Dialogue 2003/2
Dialogue
2003/2 (no 160)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749201365
DOI 10.3917/dia.160.0039
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Vous consultezLes transmissions psychiques dans le couple et la famille : l’intrapsychique, l’intersubjectif et le transpsychique

AuteurJean-g. Lemaire du même auteur

professeur émérite à l’Institut de psychologie de l’université Descartes, Paris

C’est un grand honneur que vous me faites en me chargeant de rassembler les apports de cette journée de travail, intitulée « Entre nous », sur la transmission psychique dans le couple et la famille. Et c’est un honneur tout aussi grand de me charger d’y apporter une contribution personnelle : réfléchir avec vous sur les processus de transmission m’est aussi une occasion de m’interroger sur ce que j’ai pu moi-même vous transmettre, à partir de ce lieu, de cette chaire d’université, et de ces deux associations organisatrices de notre colloque destinées précisément à « transmettre » les données de recherches sur les relations familiales et leur traitement psychothérapique et psychanalytique.

2 La réflexion scientifique, comme D. Anzieu l’a souligné à plusieurs reprises, n’est jamais indépendante du contexte socioculturel : les concepts et les thèmes des recherches, même les plus « scientifiques », sont toujours symptomatiques des interrogations d’une société. Ainsi notre thème d’aujourd’hui, la « transmission », est typique de l’interrogation contemporaine et de ses doutes sur la qualité de ses transmissions. Ce n’est pas un hasard que me soient demandées cette année en différents lieux une analyse des difficultés des transmissions psychiques et des transmissions culturelles.

Quelques remarques préalables

3 D’abord, transmettre est l’action qui fonde ou perpétue la vie, avant même de devenir une activité essentielle à la pensée : il n’y a pas de maintien de la vie sans une reproduction, laquelle est le prototype de toute transmission. Pas non plus de survie de notre espèce humaine et de sa vie culturelle sans une transmission des pensées fondatrices et de leur langage. L’activité fondamentale de la pensée est une création, ou une recréation et une transmission.

4 Mais une création ne naît pas de rien : la plante née d’une graine ne pousse jamais sans un terreau favorable. Une pensée n’est jamais isolée d’un certain contexte ni surtout d’une origine, et n’est donc jamais strictement individuelle, même lorsqu’elle semble surgir du génie comme une étincelle imprévue. Nos pensées, même quand nous tenons à les considérer comme strictement personnelles, naissent toutes d’images, d’actes, d’émotions antérieures, c’est-à-dire d’un mélange diffus de pensées préalables qui nous a été apporté par d’autres et que nous avons transformé et ré-élaboré. Comme l’écrivait déjà Taine, l’enrichissement de la pensée consiste à « ajouter à son esprit ce qu’on peut puiser dans les autres esprits ». Nous reviendrons en terminant sur le rapport entre la « transmission » et la « vie », ou entre la transmission et le maintien de la vie dans nos sociétés.

5 Commençons par des réflexions sur la nature de la transmission psychique et par un résumé synthétique de ce que vous avez déjà élaboré dans le courant de cette active journée.

La nature de la transmission psychique

6 La transmission psychique n’est pas seulement un transfert ou un transport de connaissance ou de notions. Ses difficultés ne se résument pas à l’étude des obstacles à leur communication. Une véritable transmission psychique suppose une transformation, psychique, voire une création, psychique ou culturelle : elle est, par celui qui reçoit, une ré-élaboration de ce qui lui a été communiqué. Mais il existe des formes plus ou moins pathologiques de transmission qui, précisément, ne s’accompagnent pas de cette ré-élaboration ou transformation. Ce sont celles-là qui envahissent la clinique des individus, des couples et des familles qui nous consultent.

7 Il y a dans le vocable français transmissioncette première syllabe, trans; elle est fondamentale et évoque que quelque chose doit « passer à travers ». Cela ne signifie pas que ce qui est transmis ne sera pas transformé, mais cela impose de réfléchir sur la relation interactive entre l’émetteur et le récepteur. Il y aurait un réel danger à réduire, pour schématiser, les modèles de la transmission psychique à des modèles physiques, matériels de « canaux de transmission ». Dans la transmission psychique, les rapports entre l’émetteur et le récepteur sont extrêmement complexes et ne se limitent pas du tout à des problèmes de communication : ils forment un lien, à la fois psychique et intersubjectif, qui renvoie d’abord à ce dont nous avons déjà débattu ici même concernant la relation entre le JE et le TU. Ce JE et ce TU ne sont pas aussi distincts, séparés, autonomes qu’on pourrait le penser a priori en se fiant aux métaphores biologiques ou corporelles : bien sûr, les enveloppes corporelles sont radicalement distinctes, le corps de l’enfant, celui du père et celui de la mère plus typiquement depuis la section du cordon ombilical. Tout cela, physiologiquement évident, nourrit l’illusion trop commune que le psychisme de chacun est indépendant de celui de l’autre, que le narcissisme de l’un est indépendant de celui de l’autre, qu’aucun « NOUS » ne les interpénètre, que leur commune origine est affaire de passé révolu[1] [1] Nous ne reviendrons pas cette année sur les problèmes...
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.

