2003
Dialogue
Objets et processus transitionnels
Dans des entretiens familiaux
De la référence à l’objet à l’objet « (p)référentiel » : la thérapie du petit paul
Hélène Brunschwig
psychanalyste
Marie-christine Pouder
psycholinguiste
Cet article est à double voix. La première partie présente quatre séances de psychothérapie
familiale enregistrées en cabinet libéral et analysées à partir de deux problématiques qui intéressent le premier auteur, psycholinguiste : la question de l’acquisition du langage dans le
cadre de séances remédiatives, et la question de l’objet préférentiel dans les prises en charge
d’enfants affectés de problèmes langagiers. La seconde est une réflexion du second auteur,
psychanalyste, sur l’utilisation des objets en thérapie d’enfant, et notamment lors de cette thérapie familiale d’un jeune enfant atteint de bégaiement. Les auteurs adoptent un point de vue
énonciatif et pragmatique qui permet de rendre compte de certains éléments intersubjectifs de
la communication et de cadrer des données plus spécifiquement morpho-syntaxiques et lexicales.Mots-clés :
Psychothérapie familiale, interaction adulte, enfant, pathologie du langage, bégaiement, thérapie par le jeu.
Les auteurs de cet article, l’une psycholinguiste, l’autre psychanalyste,
ont tenté une démarche interprétative à la fois commune et différenciée.
La psychothérapie est-elle un bon cadre
pour observer le développement du langage ?
(M.-Ch. P.)
Parmi les lieux d’accueil de la petite enfance figurent des lieux de soin
où l’on peut saisir dans quels réseaux langagiers les enfants sont insérés. Tels
sont les cabinets de l’orthophoniste, du psychothérapeute, du psychanalyste,
où le traitement de certains « maux » passe par la parole. En fait, plus exactement, il passe par les jeux de langage et les actes de parole actualisés par la
situation. Ces jeux sont parfois proches de ceux qui sont mis en œuvre dans
la pédagogie ou la rééducation, mais la pratique s’y centre sur l’écoute, l’interprétation, la sollicitation de l’imaginaire ou la controverse.
Dans les cas où elle est prescrite à des enfants qui présentent une atteinte
de la communication et/ou du langage (retard de parole, bégaiement etc.), la
psychothérapie est un lieu privilégié d’observation du développement du langage et des préoccupations des jeunes sujets : travail sur la répétition, régularité, relation d’affect.
Les approches thérapeutiques actuelles sont de plus en plus nombreuses,
centrées ou non sur des tâches, des objets, des thèmes. Dans les situations à
base de jeux et de dessins, les sujets parlants s’expriment dans des dimensions multiples, non directement fonctionnelles au sens traditionnel. Comme
dans le théâtre classique, il y a unité de lieu, les séances se déroulant dans la
même pièce avec des interactants définis (sujet, thérapeute, parfois un ou
deux parents). Le temps y est cyclique, car les participants se retrouvent aux
mêmes moments de la semaine de mois en mois, souvent d’année en année.
Les approches théoriques propres à la psychologie ou à la psychanalyse
[1]
produisent chacune une régulation spécifique du comportement verbal et
moteur des adultes praticiens, mais elles provoquent aussi des situations
d’entretien qui sont reliées aux situations conversationnelles habituelles des
jeunes enfants. Les thérapeutes obtiennent tous, à un moment ou à un autre,
des récits de scènes de la vie quotidienne et des évocations de sentiments provoqués par les liens fraternels, amicaux ou filiaux sous des formes linguistiques diversifiées : réponses à des questions, mais le plus souvent récits
symboliques ou réalistes spontanés, associations à partir d’images ou de
récits de rêves, de commentaires accompagnant des jeux symboliques.
Suivant les thérapeutes, le matériel occupe une place différente. Cela va
de la feuille de papier avec feutres ou de la pâte à modeler conçues comme
espaces projectifs aux jeux de société qui rappellent les occupations des
adultes ou les grandes fonctions humaines (figurines humaines et animales,
poupées, meubles et maisons miniatures, jouets, dînettes, tableau, matériel
moins préformé comme les éléments « polybrique »).
De l’activité préférentielle à l’objet (p)référentiel
Dans des articles précédents
[2], j’ai étudié des exemples d’acquisition du
langage dans le cadre de prises en charge psychothérapeutique et orthophonique. Dans les deux cas, le matériel utilisé s’est révélé central : des schémas
conversationnels divers se sont établis autour de lui et il a été investi différemment par les enfants. Une petite fille bègue a privilégié dans le matériel
de jeu de la psychologue des poupées et une dînette avec lesquelles elle a
reproduit des schémas de préparation de repas et de soins aux enfants repris
de situations familiales difficiles. Une autre enfant, présentant un gros retard
de langage et une dyslexie, a investi un matériel qui lui a fait revivre de traumatisants exercices scolaires. La pratique de certains jeux de société lui a permis d’acquérir une pratique minimale du lexique de l’interaction, notamment
les pronoms personnels
(à toi, à moi, pour toi, pour moi, je gagne, tu pioches)
lors des tours de rôle. Un jeune enfant dysphasique a développé, dans le cadre
d’une prise en charge orthophonique pluri-hebdomadaire, des activités de
construction, déconstruction, assemblage et manipulations de vaisseaux spatiaux fabriqués avec des legos. Au fil des séances, il est revenu sur cette activité en y introduisant sans cesse des variantes et il s’est dans le même temps
« construit » linguistiquement et affectivement.
Bien que nous ne soyons pas ici dans le champ de l’apprentissage proprement dit, la situation de prise en charge est un « format
[3] » (au sens où
l’entend Jérôme Bruner) qui permet d’étudier l’évolution du langage à la
manière d’un sondage effectué par endroits sur un vaste terrain. En gardant
par exemple comme invariant un objet précis, mais évolutif (une construction
en legos), nous observons une série de scénarios-variantes qui jouent sur
diverses métaphores : métaphore de la division, du voyage, de l’attaque, de
l’affrontement, de la réparation. Ces métaphores peuvent être reliées par des
associations réalistes à l’univers de la séance, aux interactants présents ou
aux partenaires absents, réels ou imaginaires de l’enfant (père, mère, frère,
sœur).
