2003
Dialogue
Processus de transmission de la genèse à la génération
Muriel Soulié
psychiatre psychanalyste thérapeute de famille Psyfa CMPP, 1, rue Richaud, 78000 Versailles
Les hypothèses phylogénétiques, le contrat narcissique défini par P. Aulagnier, l’instance surmoïque éclairent certains aspects des processus de transmission. Médiateur de ces processus
au sein de la famille, le surmoi parental structuré par les interdits fondamentaux du meurtre et
de l’inceste permet la transmission du pouvoir de transmettre. Dans certains cas traumatiques
familiaux et/ou collectifs, c’est ce pouvoir qui risque de s’interrompre.Mots-clés :
Phylogenèse, Meurtre du père, Instance surmoïque, Transmissions négatives.
La question controversée de la phylogenèse n’est pas seulement spéculative. Elle est aussi en rapport avec nos pratiques cliniques. Elle concerne
certains principes fondateurs de l’évolution de l’espèce humaine et, en ce
sens, elle traite la question de la transmission de l’héritage de l’humanité
depuis la nuit des temps.
Tout au long de son œuvre, Freud a tenu à des hypothèses phylogénétiques qui ouvrent vers de grands larges, vers des lointains, car elles touchent
aux fondations de l’être, à l’éthique, à l’énigme de l’originaire et à la
mémoire des disparus. En deçà des expériences vécues par le sujet (innées)
et/ou inscrites dans et par les processus de subjectivation (acquises), les
traces archaïques transmises par héritage sont au cœur de la transmission,
parcourant une trajectoire de la genèse à la génération, de l’origine à la mort,
et elles garantissent l’appartenance à la chaîne humaine.
Comment les définir ?
Qu’on le nomme traces, inscriptions, reliquats, patrimoine héréditaire,
cet héritage à la fois inné et acquis correspond aux restes psychiques d’un
fonctionnement archaïque des peuples à l’ère primitive.
Il continue d’agir dans le présent et se conjugue au futur, car il entre dans
la composition du narcissisme des sujets, et peut-être des familles et des institutions. Il est donc perceptible, ou au moins suggéré, mais travesti. Il transmet moins des contenus « objectivables » (comparables à une valise
d’informations à transporter d’une génération à l’autre) qu’un ensemble
d’énoncés, une structure, un code qui unit le sujet à la collectivité, garantit et
protège sa place, préserve le sens. Autant de référents par lesquels un sujet
pourra advenir dans sa filiation, puis, en retour, créer les conditions de nouvelles naissances.
Ce qui est transmis par héritage, c’est le pouvoir de transmettre. C’est
que de la vie psychique naisse de l’appartenance à une communauté humaine.
En d’autres termes, comment un sujet naît-il d’un groupe ?
Quelle est la situation topique de ces traces ?
Lors de sa construction de la deuxième topique, Freud s’est appuyé sur
ces hypothèses phylogénétiques pour en tirer deux conclusions importantes :
le fonctionnement pulsionnel est à considérer comme central dans la métapsychologie et l’objet externe est à prendre en compte du fait de l’importance
de la qualité de ses réponses dans la structuration psychique.
Dans le « Moi et le ça » (1923), Freud nous dit : « Le ça héréditaire
héberge les restes des existences d’innombrables Moi, car les expériences
vécues du Moi, si elles se répètent avec force et fréquence chez de nombreux
individus se succédant de générations en générations, se transposent en expériences vécues du ça dont les empreintes sont maintenues par hérédité
[1]. »
Force, fréquence, répétition, nombre, succession des générations, niveau
topique, sont donc les propriétés nécessaires à la transmission d’un patrimoine devenu héréditaire. Il s’agit d’empreintes, c’est-à-dire d’impressions
en creux, effacées, oubliées, qui se signalent par des manifestations résiduelles, des traits psychopathologiques, des dispositions psychiques ; par
exemple, le sentiment inconscient de culpabilité ou la violence irrépressible
et universelle des désirs incestueux et meurtriers. Ces traces voilées, déformées, imprimées en négatif, se manifestent aussi dans la tradition, les mœurs,
les rituels des communautés, survivance d’attitudes archaïques.
Mais encore, de quels faits
de telles dispositions sont-elles l’empreinte ?
Ces traces sont l’empreinte d’événements qui concernent la figure du
père primitif, père de la toute-puissance arbitraire, dont le meurtre par le clan
des frères fonde un ordre nouveau, celui de l’interdit du meurtre et de l’inceste, qui met un terme à l’omnipotence.
