2003
Dialogue
Psychanalyse du lien de couple, psychanalyse en couple ?
Les fonctionnements régressifs du lien de couple, ou du collage à la rupture
Christiane Joubert
docteur en psychopathologie clinique, thérapeute familiale psychanalytique, maître de conférences à l’Institut de psychologie, Lyon 2
Après avoir défini le terme de lien à la lumière de la littérature psychanalytique, l’auteur examine plus spécifiquement le lien de couple. Dans le couple, les liens narcissiques et les liens
objectaux sont en articulation et contribuent à la solidité et à la permanence de l’alliance. Une
vignette clinique illustre le propos.Mots-clés :
Liens libidinaux, liens narcissiques, anaclitique, économique, topique, dynamique, mythopoïèse, position narcissique paradoxale, position schizoparanoïde, position dépressive, originaire, indifférenciation.
Le terme de lien en psychanalyse
chez différents auteurs
En psychanalyse, W.R. Bion est le premier à avoir développé, en 1959,
une théorie du lien. Par lien, il entend la relation du sujet avec une fonction
plutôt qu’avec l’objet qui la favorise. Il distingue le lien intrapsychique – lien
entre la pulsion et la représentation, entre des représentations différentes,
entre la pensée et l’affect, entre le sujet et sa propre capacité de penser – et le
lien interpersonnel. Il s’est d’abord intéressé au lien précoce mère-nourris-son, puis à la clinique avec les patients psychotiques. Dans son article
« Attaque contre les liens », il montre que le patient psychotique lance des
attaques destructrices, meurtrières contre tout ce qui lui paraît avoir fonction
de lier un objet à un autre. Ces attaques contre le lien ont leur origine dans ce
que M. Klein (1927) appelait position schizoparanoïde.
En Argentine, E. Pichon-Rivière développe lui aussi, en 1971, une théorie du lien. Il affirme qu’« Il n’y a pas de psychisme en dehors du lien à
l’autre. »Affirmation qui nous fait penser aux propos de S. Freud dans « Psychologie des masses et analyse du moi » (1921) : « Dans la vie psychique de
l’individu, l’autre entre en ligne de compte très régulièrement comme
modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire, et de ce fait, la psychologie individuelle est aussi, d’emblée, simultanément, psychologie
sociale, en ce sens élargi mais tout à fait fondé. » Pour E. Pichon-Rivière, le
lien est une « structure complexe qui inclut le sujet, l’objet et leur mutuelle
interaction, à travers des processus de communication et d’apprentissage,
dans un cadre intersubjectif », ceci dans une relation dialectique qui permet
l’internalisation de la structure du lien, qui acquiert ainsi une dimension
intrasubjective. Selon cet auteur, l’individu se constitue à l’intérieur d’une
structure triadique du lien (bicorporelle et tripersonnelle). Il fait l’hypothèse
que, dès le début, l’enfant se trouve dans une situation triangulaire ; au sein
de la dyade mère-enfant, le tiers est présent et agit dès le premier instant,
du moins dans l’esprit de la mère. L’individu naît donc à l’intérieur d’un
réseau de liens et appartient à celui-ci. En référence à la théorie kleinienne,
E. Pichon-Rivière distingue le bon lien (qui prend origine dans les expériences gratifiantes) et le mauvais lien (produit par des expériences frustrantes).
En 1984, dans un article sur « La transmission psychique intergénérationnelle et intra-groupale », R. Kaës distingue les états du lien et les structures du lien.
Les états du lien correspondent à ces liens immédiats et « supposent un
état d’indifférenciation primaire nécessaire à la transmission directe des états
émotionnels inconscients » à travers le soin, le bain sonore et langagier, le
soutien et le maintien (prodigués au nourrisson et prodigués par le nourrisson
à l’ensemble du groupe immédiat). Nous sommes là dans le registre du sensoriel (cf. « Le registre de l’Originaire », P.Aulagnier, 1975). Selon R. Kaës,
la recherche de dépendance originaire se manifeste ensuite dans les groupes
et donc dans le groupe familial par la quête impérieuse d’« ambiance ». De
même, en thérapie familiale, des affects, des émotions, du sensoriel, circulent
en deçà du langage.
