Dialogue
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I.S.B.N.2749201365
128 pages

p. 111 à 114
doi: en cours

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Se former

no 160 2003/2

2003 Dialogue Se former

Se former à l’accueil et information pour une éducation à la vie : à quoi ça sert ?

Florence Bécar conseillère conjugale, thérapeute de couple responsable de la formation Accueil et Information Pour une éducation à la viede l’AFCCC,
« Chacun de nous renouvelle la connaissance qu’il a de lui-même dans sa rencontre avec les autres. »
Denis Vasse
Lorsqu’on évoque Œdipe, on oublie l’histoire qui l’a précédé et a conditionné la sienne. Si Œdipe a vécu la fâcheuse mésaventure que l’on sait, c’est parce qu’un oracle avait prévenu Laïos, son père, du malheur qui arriverait à son fils en conséquence de sa mauvaise action à lui : Laïos avait abusé du fils de son hôte, c’est-à-dire de celui qui l’accueillait.
Si l’on se réfère à Laïos, on pourrait dire que la façon dont on se comporte comme accueilli conditionnera la façon dont on se comportera comme accueillant. En tant qu’accueilli, si j’abuse de la situation en profitant de la place que j’occupe temporairement – c’est-à-dire en considérant que ce qu’on met à ma disposition m’appartient et que je peux en tirer un plus de jouissance – alors, lorsque je serai à mon tour accueillant, celui que je recevrai me rendra la monnaie de ma pièce.
 
Transmettre le non-savoir
 
 
Se mettre dans la position de celui qui ne sait pas à la place de l’autre : c’est ce que nous essayons de transmettre dans la formation intitulée Accueil et information pour une éducation à la vie.
Transmettre le non-savoir peut à première vue paraître paradoxal. Pourtant, tout comme le « savoir ne rien savoir » socratique, ce paradoxe est ce qui en fait l’intérêt, le sel, le jubilatoire.
J’ai trouvé un écho à cette posture dans le livre de Denis Vasse Se tenir debout et marcher, qui relate l’aventure de la Maison couverte à Lyon. J’y ai trouvé une familière résonance avec ce qui se dit et se vit dans la formation à l’accueil. Il y est question de l’apprentissage et de la transmission de la limite, mais d’une limite « vivante », de l’acceptation que, sur l’autre je ne sais rien. Le seul art que je puisse avoir la prétention d’exercer consiste à creuser en moi une disponibilité, ouvrir un espace, une petite fenêtre pour accueillir et faire circuler la parole de l’autre : « Il n’y a de naissance humaine que dans la parole. Nous faisions l’épreuve de nos limites qui n’étaient pas celles des autres. Alors nous prenions appui les uns sur les autres. La limite vivante… le signe d’une parole entre nous, qui, d’être entendue, nous fait sujet dans la reconnaissance les uns des autres. »
Et puis : « Ne pas faire ce que l’on sait faire. »
 
Accueillir
 
 
Accueillir… Accueillir, c’est recevoir bien ou mal. Étymologiquement, cela renvoie à accipere : agréer, consentir à, accepter une condition. Ce verbe dérivé de ad capere est un parent de prendre.
On cueille, on prend (capere) pour tirer à soi (la couverture ?), mettre en sa main, enlever.
Ce petit renvoi éclaire la méfiance psychanalytique à l’égard du bénévolat et de l’altruisme. Il montre qu’accueillir, ce n’est pas altruiste. C’est prendre.
L’intuition qu’accueillir ne va pas de soi – mais va vers soi – et suppose une professionnalisation s’entend dès le début chez les stagiaires en formation.
Dès la première session, le groupe exprime son besoin d’acquérir des outils, une technique. Bénévole ou salarié, chacun a pu faire l’expérience que la bonne volonté ne suffit pas. Accueillir requiert une formation.
Mais se former à quoi et comment ?
C’est la question que se posent les formatrices, et elles vont se laisser guider par les stagiaires : c’est l’autre qui apporte un éclairage. De la même façon, les stagiaires se laisseront guider par la demande et l’attitude de celui qu’ils accueilleront et écouteront. Cela traduit ce qui se passe dans cette formation : on avance et on élabore à partir des associations de l’autre.
 