L’observation d’une psychothérapie familiale
En tant que psycholinguiste, j’ai observé et enregistré plusieurs séances
de la prise en charge psychanalytique d’un enfant dont le développement linguistique était en partie normal, afin de les analyser. Paul avait été adressé à
la psychanalyste (H. Brunschwig) pour un bégaiement important à la maison
et à l’école. Au début de la prise en charge, en novembre 1990, il a trois ans
et demi. Il voit la psychanalyste une à deux fois par semaine avec l’un ou
l’autre de ses parents. La prise en charge cesse fin septembre 1991 après l’interruption des grandes vacances
[4].
Nous observons que cet enfant ne se livre pas aux mêmes occupations
suivant qu’il vient avec son père ou avec sa mère et n’investit pas les mêmes
objets dans le matériel de la psychanalyste.
Le bégaiement de Paul est à la fois un bégaiement clonique et un
bégaiement tonique. Il est variable et instable. L’enfant, qui bégaie beaucoup
avec son père au mois de février, ne bégaie presque plus avec lui au mois de
juin, alors que, bégayant très peu avec sa mère en février, il bégaie beaucoup
avec elle cinq mois après. Faut-il voir là l’effet d’une angoisse face à la
« puissance » maternelle qui s’est exprimée lors de l’attente de la naissance
d’une petite sœur au mois de juin
[5] ?
Si le bégaiement est très fluctuant dans le temps, ses points d’impact sont
par contre assez caractéristiques : les 130 points d’impact relevés sont majoritairement monosyllabiques, souvent porteurs de thématisation ou liens entre
énoncés
[6].
Il y a très nettement des effets énonciatifs et lexico-syntaxiques du
bégaiement qui sont à mettre en relation avec des aspects cloniques et respiratoires : les moments de bégaiements ne touchent pratiquement ni les adjectifs (seulement un : grand) ni les noms (seulement deux : couteau,
marionnette), mais des verbes à l’impératif (arrêtez, regarde, mets) et
quelques articles. Ces termes se situent presque toujours en début d’énoncé.
Outre les moments rituels de salutation au début de la séance, de déshabillage, de rangement, de rhabillage au moment du départ, nous observons
une routinisation relative de certaines conduites discursives. Nous retrouvons
dans chaque séance des moments conversationnels récurrents sur des thèmes
liés au fonctionnement des séances ou au symptôme de l’enfant. Par
exemple : comment est l’enfant à la maison ? Bégaie-t-il ou non en ce
moment ? Quand payer ? et quand venir ?
Le cabinet de l’analyste regorge de jouets (poupées et peluches, baignoire, dînette, feuilles et crayons, animaux et personnages en plastique,
épées, fusils, pistolets, arcs etc.). Suivant les enfants et les moments de la thérapie, certains objets sont choisis, investis et désinvestis. Paul a particulièrement recherché certaines figurines : taureaux, policiers et soldats, moto de
police, petit poste d’essence, le couple de poupées Barbie et Ken, un baigneur
et sa baignoire, des armes-jouets (fusils, pistolets, arcs et flèches).
J’ai étudié plus précisément l’utilisation des pistolets et des arcs et
flèches : les uns apparaissent surtout dans les séances avec le père, les autres
dans les séances avec la mère. Ces objets semblent avoir un statut d’objet
préférentiel ou, pourrait-on dire, d’objet référentiel préféré dans quatre des
séances enregistrées. En effet, au fil du temps, ils focalisent sur eux un certain nombre d’énoncés, de références et de séquences discursives et motrices.
Ils sont objets d’attention conjointe de l’enfant et des adultes.
Jusqu’au mois de mai, Paul vient surtout avec sa mère. Son père, très
occupé, ne l’accompagne qu’une fois par mois. Paul est alors très heureux,
mais très excité. Il voudrait venir plus souvent avec lui. Il privilégie certains
objets dans ses jeux avec le père : la pâte à sel, un ceinturon, des fusils et des
pistolets, des figurines d’animaux, de cow-boys, d’Indiens, de policiers ; très
rarement les arcs et les flèches de manière prolongée. Avec sa mère, il privilégie d’autres objets. Pendant que la psychanalyste parle avec la jeune
femme, Paul joue plus ou moins silencieusement avec des petits personnages,
des animaux, des billes, des jeux de patience, des arcs et des flèches. Fusils
et pistolets n’apparaissent que très épisodiquement.
Des pistolets avec son père
Séance du mois de février
Au mois de février, les pistolets-jouets ne sont pas des objets neutres : la
psychanalyste les a achetés, dit-elle, en pensant à son petit patient, pour remplacer un vieux fusil qu’il utilisait auparavant dans ses jeux et qu’un autre
enfant a cassé. Il y a un grand pistolet en plastique et d’autres plus petits. Ces
objets seront utilisés différemment par les partenaires et les entraîneront dans
des jeux de rôles dans lesquels ils manifesteront des conduites linguistiques
variées.
La séance du 2 février est traversée par un long malentendu. Paul, qui
veut « jouer à la police gentille » dès le début de la séance, n’arrive pas à
expliquer aux deux adultes en quoi consiste son idée de jeu.
Paul (en distribuant les pistolets aux adultes) : « On va faire un jeu ! Y a
un pistolet y a la police krès gentille ! c’est pour les taureaux dans… Pasque,
ici, c’est des taureaux
[7] … »
Le père pose une série de questions à son fils : lui et la psychanalyste
voudraient qu’il leur explique leurs rôles et les dirige à la manière d’un metteur en scène. Manifestement, l’enfant ne sait pas à la fois jouer un rôle, le
faire évoluer et diriger les deux adultes. Il dit à l’analyste qu’il ne veut pas
être le chef.
Psychanalyste : « Pardon, excuse, chef ! moi j’ai peur du chef ! »
Paul : « J’suis pas l’chef ! »
Il semble attendre que son père prenne la direction du jeu. À celui-ci qui
lui dit : « J’tue les gros taureaux, moi ! Toi, tu tues les p’tits ! », il répond :
« Moi, j’tue c’que tu veux. »
Au début de la séance, Paul semble chercher des alliés, des auxiliaires,
un meneur de jeu, et pas du tout des partenaires à diriger.