Les structures du lien correspondent à une différenciation (à des relations différenciées) des membres les uns par rapport aux autres, assurant
l’écart nécessaire à la transmission et permettant la séparation. C’est ce vers
quoi nous tendons dans le travail analytique avec la famille, afin que les pensées, les émotions deviennent de plus en plus partageables verbalement.
À propos d’une topique du lien, R. Kaës, lors du colloque Odyssées
familiales organisé par la Société française de thérapie familiale psychanalytique à Paris en 2000, propose plusieurs niveaux :
- le pictogramme assure l’union ou le rejet (registre Originaire, P.Aulagnier-Castoriadis, 1975) ;
- les processus tertiaires, qui passent par les contes, les mythes et les
légendes, assurent l’articulation entre le registre du primaire et celui du
secondaire ;
- l’isomorphie dans le groupe lie l’aspect syncrétique et l’aspect transitionnel ;
- puis viennent l’espace du lien et le sujet du lien.
A. Eiguer (1984), dans son ouvrage La thérapie psychanalytique du
couple, tire de la théorie du lien de Bion les conclusions suivantes :
- « le lien fait penser à une relation où ce qui compte est la rencontre entre
deux psychismes » ;
- « le lien s’explique par l’identification projective voulant déposer un affect
ou une représentation instable, et qui déclenche nécessairement un processus
d’identification introjectif chez l’autre » ;
- « le lien exclut en revanche l’utilisation de l’identification projective expulsive et massive, celle-ci s’avérant incapable de créer les conditions d’une
relation d’amour et d’élaboration » ;
- « le lien met en fonctionnement les processus d’identification, l’un répondant à l’autre en miroir. Ce qui est transmis cherche à retrouver de l’identique
en face » ;
- « le lien renvoie au narcissisme qui est au premier plan de l’élément identificatoire » ;
- « le lien représente aussi un investissement objectal (la pulsion doit trouver
un exutoire repérable et satisfaisant, incomplet bien entendu. »
En partant de ces quelques rappels, non exhaustifs bien sûr, concernant
la théorie du lien, nous définirons la famille comme un ensemble de liens :
liens de couple (d’alliance) ; liens consanguins ; liens de filiation ; sans
oublier le lien de la mère à sa famille d’origine, et donc le lien de l’enfant à
la famille de la mère – lien avunculaire (dont l’importance a été mise en évidence par les psychanalystes argentins) – ; liens généalogiques ; liens du
groupe familial au monde extérieur.
La famille est le lieu des ressentis, des co-éprouvés : si l’un subit, l’autre
ressent (cf. R. Kaës à propos des états du lien, 1984). En conséquence, une
blessure psychique grave chez un des membres entraîne des souffrances chez
les autres.
Dans cet article, nous nous centrerons plus spécifiquement sur le lien
d’alliance.
Selon A. Eiguer
Selon A. Eiguer (1984), qui applique les théories du lien aux relations du
couple, le lien d’alliance comporte :
- des liens narcissiques, « dominés par l’investissement narcissique commun
à toute liaison humaine et à laquelle contribueraient mari et femme ». Le narcissisme tend au syncrétisme (J. Bleger, 1981), à la usion, effaçant la limite
entre les individus, il est le résidu du narcissisme primaire, toujours en quête
du semblable. Pour A. Eiguer, dans le couple, ses composantes sont : « L’appartenance ou l’identité conjugale, l’investissement d’un espace habitable, la
trajectoire de l’histoire qui est peuplée de souvenirs et de signes matériels,
l’idéal du moi groupal des conjoints » ;
- des liens libidinaux, dominés par l’investissement libidinal d’objet qui
contiennent les « avatars de l’interaction de la sexualité conjointe et de la
loi ».
Ces deux types de liens s’articulent et contribuent à la solidité et à la permanence de l’alliance. Pour A. Eiguer, la fragilité d’un couple peut s’exprimer par le déséquilibre entre les liens narcissiques et les liens libidinaux. Il
propose une typologie du couple :
-
le couple normal ou névrotique (qui ressemble au « couple phallique œdipien » de J. Willi, 1975) ;
-
le couple anaclitique ou dépressif (cf. le « couple oral » de J. Willi) ;
-
le couple narcissique (qui inclut les catégories du « couple narcissique » et
du « couple sado-anal » de J. Willi) ;
-
le couple pervers (A. Eiguer, 2001).