8 Immense illusion, que le travail psychanalytique approfondi avec les familles nous oblige à remettre en cause malgré la censure sociale, malgré l’idéologie individualiste. Et malgré le langage, le langage commun comme le langage savant de la tradition psychologique, tiré lui aussi du discours philosophique classique, appuyé grâce à Descartes sur le rapport entre la pensée réfléchie et le sentiment d’exister et le sentiment d’identité : cogito, ergo sum. Toute la philosophie contemporaine reste marquée par ce qui est devenu évidence pour le penseur adulte, tandis que notre clinique familiale nous confronte quotidiennement à des incertitudes, à des hésitations identitaires. Nos enfants, même les plus doués, ont un long chemin à parcourir avant de parler à la première personne, en tout cas avant d’être tout à fait sûrs de se reconnaître comme personnes autonomes.

9 Nous sommes conduits par cette application spécifique de la psychanalyse au groupe familial à appréhender des traces de ces incertitudes identitaires dans les relations familiales, avec les liens narcissiques qu’elles évoquent. Si, au niveau libidinal et « objectal », il est facile de distinguer les différents sujets, au contraire, au niveau narcissique, une totale distinction est souvent illusoire, tant sont grandes les forces et les investissements narcissiques entre parents et enfants (et parfois entre partenaires amoureux).

10 Tel nous apparaît ce lien intersubjectif entre tel et tel membre de la famille, lien plus ou moins introjecté et devenu intrapsychique. Cette complexité laisse comprendre l’insuffisance de certains schémas théoriques réducteurs, en particulier communicationnistes. D’où l’importance d’une première réflexion sur le préfixe trans-, qui, en français, inaugure le mot transmettre[2] [2] Quelques mots en passant à propos d’un usage discuté...
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. En effet, le concept de transmission ne faisait pas partie, en français, du vocabulaire classique de la psychanalyse, lequel a été tiré de la cure individuelle. C’est que, depuis la langue de Freud, les traductions ne se correspondent pas exactement. Pour exprimer ce que nous appelons transmission, Freud, en allemand, utilise en fait plusieurs termes, dont le sens est un peu différent, mais qui ne véhiculent pas exactement ce qu’exprime le terme français de transmission. Il emploie d’abord et surtout übertragung : la traduction habituelle répond bien à l’action de transmettre, bien que le über allemand (au-dessus, par-dessus) ne soit pas l’équivalent du trans français. Mais le fait très remarquable, c’est que le même terme est utilisé par Freud pour exprimer le concept psychanalytique de transfert. En outre, übertragung est aussi utilisé en allemand pour signifier traduction (trans-duction), parfois aussi trans-lation et même communication. À côté de cet übertragùng, et toujours dans un des sens du mot transmission, il y a en allemand la racine erb qui évoque l’héritage, avec le vocable Vererbung, c’est-à-dire transmission par héritage, ou par hérédité. Enfin, il y a encore Erwerbung, qui correspond à l’acquisition, ou au fait d’acquérir.

11 La fameuse phrase de Goethe, dans son Faust, traduit bien ces nuances, importantes aujourd’hui dans notre débat : Was dù vererbt von deinen Vätern hast, erwirb es, ùm es zù besitzen… Ce que tu as hérité de tes pères, acquiersle, afin de le posséder…

12 En revenant ainsi, à propos du terme transmission, sur le trans, à travers, qui donc n’est pas le correspondant français de über, nous sommes conduits à nous interroger sur les modalités mêmes de la transmission. On ne peut pas traiter « l’objet » de la transmission psychique (par exemple une connaissance, un langage, un idéal, une croyance, une atmosphère etc.) sans réfléchir en même temps à la manière dont il est transmis.

Transmission psychique et secrets

13 Ce qui nous conduit à distinguer plusieurs formes de transmission : la transmission intra-psychique, la transmission psychique intersubjective et la transmission trans-psychique.

14 Ces distinctions ne sont indépendantes ni de ce qui est à transmettre (valeur, mais aussi mythe, interdit, ou encore honte) ni des canaux par où passent les messages.

15 Nous passerons ici brièvement sur ces véhicules malgré leur grande importance clinique et thérapeutique.

16 On transmet par le langage ce qui est conscient et le plus formulable, ainsi que le préconscient, mais aussi une part de l’inconscient dynamique au sens freudien, c’est-à-dire du refoulé, qui constitue cet inconscient.

17 On transmet aussi beaucoup, et plus secrètement, grâce aux modes « illocutoires » du langage verbal, ainsi que par les « langages non verbaux » : transmission d’un ensemble de valeurs, d’interdits, de lois ou règles plus ou moins claires, qui véhiculent notamment l’essentiel des transmissions pédagogiques, etc. Il s’agit encore là de diverses modalités de langage, verbal ou non, mais codées en tant que langages.