Le père le provoque d’une manière assez contradictoire. D’un côté, il
l’encourage à prendre la direction du jeu, à mettre par exemple les adultes en
prison. De l’autre, il se met en rivalité avec lui d’une manière assez provocatrice. « Si tu m’tires dessus, j’te tire dessus ! »… « Mon pistolet, il est plus
grand, alors il fera plus mal, tu peux toujours essayer, p’tit mec ! Moi j’ai un
gros pistolet, alors tu peux toujours essayer de m’mettre en prison. »
À la suite d’un long aparté entre les deux adultes sur l’opéra, Paul se met
en colère et, brusquement très excité, va alors assurer un rôle de chef dans le
jeu collectif : « Arrêtez, arrêtez d’parler… arrêtez d’parler sinon j’tire ! …
Ah ! j’t’ai mort (tué), c’est moi l’chef ! c’est moi qui commande !… Faire
comme ça !… On fait comme on est mort, allongé comme ça ! »
Ne pouvant organiser son jeu initial de la police gentille, Paul devient
« un méchant ». Il fait des sommations et tire dans le même temps, veut que
les adultes s’allongent sur le sol en faisant le mort, mais, devant la placidité
et la résistance passive de ceux-ci, il opte pour une mise en prison fictive :
« Regardez, j’suis un chef ! J’ai un kruc pour vous ment en prison ! Moi aussi
j’suis méchant ! Tout le monde est méchant ! Vous voyez, c’est moi qui commande, c’est moi qui décide parce que je suis le chef ! l’sef ! Pas rigoler, c’est
moi l’sef ! »
Son père réagit par la dérision : il le reprend sur sa prononciation enfantine (« Chef, et pas sef ! ») et se moque de son autorité soudaine en la comparant à celle de son institutrice (« Elle fait comme ça ta maîtresse ») – ce
qu’il reprendra en fin de séance (« Ben dis donc, quand i s’ra maîtresse, çui-là, ça f’ra du bruit ! ») – et il entreprend de lui préciser ce qu’est un chef.
Suivent des énoncés qui fonctionnent de manière définitoire : « C’est
quoi un chef ? ! Moi j’veux bien qu’tu m’emprisonnes, tu veux pas, on veut
êt’prisonnier ! Tu sais, un chef, ça commande, ça donne des ordres ! C’est
normal que tu sois un chef parce que nous, on est bêtes ! »
Paul essaye d’argumenter : « Moi, c’est des chefs, ça gronde des fois ! »
À l’image du chef qui tue, met en prison ou gronde, le père oppose maintenant l’image du chef intelligent, actif, naturellement autoritaire qui engage
ses subordonnés dans des actions précises.
À partir des actions menées avec l’objet « pistolet », les problèmes de
l’intimidation et de l’autorité sont abordés dans cette séance. D’autres le sont
également comme « qui est méchant ou gentil ? » ou « qui est bête ? ». En ce
sens, on peut concevoir ces séances de thérapie comme des tentatives de
résoudre intersubjectivement et de moins en moins transitoirement des problèmes d’ordre éthique.
La psychanalyste reprend à la fin de la séance le thème des taureaux
lancé au début par l’enfant. Elle lui rappelle qu’il y a dans un tiroir des figurines de taureaux (« on peut arrêter les taureaux, dans l’tiroir ! »), puis elle
sort les animaux et les dispose sur le tapis. Cela va permettre aux trois partenaires de s’associer contre les taureaux. Sous la direction de Paul, qui indique
à chacun ce qu’il doit faire (« Tu l’mets d’bout ! Toi aussi, même, i faut
tirer ! »), chacun des partenaires réagit à cette injonction d’une manière personnelle :
- la psychanalyste lève mollement son pistolet au-dessus d’un taureau et
l’évite ostensiblement : « Oh ! j’ai raté ! il a encore bougé ! »
- Paul est concentré sur le but et réagit avec satisfaction : « Ah ! voilà ! Il est
mort ! »
- Le père, très heureux d’avoir le plus gros pistolet, accompagne son tir d’une
forte onomatopée : « Ben dis donc, c’est un pistolet efficace ça ! »
- La séance se termine dans un effet de bouclage sur la consigne du jeu,
qui peut enfin être formulée par l’enfant : « D’abord, on joue à la police gentille ! I faut mettre en prisonnier les taureaux
[8] ! »
Séance du mois de juin
Cette séance débute elle aussi par des actions liées à l’utilisation ou la
possession d’un pistolet-jouet. Mais, cette fois-ci Paul interagit de manière
beaucoup plus verbale avec la psychanalyste. Le père n’est plus en compétition permanente avec l’enfant comme en décembre, janvier et février. Il
observe davantage son fils, l’aide, spontanément ou à sa demande.
L’enfant n’essaye plus autant de diriger les adultes comme des partenaires, mais il s’intéresse à des marionnettes, puis joue avec des poupées,
Ken et Barbie.
La première partie de la séance développe le thème de la dispute. L’analyste l’induit en simulant une dispute entre deux marionnettes qu’elle tient.
Elle attribue à Paul un rôle de modérateur.
H.B. : « Alors j’les fais battre comme ça ? ouin ! ouin ! méchantes ! Tu d’vrais
r’mettre un peu d’ordre avec euh… le papa, pour les empêcher d’se disputer. »
Paul : « Arrête ! »
H.B. (à la place des marionnettes) : « Ah ! Oh ! Au secours ! Au secours !
Maman ! (Reprenant sa voix d’adulte) Qu’est-ce qu’il est sévère ce papa
hein ? (D’une voix d’enfant) Oh ! Il me tape dessus hein ! Ouh ! »
Le père réplique en renforçant chez son fils ce rôle de père garant du
maintien de l’ordre : « C’est papa qui fait la police, hein Paul ! Hein Pitou ? »
À la seconde dispute des marionnettes, Paul n’intervient plus seulement
verbalement ou en faisant semblant de taper très fort : il prend son pistoletjouet favori.
Paul : « Ça suffit, hein ? J’avais un pistolet, le papa avait un pistolet… Les
mains en l’air ! »
Il tire sur les marionnettes, ce qui surprend la psychanalyste, qui réplique
indignée : « Oh ! Tu… Oh ! Tu nous tues alors qu’on a les mains en l’air !
Oh non, alors ça, c’est absolument infect ! »
Paul se désintéresse ensuite des marionnettes, se fait remettre le ceinturon qui maintient le pistolet par son père et se met à simuler des disputes violentes entre deux poupées adultes, Ken et Barbie, que l’analyste a qualifiées
au début du jeu de « papa » et « maman ».
Dans la première dispute, Barbie-maman s’en prend à Ken-papa.
Paul : « Elle se dispute avec son mari, elle disait, i faut ranger et lui i range
pas. Moi j’ai un pistolet et j’suis plus grand qu’toi, j’vais t’tuer j’vais t’tuer !»
Paul tire à plusieurs reprises sur Ken pour Barbie. L’analyste relève la
poupée Ken tombée à terre. Mais l’enfant tire à nouveau sur Ken. C’est
ensuite Ken qui prend l’offensive à la suite d’une chute de la poupée Barbie
sur le sol.