Sur le plan économique
Chaque type de couple présente un équilibre plus ou moins stabilisé
entre les liens narcissiques et les liens libidinaux d’objet.
Sur le plan topique
Il y a différentes modalités de relations d’objet accompagnant chaque
type.
Sur le plan dynamique
- Le couple narcissique est dominé par des pulsions de déliaison (Thanatos à
l’œuvre) et par l’angoisse de persécution ;
- le type anaclitique est dominé par des angoisses de perte ;
- le type névrotique est dominé par l’angoisse de castration et la crainte du
rapprochement émotionnel.
Toujours en suivant la théorisation d’A. Eiguer :
- le couple normal, névrosé, vit en « prévalence » dans les liens libidinaux.
Une petite minorité consulte, essentiellement pour des difficultés sexuelles,
des conflits ouverts autour de la jalousie ou des rivalités professionnelles, ou
des difficultés de communication. Ils traversent souvent des crises liées aux
relations extraconjugales. Pour ces couples, les problèmes sont clairement
posés et l’insight est possible ;
- le couple anaclitique est fondé inconsciemment essentiellement sur la
crainte de la perte (la détresse de l’un peut provoquer des mésententes).
L’étayage réciproque est très important (on aime la femme qui nourrit et
l’homme qui protège) et le mythe dominant pourrait être : « ensemble, nous
sommes forts ». Le déséquilibre entre les liens narcissiques et les liens libidinaux est très important, les premiers envahissant toute la scène. Les rapports sexuels peuvent être rares (refus par désintérêt) ;
- le couple narcissique (qui comporte parfois un partenaire psychotique) est
dominé par le problème du pouvoir : contrôle, mépris, mise en évidence des
défaillances de l’autre sont les aspects de l’interaction sado-masochiste. Ces
couples narcissiques aspirent à la fusion totale, les difficultés sexuelles sont
graves (non-consommation du mariage, interruption prolongée de l’activité
sexuelle, sexualité évitée).
Bien sûr, un couple peut présenter des mélanges de chaque type, mais ce
qu’il est important d’entendre, c’est l’aspect prévalent. Par exemple, certains
couples peuvent présenter des aspects pervers sur le plan sexuel, comportemental ou caractériel qui, en tant que régression devant la castration réciproque, sont plutôt de type névrotique, ou bien, lorsque les défaillances sont
exploitées par l’un et l’autre, s’apparentent plutôt au type anaclitique.
Dans la logique de cette typologie, A. Eiguer distingue diverses formes
de choix d’objet (en référence à S. Freud et à ses deux modèles de relation
d’objet) :
- dans le choix narcissique, on cherche un objet qui ressemble à ce que l’on
est soi-même, à ce que l’on a été ou à ce que l’on voudrait être, ou qui ressemble à la personne qui a été une partie de son soi propre ;
- dans le choix anaclitique, l’homme ou la femme cherche un partenaire lui
permettant de trouver un étayage (père ou mère de l’enfance) ; l’autre représente une image parentale (par ex. l’infirmière qui épouse son malade). L’un
est l’enfant de l’autre, et réciproquement ;
-
le choix œdipien, plus adulte, est propre aux structures névrotiques et normales. Ici, le lien d’alliance est riche fantasmatiquement et complexe, car il
fait intervenir la bisexualité psychique des deux partenaires.
Pour A. Eiguer, le premier organisateur inconscient du couple est l’Œdipe, qui met le choix d’objet au premier plan (le choix peut se réaliser sur
quelqu’un qui ressemble à, ou qui est à l’opposé du parent de l’autre sexe.
E. Liendo, V. Satir, en 1974, proposent la formule suivante : « L’homme
cherche comme objet sexuel ce que sa mère n’était pas, et la femme ce que
son père n’était pas. » Mais on peut aussi choisir un partenaire qui ressemble
au parent du même sexe (choix d’objet homosexuel).
Le deuxième organisateur est le soi conjugal : le couple va structurer les
liens narcissiques sur la représentation de leur couple que partagent les deux
conjoints (sentiment d’appartenance, habitat intérieur, idéal du moi conjoint).
Le troisième organisateur est l’interfantasmatisation (mythopoïèse
familiale, un espace transitionnel d’échange, d’humour, de créativité épanouissante, de récits concernant la propre histoire de chacun et celle des
ancêtres).