18 Enfin, ce qui est très différent, on transmet par les comportements, positifs et négatifs. Par exemple, les parents par leurs attitudes transmettent évidemment leurs contradictions, mais en même temps les émotions par lesquelles ils les rendent décelables à leurs enfants et porteuses de sens complexes, multiples, avec des aspects positifs et d’autres négatifs.

19 J’évoquerai ici une transmission, voilée, de valeurs négatives.

20 Des parents bien intentionnés parlent avec un certain sourire d’un aïeul, devant ou derrière l’enfant, en disant : « C’était un vigoureux gaillard. » Mais, par les signes d’accompagnement illocutoire, l’enfant devine une conduite répréhensible, non dite et par conséquent non critiquable ouvertement. Il entend là quelque chose qu’il vit comme un mensonge de ses parents en même temps qu’un signe de défiance à son égard, alors que ses parents souhaitaient seulement le protéger. Le négatif est transmis alors même qu’il est voilé, et en principe non dit.

21 Ce qui intéresse beaucoup la clinique aujourd’hui, c’est le problème très réel de la transmission psychique du négatif ; ou bien la transmission de ce qui a été gommé, voire oublié, effacé de la mémoire des générations intermédiaires; ou bien ce que, pour des raisons diverses, ces générations ont préféré taire. On s’interroge, par exemple, devant la reproduction approximative réalisée par un enfant du comportement réprouvé d’un aïeul, tenu secret, voire oublié par une des générations suivantes.

22 Des parents ignorent un fait, honteux, tenu secret par leurs propres parents. L’enfant ignore en principe cette conduite coupable, mais, sans en avoir conscience, il a perçu une gêne familiale, un silence, un détournement curieux de conversation, ou des oublis étranges chez ses parents ou grands-parents. Et un jour, à son insu, il a un comportement qui rappelle celui de l’aïeul ; ou qui, du moins, prend sens par rapport à lui. C’est ce que, après Maria Torok et Nicolas Abraham, nous appelons un « fantôme », c’est-à-dire le travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre.

23 Les travaux psychanalytiques actuels s’attachent à la compréhension des fonctionnements psychiques qui sous-tendent ces phénomènes de transmission, notamment du négatif : quelque chose est transmis qui devait rester caché, secret, ou même inimaginé, impensé, voire impensable, et qui cependant se trouve d’une certaine manière transmis, souvent hors de toute conscience, souvent agi, réalisé en acte.

De la transmission intrapsychique à la transmission transpsychique

24 Il faut donc maintenant examiner les divers types de transmission psychique.

25 La transmission intrapsychique, la plus connue des psychanalystes, a été mise en évidence par Freud dans les plus connus de ses travaux sur ce qui se transmet du préconscient au conscient ou à l’inconscient. Par exemple, sur les restes diurnes et les pensées latentes du rêve, le refoulement, les mécanismes de défense etc., toutes ces actions et processus de liaison, de déplacement, de fixation, condensation, pare-excitation etc. Ce sont là des processus bien connus, qui se passent donc à l’intérieur du sujet individuel. Je ne soulignerai ici que le rôle de l’identification, laquelle réalise un mode spécifique de transmission, plus ou moins discrètement présent derrière toutes les formes de transmission.

26 Ainsi, on peut s’identifier partiellement, on introjecte un aspect partiel de l’objet ou, pour parler plus strictement, on introjecte des objets partiels. Molière l’évoque admirablement dans l’École des femmes : « Quand sur une personne on prétend se régler, « C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler, « Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle, « Ma sœur, que de tousser ou de cracher comme elle. »

27 Molière définit fort bien un des aspects de l’identification introjective, à savoir la part active que prend celui qui s’identifie (« Je prends en moi tel aspect de mon objet d’identification, et je le fais mien »), comme Taine, cité plus haut, qui cherche à « ajouter à son esprit ce qu’on peut puiser dans les autres esprits ».

28 Les transmissions intersubjectives nous intéressent plus spécifiquement.

29 Le groupe familial est en effet l’espace typique et originaire de l’intersubjectivité. On y observe aussi bien la transmission des représentations psychiques présentes chez les différents membres du groupe que la transmission des processus d’identification et de leurs règles. De même s’y observe la transmission des interdits fondamentaux (par exemple l’interdit de l’inceste), y compris lorsqu’ils sont refoulés dans l’inconscient par la censure. Ces derniers ont alors leur place à la fois dans l’univers intrapsychique de chacun et dans l’univers intersubjectif de la famille.

30 Les transmissions psychiques intersubjectives passent nécessairement par des signes qui constituent un vaste registre symbolique. Ce ne sont pas toujours des signifiants verbaux, ce sont souvent aussi, il faut s’en souvenir en thérapie, des signifiants factuels réalisant d’authentiques langages, toujours codés, comme tout langage, bien que ces codages ne soient pas toujours clairs, comme dans le cas des expressions gestuelles non verbales.