Cette histoire, racontée par Freud dans
Totem et tabou
[2], n’est ni un conte
ni une métaphore, mais une réalité d’antan, un noyau de vérité, socle réel et
fondateur du processus de civilisation. Chaque génération porte en elle cette
vérité historique héritée : la toute-puissance des désirs, le meurtre et l’interdit du meurtre. Elle est au fondement des instances psychiques du ça et du
surmoi, qui, par l’intériorisation des exigences culturelles, ont une influence
majeure dans la constitution du narcissisme et le travail du refoulement
secondaire.
Reprenant l’article de Freud « Le moi et le ça », M. Moscovici souligne
que le ça héréditaire témoigne de l’intériorisation, de l’incorporation psychique de l’événement du meurtre primordial et de son refoulement originaire
[3].
Quant au surmoi, c’est une formation substitutive qui remplace la nostalgie du père mis à mort, « héritière naturelle et légitime de la tradition, de
toutes les valeurs à l’épreuve du temps qui se sont perpétuées de génération
en génération
[4] ». Le complexe paternel est la traduction de cette vérité historique qui définit la condition humaine. Sa stature est telle qu’elle implique
à la fois la représentation d’une puissance convoitée et inaccessible, figure du
destin, et la représentation de sa destruction, à l’origine du sentiment religieux et source du sentiment de culpabilité.
Par quels processus ces impressions se transmettent-elles ?
Au sein de la famille, elle-même inscrite et reliée à une terre, à un
peuple, à une civilisation, cette transmission passe par l’inconscient parental,
à savoir l’instance surmoïque.
Chaque nouvelle naissance réveille la violence pulsionnelle, l’ambivalence des désirs, le sentiment de culpabilité, plus ou moins régulés par la
figure d’autorité. Autant de petits drames privés qui rejouent, rappellent,
résument la répétition d’un meurtre originel collectif, repris plus tard et complexifié dans la problématique œdipienne individuelle.
Cette figure d’autorité, instance tutélaire, porte-voix des exigences culturelles, se construit par la langue orale dans un ensemble d’énoncés
mythiques, sacrés ou scientifiques, qui, tel le chœur des tragédies antiques,
commentent, éclairent, relient les fragments d’histoire passée et les projets ou
oracles à venir. La naissance à la vie psychique exige cohérence et sens dans
les coordonnées de la filiation, c’est-à-dire ordre, différence et succession des
générations, interdit du meurtre et de l’inceste, autrement dit encore protection et place garanties. Le chœur que forme cet ensemble relayé par les voix
surmoïques redit la violence pulsionnelle meurtrière et archaïque pour, à
chaque occasion, rétablir l’interdit.
Cette institution ou ré-institution passe par le défilé des projets identificatoires. Ces derniers sont intra-psychiques, mais ils s’instaurent dans le
cadre de relations d’investissements mutuels. Voix d’ensemble venues des
ancêtres, voix surmoïque parentale et voies identificatoires tracées dans la
famille sont les assises d’un narcissisme individuel bien tempéré. Le contrat
narcissique de Piera Aulagnier
[5] concerne ces voix de l’ensemble humain ; il
lie les vivants et les morts par une dette à jamais impayée et dont le seul destin est de se transmettre. Dette du don de vie, dette de la voix et de l’œuvre
d’un disparu dont le nouveau venu devient porte-parole. Ce contrat permet de
signer l’appartenance de chacun à la communauté humaine et d’en respecter
les impératifs, qui assurent protection et altérité.
Dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, les familles pourront favoriser des projets identificatoires qui ne soient pas incompatibles avec la société
dite de droit et qui donnent le droit à être, à aimer, à haïr sans dommage, à
créer aussi à l’écart des siens et ce sans rupture.
Ce contrat est donc bien l’attestation d’une transmission collective
impersonnelle qui transcende la communauté des hommes et limite le pouvoir d’un seul. Lorsqu’une puissance tyrannique revient exercer un pouvoir
arbitraire, ce contrat est rompu et il se crée un trou dans la chaîne de transmission. Je cite Hannah Arendt : « Depuis l’Antiquité, la source de l’autorité
a été considérée comme une force extérieure et supérieure au pouvoir de
l’homme. Elle transcende le domaine politique, est une fondation du passé,
constante pierre angulaire dont le solide fil conducteur est la tradition
[6]. »
Les processus de transmission dans la famille
« La filiation est une grille porteuse de transmission »; « Il n’y a pas de
filiation sans transmission », écrit G. Rosolato
[7].