Cela renvoie à la notion de mythe familial. Dans son article « La réalité
informe, le mythe structure », J.-G. Lemaire (1984) souligne que le mythe
structure le groupe et son fonctionnement : un mythe familial va marquer la
frontière entre la famille et le reste du monde, et donc cerner l’appartenance
de chacun des membres. Cet auteur montre l’importance de la transmission
des mythes familiaux, qui prennent parfois la forme de censure ou de secret,
de non-dit, de tabou, de crypte.
Dans son ouvrage L’éveil de la conscience féminine (2002), A. Eiguer
rappelle que, dans tout lien, pour se tenir à l’abri du monde, les partenaires
nouent des accords inconscients (pacte dénégatif, secrets) ; ces accords les
rendent proches et solidaires, les partenaires s’enrichissent constamment. La
circulation psychique entre les membres du couple, selon l’auteur, permet au
féminin d’être conforté et alimenté par le masculin de l’homme et vice versa.
Selon A. Ruffiot
Intéressons-nous maintenant à la conceptualisation d’A. Ruffiot (1984)
sur le couple et l’Originaire. Cet auteur nous rappelle les deux finalités de
l’amour, l’individu et l’espèce. Une des finalités du couple (biologique) est la
conservation de l’espèce et donc l’élevage des petits, et l’autre (biopsychologique et pulsionnelle) la satisfaction de la pulsion sexuelle dans des conditions de sécurité, de régularité et de secret. Il parle, lui, d’objet-couple à
propos de la topique dyadique, qui remplit une fonction d’instance : le couple
s’aime au même titre que le Moi individuel s’investit narcissiquement,
s’aime. L’unité-couple, sur le plan dynamique, a des limites, des contours
externes contre l’intrusion de l’environnement (le couple se cache pour les
contacts intimes et se montre en société pour mieux afficher sa frontière). Les
conflits peuvent se résoudre dans la découverte de la complémentarité des
sexes, correspondant à un rêve archaïque d’un être bisexué.
Sur le plan économique, l’énergie libidinale de la dyade n’est pas seulement la somme de deux quantums énergétiques. « L’amour serait une sorte
d’hémorragie narcissique ou de transfusion d’énergie dans un seul sens. » La
mise en commun des Ça individuels alimente la source commune, inépuisable (masse libidinale débordant de toutes parts).
André Ruffiot qualifie d’« illusion dyadique » l’illusion de la découverte, qui est en fait une redécouverte de l’objet œdipien et de la relation
d’amour primaire à la mère (sur les traces de Ch. David, 1971). Mais ce qui
est original dans sa théorie, c’est qu’à partir de la théorie de P. Aulagnier
(1975) sur l’Originaire et le pictogramme, A. Ruffiot analyse l’amour comme
une inscription psychique du corps de l’autre. Il voit « l’amour comme illusion de deux corps pour une psyché unique ».
Il propose alors de regarder le désamour comme une désillusion groupale. Lorsque les couples viennent en consultation conjugale, leur plainte
latente pourrait être entendue de cette manière : « Nous souffrons dans notre
moi de couple, dans cette part de nous-mêmes qui est l’autre : aidez-nous soit
à restaurer la fusion de nos deux appareils psychiques, soit à séparer, sans
trop de déchirement, ces deux parties siamoises qui n’en faisaient qu’une.
Nous désirons soit reconstituer l’enveloppe qui nous contenait à deux, soit la
dé-constituer sans dommage. » Il précise que la crise du couple est une souffrance de l’appareil psychique conjugal et il propose une interprétation groupale de la crise duelle. Les conjoints disent souvent perdre leur appartenance
à leur groupe familial d’origine, à leur belle-famille, mais aussi à leur groupe
environnemental familier. Ils se sentent tout autant privés de communication
sociale que de communication intime. N’oublions pas que le couple est aussi
une alliance de deux lignées. À partir de là, on peut élargir le travail thérapeutique du couple à la famille. Cela peut être précisé dans l’indication.
Finalement, comme le dit A. Ruffiot, le couple est peut-être « une foule
à deux ».
