2003
Dialogue
Se former
Se former à l’accueil et information pour une éducation à la vie : à quoi ça sert ?
Florence Bécar
conseillère conjugale, thérapeute de couple responsable de la formation Accueil et Information Pour une éducation à la viede l’AFCCC,
« Chacun de nous renouvelle
la connaissance qu’il a de lui-même dans sa rencontre
avec les autres. »
Denis Vasse
Lorsqu’on évoque Œdipe, on oublie
l’histoire qui l’a précédé et a conditionné
la sienne. Si Œdipe a vécu la fâcheuse
mésaventure que l’on sait, c’est parce
qu’un oracle avait prévenu Laïos, son
père, du malheur qui arriverait à son fils
en conséquence de sa mauvaise action
à lui : Laïos avait abusé du fils de son
hôte, c’est-à-dire de celui qui l’accueillait.
Si l’on se réfère à Laïos, on pourrait
dire que la façon dont on se comporte
comme accueilli conditionnera la façon
dont on se comportera comme
accueillant. En tant qu’accueilli, si
j’abuse de la situation en profitant de la
place que j’occupe temporairement –
c’est-à-dire en considérant que ce qu’on
met à ma disposition m’appartient et que
je peux en tirer un plus de jouissance –
alors, lorsque je serai à mon tour
accueillant, celui que je recevrai me rendra la monnaie de ma pièce.
Transmettre le non-savoir
Se mettre dans la position de celui
qui ne sait pas à la place de l’autre : c’est
ce que nous essayons de transmettre
dans la formation intitulée Accueil et
information pour une éducation à la vie.
Transmettre le non-savoir peut à
première vue paraître paradoxal. Pourtant, tout comme le « savoir ne rien
savoir » socratique, ce paradoxe est ce
qui en fait l’intérêt, le sel, le jubilatoire.
J’ai trouvé un écho à cette posture
dans le livre de Denis Vasse Se tenir
debout et marcher, qui relate l’aventure
de la Maison couverte à Lyon. J’y ai
trouvé une familière résonance avec ce
qui se dit et se vit dans la formation à
l’accueil. Il y est question de l’apprentissage et de la transmission de la limite,
mais d’une limite « vivante », de l’acceptation que, sur l’autre je ne sais rien. Le
seul art que je puisse avoir la prétention
d’exercer consiste à creuser en moi une
disponibilité, ouvrir un espace, une petite
fenêtre pour accueillir et faire circuler la
parole de l’autre : « Il n’y a de naissance
humaine que dans la parole. Nous faisions l’épreuve de nos limites qui
n’étaient pas celles des autres. Alors
nous prenions appui les uns sur les
autres. La limite vivante… le signe d’une
parole entre nous, qui, d’être entendue,
nous fait sujet dans la reconnaissance
les uns des autres. »
Et puis : « Ne pas faire ce que l’on
sait faire. »
Accueillir… Accueillir, c’est recevoir
bien ou mal. Étymologiquement, cela
renvoie à accipere : agréer, consentir à,
accepter une condition. Ce verbe dérivé
de ad capere est un parent de prendre.
On cueille, on prend (capere) pour tirer à
soi (la couverture ?), mettre en sa main,
enlever.
Ce petit renvoi éclaire la méfiance
psychanalytique à l’égard du bénévolat
et de l’altruisme. Il montre qu’accueillir,
ce n’est pas altruiste. C’est prendre.
L’intuition qu’accueillir ne va pas de
soi – mais va vers soi – et suppose une
professionnalisation s’entend dès le
début chez les stagiaires en formation.
Dès la première session, le groupe
exprime son besoin d’acquérir des outils,
une technique. Bénévole ou salarié, chacun a pu faire l’expérience que la bonne
volonté ne suffit pas. Accueillir requiert
une formation.
Mais se former à quoi et comment ?
C’est la question que se posent les formatrices, et elles vont se laisser guider
par les stagiaires : c’est l’autre qui
apporte un éclairage. De la même façon,
les stagiaires se laisseront guider par la
demande et l’attitude de celui qu’ils
accueilleront et écouteront. Cela traduit
ce qui se passe dans cette formation : on
avance et on élabore à partir des associations de l’autre.