La question que je vais traiter ici est la suivante : quels sont les processus de transmission à l’œuvre dans la famille et leur fonction dans la naissance à la vie psychique d’un sujet ?
Ma réflexion s’appuie sur celle de plusieurs autres avec reprise de certains éléments mis au travail et donc modifiés, élaborés à ma manière. Me
voici donc déjà au cœur du sujet, puisqu’il n’y a pas de véritable transmission sans transformation.
Les processus en jeu peuvent être traités à partir de leurs contenus ou /et
à partir de leur cadre d’exercice. Je choisirai cette deuxième proposition et
tenterai de penser leur rôle dans la construction de la vie psychique en termes
d’organisateurs ou de médiateurs entre l’intersubjectif et l’intrapsychique. En
effet, les processus de subjectivation – la naissance du Je dans l’espace familial – sont indissociables de la transmission car ils s’inscrivent dans un allerretour subtil et complexe entre le dedans et le dehors, entre le groupe famille
et le sujet, et également entre l’héritage inné et son appropriation individuelle. Cette dernière correspond à l’intégration psychique du temps dans sa
logique d’après-coup, à l’intégration psychique de la mémoire, de l’histoire.
Les processus de transmission dans la famille sont donc des organisateurs, des formations intermédiaires, des « passeurs », sorte de courroie qui
permet à leurs contenus de devenir « propriété du sujet », matériel hétérogène
rendu homogène au Je de l’enfant par un travail de digestion lié aux processus identificatoires (cf. J.-M. Blassel dans ce numéro).
Parmi ces médiateurs, j’en retiens deux :
l’instance surmoïque et
l’enveloppe de mémoire commune, qui est un espace transsubjectif selon la formulation de R. Kaës
[8].
L’instance surmoïque
Le Surmoi, résultat d’un clivage du Moi, se met en place à la faveur du
processus d’identification à l’autorité parentale, qui est étroitement lié au
destin du complexe d’Œdipe. Le Surmoi prend possession du pouvoir, du travail et des méthodes de l’instance parentale
[9].
Précipité des premières identifications, il a pour tâche de traiter l’ambivalence, la violence de la destructivité, le sentiment de culpabilité, et le fait
avec plus ou moins de bonheur ! Représentant des exigences culturelles et
des interdits, il œuvre au renoncement pulsionnel en faveur du narcissisme
sur le plan individuel, à condition que le Surmoi des parents ait été en mesure
de transmettre les dimensions de protection (limites) et de respect de l’altérité (appartenance à la chaîne des générations). Cette instance se situe donc
au croisement de l’ontogenèse (structuration psychique) et de la phylogenèse
(héritage archaïque de l’humanité). C’est le dénominateur commun entre le
transsubjectif et le transgénérationnel
[10].
C’est aussi un invariant culturel
[11] transmis de génération en génération,
dont les qualités de régulateur narcissique (contenance et protection) dans le
respect de l’altérité sont liées à la nature des liens de filiation, à la qualité de
la parentalité et de l’investissement. Les traces phylogénétiques d’une autorité supra-individuelle, impersonnelle, qui sont inscrites dans l’instance surmoïque tempèrent en effet la blessure que représentent le renoncement
pulsionnel et la mort dans l’ordre des générations. Les limitations ne sont pas
liées à la prématurité et à l’impuissance, mais à une force extérieure.
Cependant, si les limitations à la toute-puissance et les exigences de
renoncement ont une valeur de répression arbitraire, si continuent à agir dans
la psyché parentale et les liens familiaux des figures omniprésentes et idéalisées venues d’ancêtres dont le deuil est impossible et qui aliènent les processus identificatoires, se transmet alors à l’enfant la prévalence de l’arbitraire
et de l’omnipotence, parfois l’horreur d’être né
[12]. C’est un peu comme si
l’invariant culturel des empreintes phylogénétiques ne pouvait être acquis,
réactualisé dans les liens interpersonnels et l’expérience subjective. Les interdits, les limites, les différences sont invalidés, ce qui ne permet plus de distinguer l’expression des affects et l’acte. Ce qui se transmet alors n’est plus
l’interdit du meurtre et de l’inceste, mais
l’interdit de penser le meurtre et
l’inceste, de penser un écart entre le désir de soi et de l’autre, de questionner
les origines.