Selon J.-P. Caillot et G. Decherf
Dans leur ouvrage Psychanalyse du couple et de la famille (1989), J.-P. Caillot et G. Decherf se réfèrent aux travaux de R. Kaës sur l’appareil psychique groupal (1976) pour proposer la notion d’appareil psychique de
couple, de famille et de groupe : « L’appareil psychique du couple, par le
biais de la résonance fantasmatique, se construit en articulant entre eux les
appareils psychiques individuels. » Ils précisent que la résonance fantasmatique dans le couple met aussi en jeu la fantasmatisation entre les générations.
C’est ainsi que, dans le fantasme d’auto-engendrement du couple, différentes
représentations se menacent, paradoxales et ambiguës : le couple anti-famille, la famille anti-couple, le couple anti-couple… Le travail psychique
consiste alors à permettre la coexistence de ces instances.
À partir de la clinique, ces auteurs proposent le concept de position narcissique paradoxale. C’est une position très primitive, archaïque, basée sur la
paradoxalité, et antérieure à la position schizo-paranoïde de Melanie Klein
(1927). Au sein de cette position, la relation à l’objet est paradoxale, les
angoisses sont vitales, catastrophiques : angoisses de liquéfaction, d’absence
de contenant, agonies primitives de D.W. Winnicott (1965). Il s’agit d’une
« organisation autistique et symbiotique simultanée ». Le mode de défense
dans cette position est l’oscillation ; le type de transfert est paradoxal. Les
sujets vivent un cercle vicieux que les auteurs résument en cette célèbre
phrase : « vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel ».
Cette analyse nous paraît très pertinente dans la clinique des couples, qui
sont souvent pris dans l’impossibilité de vivre ensemble aussi bien que de se
séparer.
La position schizoparanoïde serait l’héritière de cette position narcissique paradoxale.
Après la position schizoparanoïde viendrait, selon J.-P. Caillot et
G.Decherf, la position narcissique phallique, qui est un monde de toute-puis-sance phallique (par exemple, lequel des deux est le plus fort dans le
couple ?). Mise en scène de stratégies perverses confusiogènes, confusionnantes, de séduction narcissique mensongère, on peut y reconnaître l’emprise
perverse et les perversions narcissiques que l’on rencontre si souvent dans la
clinique du couple. Il est fréquent alors que l’un fasse vivre à l’autre les
angoisses catastrophiques dont il se défend. C’est ainsi que l’on entend : « je
viens pour mon mari » ou « pour ma femme » ; on entend des attitudes de
dénigrement ou d’idéalisation réciproques. Le transfert est de type pervers :
tentative d’alliance d’un membre du couple avec le thérapeute contre l’autre;
tentative d’alliance des uns contre les autres au sein du groupe thérapeutique.
Ce sera le passage par la position dépressive telle que l’a définie Melanie
Klein qui permettra l’accès du couple à la position œdipienne.
G. Decherf (2003) dans son article « Le parent narcissique et ses complices » dit que la naissance d’un enfant vient réveiller le narcissisme des
parents : tous seront complices, la mère, le père, les grands-parents. Le dépassement de ces complicités permettra à l’enfant d’accéder à l’autonomie.
Mais, pour cela, il faudra que chacun puisse faire le deuil de cet état originaire.
Selon R. Losso
Pour tenter de résumer la problématique du lien de couple, nous nous
référons enfin à R. Losso qui, dans Psichoanalisi della Famiglia (2000)
(notamment le chapitre 6 sur la psychanalyse du couple), nous donne (entre
autres !) dix-huit raisons que peuvent avoir les individus pour se mettre en
couple :
- ne pas rester seul (cf. S. Freud 1921 « Psychologie des masses et analyse
du moi »). « L’individu se sent incomplet quand il est seul. » Nous pensons
aussi à cette autre phrase de Freud, dans « Pour introduire le narcissisme »
- 1914) : « Tout individu mène effectivement une double existence en tant
qu’il est à lui-même sa propre fin, et en tant que maillon d’une chaîne à
laquelle il est assujetti contre sa volonté, ou du moins, sans l’intervention de
celle-ci » ;
- résoudre la situation œdipienne (passage de l’endogamie à l’exogamie) ;
- prendre fantasmatiquement la place des parents ;
- confirmer sa propre identité, notamment sexuelle ;
- être gratifié affectivement ;
- avoir du plaisir sexuel de façon stable ;
- alléger sa culpabilité œdipienne (autour des fantasmes incestueux et agressifs) ;
- pouvoir exprimer son agressivité dans un espace relationnel sécurisé ;
- prendre de l’indépendance par rapport à la famille d’origine ;
- s’octroyer une dépendance permettant de « petites régressions » et autorisant à jeter le masque social ;
- créer des alliances tant contre la famille d’origine que contre le monde extérieur ;
- assouvir le besoin de posséder l’autre ;
- assumer ses fantasmes d’immortalité à travers la descendance ;
- se créer une culture familiale propre et la transmettre ;
- réparer ses blessures familiales « nous serons meilleurs que nos parents » ;
- avoir des possibilités de projet commun et de créativité (cf. aire de jeu et de
créativité de D.W. Winnicott, 1965) ;
- retrouver l’intimité de la dyade mère-enfant, et en réparer les manques passés ;
- retrouver l’illusion infantile de la fusion et de la complétude : « c’est ma
moitié ».
