2003
Dialogue
La transmission psychique au carrefour de l’individuel et du groupal
Philippe Robert
psychanalyste, thérapeute de famille, président du PSYFA, 32, bd de la Reine, 78000 Versailles
La transmission psychique est à comprendre comme un véritable processus d’appropriation et
de transformation. D’un point de vue métapsychologique, son étude requiert qu’on réinterroge
de façon privilégiée le pôle économique : la transmission psychique nécessite une perméabilité « bien dosée » entre ceux qui émettent et ceux qui reçoivent ses contenus. En thérapie, si
l’on veut que la transmission « passe », le cadre thérapeutique doit sécuriser suffisamment les
patients et le thérapeute pour qu’un mouvement régressif puisse se produire.Mots-clés :
Transmission psychique, Investissement, Contenant, Régression.
L’an dernier, le colloque de PSYFA et de l’AFCCC – le Je et le Nous – interrogeait les limites du sujet. Cette année, le colloque Entre nous a pour ambition de réfléchir sur « comment ça passe » entre les individus, entre les
membres d’un couple ou d’une famille, et entre un groupe de patients et
leur(s) thérapeute(s).
Il est souvent question depuis quelques années de « transmission psychique transgénérationnelle ». Alain de Mijolla a critiqué ce terme en lui préférant celui de transmission intergénérationnelle. Il conteste en effet l’idée
d’une transmission « purement » inconsciente qui ne passerait pas par le préconscient. Cela remet en question une mauvaise lecture des concepts de crypte
et de fantôme à la suite des travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok.
Le recours à ces concepts peut, s’il est mal compris, présenter un côté
magique, et éluder l’Œdipe et le sexuel. Cela n’enlève rien au fait qu’un
débordement de l’appareil psychique ait pu provoquer des dégâts dans le processus de transmission.
Mais la question des transmissions psychiques ne se limite pas au générationnel. Quand il est question de transgénérationnel, nous touchons directement aux identifications qui passent par un rapport asymétrique entre
enfants et parents, ou entre enfants et grands-parents, aïeuls, groupe… Quand
il s’agit de savoir « comment ça passe » entre deux individus adultes n’ayant
pas eu de passé en commun, comme dans un couple, l’analyse se complique.
Le recours à l’identification, à la projection et par ailleurs au narcissisme est
indispensable, mais est-ce suffisant ? Il y a toujours une part de mystère, d’incompréhension quand on dit « le courant passe » ou « j’ai un bon feeling avec
lui ou elle ». Ophélia Avron a commencé à nous éclairer sur ce point avec ses
travaux sur l’émotionnalité groupale.
Notre sujet est un peu comme une bobine de fil emmêlée qu’on ne saurait pas par quel bout prendre.
Les dictionnaires de psychologie ou de psychanalyse n’en donnent pas
de définition, si ce n’est pour évoquer les transmissions trans- ou intergénérationnelles. Avec le verbe transmettre – verbe transitif –, il est question de
faire passer quelque chose à quelqu’un. Ce quelque chose peut être une
information, une pensée, une émotion… Le mot transmission renvoie à l’action de transmettre.
Il y a donc deux éléments dans la transmission :
- une action, un travail, un mécanisme ou un processus (selon les terminologies employées en psychologie ou en psychanalyse) ;
- une différenciation minimum supposée entre deux individus, deux
groupes…
Une petite fille de 5 ans, mutique, est prise en charge dans un groupe
d’enfants. Parallèlement, je commence à suivre sa mère en psychothérapie.
Au bout de quelques séances, cette mère me dévoile un secret : elle a subi un
inceste de la part de son père. Deux jours après, les thérapeutes de groupe,
que je n’avais pas rencontrés, me disent : « C’est incroyable, cette petite s’est
mise brusquement à parler. »
Ce genre de situation est assez couramment rencontré, quelquefois
décrit, et peu analysé.
Nous pouvons nous appuyer sur l’œuvre de Freud pour dégager les axes
essentiels de nos réflexions.
Le premier axe est celui de la phylogenèse, qui est repérable depuis
Totem et tabou jusqu’à L’homme Moïse et le monothéisme, et qui parcourt
toute la pensée freudienne. Il en ressort deux premiers fils :
- celui d’une sorte de contenant généalogique, c’est-à-dire d’une chaîne des
générations dans laquelle nous nous inscrivons ;
- le fil de la transformation, qu’exprime la phrase de Goethe reprise par
Freud et si souvent citée : « Ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, si tu le
veux posséder, gagne-le » (Freud, 1938, p. 84). Une transmission n’est pas un
simple héritage et encore moins une répétition, un clonage, elle s’appuie sur
une transformation qui suppose un processus d’appropriation.