31 Chaque individu, parent ou enfant, peut les repérer plus ou moins consciemment et jusqu’à un certain point les accepter ou les critiquer, voire les refuser. La transmission intersubjective s’accompagne ainsi, normalement, d’un véritable « travail de transformation », de telle sorte que la pensée, l’affect, l’émotion puissent être assimilés. Cette transmission psychique intersubjective qui passe par une forme ou une autre de langage génère alors des influences, des références culturelles, des points de repère, à l’origine chez l’enfant de constructions intellectuelles, esthétiques et notamment éthiques. Par ses identifications ou ses refus d’identification, le sujet pourra les utiliser ou s’en défendre en les transformant.

32 Il faut parler aussi d’un phénomène dont les limites sont moins claires, mais qui est très important ici : quelque chose qu’on peut appeler la transmission transpsychique.

33 La transmission intersubjective évoquée plus haut supposait une certaine différenciation de chacun des sujets du groupe et un espace entre eux : un espace transitionnel commun, liant les espaces transitionnels propres à chaque membre. Cela permettait une reprise par le récepteur de l’« objet » transmis, lequel n’est pas absorbé sans une digestion, sans une réélaboration psychique et donc une transformation.

L’importance des transmissions « transpsychiques » : l’intrusion ou le « forçage » des frontières internes d’un sujet

34 Les transmissions intersubjectives supposaient un travail d’appropriation personnel par le récepteur. Dans la « transmission transpsychique », au contraire, il n’y a pas d’espace intermédiaire. Il n’y a pas de limite, ou plutôt la limite sujet-objet est brisée : l’objet transmis est introduit de force à l’intérieur des frontières du sujet. Il brise les protections, il effondre les « systèmes pare-excitation ». Il déchire la « peau psychique » du destinataire, à qui il est imposé indépendamment de sa volonté. Ce dernier n’a pas le moyen d’accepter ni de refuser cet « objet psychique » : cette pensée, cette croyance, ou même ce sentiment qu’il est obligé d’éprouver malgré sa conscience fracturée. Au mieux, il devra constituer, pour s’en défendre, toute une série de mécanismes d’enclavements, d’enkystements qui imposent des clivages, et, plus précisément, la formation d’une « crypte » à l’intérieur de laquelle sera enfermé pour être oublié cet objet dangereux dont il n’a pas le pouvoir de se débarrasser.

35 Ce modèle a servi de base aux descriptions de M. Torok et de Nicolas Abraham. Ces dernières nous permettent de comprendre le caractère pathogène d’une transmission transpsychique, qui impose non seulement un secret, mais surtout un « indicible » ou un « impensable », mettant en cause l’identité, la qualité ou la valeur narcissique du récepteur.

36 Ainsi est constitué un authentique traumatisme psychique, très spécifique en ce que le sujet atteint ne peut pas s’en protéger puisqu’il ne peut en saisir la nature, dont il garde cependant la trace infamante. En effet, celui qui reçoit malgré lui cette intrusion ne peut s’en défendre que très partiellement, et seulement au prix d’une autodestruction d’une part de soi. Il détruit certains de ses propres mécanismes de pensée, une partie notamment de son intelligence ou la partie de sa mémoire qui contient ces pensées infamantes.

37 Cette transmission transpsychique s’accompagne d’une charge émotionnelle importante, laquelle déborde les capacités psychiques du sujet. Cette intensité de l’émotion, en le rendant incapable de penser, le conduit parfois à revenir à des conduites archaïques, comme des passages à l’acte incompréhensibles. Incompréhensibles même pour lui-même, car échappant à la rationalité de sa compréhension.

38 On ne prend pas suffisamment en compte, dans les milieux littéraires, la notion importante bien que difficile à définir d’« émotionnalité groupale », dont l’étude issue de Bion est développée en France par Ophélia Avron. Un « effet de présence » met en place une interliaison énergétique non libidinale entre les participants. Parfois, la charge émotionnelle plus ou moins secrète renvoie à des comportements mimétiques. Comportements qu’on peut par certains côtés rapprocher de ceux, collectifs, des foules envoûtées ou assujetties à un gourou ou à un groupe sectaire. On peut rappeler ici le rôle que René Girard fait jouer au mimétisme dans la genèse des violences, ainsi que dans les processus de sacralisation qui lui sont liés. D’autres fois, une forme particulière de ce mimétisme se traduit par des stéréotypies, sortes de mimétismes temporels.

39 Tel adolescent reproduit brusquement des conduites redoutables, et spécialement redoutées par sa famille : conduites à risque, conduites ordaliques, qu’il reconnaît avec le sentiment de ne pas pouvoir s’en empêcher; la famille redoute un accident grave, et y devine sans le dire une forme suicidaire voilée qui rappelle le suicide de l’aïeul, dont on évitait de parler à l’enfant. Mais, par ailleurs, cet aïeul était aussi un précieux modèle d’identification, secret cependant. Tout cela se répétait, sans parole, hors d’une conscience claire, avant l’entreprise difficile, redoutée, et retardée, de la thérapie familiale. La conduite antérieure de l’aïeul avait imprimé, dans le secret, une sorte d’obligation morale de se soumettre à lui, renforcée par l’attitude globale du groupe familial qui méconnaissait ou préférait ignorer certains aspects inadmissibles des conduites de cet aïeul, présentées seulement comme des fantaisies un peu étranges, qui ne permettaient pas à l’enfant une critique suffisante. Ces faits, déjà évoqués par Freud, sont familiers à ceux des psychanalystes qui travaillent avec la famille.