Paul : « Et toi ! Paf ! Toute la famille est tombée, i pleurent pas ceux là et
voilà papa maman qu’est tombé, i s’fâche, voilà maman ! »
Délaissant un moment le pistolet, l’enfant retire la tête de la poupée Barbie, mais échoue à retirer celle de la poupée Ken. Il reprend le pistolet qu’il
avait posé sur le canapé et braque le jouet vers la caméra, donc vers l’observatrice qui filme : « Voilà, j’t’ai tuée, on a encore une balle ! »
Puis il se détourne et demande à l’analyste de reprendre son jeu avec les
marionnettes : « J’veux jouer encore les marionnettes qui s’disputaient, d’accord ? »
Le père : « Tu veux faire la police entre les marionnettes ? ».
L’analyste invente une conversation entre deux sœurs qui se disputent à
divers propos : l’utilisation d’une bicyclette, le refus d’aller à l’école, un vol
d’affaires personnelles.
L’enfant n’éprouve pas le besoin d’intervenir avec son pistolet-jouet. Il
se détourne assez vite de l’analyste et reprend les poupées qui gisent au sol.
Après un court épisode de soins fictifs (il remet les têtes, fait mine de soigner
une jambe cassée), il bat de nouveau les poupées de la crosse de son pistolet,
puis les « tue » et les laisse définitivement au sol avant de passer à une autre
occupation. Il ne reprendra plus son pistolet dans la seconde partie de la
séance.
Paul : « Les mains en l’air ! … pan ! pan ! pan ! I faut les laisser comme
ça, voilà …// … et main(te)nant et ça c’est le clown ? »
La suite de la séance est très « conversationnelle » entre l’analyste et le
père de Paul. L’enfant continue à jouer assez silencieusement, de manière
beaucoup moins agressive. Il remet les têtes des poupées, joue avec une petite
moto, un motard et un petit poste à essence.
Ce n’est qu’à la fin de la séance, lorsqu’il lui faut se défaire de son ceinturon, qu’il revient sur le thème de la police introduit par le père en début de
séance : « La police, j’suis l’gendarme de la poli(ce) ! »
Dans cette séance, le pistolet n’est plus un objet d’autorité ou de maintien de l’ordre, mais d’agression, de mort – d’abord d’une figure masculine,
puis d’une figure mi-féminine mi-masculine. Paul ne se calme que lorsque
les poupées sont toutes deux au tapis, symboliquement exécutées.
Nous apprenons dans une autre séance, par la mère, que l’enfant joue
aussi à la maison avec ce genre de pistolet et en menace les adultes lorsqu’ils
parlent ensemble trop longtemps à son goût (« Cessez d’parler, arrêtez d’parler ! »). Manifestement, Paul n’aime pas être exclu de la conversation de ses
parents et il reproduit cette scène en séance.
Ce qui semble en jeu ici est de l’ordre de l’agression envers des personnages parentaux. Le pistolet n’est plus le symbole du maintien de l’ordre, de
l’autorité du chef ou de la domination sur l’animal, mais l’instrument d’une
pulsion agressive qui se décharge de manière identificatoire sur des objets
symboliques précis.
Des arcs et des flèches avec sa mère
Séance du mois de février
Paul, au début de la séance, découvre son pistolet favori. « J’ai un pistolet ! », lance-t-il à la cantonade. Mais il n’est pas suivi sur ce terrain par les
deux femmes présentes (la mère et la psychanalyste), qui vont, à leur habitude, échanger longuement à propos de la vie de Paul à la maison, desenfants
en général, des rivalités fraternelles, des jeux, des progrès de la thérapie. À
cette exclamation-proposition de l’enfant, l’analyste répond : « Oh ! non ! »
Et, avisant une égratignure qui marque son visage, elle change tout de suite
de thème : « Qui est-ce qui t’a griffé ? Le chat ? »
Cela suffit à décourager l’initiative de Paul, qui se saisit alors d’un jeu
d’adresse, le « piège », avec lequel il doit faire faire un parcours à des billes
sans les faire tomber dans la « mare aux crocodiles ».
Il reste silencieux pendant plus de la moitié de la séance, laissant la psychanalyste et sa mère occuper l’espace discursif, puis, profitant de l’arrivée
d’un ouvrier dans la maison, il va vers l’endroit où sont rangés les arcs et
demande : « Est-ce que je peux l’avoir, la plus grande ? Est-ce qu’on peut la
mettre ? » Il demande de l’aide à la psychanalyste et, montrant l’énorme nounours couché dans un coin du cabinet, dit : « Çui-là, i m’embête lui, il est
méchant ! »
L’analyste lui propose alors de se venger : « Il est méchant ! Ah ! Bah !
Attends ! Tu vas voir, on va l’fourrer sa tête comme çà, voilà, ça lui apprendra. T’as vu, comme ça, on voit plus qu’son gros derrière ! On va lui tirer
dans les fesses ! ». Elle l’encourage à agresser cet ours dont il a eu très peur
au début de sa thérapie
[9].
Après deux essais infructueux de l’enfant pour toucher l’ours de ses
flèches, la psychanalyste doit s’absenter avec l’ouvrier. Suit un long moment
tranquille où Paul reste avec sa mère, qui tente vainement de l’aider à placer
correctement ses flèches et à bander son arc. « Tu veux qu’on l’fasse
ensemble ? J’te l’montre une fois ensemble ! d’accord ! Lâche ! lâche ta main
là ! Regarde ! Oh ! ça va pas du tout ! On sait pas l’faire hein ! I faudrait
d’mander à papa ! C’est les papas qui savent tirer à l’arc, c’est pas les
mamans ! Qu’est-ce que tu veux que j’te dise, mon pauv’minou ! »
Au retour de la psychanalyste, Paul s’énerve un peu avec l’arc, puis
l’abandonne. Les deux femmes lui proposent alors ce qu’elles pensent être
son jeu favori.
Mère. « Si tu tirais au pistolet un peu, ou au fusil ? »
Psychanalyste. « Tu veux ? Moi, j’tire un peu avec l’arc, et toi, tu tires avec
le fusil ! » Mais l’enfant n’accepte pas cette proposition qui n’est plus la
sienne.
Séance du mois de juillet
Dans cette séance, Paul introduit d’emblée le jeu du chasseur. « À l’arc
ou au fusil ? », demande la psychanalyste. L’enfant choisit le petit arc, et la
psychanalyste va lui chercher une cible d’entraînement. La chasse devient
une sorte de jeu d’adresse ponctué de « j’ai raté ! » fréquents et de quelques
« j’ai gagné ! ».
