Dialogue
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I.S.B.N.2749201365
128 pages

p. 27 à 37
doi: en cours

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no 160 2003/2

2003 Dialogue

Transmissions psychiques, approche conceptuelle

Jean-maurice Blassel psychanalyste, psychothérapeute de couple et de famille, 15, rue du Port, 44600 Saint-Nazaire
Dans cet article, l’auteur propose une synthèse des approches conceptuelles qui permettent d’appréhender sous un jour psychanalytique ce qu’il en est des transmissions psychiques dans le couple et la famille. Celles-ci relèvent des interprétations qu’un sujet se construit à partir d’informations verbales ou non verbales. Ces interprétations reposent à la fois sur l’économie interne du sujet, sur le lien libidinal à l’émetteur et sur l’appartenance au groupe dans lequel se produit l’échange. Mots-clés : Psychanalyse, Couple, Famille, Transmissions psychiques interstimulation psychique, Résonance fantasmatique, Interfantasmatisation, Identifications, Alliances inconscientes, Contrat symbiotique, Pacte dénégatif.
Pour aborder les transmissions psychiques, il n’est pas inutile de préciser d’abord le terme « psychique ». Qu’est-ce que le psychisme ? À la suite des travaux de Freud, nous pouvons considérer le psychisme comme un « appareil » à interpréter, un « appareil » de traitement des informations. Le psychisme produit de l’information psychique à partir de stimulations corporelles ou relationnelles. L’information psychique n’existe pas en dehors d’un sujet qui la construit. Une information psychique, que ce soit une sensation, une perception, un sentiment, une pensée, n’a pas de matérialité, pas de réalité autre que psychique.
Une pensée, par exemple, n’est pas une chose qui se transmet à la génération suivante comme on transmet une maison, un terrain, une somme d’argent. Une pensée n’est pas non plus un parasite qui, tel un pou, sauterait sur une jeune tête passant à sa portée. Ce n’est pas non plus un virus inconnu qui contaminerait un sujet « non protégé » et qui développerait, à son insu, une perturbation de son équilibre. Les informations psychiques ne sont pas des choses, des éléments, elles n’ont pas d’existence réelle ni d’autonomie. Elles n’existent pas en dehors d’un sujet qui les construit.
Comment dès lors penser la transmission psychique en gardant à la notion de psychisme sa spécificité d’appareil à interpréter ?
 
Le contenu de la transmission
 
 
Les analystes comme les systémiciens distinguent différentes catégories de contenus transmis.
Je vais les reprendre à partir d’un exemple. Il s’agit d’une séance familiale où sont présents les parents, une adolescente de 14 ans et son frère de 12 ans. La séance débute.
Le père : « On s’est disputé avant de venir. (Silence.) Je ne supporte pas que ma fille entre dans la salle de bains quand j’y suis. (Silence.) Elle est trop bête pour ne plus en parler. »
La première catégorie de transmission concerne le contenu, le message verbal, composé ici de trois phrases. La deuxième catégorie concerne les affects qui accompagnent le message verbal. La première phrase, « on s’est disputé », est dite de façon froide et détachée. La deuxième, « je ne supporte pas que ma fille entre dans la salle de bains », est prononcée avec un sourire évident. La troisième, « elle est trop bête », est dite de façon sèche et agressive. Chaque phrase du père transmet un affect différent, ponctué par un silence. La troisième catégorie concerne le lien libidinal entre l’émetteur et le récepteur et définit l’utilisation que le récepteur doit faire du message transmis. En ajoutant : « Elle est trop bête pour ne plus en parler », le père exprime implicitement que sa fille ne doit plus parler de cet incident. Quand on est intelligente, on se tait.
En une seule phrase, nous avons donc trois catégories de contenus transmis :
  • un contenu conscient constitué d’informations verbales ;
  • un contenu non conscient constitué d’affects ;
  • un contenu plus ou moins conscient concernant l’autorisation ou l’interdiction de subjectiver les messages précédents.
Ce qui se transmet n’est donc pas uniquement un message verbal plus ou moins clairement exprimé. Se transmettent également des affects et une prescription concernant la subjectivation des informations. Ce dernier aspect est particulièrement important pour penser la transmission du négatif dans le couple et la famille.
 