Certaines situations de traumatisme familial ou collectif (secret de filiation, inceste, meurtre, exil, déportation), bien que n’étant pas à mettre sur le
même plan, ont en commun une perte du sentiment de sécurité qui est liée à
la destruction de cette instance tutélaire, protectrice. Pour les sujets concernés, il ne s’agit plus d’arriver à maturité psychique, mais de se défendre de
manière projective d’un monde arbitraire et menaçant.
En voici un exemple clinique.
Orion, âgé de 25 ans, est en analyse avec moi depuis deux ans et demi.
Sa litanie déroule un même refrain depuis le début et semble suspendre le
temps : « Je ne peux pas, je suis nul, j’ai honte de mon père, je le hais ; c’est
un mort qui essaie de vivre (une maladie l’oblige à des injections régulières
et l’a placé en invalidité); je rate tout, je finirai SDF, j’ai peur, on va m’agresser, je voudrais être à l’hôpital et dormir, dormir ; il ne m’aura transmis que
ça : sa maladie. » Il a en effet la conviction qu’il déclarera la même maladie
que son père.
Orion a l’art de me transmettre son sentiment d’impuissance. Pour ce fils
d’émigrés, le pays d’origine est frappé de nullité, celui d’adoption accusé d’hostilité et de rejet à son égard. Ses échecs dans ses études et en amour (échecs tout
relatifs, mais pour lui dramatiques et irréversibles) s’inscrivent dans la logique
paradoxale mais implacable de l’arbitraire ou du destin : il est un « tissu de pas
de chance »; il se sent mal loti avec le père qu’il a et, comme le père, il se sent
mal accueilli partout où il passe puisqu’il n’est et n’a rien, fils de rien ! « Il faudrait que je tue mon père pour devenir quelqu’un, je le maudis. »
Ces propos traduisent le pouvoir immense qu’il accorde à son père,
figure destinale, et un sentiment de culpabilité tragique que le vécu d’impuissance et d’échec soulage. Il répète tous les jours un meurtre, soit perpétré par lui (« qu’il crève ! » – mais le phénix renaît de ses cendres, car on ne
peut tuer son père in absentia), soit retourné contre lui, sans qu’aucune instance n’en limite les effets psychiques. À ce fils de personne et de nulle part,
les interdits qui assurent les assises narcissiques d’un sujet en lui assurant
protection et sentiment d’appartenance ne semblent pas avoir été transmis.
La destruction du World Trade Center a porté atteinte à son paysage
mental, la disparition des tours atteint sa représentation mentale à tout jamais.
Mais les milliers de morts ne le concernent pas, aucune émotion pour ces
cérémonies commémoratives. Il dit : « C’est du cinéma, comment font-ils
pour pleurer à la mémoire de… ? » Pour lui, faire partie d’un ensemble ne
signifie rien.
Ses projets identificatoires le placent dans un dilemme. Réussir au pays
d’accueil revient à écraser les siens (serviteurs des bonnes familles françaises) de son mépris et de ses conquêtes. Il ne peut que servir les autres dans
la nostalgie du pays d’origine et l’attente d’un retour, par fidélité et respect
des parents. C’est une forme de loi du talion où l’un exclut l’autre et qui rend
bien difficile le travail de mémoire.
L’enveloppe de mémoire commune
J’en viens à ce que j’ai appelé le deuxième organisateur des processus de
transmission dans la famille : l’enveloppe de mémoire commune.
À partir du moment où, au sein d’une famille, l’impératif des interdits
culturels porté par l’instance refoulante a été transmis, l’enfant est en droit de
mener son enquête d’historien
[13]. Celle-ci prend appui à la fois sur des investissements relationnels mutuels, qui sont source de plaisir, et sur les capacités familiales de rêverie et de remémoration partagée.
Micheline Enriquez
[14] fait l’hypothèse d’un fantasme de mémoire commune qui se forme à partir de fragments d’histoire réelle constamment remaniés après coup par la fonction refoulante. D’où le nom qu’elle lui donne
d’
enveloppe d’amnésie organisée. De dimension transsubjective et intergénérationnelle, cette enveloppe de mémoire est partagée, conjuguée à tous les
temps, imaginaire, donc, mais construite à partir d’un noyau de vérité et
reprise individuellement, déformée dans un travail d’historicisation au gré
des désirs et des identifications.
Ce mouvement d’appropriation subjective garde cependant sa marque de
fabrique familiale et d’appartenance au groupe qui transcende ses sujets. Elle
offre un trésor de représentations que chacun traduit et relie à sa façon, selon
son propre fonctionnement pulsionnel et ses scénarios fantasmatiques; à chacun sa partition dans ce concert à plusieurs voix où s’entendent le jeu des passions, les renoncements, les apaisements identificatoires.