L’enfant demande de l’aide à l’analyste et il répète souvent ce qu’elle lui
dit, « ça va », « flûte et flûte ! », « ça marche mieux ». Comme elle, il parle
de ses flèches de manière anthropomorphique, « elle est coquine alors »,
« elle exagère ! », déléguant à l’objet la responsabilité de la maladresse ou de
l’échec. Paul va et vient dans la pièce, mais il est souvent très proche de
l’analyste.
La mère, proche de son fils par la position spatiale mais aussi par le
regard enveloppant qu’elle lui jette, intervient assez peu, essentiellement
pour l’encourager ou lui prodiguer des paroles apaisantes (« Ouaouh ! »,
« oui ! », « très bien ! », « of ! oh ! », c’est bien dis donc ! »). Elle répond
également aux interrogations de l’analyste.
L’enfant, plutôt en échec dans son maniement de l’arc, est pourtant valorisé par les deux femmes, qui commentent son anniversaire. Paul vient
d’avoir quatre ans, il est vu comme « grand », grand frère d’une petite sœur
qui vient de naître, valorisé dans ses acquisitions et ses initiatives.
Dans les deux cas, le jeu avec l’arc apparaît comme une alternative au
jeu avec le pistolet inhibé par l’adulte ou refusé par l’enfant. Il s’y joue des
affects et des scénarios différents : chasse, jeu d’adresse, apprentissage difficile. L’arc et les flèches ne sont pas longtemps utilisés pour agresser l’ours en
peluche. Au contraire, Paul fait très attention d’éviter un verre sur une petite
table et des objets fragiles dans la pièce.
Dans cette séance, Paul affronte sa peur de l’ours géant, reçoit une aide
de l’adulte et est encouragé à poursuivre ce qu’il a entrepris malgré ses
échecs. C’est un apprentissage de la persévérance et de l’adresse. Il est renforcé dans des attitudes telles que bien viser, attendre, atteindre, réussir, ne
pas s’en faire s’il ne réussit pas, recommencer, s’améliorer.
Des scénarios qui se cherchent
Le pistolet en plastique peut être vu comme un vieil objet en plastique
cassé, bon à jeter, comme une massue apte à frapper d’autres objets pour faire
du bricolage ou les casser, ou comme un objet clinquant pendu à son ceinturon. L’arc est moins plurivalent (arme de chasse, arme de guerre, instrument
d’exercice, à la rigueur instrument de musique).
Étudier l’entourage conversationnel de l’utilisation de l’objet nous
conduit à observer que l’objet est relativement « inerte ». Il entre dans des
situations diverses dans lesquelles l’enfant joue des rôles qui lui font endosser des positions subjectives différentes :
- je suis un policier qui protège, je suis un chef bandit qui attaque, je suis un
cow-boy qui maîtrise les troupeaux et protège les humains des animaux, je
suis un chasseur qui nourrit sa famille du produit de sa chasse, je suis un exécuteur qui achève des victimes désobéissantes qui l’excèdent ;
- je suis un chasseur habile, un sportif qui s’exerce pour un concours, un
agresseur timide, bref, un enfant en apprentissage qui se mobilise dans des
jeux des rôles suggérés ou spontanés.
Les scénarios piétinent, avortent, sont répétitifs ou peu explicites. Ils font
s’affronter des mondes subjectivement différents, qui se côtoient ou entrent
en conflit (« être un chef », « être un chasseur » ont des significations différentes pour le père et l’enfant; la mère ne s’estime pas apte au maniement de
l’arc et considère que les femmes en général ne s’intéressent pas à ce genre
de jeu).
Nous constatons ici qu’à cet âge, l’enfant développe et soutient encore
peu tout seul les scénarios (contrairement à ce qu’on observe chez des enfants
plus grands) et que ceux-ci dépendent beaucoup de la subjectivité et/ou de la
directivité, des adultes (« T’es le papa ! Ah c’est toi la police ! Alors toi t’es
l’Indien ! »). Cela me semble assez différent de certaines psychothérapies en
relation duelle où l’adulte tente d’induire le moins possible le déroulement du
jeu de son petit patient. Il y a ici un choc entre les fantasmatiques des différents partenaires. Paul n’a pas la même « culture fantasmatique » que son
père. Celui-ci, à propos des pistolets, évoque l’univers des westerns ou des
films noirs américains. L’enfant semble, lui, marqué par le maintien de
l’ordre, la garde d’animaux, la chasse et l’univers du sport. Ce sont en général les adultes qui font monter en lui l’excitation, soit directement, par des
exhortations, soit indirectement, par leur indifférence, et qui l’entraînent dans
un univers d’agression simulée et dominée. Cela semble faire partie de
l’image qu’ils se font de l’émergence de la masculinité. Dans ces confrontations, l’enfant joue sans doute à maîtriser certains aspects de sa position de
garçon et de fils (identification, rivalité avec le père, acquisition des rôles
sociaux, être un fils, un garçon, un frère, être un homme, être un chef, être un
père).
Point de vue d’une psychanalyste
sur l’utilisation des objets dans la thérapie
[10]
(H. B.)
Certains psychanalystes utilisent très peu de matériel dans leurs thérapies avec les enfants (en dehors de la parole) : ils se contentent du dessin et
de la pâte à modeler, je pense à F. Dolto
[11], D. Vasse, V. et O. Marc entre
autres. Mais, le plus souvent, les thérapeutes utilisent beaucoup plus de matériel : nous pouvons citer parmi les pionnières M.Klein, H. von Hug-Helmuth.
Plus près de nous, A. Doumic-Girard, N. Fabre, R. Diatkine et J. Simon.
Outre-Atlantique, pensons à J. Bolland et J. Sandler, à M. Rothenbourg, à
V. Axline. D. H. Winnicott utilisait un dessin gribouillis qu’il appelait
« squiggle » et qu’il décrit dans
La consultation thérapeutique et l’enfant.
Mais il lui est arrivé d’utiliser aussi toutes sortes de jeux.