Le deuxième axe est celui des phénomènes de groupe. Freud, comme
vous le savez, ne s’est pas intéressé – du moins directement – au groupe,
mais, dans différentes lettres, textes, et en particulier Psychologie des foules
et analyse du Moi, il aborde la question de la transmission à travers celle de
la suggestion et de la contagiosité des affects. Il écrit : « Le fait est que les
signes perçus d’un état affectif sont de nature à susciter automatiquement le
même affect chez celui qui perçoit » (Freud, 1921, p. 142).
Les données dont nous disposons aujourd’hui nous amènent à penser en
termes de résonance et d’interfantasmatisation.
Dans le texte que je viens de citer, Freud écrit un chapitre important sur
l’identification, qu’il évoque en particulier « comme la forme la plus originaire du lien affectif à un objet ». Des liens peuvent être faits avec « Deuil et
mélancolie » et les processus d’incorporation et d’introjection. Les réflexions
des psychanalystes de groupe et de famille se sont étoffées et approfondies à
ce sujet.
Enfin, le troisième axe est celui de la télépathie. Il s’agit du sentiment de
communication à distance par la pensée. Bien entendu, il faut resituer les
choses dans le contexte de Vienne, à l’époque de Freud, où les phénomènes
d’occultisme étaient très prisés. Mais il était de toute façon difficile pour
Freud avec son approche de l’hypnose et de la suggestion de ne pas s’y intéresser. Dans son article sur l’inconscient dans Métapsychologie, il écrivait :
« Il est remarquable que l’inconscient d’un homme peut réagir à l’inconscient
d’un autre homme en tournant le conscient » (Freud, 1915, p. 107). Freud se
méfiait de toute forme de croyance et voulait garder à la psychanalyse sa
rigueur scientifique. Mais cette phrase nous donne un autre fil, celui du
niveau topique, qui différencie la transmission inconsciente ou préconsciente
des mécanismes de communication conscients.
Dans trois articles, « Rêve et télépathie », « Psychanalyse et télépathie »,
« Rêve et occultisme », Freud montre qu’il ne croit pas plus à la télépathie
qu’à la magie. Dans « Rêve et occultisme », il écrit : « J’ai retiré l’impression
que le diseur de bonne aventure ne fait qu’exprimer les pensées des personnes qu’il interroge et tout particulièrement leurs désirs secrets. » Il nous
propose ainsi deux autres fils à saisir : d’une part, celui de l’investissement,
le pôle économique, et, d’autre part, s’il fait tant référence au rêve, c’est pour
attirer notre attention sur la régression et en l’occurrence la régression formelle.
Perméabilité et intention
Pour apprendre, il faut reconnaître qu’on ne sait pas. Ainsi, pour que
quelque chose nous soit transmis, il faut disposer d’une perméabilité suffisante à l’autre : cette perméabilité témoigne d’une sécurité interne et d’une
assise narcissique suffisante. C’est ainsi que peut s’engager un véritable travail appropriatif.
Pour transmettre, il faut disposer de la même perméabilité pour accepter
une forme de perte sans hémorragie narcissique.
Tout cela doit pouvoir s’étayer sur un contenant groupal et familial suffisamment enveloppant.
La transmission passe par tout un ensemble de vecteurs comme les
rituels, les mythes, les objets dits de médiation, et par toutes sortes de signes.
Je citais Freud à propos de la transmission d’inconscient à inconscient
(Freud, 1933, p. 61). Dans la suite de son texte, il s’interroge sur la fonction
du préconscient dans la transmission. Par ailleurs, à propos de la contagion
des affects, il s’appuie sur des signes perçus. Autrement dit, la transmission
n’est pas magique, mais elle s’étaie sur des éléments non verbaux (Ph.
Robert, 1998), parfois au-delà des signes comme le toucher, le goût, l’odorat…
Même dans la communication, je ne reçois pas passivement un message,
mais je l’interprète et je le transforme. Ce n’est pas comme en informatique
un passage de disquette à disquette.
La fameuse phrase des systémiciens, « on ne peut pas ne pas communiquer », est à réinterroger à deux niveaux.
Tout d’abord, elle laisse de côté la question de l’intention. Les nuages
dans le ciel peuvent nous indiquer qu’il va pleuvoir. Ils constituent un indice,
mais non un sens intentionnel. Dans l’axiome systémique n’est prise en
compte que la position de l’interprétant. Un individu peut être « informé » par
le comportement d’un autre individu. Cela ne veut pas dire que ce dernier
avait l’intention de transmettre quoi que ce soit. Cette mise au point me paraît
importante dans la mesure où elle réintroduit la dimension subjective – ou
plus exactement intersubjective – dans tout processus de transmission.