Formation personnelle
et visée professionnelle
Conformément à l’arrêté du
23 mars 1993, cette formation agréée
par le ministère des Affaires sociales
constitue le premier degré de la formation au conseil conjugal et familial, une
unité du DEFA ou une formation en soi.
Elle remplit le double critère d’une formation personnelle et à visée professionnelle, ce que confirment les promotions, qui se succèdent et ne se ressemblent pas. Que l’on soit mère au foyer,
bénévole, secrétaire, hôtesse d’accueil,
aide soignante, universitaire, potier ou
cadre administratif, chacun vient avec
une demande similaire, qui réunit les
professions, les niveaux intellectuels,
l’âge des participants. C’est ce qui fait la
richesse, l’intérêt et le charme de cette
formation.
À des lieues de l’indifférenciation
mortifère ou du nivellement « par le
bas », le mérite de « l’accueil et information » est de permettre à chacun de venir
se former non seulement en gardant sa
spécificité d’origine, mais aussi en la
mettant en jeu dans le groupe comme
avant une rencontre sportive la balle qui
préside à la partie. Niveau bac ou DEA se
côtoient dans le plaisir de l’effort et de la
découverte. Si cela est possible, c’est
qu’il n’est pas ici question d’un savoir
spéculatif – d’un savoir dont l’objet est
loin de soi –, mais d’un travail à partir de
soi. Cela requiert humilité, simplicité,
dépouillement.
La demande initiale porte sur « le
souci d’acquérir des outils », car, formés
le plus souvent sur le tas pour accueillir
et écouter les personnes en détresse ou
en situation de précarité, les stagiaires
mesurent les limites de leurs compétences.
Les thèmes récurrents visent la professionnalisation de l’acte d’accueillir et
d’écouter, le partage des choses essentielles « qu’on ne sait pas toujours dire »,
l’approfondissement de ce que l’on sait
faire, la possibilité d’aller plus loin dans la
prise en charge des différences. En
outre, on souhaite aider les familles,
améliorer ses qualités relationnelles,
communiquer et se rendre utile, aider à
un cheminement intérieur, avoir des
clefs, enfin, se connaître soi-même en
étant conscient de ses limites. Intuitivement conscient du décalage entre ce
que l’on dit et ce que l’on entend, le stagiaire vient acquérir des outils pour un
double travail : le premier s’adresse à
soi-même comme terreau à travailler,
nourrir, cultiver, le second s’adresse à
l’autre, que l’on souhaite savoir écouter,
aider, comprendre et accompagner de
façon professionnelle. La première idée
est que cela passe par la connaissance
de ses propres limites.
Concrètement, comment se déroule
la formation ?
Elle se déroule en deux temps : trois sessions de janvier à mars, puis
deux en mai et juin. La première porte
sur l’accueil et l’écoute, la seconde sur la
petite enfance, la troisième sur l’adolescence, la quatrième sur le couple, la cinquième sur les appartenances et les
ruptures. Entre la troisième et la quatrième session, on effectue un stage.
Les stagiaires disent combien le
temps de pause en avril est important
pour s’approprier intérieurement les
acquis des trois premières sessions. De
même qu’une pâte repose pour laisser
fermenter et se marier les divers ingrédients, cette halte est bénéfique. Elle
favorise un mouvement d’échange intérieur entre toutes les composantes de la
formation : apports théoriques par les
conférenciers des différents champs des
sciences humaines, médicales, sociales
et juridiques, tables rondes avec des
professionnels de l’enfance, de l’adolescence, du couple et de la famille, élaboration verbale du groupe, jeux de rôles,
exposés de livres, analyses de textes,
films, photo-langage, stages.