Dans mon travail, je me réfère souvent à la technique qu’Alice Doumic-Girard a mise en œuvre en collaboration avec Pierre Mâle et qu’elle appelle
« la thérapie mère-enfant » (même si le père y participe souvent). Ces auteurs
montrent
[12] le grand intérêt de travailler en présence de la mère, et souvent
aussi du père, pour rétablir ou améliorer les relations mère-bébé. Les points
sur lesquels ils insistent particulièrement sont :
- l’établissement d’un climat sécurisant et chaleureux, d’un contexte où chacun peut mobiliser ses ressources intérieures (ce que Winnicott appelle le holding) ;
- la possibilité de régression pour l’enfant, qui lui permet de revivre autrement ce qui a été mal vécu symboliquement à travers des jeux ;
- la valorisation des parents en même temps que celle de l’enfant, la facilitation d’un investissement réciproque.
Dans le type de thérapie que je pratique, notamment les thérapies d’enfants très jeunes (soit seuls, soit avec les parents), j’utilise du matériel que je
pense signifiant : poupées, petits personnages, dînettes, petite cuisinière, baignoire de bébé, berceaux, biberons, pistolets, arcs, fusils, petits animaux
(sauvages ou de la ferme), sans oublier crayons et pâte à modeler, peinture,
papier, tableau blanc et tableau noir, avec les craies ad hoc. J’utilise aussi des
marionnettes.
Chaque enfant a un problème particulier et je ne sais jamais ce qu’il va
choisir pour exprimer ses difficultés. Presque tous les jouets sont à portée de
main. J’essaie de ne pas influencer son choix (qui correspond toujours à une
intuition exacte de ce qui le concerne), mais il m’arrive de suggérer un autre
choix lorsque je sens un blocage ou lorsque le contexte, ou les séances passées, laissent penser que tel jeu aiderait à approfondir tel problème. J’en donnerai un exemple plus loin.
Cet exposé comprendra deux parties : d’abord un court commentaire sur
les séances que M.-Ch. Pouder a étudiées en détail, puis un élargissement à
une explication plus générale du pourquoi de ce matériel assez important que
j’utilise.
Dans le cas de Paul, M.-Ch. Pouder s’est penchée sur ses choix de jouets
disons agressifs
[13]. Pendant les premières séances, non enregistrées, l’angoisse de Paul était palpable, avec des manifestations de véritable panique,
notamment en face d’un énorme nounours qui est perçu généralement comme
sécurisant par d’autres enfants.
Durant les séances enregistrées au magnétophone ou en vidéo, l’atmosphère est très différente selon le parent présent. Le choix des jouets n’est pas
le même, le comportement des protagonistes non plus.
Dans les séances avec le père, nous avons plusieurs composantes à
considérer pour comprendre les jeux agressifs de Paul : des mouvements de
défense contre des peurs précédentes, des réactions de prestance vis-à-vis du
père, qui est à la fois rival et protecteur, des essais d’identification à ce père,
à la fois modèle et personnage redouté.
Le père lui-même induit au début un jeu de compétition, et même de provocation, qu’un psychanalyste pourrait qualifier de jeu de rivalité œdipienne… « Mon pistolet il est plus grand, alors il fera plus mal ; moi, j’ai un
gros pistolet, tu peux toujours essayer de me mettre en prison. » Au début,
Paul est déstabilisé par le comportement de son père, il ne sait comment
prendre le dessus dans ce jeu qui consiste à s’imposer comme chef grâce au
pistolet. Il va prendre l’avantage lorsque son père et moi nous mettons à parler ensemble d’opéra sans faire attention à lui. Il s’exclame. « Arrêtez de parler, sinon je tire.. c’est moi l’chef… »
Le père va progressivement changer d’attitude et concevoir une vision
différente de son rôle : il quitte la position de rival de son fils et assume une
place de père qui peut commander parce qu’il en a la capacité et peut protéger ses « subordonnés ». Nous aurons quelques semaines plus tard une confirmation évidente de cette évolution : le père n’est plus dans la compétition ou
la provocation, il observe son fils, il l’aide, il est vraiment son père. Naturellement, Paul évolue aussi : il s’exprime beaucoup plus verbalement tout en
restant très agressif. Je dirais même qu’il se permet d’être agressif sans justification. Il ne justifie plus son usage du pistolet en disant qu’il est le chef de
la police, il s’en sert pour exercer son pouvoir. Son père est à ses côtés, beaucoup plus compréhensif, il accompagne son fils dans les jeux qu’il choisit.
La thérapie sert à faire évoluer aussi bien le père que l’enfant. Dans les
premières séances, on sent le père enfermé dans sa propre rivalité œdipienne,
aussi bien que son fils. Le bavardage que je me permets à propos d’opéra
avec le père a eu une fonction importante : je me suis consacrée à lui, je
l’ai « préféré » à son fils, ce qui l’a renarcissisé. Mais, surtout, je lui ai rendu
sa place d’adulte. Nous étions deux adultes en conversation. Peut-être, symboliquement, peut-on l’interpréter comme : le père converse avec la « mère »
de substitution. Bien sûr, j’isole là un instantané ; c’est tout au long de nos
rencontres que ce père va faire un bout de chemin avec moi pour sortir de sa
position de compétition avec Paul. Nous avons vu qu’à la suite de notre
aparté, le fils était furieux, mais que le père a réagi différemment : il le comprend, il prend sa place de père et chacun trouve ainsi sa place petit à petit.
C’est l’intérêt de ce type de thérapie qui ne privilégie pas la monade, comme
l’analyse classique, mais la triade ou quadriade, etc. Chacun peut être aidé à
surmonter ses difficultés.
Les jeux sont différents avec la mère. L’arc, souvent choisi, est utilisé
pour se valoriser aux yeux des deux femmes présentes. La mère a une position très encourageante pour Paul, elle revendique une position « basse », elle
ne sait pas tirer à l’arc, « c’est les papas qui savent tirer, pas les mamans ».
Comme il a du mal avec l’arc, sa mère lui propose de changer de jeu, de
reprendre le pistolet. Elle n’aime pas qu’il soit en échec et désire le valoriser
à ses propres yeux. Nous sommes très loin de la compétitivité d’avec le père.
Lors de la séance suivante, Paul reprend le jeu de l’arc, il le construit davantage. Nous avons des séances de chasse, de tir sur une cible. Nous sommes
dans l’apprentissage, dans la réussite et l’échec. L’agressivité est moins pure :
Paul affronte ses peurs avec l’aide des adultes.
Le choix des objets dans ce type de thérapie
Dans ce type de thérapie, l’objet est utilisé de différentes manières. Au
début, l’objet-jouet a une signification qui lui est propre et qui déclenche un
certain type de jeu. La dînette déclenche des jeux de nourrissage, le berceau
des jeux de maternage. Mais, ensuite, le même jouet peut être investi de
manière très différente ; la vaisselle peut servir d’objet à lancer, d’outil pour
agresser, de sucette ; le berceau peut se transformer en niche régressive pour
l’enfant, en espace d’empilement et de cachette; les animaux déclenchent des
jeux de rôle variés (protection, agressivité, compétition).