Enfin, n’oublions pas que le couple est en lien avec l’imago-couple intériorisée de chacun des partenaires, et avec l’importance dans la vie infantile
de chacun d’avoir pu éprouver « la capacité d’être seul en présence du
couple » (R. Roussillon, 2002).
Le contrat narcissique (P.Aulagnier) y est également à l’œuvre lorsqu’il
est question de donner une place à l’enfant dans la lignée et de le faire reconnaître comme appartenant au groupe socio-culturel (exister parmi ses semblables). Sans oublier le pacte dénégatif (R. Kaës, 1993), également à
l’œuvre dans le couple dans sa double polarité : la première organise le lien
sur des représentations inconscientes visant à satisfaire les désirs, et l’autre,
défensive, organise le lien sur ce qui sera refoulé, dénié ou rejeté.
Dans la thérapie du couple
Paraphrasant S. Freud, pour qui l’inconscient, c’est l’infantile en nous,
nous dirons que le couple est le lieu d’actualisation de l’inconscient, le lieu
où se rejoue l’infantile. Analyser le lien de couple, c’est analyser l’infantile
en chacun des partenaires, et sa collusion.
En conséquence, deux axes nous paraissent importants à faire travailler
dans la psychanalyse du lien de couple : l’infantile de chacun des partenaires
et leurs imagos généalogiques en collusion. Et ce dans la dynamique transférocontretranférentielle – et intertransférentielle lorsqu’il y a plusieurs thérapeutes, un couple de thérapeutes par exemple (S. Decobert et M. Soulé,
1984).
Lors des premiers entretiens, l’investigation autour de la rencontre (donc
particulièrement autour du choix d’objet) nous paraît fondamentale, et sera
souvent réélaborée au cours du travail, car nous faisons l’hypothèse que le
couple se défait sur ce sur quoi il s’était fondé.
Un aspect particulier de la thérapie de couple,
le travail avec les couples âgés
Un aspect particulier du travail avec les couples concerne les couples
âgés, que nous rencontrons aussi parfois dans notre clinique. Nous savons
qu’au cours du vieillissement la génitalité corporelle diminue avant la génitalité psychique et que cet écart ébranle le narcissisme, comme le rappelle
G. Le Gouès (2000). « Si le désir n’a pas d’âge, les moyens de réalisation en
ont un. » Si, dans l’économie de la vie sexuelle, l’orgasme est toujours réparateur de certains déficits, la voie de la sublimation semble, pour beaucoup
de couples, relancer la jubilation dans cette période de pertes. Beaucoup de
couples s’engagent sur la voie de la création, de la vie associative, du plaisir
de la transmission (intérêt pour la descendance) etc. O.F. Kernberg (1998)
dans son article « Relations amoureuses dans les années tardives » dit que des
relations amoureuses passionnées peuvent même se développer à un âge
avancé, les pulsions partielles étant remobilisées et intégrées dans la sexualité. Il note une sexualité accomplie chez certains couples âgés.
Mais, lorsque nous sommes du côté de la pathologie, la régression libidinale d’un des membres du couple aux stades prégénitaux (lorsqu’il devient
dément ou dépendant psychiquement) entraîne une grande souffrance du lien
de couple. Ce dernier peut alors être attaqué par les enfants, avec le projet de
placement d’un des partenaires (reviviscence du scénario œdipien).
Je ne m’attarderai pas sur cet aspect, et renvoie le lecteur à un de mes
précédents travaux (Ch. Joubert, 2002).