Formation personnelle et visée professionnelle
 
 
Conformément à l’arrêté du 23 mars 1993, cette formation agréée par le ministère des Affaires sociales constitue le premier degré de la formation au conseil conjugal et familial, une unité du DEFA ou une formation en soi.
Elle remplit le double critère d’une formation personnelle et à visée professionnelle, ce que confirment les promotions, qui se succèdent et ne se ressemblent pas. Que l’on soit mère au foyer, bénévole, secrétaire, hôtesse d’accueil, aide soignante, universitaire, potier ou cadre administratif, chacun vient avec une demande similaire, qui réunit les professions, les niveaux intellectuels, l’âge des participants. C’est ce qui fait la richesse, l’intérêt et le charme de cette formation.
À des lieues de l’indifférenciation mortifère ou du nivellement « par le bas », le mérite de « l’accueil et information » est de permettre à chacun de venir se former non seulement en gardant sa spécificité d’origine, mais aussi en la mettant en jeu dans le groupe comme avant une rencontre sportive la balle qui préside à la partie. Niveau bac ou DEA se côtoient dans le plaisir de l’effort et de la découverte. Si cela est possible, c’est qu’il n’est pas ici question d’un savoir spéculatif – d’un savoir dont l’objet est loin de soi –, mais d’un travail à partir de soi. Cela requiert humilité, simplicité, dépouillement.
La demande initiale porte sur « le souci d’acquérir des outils », car, formés le plus souvent sur le tas pour accueillir et écouter les personnes en détresse ou en situation de précarité, les stagiaires mesurent les limites de leurs compétences.
Les thèmes récurrents visent la professionnalisation de l’acte d’accueillir et d’écouter, le partage des choses essentielles « qu’on ne sait pas toujours dire », l’approfondissement de ce que l’on sait faire, la possibilité d’aller plus loin dans la prise en charge des différences. En outre, on souhaite aider les familles, améliorer ses qualités relationnelles, communiquer et se rendre utile, aider à un cheminement intérieur, avoir des clefs, enfin, se connaître soi-même en étant conscient de ses limites. Intuitivement conscient du décalage entre ce que l’on dit et ce que l’on entend, le stagiaire vient acquérir des outils pour un double travail : le premier s’adresse à soi-même comme terreau à travailler, nourrir, cultiver, le second s’adresse à l’autre, que l’on souhaite savoir écouter, aider, comprendre et accompagner de façon professionnelle. La première idée est que cela passe par la connaissance de ses propres limites.
 
Concrètement, comment se déroule la formation ?
 
 
Elle se déroule en deux temps : trois sessions de janvier à mars, puis deux en mai et juin. La première porte sur l’accueil et l’écoute, la seconde sur la petite enfance, la troisième sur l’adolescence, la quatrième sur le couple, la cinquième sur les appartenances et les ruptures. Entre la troisième et la quatrième session, on effectue un stage.
Les stagiaires disent combien le temps de pause en avril est important pour s’approprier intérieurement les acquis des trois premières sessions. De même qu’une pâte repose pour laisser fermenter et se marier les divers ingrédients, cette halte est bénéfique. Elle favorise un mouvement d’échange intérieur entre toutes les composantes de la formation : apports théoriques par les conférenciers des différents champs des sciences humaines, médicales, sociales et juridiques, tables rondes avec des professionnels de l’enfance, de l’adolescence, du couple et de la famille, élaboration verbale du groupe, jeux de rôles, exposés de livres, analyses de textes, films, photo-langage, stages.
Ce brassage invisible et personnel est nécessaire à l’assimilation de données nouvelles. Un peu comme l’étranger assimile les coutumes du pays d’accueil : cela suppose de creuser un espace en soi pour laisser advenir de l’inédit. Cet apprentissage – au sens noble et artisanal du terme – est ce dont les stagiaires font l’expérience. Lorsqu’ils seront en position d’accueillants, ils favoriseront chez l’accueilli ce travail intérieur de mise à disposition de soi qui permet de trouver en soi les réponses qu’on imaginait trouver en l’autre.
En témoignent les propos des stagiaires à l’issue de la formation : « J’étais venu ici porté par l’instinct plus que par une pensée pour acquérir une technique d’accueil et d’écoute, je repars avec un chemin pour penser », ou encore : « Ça m’a mis debout de sortir du flou, de penser un projet professionnel et des moyens. » Et : « Je comprends mieux le sens de l’entretien préalable, au cours duquel la formatrice m’avait dit : “Il faut savoir regarder derrière vous”. »
 