On peut classer les jouets que les enfants ont à leur disposition de la
manière suivante :
- ceux qui permettent d’exprimer l’agressivité : pistolets, arcs, fusils, épées,
poignards, etc. ;
- ceux qui permettent de rejouer leur vie de tous les jours et celle de leurs
parents : dînette, petite baignoire, poupées avec leurs habits, petite cuisinière,
petits pots de chambre, etc. ;
- ceux qui permettent d’inventer des histoires : des personnages, des animaux, des marionnettes. Celles-ci peuvent être des supports de fantasmes
comme les marionnettes de loup, avec de grandes dents pour plonger dans
l’univers de la dévoration ; soit des supports identificatoires comme des
marionnettes qui représentent une famille : parents, enfants, grands-parents ;
- ceux qui autorisent la création artistique et laissent affleurer les conflits
intérieurs plus inconscients : le dessin, la peinture, la pâte à modeler, etc. ;
- ceux qui visent plus la construction : des cubes, des legos, etc. ;
- ceux qui privilégient davantage la communication intellectuelle : des jeux
de cartes, des jeux de réflexions.
Tout ce matériel est un matériel qui permet l’expression de la vie intérieure de l’enfant dans un premier temps, puis, dans un deuxième temps,
donne la possibilité d’élaborer les conflits après les avoir fait apparaître, en
rejouant autrement ce qui a été mal vécu, ce qui est enkysté, ce qui est source
de douleur, ce qui empêche l’épanouissement.
Avec une grande sûreté, comme s’il savait ce qu’il lui faut pour résoudre
son problème, l’enfant décide d’utiliser le jeu qui l’aidera le plus, en respectant, au moins au début, les catégories citées plus haut.
Paul doit affronter ses peurs et sa rivalité avec son père : il choisit les
jeux guerriers qui lui permettront d’attaquer (meilleur moyen de se défendre)
et de gagner. Valérie, autre petite patiente de presque trois ans, doit affronter
ses problèmes de propreté et ses phobies : elle choisit les pots de chambre,
les poupées et la fabrication de crottes en pâte à modeler. Julie, cinq ans et
demi, doit affronter ses peurs archaïques, notamment celle d’être engloutie
dans les toilettes : elle choisit l’eau, l’eau à boire dans le biberon, l’eau du
lavabo pour nous asperger, la mère et moi, et pour nous attaquer, mais aussi
pour la toucher, la sentir et se rassurer. Juliette, 6 ans, doit affronter des peurs
terribles de dévoration, elle choisit le dessin et couvrira les murs de personnages aux dents terrifiantes, de lits à dents sur lesquels on ne peut jamais se
reposer, de maisons englouties par des baleines dentues à faire frémir. Florence, deux ans et demi, ne peut dormir, elle choisit de faire des dessins ou
plutôt de merveilleuses peintures qu’elle noircira rageusement de peinture
noire, recouvrant ainsi toute la beauté de sa création. De plus en plus perplexe
devant ce comportement (que je trouvais tantôt destructeur, tantôt dépressif),
j’en parlerai à mon mari, qui me dira : « Peut-être que cette peinture noire qui
recouvre tout, c’est la nuit qui descend, qui détruit tout et qui fait si peur ».
Je ferai part à Florence de cette interprétation : elle cessera immédiatement
ce jeu qui durait depuis des jours et des jours et s’attaquera à des puzzles très
complexes pour son âge, ce qui lui permettra de dompter ses peurs de la solitude, d’abord le jour par son activité intellectuelle solitaire (elle faisait ses
puzzles seule dans la cuisine), ce qui rejaillira ensuite sur ses nuits.
Ces quelques exemples nous montrent les grands choix de départ, mais
il arrive souvent que les mêmes objets changent de connotation et de signification par la suite. Par exemple, Valérie, à un certain moment de sa thérapie,
choisit de jouer avec des petits animaux, elle leur fait faire des saynètes à son
idée, les met en cage, les assemble par catégorie, puis, brusquement, elle s’en
sert très agressivement pour me taper dessus, pour m’attaquer ; l’animal a
perdu son caractère de papa, maman ou bébé, ou bien de copain ou d’ennemi,
ou encore de gentil ou méchant : il devient une arme simplement. Une
assiette de dînette peut aussi servir d’arme, tout dépend de l’atmosphère
induite par le jeu. C’est pourquoi je n’ai pas la religion des objets dont je me
sers, je sais qu’ils peuvent être polyvalents, leur catégorisation est plutôt perceptible au début des séances, mais peut changer en cours de route. Toutefois,
je pense que ces objets-jeux, de par leur variété même, peuvent entraîner une
grande variété d’expressions des conflits intérieurs et des fantasmes, parfois
si prégnants dans la tête de l’enfant qu’il ne peut plus ni vivre normalement,
ni dormir tranquillement, ni penser sans être parasité par ses imaginations.
Parfois, tout en restant dans l’atmosphère induite par l’enfant, je propose
un autre jeu lorsque je vois l’enfant « en panne ». C’est ainsi que j’ai proposé
le jeu des taureaux à la fin d’une des séances avec Paul étudiée par
M.-Ch. Pouder. L’enfant me paraissait perdu au milieu de ses pistolets de
manière un peu répétitive, sans rien pouvoir élaborer. Les taureaux ont permis de rester dans le registre dont Paul avait encore besoin, celui de la puissance et de l’agressivité, mais de l’aborder de manière plus créative. Cette
façon de faire s’est référée aux séances passées autant qu’au contexte actuel.
Cela correspondait à l’intuition que j’avais de la situation et peut s’apparenter à ce que les psychanalystes appellent une « interprétation ». Paul avait
besoin de jouer sa rivalité, son besoin de puissance, son autonomisation, son
identification à son père, et aussi de transformer l’agressivité un peu stéréotypée des pistolets en une agressivité plus complexe. Ces animaux un peu
dangereux, mais très forts, étaient un bon support pour tous ces désirs.