40 Ce qu’il faut retenir de ces transmissions transpsychiques, c’est qu’elles abolissent les limites entre le transmetteur et le récepteur. Elles provoquent une sorte de fusion entre eux, d’indistinction partielle entre leurs narcissismes, l’un devenant en quelque sorte une partie de l’autre. Une copie, un clone, dirait-on aujourd’hui. Elles imposent un traumatisme psychique dans la mesure où, pour le meilleur ou pour le pire, déchirant la peau psychique d’un sujet, elles estompent les frontières psychiques de son Moi. Elles mettent ainsi en cause tout son équilibre narcissique, jusqu’à ses défenses identitaires, le sentiment d’être soi-même, de penser librement, de distinguer son monde fantasmatique intérieur de celui de l’autre et de la réalité extérieure.

41 Pour le pire ou le meilleur, disions-nous. Car il ne s’agit pas toujours de l’intrusion d’un objet destructeur. C’est le mode d’intrusion projectif qui est en soi pathogène. Ce qui est imposé, l’objet psychique introduit, n’est pas nécessairement pathogène. Il peut s’agir d’images, de pensées, d’idéaux possédant aussi des dimensions positives. Ou neutres. C’est ainsi que certaines appartenances sectaires apportent parfois aussi un bénéfice relatif à certains membres, à travers des croyances étranges, interdites de question, proches de croyances délirantes. La « transmission transpsychique » supprime ou estompe les frontières psychiques, quel que soit l’objet introduit qu’elle impose. D’où l’importance de son observation dans certaines des familles qui nous consultent…

42 Un autre exemple de ce forçage dangereux des frontières internes d’un sujet touche au problème des relations amoureuses. Certaines formes de ces relations peuvent présenter un authentique danger pour l’autonomie psychique et affective de l’un ou l’autre, qui se sent possédé et « captivé » au sens strict par son partenaire amoureux, et psychiquement soumis sans qu’aucune violence ne se soit manifestée (sauf à tout appeler violence). C’est le problème de la séduction. Problème aux limites très larges que je ne peux qu’évoquer ici, bien qu’il concerne la vie affective de tout être humain et qu’il envahisse la vie de tant de couples qui nous consultent quotidiennement.

43 Les transmissions transpsychiques passent « à travers » le psychisme du sujet, et, écrasant ses défenses, lui interdisent de se défendre réellement. Alors il subit, et, éventuellement, il est obligé de s’identifier. Tel peut aujourd’hui se comprendre le mécanisme « d’identification à l’agresseur » décrit par Anna Freud. Tel est le mécanisme pathogène de certaines conduites souvent graves car débordant les capacités individuelles ou collectives d’y faire face, de les inhiber et de les critiquer. C’est le cas des violences juvéniles en bandes, de certains crimes ; ou, plus modestement, de certaines conduites addictives, de certaines boulimies, de certaines formes de toxicomanie[3] [3] Il n’est jamais sage de réduire des conduites à un des...
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44 Dans l’atmosphère fermée, secrète de certains camps d’entraînement, où se concrétisent des identifications massives, induites et justifiées par un très grand idéal commun, animé lui-même par une foi sans critique autour d’une croyance simplifiée et réductrice, on peut saisir que des transformations narcissiques deviennent possibles : et qu’un kamikaze « épanouisse » réellement son narcissisme en devenant le héros de la plus grande cause, par quoi il croit réaliser la volonté toute-puissante d’un Dieu de mort en détruisant l’ennemi par sa propre destruction.

45 Se répètent ainsi des transmissions dont le contenu, rattaché à un idéal élevé, s’accompagne de conduites éminemment dangereuses, à la fois pour leurs acteurs et pour leurs victimes, conduites qui provoquent immédiatement des effets mimétiques et répétitifs.

46 L’espace manque pour aborder le statut métapsychologique du « générationnel » comme substantif, ainsi qu’on le désigne volontiers aujourd’hui. Question quelque peu spéculative. Qu’il nous suffise ici de situer le rôle de la transmission psychique : c’est par elle que la dimension du générationnel s’introduit dans l’univers transitionnel du groupe familial, et c’est dans cet espace « transitionnel » (c’est-à-dire de rêverie, de jeu, de conte, etc.) qu’elle glisse une trace du passé, ou des origines, sans qu’on puisse pour autant la considérer comme authentiquement historique. Cette dimension du générationnel, en effet, ne transmet pas une réalité objective, mais elle sert de support aux processus interfantasmatiques ou mythiques fondateurs de « l’atmosphère » familiale. Processus qui peuvent avoir un lien plus ou moins lointain avec l’Histoire proprement dite. On en retrouve un aspect parfois frappant dans les phénomènes obscurs qui sous-tendent dans l’inconscient les attraits amoureux, et par conséquent aussi les conflits ultérieurs des couples.

