D.W. 2000. La crainte de l’effondrement, Paris, Gallimard.
[1]
Communication
La notion de compétence au regard des droits et des besoins de l’enfant du
16/10/2000 à Villeneuve-d’Ascq.