De plus, ce type de jeu favorise les relations entre les parents, l’enfant et
le (la) thérapeute. « On joue ensemble ». Les parents aussi expriment leurs
conflits à travers le jeu, nous l’avons observé avec le père de Paul qui est sorti
de sa compétitivité œdipienne pour entrer dans son rôle de père protecteur. La
mère de Valérie est sortie de sa dépression pour reprendre son rôle de mère
protectrice lorsque Valérie l’a entraînée à jouer avec les poupées-bébés. La
mère de Florence a compris le besoin d’autonomie de sa fille et le fait qu’elle
la couvait un peu trop, celle de Juliette a eu tellement peur des dessins dévorateurs de sa fille qu’elle s’est rendu compte qu’elle-même était encore dans
cette problématique. Elle s’est fait aider, ce qui a considérablement aidé sa
fille. La mère et le père de Julie ont découvert à travers les jeux de Julie l’impact formidable de leur vie privée sur sa vie à elle.
La thérapeute aussi est concernée : certains jeux ont plus d’échos en elle
que d’autres, et ce n’est pas par hasard. Ce qui résonne en elle va l’aider à
comprendre l’enfant et à l’aider.
Plus les enfants sont petits, plus ils dépendent de leur environnement,
c’est pourquoi les jeux relationnels sont si importants. Les enfants petits ont
besoin de « rejouer leurs grandes fonctions », comme dit Alice Doumic
[14],
parce que ce sont celles-là qui sont perturbées : le sommeil, l’alimentation, la
motricité, l’élimination etc. Ils ont aussi besoin de repousser ou plutôt de
maîtriser leurs peurs, leur agressivité, leurs désirs de toute-puissance et de
satisfaction immédiate. Ils ont besoin de retrouver leur créativité, leur possibilité de grandir et de s’épanouir, et c’est à ça que je m’emploie avec ces jeux
et ces jouets symboliques variés. Quand les enfants grandiront, ils utiliseront
d’autres types de jeux, dans lesquels le dessin aura une large part, ainsi que
les jeux plus intellectuels ; ils désireront venir sans leurs parents, ils utiliseront bien plus le langage pour dire leurs difficultés. Mais ceci est une autre
histoire…
On pourrait résumer en disant que l’évolution de l’utilisation du matériel
épouse l’évolution intra-psychique et l’évolution interpsychique de tous les
protagonistes. Elle permet l’expression des difficultés et leur résolution grâce
à une production fantasmatique, imaginaire ou fictionnelle, selon le vocabulaire que l’on préfère, qui remet en route l’évolution de la personne dans sa
vie « réelle ». Ceci nous pose le redoutable problème des rapports entre fantasme, désir, souhait, conflit, besoin, et leur action sur le réel, si tant est qu’il
existe…
Cet article est une version remaniée d’un article paru dans le CAL ap n° 18,
2e semestre 1998 (« Corps et dialogue »), et accompagné de quatre pages d’extraits
d’entretiens, sous le titre : « De l’objet (p)référentiel dans une thérapie familiale
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WINNICOTT, D.W. 1977. La petite Piggle, Paris, Gallimard.
·
WINNICOTT, D.W. 1971. La consultation thérapeutique et l’enfant, Paris, Gallimard.
[1]
Nous pensons ici aux travaux de Ferguson, Call, Galenson, Stern, Bruner, entre autres, voir
bibliographie.
[2]
Cf. bibliographie, Pouder M.-Ch. (1997a, 1997b, 1998).
[3]
Cf. La conscience, la parole et la « zone proximale », réflexions sur la théorie de Vygotsky,
in Jérôme Bruner,
Le développement de l’enfant, Savoir faire, savoir dire, PUF, Psychologie
d’aujourd’hui, 1983, p. 288. « Le mécanisme général de (ces) interactions entre adultes et
enfants est la construction de « formats » qui encadrent les actions des enfants et rendent possible la transformation de leur niveau actuel en relation avec leur niveau potentiel. Ces formats
permettent l’ajustement entre les systèmes de l’enfant et de l’adulte en fournissant un « microcosme » maîtrisable ».
[4]
La psychanalyste a accepté en accord avec les parents d’enregistrer quelques séances, soit
avec le père soit avec la mère. Une copie du corpus a été donnée à la famille. Deux étudiantes
en orthophonie ont étudié dans leur mémoire de certificat de capacité d’orthophonie le bégaiement tonique de l’enfant : M. Ankermann, S. Pétuaud-Létang,
Entre bégaiement et bredouillement, Analyse des interactions dans le cadre d’une psychothérapie familiale, université
Paris 6, UFR Pitié-Salpétrière, année 1991-1992, sous la direction de M.-Ch. Pouder.
Nous avons appelé
bégaiement la répétition au moins triple des segments, et
bredouillement la
répétition double. Nous avons remarqué que l’enfant semblait moins bégayer durant les deux
séances filmées (effet de situation, effets indirects sur les adultes).
[5]
Vu six mois plus tard, à un goûter, avec sa grande sœur qui a suivi une thérapie avec la
même analyste, P. n’avait pas cessé de bégayer, mais le problème du bégaiement n’était plus
ressenti avec autant d’acuité par la famille. D’après H.B., à quelque temps de là, P. ne bégayait
plus.
[6]
Ce sont quarante-huit pronoms personnels (dont 13
je, 13
on), 9 subordonnants (dont
si),
14 connecteurs
(et, mais), 7 exclamations (ah ! ou /a/ ?).
[7]
Ces taureaux sont des figurines de plastique que l’analyste range dans un tiroir et avec lesquelles le père et le fils ont déjà joué à plusieurs reprises. Au début de la séance, les figurines
ne sont pas apparentes, elles sont rangées dans le tiroir.
[8]
On peut penser que le déroulement de la séance aurait été tout autre si l’analyste avait sorti
les figurines en début de séance.
[9]
Cet ours est vraiment grand : plus d’un mètre de long sur 30 à 40 cm de large. Il est couché
dans un lit d’enfant en bois rustique qui occupe tout un coin de la pièce. Au début, Paul était
épouvanté par cet ours plus grand que lui et l’analyste a dû le retirer quelque temps du local.
[10]
Cette partie est rédigée par Hélène Brunschwig.
[11]
Pour toutes les références qui suivent, nous renvoyons à la bibliographie.
[13]
Note de M.-Ch. P. : Je n’ai pas choisi d’étudier les jouets « agressifs » et l’usage qu’en faisait Paul. J’ai choisi ces jouets parce que l’enfant les utilisait souvent durant les séances enregistrées et parce qu’ils induisaient des pratiques discursives particulières sur le plan
conversationnel. Je n’ai pas envisagé
a priori la valeur symbolique de leur utilisation.
[14]
Cf. opuscule cité en bibliographie.