Les modalités de transmission
 
 
Je propose de différencier deux modalités de transmissions.
Une première modalité, directe, opère par les processus que nous appelons résonance inconsciente, résonance fantasmatique, interfantasmatisation, et que je regroupe sous le terme d’interstimulation psychique. Cette interstimulation s’effectue quand les protagonistes sont en présence, il s’agit d’un processus interpersonnel.
Une seconde modalité de transmission, plus indirecte, s’effectue par identifications. Il s’agit cette fois d’un processus intrapsychique. Les effets de ce processus intrapsychique seront ensuite à resituer dans l’économie d’un lien intersubjectif.
 
L’interstimulation psychique
 
 
La résonance inconsciente ; la résonance fantasmatique
La résonance inconsciente est une notion introduite, en 1948, par Foulkes. Foulkes est l’un des premiers analystes à s’intéresser au groupe. Il constate que les réactions et sentiments de chaque individu dépendent étroitement de l’ensemble du groupe. Il considère alors le groupe comme une totalité. Constatant que le groupe a tendance à réagir à un thème commun, il conçoit une « résonance inconsciente ».
Foulkes parle de résonance inconsciente et non pas de résonance fantasmatique. Il n’ignore pas pour autant l’importance des fantasmes. Mais il constate que toute manifestation dans un groupe ne donne pas lieu à une construction en fantasme. Aussi, pour lui, la résonance s’applique-t-elle aussi bien aux manifestations comportementales qu’à la sphère affective et représentative. Et, lorsque Foulkes parle de résonance inconsciente, c’est pour définir la nature inconsciente du processus, même si l’information transmise est consciente.
De nombreux auteurs ont précisé le caractère métaphorique du terme « résonance ». Un groupaliste américain, Campbell, associe d’ailleurs la résonance à « une table d’harmonie inconsciente ». Rappelons que la table d’harmonie est la partie d’un instrument de musique qui, par vibration, amplifie le son et lui donne sa texture. C’est la facture de la table d’harmonie, c’est-à-dire sa matière, sa densité, son épaisseur, son barrage, qui donne au son sa texture, sa propagation, et sa capacité à stimuler par sympathie d’autres fréquences. Cette métaphore met l’accent sur la « facture » d’un groupe, d’où découlera la capacité à mettre en avant telle ou telle fréquence, à produire des sons distincts ou compacts, à différencier ou brouiller les registres… La même information ne produira pas les mêmes effets selon qu’elle est transmise en groupe artificiel, en couple ou en famille, et selon la dynamique de chacun de ces groupes.
Pour illustrer ce qu’est la résonance inconsciente, revenons à notre exemple initial.
Après les propos du père, toute la famille reste silencieuse, la fille se tortille les cheveux, le fils tape sur sa game boy, et le père triture ses clefs de voiture. Nous voyons se manifester de manière non verbale une résonance sous forme d’agitation manuelle qui, par résonance, m’évoque des activités masturbatoires.
Après quelque temps, la mère s’adresse aux enfants. « Arrêtez », leur dit-elle. Et, s’adressant à moi, elle ajoute : « Je leur interdis de faire ça en public, ça m’énerve, mais ils n’obéissent pas. »
Je pense que la mère a inconsciemment associé sur des activités manuelles illicites, d’où sa phrase : « Je ne veux pas qu’ils fassent ça en public… » Nous voyons que la résonance commence par être gestuelle, sensorielle, avant de susciter une parole et peut-être un fantasme.
Revenons à notre concept de résonance.