Cette enveloppe de mémoire d’étoffe narcissique est une formation
médiatrice de la transmission puisqu’elle est un des supports du procès de
subjectivation dans le lien de filiation. Elle est inducteur d’un travail de pensée autonome, de mémoire, d’historicisation, qui peut s’exercer sans menacer l’ensemble. Elle transmet le droit à la curiosité et au secret.
Le Surmoi et l’enveloppe de mémoire commune présentent donc tous
deux une dimension intergénérationnelle et sont vecteurs de la transmission
au sein de la famille si le couple parental en actualise les qualités de transmetteurs.
Ce pouvoir de transmission qu’exerce la psyché parentale est lié à la
capacité de
rendre psychiques des expériences émotionnelles partagées ou
encore d’instaurer des processus transitionnels dans l’espace familial. À quoi
pense la mère en présence de son enfant ? se demande André Green
[15]. Est-elle en mesure de s’absenter et d’ouvrir au tiers, ou de se laisser absenter par
les jeux autoérotiques ou violents de son enfant, sorte de meurtre psychique
[16] ? Le fait qu’elle oublie périodiquement l’enfant au profit du couple
modifie la nature du lien, car cet oubli instaure chez l’enfant la pensée sur le
lien, l’attente, le délai, la recherche du sens, l’exercice de la destructivité, qui
prendra un tour ludique si la mère reste indemne (se laisse utiliser par l’autre).
Elle devient trouvée-créée, puisqu’elle a su se présenter et se retirer au bon
moment et lui transmettre les moyens de symboliser l’absence en l’honneur de
son désir pour un homme, le père de l’enfant chargé de représenter les limites.
Elle lui transmet également le droit à un espace privé, secret et inaliénable, en
lui énonçant des fictions qui sont reliées à l’histoire sans être des vérités absolues, et qui orientent le psychisme du côté du fantasme
[17].
La liberté de transformer l’héritage pour le faire sien, en restant relié aux
siens, est la garantie de le transmettre à son tour.
Les transmissions dites négatives
Concernant les transmissions négatives, deux situations sont à distinguer.
Les traumatismes collectifs
Il y a d’abord les cas de traumatismes collectifs où les référents de la
transmission sont séquestrés (atteinte portée à l’identité de groupe, au sentiment d’appartenance à la communauté humaine, aux interdits fondamentaux,
aux processus d’historicisation). Ici, la rupture de tout contrat narcissique est
la conséquence d’actes meurtriers du passé qui n’ont été ni condamnés ni
reconnus, déni d’histoire qu’un sentiment de culpabilité mortifère rappelle à
la descendance. Janine Altounian
[18], à propos de l’impensable génocide
arménien, nous montre combien, pour les descendants, le rapport aux
ancêtres est interdit de sens, ce qui met à mal les liens de filiation puisque être
parents renvoie à l’histoire générationnelle, aux origines, aux identifications.
Comment s’identifier aux siens assassinés et sans sépulture quand l’héritage
est un gouffre sans repères symboliques ? Comment transmettre un pouvoir
de transmission et une garantie de protection quand la chaîne des générations
s’est rompue et lorsque l’histoire de la tyrannie dément cette assurance ? En
deçà du refoulement, la chaîne de mémoire s’est cassée, trou dans la trame
des transmissions dont hérite la descendance – et l’on perd le pouvoir de
transmettre. « Véritable création généalogique d’une invalidité de parole »,
selon l’expression de M. Moscovici
[19], serait-ce cela que l’on appelle parfois
transmissions transgénérationnelles d’objets bruts ? Quoiqu’il en soit, les
héritiers sont pris dans des identifications aliénantes qui ne leur donnent pas
droit à exister pour eux-mêmes ni à penser librement. C’est seulement par un
long et douloureux travail de mémoire accompagné d’un tiers thérapeute non
lié aux événements tragiques du passé qu’un récit pourra peut-être commencer et rendre le monde sensé, crédible et investissable.
Les traumatismes familiaux
Certains autres traumatismes, notamment familiaux, ont des effets dans
les processus de transmission sans pour autant détruire la transmission du
pouvoir de transmettre. Nous connaissons la phrase célèbre de Goethe citée
par Freud : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le afin de le posséder. »
Celle qui suit, « ce que tu n’utilises pas est un pesant fardeau », traduit la portée de certaines transmissions pathologiques pour le sujet et pour sa famille
quand les processus d’appropriation-individuation sont en souffrance.