Ce brassage invisible et personnel
est nécessaire à l’assimilation de données nouvelles. Un peu comme l’étranger assimile les coutumes du pays
d’accueil : cela suppose de creuser un
espace en soi pour laisser advenir de
l’inédit. Cet apprentissage – au sens
noble et artisanal du terme – est ce dont
les stagiaires font l’expérience. Lorsqu’ils
seront en position d’accueillants, ils favoriseront chez l’accueilli ce travail intérieur
de mise à disposition de soi qui permet
de trouver en soi les réponses qu’on
imaginait trouver en l’autre.
En témoignent les propos des stagiaires à l’issue de la formation : « J’étais
venu ici porté par l’instinct plus que par
une pensée pour acquérir une technique
d’accueil et d’écoute, je repars avec un
chemin pour penser », ou encore : « Ça
m’a mis debout de sortir du flou, de penser un projet professionnel et des
moyens. » Et : « Je comprends mieux le
sens de l’entretien préalable, au cours
duquel la formatrice m’avait dit : “Il faut
savoir regarder derrière vous”. »
La surprise des stagiaires
Le bilan de chaque cycle fait état
d’une double surprise des stagiaires.
D’une part, ils font la découverte de
la richesse du groupe, de sa force –
c’est-à-dire de sa capacité à produire
une énergie, une dynamique, des
échanges. Le groupe contenant permet
de se nourrir des idées des autres, d’y
apprendre la distance d’accueil, d’écouter une parole différente, d’expérimenter
le cadre protecteur. Ce cadre permet au
processus d’évoluer en garantissant à
chacun une place, l’écoute de sa parole
et l’accueil des ses émotions dans le respect de la confidentialité et de l’altérité.
D’autre part, ils font l’acquisition de
techniques sur la façon de recevoir, des
théories sur le développement de l’être
humain, des repères précis sur les structures d’accueil existantes. Ce dernier
point est une occasion pour les stagiaires de se mettre en mouvement dans
leur arrondissement, leur département,
leur région, afin de connaître les lieux
d’accueil, d’écoute ou d’hébergement et
de faire l’épreuve de ce que signifie venir
demander aide, attention, écoute.
Ainsi la formation conçue comme
contenu théorique, pratique et technique
permet de repartir avec un contenant : des outils pour penser, informer, orienter.
L’idée générale tourne autour de
l’accession à un lâcher prise alors qu’on
se cramponnait à une illusion de maîtrise. Une stagiaire en témoigne : « Je
peux désormais écouter une personne
en me disant : elle pense comme ça, je
n’ai ni à y adhérer, ni à en juger. Ce n’est
ni bien ni mal, ça ne se discute pas,
comme les émotions ! » Le stagiaire perçoit clairement la différence entre « la
communication telle qu’on la conçoit
dans une école de commerce » – où l’on
a parfois le sentiment que « quelque
chose ne colle pas » dans la façon d’appréhender l’autre – et la relation qui restaure à autrui son altérité.
C’est cette altérité dont les stagiaires font l’expérience, avec son corollaire, le manque, dont chacun peut se
dire en partant que c’est ce qui lui permettra de pousser plus avant les investigations. Le désir sur soi est sollicité –
non le savoir sur l’autre. En cela même la
formation atteint son objectif, et rejoint la
phrase de Denis Vasse citée en
exergue : « Chacun de nous renouvelle
la connaissance qu’il a de lui-même
dans la rencontre avec les autres. »
Et, finalement, la question « se former à l’accueil, à quoi ça sert ? » est
sans doute une question mal posée.
Peut-être conviendrait-il plutôt de se
demander : « Au-delà du souci d’être efficace, utile, suis-je en mesure de rencontrer l’autre, avec pour seul objet la
restauration de son altérité, qui fait de lui
un sujet à part entière, une personne différente de moi ? »
·
VASSE, D. Se tenir debout et marcher, Paris,
·
Gallimard, 1995.
·
« L’accueil des publics », Informations
·
sociales n° 52 (23, rue Daviel, 75634 Paris
·
cedex 13).
·
« Frontières de l’hospitalité », Cahiers de
·
traverses, associations pratiques de la folie,
·
n° 2, mars 1998.
DIET, E. « De culpabilité en responsabilité »,
dans La responsabilité : la condition de
notre humanité, Autrement n° 14, janvier
1994.