Foulkes parle de résonance inconsciente. Un autre analyste anglais, Ezriel (1950), introduit le concept de tension commune du groupe et précise que la résonance est de nature fantasmatique. Dans le même ordre d’idées, Bion (1961) parle de mentalité groupale. Il précise que, quand il y a mentalité groupale, chaque membre du groupe peut entrer instantanément en « combinaison fantasmatique » avec un autre membre ou avec le groupe tout entier.
Didier Anzieu, à partir de son expérience au CEFFRAP, accole définitivement l’adjectif « fantasmatique » au terme de « résonance ». Il définit le concept de résonance fantasmatique (1975) comme « le groupement de certains participants autour de l’un d’eux qui a donné à voir ou à entendre, à travers ses actes, sa manière d’être ou ses propos, son (ou un de ses) fantasme individuel inconscient. » La résonance fantasmatique est un processus par lequel un sujet occupe une place dans un scénario fantasmatique mis en circulation par un autre.
Claude Pigott (1987) prolonge cette définition en ajoutant que la résonance est un processus primaire groupal et que les productions issues de la résonance sont « en relation métaphorique ou métonymique avec la formation initiale ».
L’interfantasmatisation
Les diverses conceptions de la résonance partent de l’induction initiale d’un membre du groupe. En 1976, R. Kaës postule que, dans un groupe, le porteur du fantasme est tout autant inducteur qu’induit. Dans cette perspective, A. Ruffiot (1981), J.-P. Caillot et G. Decherf (1982) présentent l’interfantasmatisation comme « l’interaction fantasmatique entre les membres de la famille, et comme l’ensemble fantasmatique commun au groupe famille ». Alberto Eiguer (1987) ira encore plus loin en précisant que « les membres du groupe se représentent simultanément des fantasmes de contenu semblable. » Quoique très proche de lui, le concept d’interfantasmatisation diffère considérablement de celui de résonance. Avec l’interfantasmatisation, il ne s’agit plus du scénario de l’un dans lequel un autre prend un rôle actif. Il s’agit d’une interstimulation psychique produisant un ensemble fantasmatique. L’interfantasmatisation désigne la co-construction d’un ensemble fantasmatique qui n’est pas réductible au fantasme individuel ou à la somme de fantasmes individuels. L’interfantasmatisation est à la fois un processus inconscient et une production psychique groupale, préconsciente ou consciente, qui émane de ce processus.
Certains analystes pensent ensuite que la production relève d’un ensemble fantasmatique partagé, tandis que d’autres, avec le concept d’appareil psychique groupal, postulent un fantasme commun partagé par les membres du groupe. Laissons de côté les discussions sur le concept d’appareil psychique groupal et sur la pertinence du terme « fantasme » pour qualifier une production psychique commune. Retenons simplement qu’une information émise en acte ou en fantasme stimule chez un autre un acte ou un fantasme en relation avec l’information précédente, et ainsi de suite. Ainsi se coconstruit et se transmet un contenu partageable.
L’appropriation de ce contenu signe l’appartenance au groupe. L’appartenance au groupe stipule le partage des informations dominantes transmises entre les membres du groupe conjugal ou familial. Bleger, Anzieu et Kaës ont précisé que l’identité se structure par l’appartenance à un groupe. Nous pouvons donc déduire que le sujet assure la confirmation de son identité par l’appropriation d’informations transmises par le groupe qu’il investit.
La question de l’investissement m’amène à envisager la transmission sous l’angle intrapsychique, en abordant les identifications.
 