Est-on libre d’accepter ou de refuser la transmission ?

47 Les exemples cités plus haut nous introduisent à un problème fondamental des transmissions psychiques, et notamment intrafamiliales. Le sujet concerné a-t-il le choix d’accepter ou de refuser de recevoir l’objet de cette transmission ?

48 La possibilité est très variable. Elle dépend, nous l’avons vu, du mode de transmission. L’authentique transmission intersubjective permet l’acceptation ou le refus parce qu’elle est, fondamentalement, une transformation. Tandis que la plus rare transmission transpsychique, intrusive, écrase les possibilités de nier, de refuser, de refouler, en détruisant les frontières et défenses intrapsychiques du récepteur involontaire.

49 Mais approfondissons, et observons l’attitude des deux ou plusieurs protagonistes de la transmission, qui peuvent plus ou moins « vouloir » ou refuser cette transmission ; et même échouer parfois dans leurs projets contradictoires. L’attitude de chacun est évidemment à prendre en compte. L’émetteur est plus ou moins désireux de transmettre. Il est parfois ambivalent par rapport à son projet de transmission, par exemple dans les communications familiales où cette ambivalence se traduit souvent par un bredouillage. Le récepteur aussi est ambivalent, voire opposé à toute transmission.

50 Tel ce père qui s’adresse à son adolescent buté et joue les pères séducteurs pour tenter de faire admettre un aspect de ce qu’il rêve de transmettre à son rejeton, lequel, inquiet de la manœuvre, se défend plus que jamais.

51 Il y a souvent un degré très élevé de « charge » émotionnelle, traduit en séance par une considérable élévation du nombre de décibels ! Mais la réaction des partenaires est variable, parfois inattendue :
Tel cet homme calme, devant les bouillonnements de plus en plus tonitruants, mais aussi très méprisants de sa chère épouse, il cesse de se défendre, puis se tourne vers le psychanalyste et dit très doucement : « Vous voyez, elle a des faiblesses, ce doit lui être très pénible ». Cet homme a en somme privilégié la dimension illocutoire des actes de langage de sa femme, minimisant le contenu des propos pour n’en garder que l’intention modérément agressive, ainsi que la perception d’une souffrance.

52 La transmission peut en effet échouer : à cause de l’émetteur, ou à cause du récepteur, ou à cause de la nature des messages et de leur accompagnement, ou en fonction du contexte socioculturel, qui la favorise ou l’interdit. D’où l’importance d’analyser les pressions médiatiques.

53 Grand désir, ou pas, de transmettre ! Ambivalence. Dans le travail avec les familles, nous avons constamment à interroger l’intensité et en même temps l’ambiguïté de ce désir. Surtout lorsque, en face de leur progéniture, les désirs de transmettre ne sont pas identiques chez le père et la mère. À plus forte raison lorsqu’il s’agit de beaux-parents. Travailler ce désir ambivalent de transmettre et ses nuances est souvent une tâche prioritaire pour le thérapeute de famille, et, de plus en plus souvent, pour le thérapeute de couple, consulté lui aussi à propos des relations aux enfants.

54 Quant au désir de recevoir l’objet de la transmission, il est aujourd’hui plus que jamais en question. L’enfant désire-t-il accepter ou refuser la transmission ? Problème compliqué souvent par le voile posé par l’enfant sur son refus. Bien loin d’exprimer toujours un refus clair, il peut le recouvrir de justification, par exemple pour protéger la fragilité parentale narcissique, surtout paternelle, qu’il ressent.

55 C’est là qu’apparaissent souvent des formes psychopathologiques : un symptôme, un trouble cognitif apparaît, une incapacité d’apprendre, malgré une intelligence normale et une bonne volonté désarmante. Est ainsi mise en échec la volonté de transmettre le projet pédagogique des parents, ou du père matheux. Accepter les valeurs des parents et de leur tradition ne va plus de soi dans l’univers culturel où nous vivons, chacun le sait. Mais le refus des valeurs parentales n’ose pas toujours s’exprimer. Il est souvent voilé.

56 Par exemple, l’enfant immigré ne sait pas toujours comment refuser les valeurs traditionnelles de ses parents, valeurs qu’il ne veut pas partager, sans pour autant oser les contester, et surtout sans vouloir se désolidariser de parents qu’il perçoit comme opprimés et qu’il continue d’aimer alors qu’il ne comprend plus leur attitude.

57 Comment refuser la transmission psychique sans manifester ouvertement un refus ? Telle est bien souvent la question dans les relations familiales.

La société contemporaine et la transmission

58 Mais c’est aussi une question dans les relations sociales… Là aussi, la transmission peut échouer à cause de l’émetteur, du récepteur, à cause de leurs relations, ou à cause de la nature des messages et de leur accompagnement, ou en fonction du contexte socioculturel qui la favoriserait ou l’interdirait. Or nous sommes confrontés à un phénomène particulièrement aigu actuellement : celui de l’échec global des transmissions. Les familles s’en plaignent. Les enseignants s’en plaignent. Les politiques s’en plaignent. Les religieux s’en plaignent. Que se passe-t-il ?