D’autre part, il faut résolument différencier la transmission dans la vie
quotidienne de celle qui prévaut en séance de thérapie, où, justement, tout est
interprétable a priori.
La transmission psychique
dans le transfert et le contre-transfert
Dans un cadre thérapeutique se pose bien entendu la question du transfert et du contre-transfert. Comme nous le savons, Freud a mis un certain
temps à se rendre compte du rôle joué par le transfert. Il se produit dans la
cure un déplacement des affects, des fantasmes et des motions pulsionnelles
sur la personne du médecin. Ce processus permet de mettre au jour les mécanismes de défense du patient et la répétition de son histoire infantile.
Avec l’évolution de la psychanalyse et en particulier les développements
théoriques et cliniques liés au travail thérapeutique avec la psychose et les
groupes, la notion de transfert est devenue plus large.
La prise en compte du contre-transfert est venue enrichir la cure en s’appuyant sur l’activité psychique de l’analyste. Notons que le contre-transfert
est inconscient et ne se perçoit, dans le meilleur des cas, qu’après coup. En
effet, le contre-transfert ne saurait être assimilé aux sentiments conscients ou
préconscients que nos patients suscitent en nous (L. de Urtubey, 1994).
Ces approfondissements de la relation analytique ont été jusqu’à considérer l’analyste comme sans mémoire et sans intention à l’égard de son
patient. Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui la psychanalyse, dans sa pratique, touche des zones plus archaïques qu’à son début : plus archaïques d’un
point de vue topique, génétique, et formel.
Non seulement il y a des choses dont on ne peut pas parler, mais il y en
a qu’on ne peut même pas se représenter. Depuis le texte de Freud
« Construction dans l’analyse » en passant par l’ouvrage de Serge Viderman
La construction de l’espace analytique jusqu’aux travaux des Botella sur la
figurabilité, la question se pose de la capacité de l’analyste à régresser de
manière à se représenter l’irreprésentable et à en communiquer une forme de
construction au patient.
Cela renvoie à un état de l’analyste en séance. Le patient transmet à son
insu des éléments que l’analyste reçoit également à son insu (J. Miller 1997).
Des images mentales apparaissent parfois de façon inattendue. L’analyste
doit les prendre en compte et ne pas les rejeter comme des parasites.
Il ne s’agit pas de découvrir l’événement ou les événements traumatiques de la réalité, mais, face au désarroi et à la détresse, de proposer des scénarios quant à la vie fantasmatique de l’infans.
Il ne s’agit donc pas seulement de la levée du refoulement, qui amènerait à retrouver un souvenir oublié. C’est une véritable construction, une
forme d’interprétation, qui amène une transformation.
En thérapie de couple et de famille, le thérapeute peut se trouver
« excité » par ce qu’il voit et débordé par le quantum d’affects suscités par
l’élan groupal. Qu’en est-il alors de son attention flottante et de sa capacité à
régresser ? En tant que thérapeutes, nous sommes parfois pris par les interactions, le souci de comprendre, voire de contrôler.
Sans doute pouvons-nous en sortir en suivant trois pistes différentes :
- d’abord, celle de l’expérience. Moins empêtrés dans notre surmoi professionnel et ayant expérimenté des mouvements transférentiels négatifs, nous
pouvons être un peu plus à distance ;
- la co-thérapie permet en s’appuyant sur l’autre de laisser venir en soi des
constructions et des images mentales imprévues ;
- enfin, une certaine façon de « rêver » les patients en dehors des séances
peut laisser venir en nous des représentations bloquées dans le face à face et
le contact immédiat.
Bien entendu, des cadres différents (cadres au sens large de nos formations, nos attentes…) permettent des types d’écoute différents. Mais c’est
bien une façon d’être, une disponibilité psychique et une perméabilité du thérapeute qui sont au centre du processus. C’est cette forme particulière de
réceptivité qui permet une remise en route de véritables processus de transmission au sein du couple et de la famille.
Dans la courte vignette clinique que j’ai proposée coexistent des aspects
intergénérationnels et une forte quantité d’investissements liés à un trauma ;
un contenant thérapeutique solide permet une perméabilité entre différents
lieux psychiques et favorise la reprise du processus de transmission.
·
ABRAHAM, N. ; TOROK, M. 1987. L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
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