Les identifications
 
 
L’étude des identifications constitue un domaine particulièrement vaste et complexe. Freud disait d’ailleurs dans Les nouvelles conférences (1933) : « Je ne suis absolument pas satisfait moi-même de ces développements sur l’identification. » Il n’est pas possible de reprendre ici la complexité des travaux sur les identifications. Je vais seulement schématiser quelques aspects qui me semblent importants pour penser la transmission. Pour approfondir cette recherche, je renvoie le lecteur aux excellents travaux d’A. Ciccone (1999) et de J.-C. Stoloff (1997).
Les identifications constituent le processus par lequel, en fonction d’un lien libidinal, le sujet introduit de l’autre en lui-même, ou introduit de luimême dans l’autre. L’identification est un processus par lequel un sujet introjecte une information qui concerne un autre et se transforme totalement ou partiellement en fonction de cette information. L’identification désigne également un processus par lequel un sujet identifie un autre selon une information qui le concerne lui-même.
Nous différencions habituellement les identifications primaires et les identifications secondaires.
Les identifications secondaires
Les identifications secondaires regroupent l’identification hystérique et l’identification narcissique et supposent la distinction sujet-objet.
L’identification hystérique est le premier type d’identification analysé par Freud (1900). Dans l’identification hystérique, ce qui est visé, c’est moins l’objet que la relation de l’objet à un autre. À partir d’informations psychiques diverses, le sujet s’identifie au désir d’un autre. Le sujet s’approprie un aspect de l’identité de l’autre pour jouir de ce dont cet autre jouit. Classiquement, le garçon s’identifie au père pour prendre sa place au regard de la mère.
Nous pouvons en voir une variante dans le couple. Par exemple, un homme s’identifie à son beau-père pour prendre sa place dans le désir de sa femme pour son père. Des formules défensives sont évidemment possibles. La transmission relève ici de l’interprétation du désir de l’objet pour un autre, puis de l’identification à un trait de cet autre.
Comme le précise Ciccone, l’identification hystérique repose sur un scénario à trois protagonistes : le sujet, son objet et l’objet de l’objet.
L’identification narcissique repose sur un scénario à deux protagonistes, le sujet et l’objet. Le sujet s’identifie à l’objet qui l’a aimé. Le sujet s’approprie une partie de l’identité du parent qui aimait l’enfant qu’il a été. Il ne s’agit pas seulement de s’aimer soi-même, mais de s’identifier à l’autre qui aime le sujet (Meltzer). Classiquement, un sujet adulte investit un autre comme son double tout en s’identifiant au parent qui l’a aimé enfant. La transmission opère ici par identification à l’objet qui aime le sujet. Le sujet transmet les modalités d’investissements duels dont il a été l’objet. L’identification narcissique est un processus à deux termes. La prévalence de ce type d’identification est généralement à l’œuvre dans les couples et familles antœdipiens.
À côté de cette définition classique de l’identification narcissique, il me semble que nous pouvons concevoir une identification narcissique au couple et à la famille. Si nous considérons le couple et la famille comme des objets investis, nous pouvons aussi considérer que le sujet s’identifie au couple et à la famille. Le sujet s’identifie aux valeurs, aux règles, aux idéologies concernant le couple et la famille. Il introjecte la culture groupale qui lui sert d’étayage. Il cherche à préserver et développer cette culture pour confirmer son inscription identitaire. Certains conflits de couple peuvent se penser en termes de conflits identitaires liés aux identifications narcissiques des sujets au couple et à la famille.
Les identifications primaires