Il s’agit ici d’événements traumatiques qui portent atteinte aux liens de
filiation sans détruire les référents de la transmission, comme c’est le cas
dans les traumatismes collectifs. Ainsi, la naissance d’un enfant handicapé, le
décès d’un autre, une maladie grave, un accident, tout événement qui altère
l’équilibre familial et les liens libidinaux, ont valeur de traumatisme, car ils
modifient les relations d’investissement, la souplesse des mouvements identificatoires, les qualités de pare-excitation de l’instance parentale. Les capacités régulatrices du Surmoi parental sont en effet paralysées, ce qui favorise
sa régression à un fonctionnement en tout ou rien, en loi du talion
[20]. Cela a
pour effet de majorer le sentiment de culpabilité, qui devient dramatique. Les
processus d’élaboration psychique de l’événement traumatique, qui passent,
après coup, par le questionnement de l’histoire et de son sens, sont empêchés
par la censure tyrannique et les identifications projectives aliénantes.
Dans le cas par exemple d’une collusion mort /naissance, lorsque la
venue d’un enfant est contemporaine de la mort d’un autre ou se confond
avec elle, la brutalité de l’événement et la culpabilité qui lui est liée du fait
de l’impréparation psychique et des significations incestueuses et meurtrières
qu’il peut prendre renversent le système de valeurs de la famille. Ce surgissement paradoxal d’une mort/naissance est une effraction qui dépasse les
fonctions de pare-excitation de la psyché parentale dans cette période vulnérable de la périnatalité. Que signifie cette naissance, source d’effroi et qui
donne la mort ? Comment la rendre familière en l’inscrivant dans un scénario fantasmatique ? Sa violente altérité initiale comporte un grand potentiel
traumatique, que l’atteinte des processus transitionnels ne permet pas « d’apprivoiser ».
Un pesant fardeau est transmis à l’enfant concerné et à toute la famille
jusqu’à sa descendance si la « solution » trouvée – le rejet ou l’identification
narcissique à un ancêtre (l’empiétement
imagoïque, pour reprendre un terme
de Ciccone
[21] ) – interdit le droit individuel et partagé d’utiliser et de
reprendre, en jouant avec eux, des fragments de l’histoire, et si cette « solution » maintient l’emprise d’identifications projectives aliénantes.
[1]
S. Freud, « Le moi et le ça », dans
Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1982, p. 251.
[2]
S. Freud (1913),
Totem et tabou, Paris, Payot, 1969.
[3]
M. Moscovici, « Un meurtre construit par les produits de son oubli », dans
Il est arrivé
quelque chose, Petite Bibl. Payot, 1991, p. 401.
[4]
S. Freud, « XXXI conférences. La décomposition de la personnalité psychique », dans
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 93.
[5]
P. Aulagnier, « Contrat narcissique », dans
La violence de l’interprétation, Paris, PUF, coll.
« Le fil rouge », 1981, p. 182.
[6]
H. Arendt,
Crise de la culture, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1972, p. 163.
[7]
G. Rosolato, « La filiation, ses implications psychanalytiques et ses ruptures »,
Topique, 44,
Dunod, 1989.
[8]
R. Kaës, « Destins du négatif. Métapsychologie transsubjective », dans
Pouvoirs du négatif, Paris, Champ Vallon, 1988.
[9]
S. Freud,
op. cit. p. 87.
[10]
J.-L. Donnet, « Surmoi », dans
Monographie de la Revue française de psychanalyse,
tome 1,1995.
[11]
P. Aulagnier,
Apprenti historien et maître sorcier, Paris, PUF, 1984.
[12]
R. Kaës,
op. cit.
[13]
P. Aulagnier,
op. cit.
[14]
M. Enriquez, « Plus jamais ça », dans « Devoir de mémoire : entre passion et oubli »,
Revue française de psychanalyse, 1,2000.
[15]
A. Green,
Le temps éclaté, Paris, Éditions de Minuit, 2000.
[16]
P. Fédida,
Le site de l’étranger, Paris, PUF, 1995.
[17]
A. Green,
op. cit.
[18]
J. Altounian,
La survivance. Traduire le trauma collectif, Paris, Dunod, 2000.
[19]
M. Moscovici,
Le meurtre de la langue, Paris, Métaïlié, 2002.
[20]
A. Carel, « Familles d’aujourd’hui »,
Revue française de psychanalyse, tome LXVI, 2002.
[21]
A. Ciccone,
Le générationnel, Paris, Dunod, 2002.