La surprise des stagiaires
 
 
Le bilan de chaque cycle fait état d’une double surprise des stagiaires.
D’une part, ils font la découverte de la richesse du groupe, de sa force – c’est-à-dire de sa capacité à produire une énergie, une dynamique, des échanges. Le groupe contenant permet de se nourrir des idées des autres, d’y apprendre la distance d’accueil, d’écouter une parole différente, d’expérimenter le cadre protecteur. Ce cadre permet au processus d’évoluer en garantissant à chacun une place, l’écoute de sa parole et l’accueil des ses émotions dans le respect de la confidentialité et de l’altérité.
D’autre part, ils font l’acquisition de techniques sur la façon de recevoir, des théories sur le développement de l’être humain, des repères précis sur les structures d’accueil existantes. Ce dernier point est une occasion pour les stagiaires de se mettre en mouvement dans leur arrondissement, leur département, leur région, afin de connaître les lieux d’accueil, d’écoute ou d’hébergement et de faire l’épreuve de ce que signifie venir demander aide, attention, écoute.
Ainsi la formation conçue comme contenu théorique, pratique et technique permet de repartir avec un contenant : des outils pour penser, informer, orienter.
L’idée générale tourne autour de l’accession à un lâcher prise alors qu’on se cramponnait à une illusion de maîtrise. Une stagiaire en témoigne : « Je peux désormais écouter une personne en me disant : elle pense comme ça, je n’ai ni à y adhérer, ni à en juger. Ce n’est ni bien ni mal, ça ne se discute pas, comme les émotions ! » Le stagiaire perçoit clairement la différence entre « la communication telle qu’on la conçoit dans une école de commerce » – où l’on a parfois le sentiment que « quelque chose ne colle pas » dans la façon d’appréhender l’autre – et la relation qui restaure à autrui son altérité.
C’est cette altérité dont les stagiaires font l’expérience, avec son corollaire, le manque, dont chacun peut se dire en partant que c’est ce qui lui permettra de pousser plus avant les investigations. Le désir sur soi est sollicité – non le savoir sur l’autre. En cela même la formation atteint son objectif, et rejoint la phrase de Denis Vasse citée en exergue : « Chacun de nous renouvelle la connaissance qu’il a de lui-même dans la rencontre avec les autres. »
Et, finalement, la question « se former à l’accueil, à quoi ça sert ? » est sans doute une question mal posée.
Peut-être conviendrait-il plutôt de se demander : « Au-delà du souci d’être efficace, utile, suis-je en mesure de rencontrer l’autre, avec pour seul objet la restauration de son altérité, qui fait de lui un sujet à part entière, une personne différente de moi ? »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  VASSE, D. Se tenir debout et marcher, Paris,
·  Gallimard, 1995.
·  « L’accueil des publics », Informations
·  sociales n° 52 (23, rue Daviel, 75634 Paris
·  cedex 13).
·  « Frontières de l’hospitalité », Cahiers de
·  traverses, associations pratiques de la folie,
·  n° 2, mars 1998. DIET, E. « De culpabilité en responsabilité », dans La responsabilité : la condition de notre humanité, Autrement n° 14, janvier 1994.
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