Classiquement, on entend par identification primaire un investissement primaire de l’objet, préalable à la conscience de la séparation d’avec l’objet. Les identifications primaires concernent des relations qui reposent sur la non-différenciation sujet-objet.
Notons au passage la nature paradoxale du terme « identification primaire ». En effet, l’identification primaire relève d’une non-différenciation sujet-objet, alors que le terme « identification » suppose la reconnaissance d’un autre auquel le sujet s’identifie.
L’identification primaire revêt un sens très différent pour Freud et pour les analystes anglo-saxons. Freud utilise d’ailleurs rarement le concept d’identification primaire. Pour lui, l’identification primaire se réfère au père de la horde. À travers cette référence mythique, Freud entend une identification aux parents, en fait, une identification à l’humain (de Mijolla) qui précède les enjeux de la différenciation sexuelle des humains.
Pour les Anglo-saxons, l’identification primaire prend une signification totalement différente puisqu’elle est définie comme le premier stade de l’union à une mère non différenciée (Jacobson, Winnicott) ; ou comme la forme primitive d’attachement à un objet avant toute relation d’objet (Spitz, Sandler, Bleger).
De nombreux cliniciens, notamment de couple, se réfèrent à cette conception anglo-saxonne de l’identification primaire. Ils mettent ainsi au cœur de leurs conceptualisations théorico-cliniques le plus ou moins grand dépassement d’une indifférenciation initiale mère-bébé.
Les cliniciens plus freudiens, quant à eux, mettent l’accent sur le rapport conflictuel au sexuel dans sa forme objectale et narcissique, œdipienne et antiœdipienne.
Les identifications primaires selon les analystes anglo-saxons
Revenons aux identifications primaires des analystes anglo-saxons.
Nous distinguons habituellement les identifications adhésives et les identifications projectives. L’identification adhésive concerne la continuité corporelle. L’identification projective concerne la continuité psychique.
L’identification adhésive (E. Bick) est une identification primitive dans laquelle mère et enfant se trouvent comme en continuité corporelle, peau contre peau, dans un collage où la sensation devient objet. L’identification adhésive implique que l’on devienne soi-même partie de la substance de l’autre au lieu de l’inclure en soi. Ici, la transmission serait d’ordre sensoriel et relèverait d’une confusion de substances corporelles entre le sujet et l’objet. L’identification projective, quant à elle, connaît un grand succès depuis quelques décennies. Pour de nombreux cliniciens, elle est devenue un mécanisme fondamental inhérent aux stades précoces du développement. Mais cette « normalisation » du concept l’éloigne considérablement de la définition initiale de Melanie Klein.
Pour Melanie Klein, l’identification projective est un processus dans lequel le sujet se clive, expulse hors de lui les informations intolérables en les projetant sur un objet extérieur, et qui se traduit par des fantasmes. Cet objet est alors fantasmatiquement identifié à ces informations intolérables. Le sujet, projectivement, attribue à un autre des informations psychiques qu’il ne peut subjectiver.
Mais quel est l’effet de ce mécanisme de défense sur l’objet ? L’identification projective kleinienne est un fantasme. Un fantasme peut n’avoir aucun effet chez un interlocuteur ou produire une interstimulation psychique, laquelle sera différente du message initial. Or, dans la clinique, nous constatons parfois qu’un individu semble « immobilisé » par une identification projective. Plutôt que l’effet d’une interfantasmatisation, nous observons un phénomène de « trans-mission » dans cette identification projective.
Lorsque l’identification projective ne relève plus uniquement du fantasme, Racamier utilise le concept d’injection projective. Le projectivement transmis est alors « injecté » dans l’objet, sans possibilité de retour vers le sujet. L’injection projective est un mécanisme de verrouillage dans l’autre de l’identité transmise.
 