59 Une première réponse est évidente, donc insuffisante : nous sommes embarqués dans une très vaste évolution sociale, politique, culturelle ; à l’échelle mondiale, nous sommes soumis à une superposition de propositions et donc confrontés à des modèles contradictoires, peu connus, encore plus mal compris. L’évolution économique et surtout technologique accélère le phénomène dans des proportions de plus en plus vives. Des réactions s’opposent sous des formes plus ou moins violentes et contrastées. Inutile d’en dresser le tableau ici, que chacun connaît.

60 Tous ces facteurs se chevauchent. Ainsi les progrès technologiques rendent souvent la dernière génération plus compétente que celle de ses parents, en état de lui faire comprendre comment se débrouiller et pas seulement d’apprendre d’elle. Cela est évident en certaines couches de population, et dévalorise par conséquent des pères chargés par la tradition et la vie naturelle de transmettre les savoirs élémentaires, jusque-là nécessaires à la survie du groupe et de l’ethnie. On sait les conflits majeurs et les désespoirs qui vont découler de ce refus d’une transmission de « valeurs » réfutées.

61 Ailleurs, parfois, c’est un certain refus d’enfanter, lorsque mettre au monde n’apparaît plus comme essentiel à la survie, mais comme facteur de malheur. Quelque chose comme un arrêt de toute transmission, et même de cette transmission biologique si profondément inscrite dans nos profondeurs inconscientes et dans nos gènes : une extinction psycho-culturelle, comparable à une apoptose biologique.

62 L’attitude globale de la société tout entière par rapport à ces phénomènes de transmission mériterait une analyse approfondie. Je n’en évoquerai ici que quelques aspects.

63 Certaines familles s’éteignent. Certaines dynasties régnantes finissent par s’éteindre. L’histoire l’atteste. Certains peuples meurent, et pas toujours parce qu’ils sont attaqués ou détruits par d’autres. Ils disparaissent. Ils ne se reproduisent plus. Aujourd’hui même, il y a un doute sur la survie démographique à moyen terme de certaines nations blanches.

64 Plus encore, des civilisations s’éteignent. Parfois, elles sont reprises par d’autres peuples que ceux qui les ont portées. Rome a repris à son compte ce que la Grèce vaincue lui a transmis. Elle a su ne pas le détruire, elle l’a modifié un peu, étendu et retransmis. De même du christianisme naissant. Mais ce n’est pas toujours le cas.

65 Une plus large lecture, géopolitique, universelle, transhistorique, est souvent nécessaire pour ne pas rester le nez sur l’événement. Par exemple, le polythéisme antique a disparu, quand bien même poètes et artistes continuent d’en exploiter la mythologie. Les croyances aux divinités de l’Antiquité ont disparu dans tout l’Occident. Avec quelques transformations, elles ont duré plusieurs millénaires. Leur origine se rattachait probablement aux cultures et modes de vie des peuples nomades ou récemment sédentarisés qui les avaient précédés ; puis elles ont fini par s’éteindre, en face du judéo-christianisme croissant.

66 Ainsi les civilisations durent, survivent et se transmettent un certain temps, de génération en génération. Pourquoi survivent-elles ? Pourquoi s’es-soufflent-elles, subissent-elles des crises, disparaissent-elles parfois ? Pourquoi, notamment, renoncent-elles à s’auto-reproduire ? Il y a des tentatives d’explication partielle, mais il serait sans doute excessif de réduire ces phénomènes complexes à leurs seuls substrats technico-économiques, quelle que soit l’importance historique de ces facteurs.

67 La transmission est sans doute aux cultures ce que la reproduction est aux populations.

68 L’évolution d’une société a ainsi pour révélateur son attitude par rapport à son désir de transmettre, ou ce qu’on appelle maladroitement ses « valeurs » : sa culture, sa langue ou ses langues, ses traditions vestimentaires et culinaires, ses croyances et les pratiques qui y sont liées, ses mœurs, favorables ou pas au développement de ses membres etc. Évaluer une société en fonction de sa capacité à transmettre, et donc à se transformer, à développer sa propre culture, ou au contraire à la laisser se rigidifier jusqu’à ce qu’un échec circonstanciel finisse par lui porter le coup de grâce.

69 Dans la phase de bouleversements que nous vivons, liés à la mondialisation, à la superposition de cultures variées ou opposées, comment évolue l’attitude globale de notre société par rapport aux signes qui ont porté sa civilisation ? Quelle est son attitude ou son désir de « se » transmettre ? De transmettre à ses propres descendants, à ses nouveaux habitants, et devant tous les tiers ? Quels modes de transmission de notre culture adopterons-nous ? Et quels modes d’appropriation des cultures étrangères qui nous pénètrent aurons-nous ? Ce n’est pas là question spéculative, car les transmissions psychiques au sein de la famille, telles que nous les étudions aujourd’hui à travers les relations parents-enfants, ou homme-femme, ne sont pas indépendantes des transformations socioculturelles.