Les alliances inconscientes
 
 
Nous avons abordé la transmission sous l’angle de l’interstimulation psychique ; processus s’effectuant en présence des protagonistes et comportant une certaine labilité. Nous avons ensuite abordé la dimension introjective ou projective de la transmission à travers les identifications; processus intrapsychiques dotés d’une certaine stabilité. Il nous reste à aborder la transmission sous l’angle de l’articulation des identifications entre deux ou plusieurs sujets René Kaës propose le concept d’alliance inconsciente pour rendre compte d’un lien dont le caractère essentiel est sa capacité à renforcer les formations, investissements et processus inconscients de chacun. L’alliance inconsciente assure une fonction méta-défensive (Jacques E.). La préservation d’un lien méta-défensif garantit un renforcement, un redoublement des mécanismes de défense individuels.
Pour notre recherche, j’aborderai deux formes d’alliance inconsciente : le contrat symbiotique, qui repose sur la complémentarité des dynamiques intrapsychiques, et le pacte dénégatif, qui repose sur leurs similitudes.
Le contrat symbiotique
Dans son ouvrage Subjectivations en souffrance, Jacques Robion nous propose le concept de contrat symbiotique pour rendre compte d’une alliance inconsciente qui repose sur la complémentarité de problématiques intrapsychiques différentes.
S’interrogeant sur les transmissions psychiques, J. Robion constate que, lorsque le fantasme d’identification projective ne suffit plus à protéger le sujet, celui-ci met en place une identification projective symbiotique. Comme P.C. Racamier, J. Robion décrit un verrouillage défensif. Mais il insiste sur la nécessité pour le sujet d’induire chez l’autre un comportement que lui-même condamne. L’objet est poussé à mettre en acte l’information incompatible avec la constance du sujet. Cette identité transmise doit être agie pour être ensuite condamnée comme expression de l’identité de l’objet. À partir du moment où l’identité insupportable appartient réellement à l’autre, le sujet ne risque plus de penser que cet insupportable fait partie de lui.
Mais, avec ce concept de contrat symbiotique, J. Robion s’efforce surtout de penser l’interaction inconsciente des protagonistes. Comment comprendre, en effet, que la seconde personne adopte réellement l’identité transmise par la première ? Partagent-ils la même problématique interne ? Se défendent-ils d’un même contenu ? Jacques Robion ne le pense pas. Pour lui, le récepteur prend l’identité induite dans et par une identification objectale. Le sujet accepte la mise en acte de l’identification projective symbiotique pour ne pas perdre l’autre, ou l’amour de l’autre, ou l’amour de lui-même à travers l’autre, ou son appartenance au groupe familial.
C’est dans une identification secondaire, souvent narcissique, que le sujet adopte l’identité projetée.
Un contrat symbiotique est donc une relation complémentaire entre deux êtres à partir de la subjectivation en souffrance de l’un d’eux. Un sujet dénie et projette une partie de lui-même qu’il ne supporte pas. Le second sujet se prête à la défense du premier, il se moule dans son désir inconscient pour s’assurer de la permanence de l’objet, ou de l’amour de l’objet, ou de son inscription familiale.
Pour J. Robion, la réponse du second sujet ne vise pas à la répression d’un contenu qu’il aurait en commun avec le premier sujet. Elle se situe dans une dynamique objectale.
L’intérêt de cette notion de contrat symbiotique est, entre autres, de faire apparaître la participation active de chacun. L’enfant se moule de son plein gré dans l’identité induite par le parent. Il le fait à des fins qui ne sont pas celles du parent. De même, dans le couple, le conjoint se moule de son plein gré dans l’identité suggérée par son partenaire.
L’emprise ne se met en place qu’ultérieurement, au moment où un membre veut rompre le contrat qui étouffe son évolution. L’emprise exprime alors l’effort désespéré d’un sujet pour maintenir la symbiose, symbiose nécessaire à l’accomplissement de sa psychisation inachevée et inachevable sans l’autre.
Le pacte dénégatif
Le pacte dénégatif conçu par R. Kaës (1989) désigne diverses opérations de répression (refoulement, déni, dénégation, désaveu) requises de chaque sujet d’un lien pour que ce lien se constitue et se maintienne. Le pacte dénégatif est une alliance inconsciente destinée à réprimer un contenu commun. Il suppose un triple accord : même contenu, même obligation de réprimer ce contenu, même accord sur le refoulement ou le déni de cette répression commune (J. Robion).
René Kaës voit deux polarités au pacte dénégatif. L’une est organisatrice du lien, elle instaure par exemple une communauté de renoncement au désir incestueux. Dans cette perspective, J.-P. Caillot postule que, dans les organisations familiales œdipiennes, le surmoi de l’enfant serait la résultante d’un accordage entre le surmoi paternel et le surmoi maternel. Cette modalité du pacte dénégatif organise une transmission transitionnelle (Kaës, Ciccone).
Mais le pacte dénégatif comporte une autre polarité, qui engendre des effets pathogènes : il abolit la fantasmatisation et la subjectivation. La transmission devient alors traumatique, car elle transmet du non-figurable, du non-transformable, et interdit la subjectivation. Pour ne pas perdre l’objet, l’amour de l’objet ou son appartenance familiale, l’enfant respecte cette interdiction de fantasmatisation et de subjectivation. Il oblitère ses processus de pensées pour maintenir ses liens essentiels.
Le pacte dénégatif pathogène repose donc d’abord sur une subjectivation en souffrance similaire chez les deux parents. Pour maintenir ce pacte dénégatif, les parents transmettent un interdit dénié de fantasmatisation et de sub-jectivation. L’enfant se moule dans l’interdit parental pour s’assurer de la permanence de ses objets, de leur amour, de son appartenance familiale. Comme pour le contrat symbiotique, l’enfant adopte la transmission de l’interdit dans une identification objectale. Mais, contrairement à ce qui se produit avec le contrat symbiotique, l’enfant partage et assure la même répression que les autres membres de la famille.
En thérapie de couple et de famille, le symptôme pour lequel nous sommes consultés peut être considéré comme une contestation du contrat symbiotique ou du pacte dénégatif (Robion, 2000). Un sujet veut se libérer d’une transmission qui entrave sa liberté psychique, mais, ce faisant, il craint de perdre un lien essentiel. Il redoute d’être anéanti sans la fonction métadéfensive assurée par le couple ou la famille.
Le symptôme révèle souvent certains aspects de la transmission autour desquels le couple et la famille se sont organisés. Il prend alors une valeur de compromis dans un conflit entre désir de liberté psychique et désir d’appartenance au couple ou à la famille.
 
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