70 Sommes-nous en train d’enrichir notre culture par assimilation, transformation des valeurs qui nous ont été transmises, ou au contraire, comme le font parfois les cellules malades, nous préparons-nous à une apoptose plus ou moins programmée ? Avons-nous seulement un projet, fût-il utopique ?

71 À titre d’exemple, j’évoquerai une précédente période d’évolution rapide de notre culture, les années 68. Quel slogan serait aujourd’hui le nôtre parmi ceux qui circulaient alors ? « Du passé, ne gardons que le meilleur » ? Ou « du passé, faisons table rase » ? Comme dans la transmission intersubjective étudiée plus haut, acceptons-nous une transmission avec transformation ? Ou y renonçons-nous au profit d’une « fusion » de cultures supposée représenter notre devenir ? Ou dans un refus global de toute transmission étrangère supposée violer notre identité culturelle ?

72 Le grand problème de la transmission, c’est de pouvoir accepter, refuser ou transformer.

Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE RÉSUMÉE

Ouvrages

EIGUER, A. ; CAREL, A. ; ANDRÉ -FUSTIER, F. ; AUBERTEL, F. ; CICCONE, A. ; KAËS, R. Le générationnel, Paris, Dunod (Inconscient et culture), 1997.

KAËS, R. ; FAINBERG, H. ; ENRIQUEZ, M. ; BARANÈS, J.-J. 1993. Transmission de la vie psychique entre générations, Paris, Dunod (Inconscient et culture).

TISSERON, S. ; TOROK, M. ; RAND, N. ; NACHIN, C. ; HACHET, P. ; ROUCHY, J.-Cl. 1995. Le psychisme à l’épreuve des générations, Paris, Dunod (Inconscient et culture). Revues

« L’idéal transmis ». Revue française de psychanalyse, LXIV, n° 5,2000.

LEMAIRE, J.-G. ; D e MIJOLLA, A.; AVRON, O., et al. « Le Je et le Nous », Dialogue, recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, n° 154,4e trimestre 2001.

« Familles d’aujourd’hui », Revue française de psychanalyse, LXVI, n° 1,2002.

 

Notes

[ 1] Nous ne reviendrons pas cette année sur les problèmes posés par l’usage quotidien du mot « nous », première personne du pluriel et à ce titre infiltré de narcissisme, toujours présent mais confus, souvent difficile à définir, mais encore plus difficile à nier, avec sa préexistence au je et au tu. Voir Dialogue n° 154. Retour

[ 2] Quelques mots en passant à propos d’un usage discuté du préfixe « trans » : en effet, dans le champ des thérapies familiales, l’usage veut qu’on distingue transmissions intergénérationnelles (transmissions entre générations adjacentes) et transmissions transgénérationnelles (transmissions entre plusieurs générations, ou entre générations non adjacentes, par exemple entre enfants et grands-parents ou arrière-grands-parents). Bien que ce dernier terme soit contesté, non sans raison – comme risquant d’évoquer quelque chose d’un mode magique non-rationnel dont nous avons à nous méfier par principe et méthode, il tend à être consacré par l’usage ; il évoque, peut-être maladroitement, un phénomène observé en thérapie familiale, et qui pourrait se définir, comme le disait l’an dernier notre collègue A. de Mijolla, comme une « identification inconsciente à un aïeul hors du champ de la mémoire familiale ». Cela permet sans doute de comprendre, rationnellement, certains phénomènes d’apparence atavique sans tomber dans l’illusion du génétique, lequel est d’une autre nature. Nous ne nous attarderons pas aujourd’hui sur cet aspect terminologique. Retour

[ 3] Il n’est jamais sage de réduire des conduites à un des mécanismes psychiques qui les sous-tend, ce serait dangereusement considérer tout citoyen comme un irresponsable, victime passive d’un étroit déterminisme généré par un seul mécanisme, ce qui serait radicalement faux. Cependant, la compréhension des transmissions transpsychiques peut nous éclairer utilement sans que nous tombions dans ce déterminisme réducteur et rationalisant. Retour

Résumé

La transmission psychique n’est pas seulement un transfert de connaissance ou de notions; ses difficultés ne se résument pas à des obstacles à leur communication. Une véritable transmission psychique suppose une transformation, voire une création. C’est une ré-élaboration par celui qui le reçoit de ce qui lui a été communiqué. Mais il existe des formes plus ou moins pathologiques de transmission qui, précisément, ne s’accompagnent pas de cette ré-élaboration ou transformation. Ce sont celles-là qui envahissent la clinique des individus, des couples et des familles qui nous consultent.

MOTS-CLÉS

Psychanalyse, Famille, Couple, Transmissions psychiques intra-psychiques, intersubjectives, transpsychiques, Refus et acceptation de la transmission


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Georges Lemaire « Les transmissions psychiques dans le couple et la famille : l'intrapsychique, l'intersubjectif et le transpsychique », Dialogue 2/2003 (no 160), p. 39-52.
URL :
www.cairn.info/revue-dialogue-2003-2-page-39.htm.
DOI : 10.3917/dia.160.0039.