Le couple Chelles vient consulter après un an de mariage pour une difficulté de communication, des disputes incessantes.
Ils ont environ trente ans, et pensent à un projet d’enfant, mais, avant, ils
voudraient régler leurs problèmes relationnels qu’ils considèrent comme
graves (ils sont parfois au bord de la rupture). Sur le plan sexuel, leurs relations sont rares, quasi inexistantes. Jeanne travaille avec ses parents dans une
petite entreprise familiale. Elle n’a jamais travaillé ailleurs, et elle précise que
ses parents avaient acheté cette affaire pour elle. Jeanne et Paul se sont rencontrés dans cette petite entreprise, où il venait faire l’entretien du matériel.
De leur rencontre, Jeanne dira : « Ce qui m’a plu en lui, c’est qu’il était
gentil, et que j’ai tout de suite su que je pourrai compter sur lui : il était plus
grand que moi, et j’ai pensé qu’il me protégerait bien. » Paul, quant à lui, la
trouvait sympathique et pensait qu’elle l’aiderait, car il avait des problèmes
de communication : elle, par contre, semblait à l’aise avec les clients. Ils se
sont rapidement mariés, ayant le sentiment l’un et l’autre qu’ils ne trouveraient pas mieux.
Jeanne se vit comme quelqu’un de dévalorisé, grosse, pas intéressante,
incapable d’aller travailler ailleurs qu’avec ses parents. Bien qu’elle se
plaigne beaucoup de l’emprise maternelle, elle dit ne pas s’être détachée de
sa famille d’origine, ce qui fait symptôme actuellement dans leur relation de
couple (cf. parmi les dix-huit raisons de R. Losso, la recherche d’indépendance par rapport à la famille d’origine). Elle décrit une mère dépressive,
tyrannique avec elle, qui l’a toujours dévalorisée : « Ma mère a l’emprise sur
toute la famille. » Elle a un frère plus jeune qu’elle, handicapé mental.
Paul a une sœur plus âgée, chez qui il vivait depuis qu’il avait quitté le
foyer parental pour son travail. « Elle remplaçait ma mère, elle s’occupait de
me faire à manger, de mon linge, etc. » Lui aussi se vit comme quelqu’un de
très dévalorisé. Il se trouve laid ; il est chauve et en souffre beaucoup ; il a
fait des études supérieures mais n’a pas trouvé de travail en conséquence. Il
se décrit comme très timide et inhibé. Ils disent souvent qu’ils tentent de se
motiver l’un l’autre.
Jeanne, qui ne prend pas soin d’elle physiquement et se vit comme un
garçon manqué – image que lui a toujours renvoyée sa mère –, appelle son
mari dans l’intimité « sa fille », car lui, très méticuleux, à l’inverse, prend
beaucoup de temps pour s’occuper de lui. « Il est le contraire de moi. » Paul
expliquera qu’il a une mère très obsessionnelle, très exigeante avec lui. Tout
devait être en ordre et bien rangé. Jeanne, elle, est très désordonnée, et souffre
de troubles obsessionnels compulsifs. Dans la vie quotidienne, ils sont sans
cesse en désaccord. Ils ont acheté une maison qu’ils n’ont toujours pas aménagée, ni investie. Ils ne peuvent recevoir personne, ni amis, ni famille, à
cause du désordre. Ce dont lui se plaint beaucoup.
Ils vivent en autarcie complète, ne se séparent que pour le travail, et Paul
doit appeler Jeanne plusieurs fois par jour pour lui dire où il est. Ils se décrivent collés l’un à l’autre, font tout ensemble et s’efforcent de lutter contre les
problèmes familiaux de Jeanne. Paul ne se sent pas à la hauteur pour sortir
Jeanne de son contexte familial étouffant et tyrannique. Elle dit passer « énormément de temps au travail, car on ne différencie pas le travail de la vie familiale. C’est une fausse liberté d’avoir des parents qui sont en même temps des
employeurs ».
Nous pouvons entendre qu’il s’agit d’un couple qui s’est constitué sur un
mode narcissique (ils aspirent à la fusion, « je suis un couple », dit Jeanne fréquemment), avec des tonalités anaclitiques. Leur relation fusionnelle les
empêche d’accéder à un soi familial et, lorsque la souffrance du collage
devient trop grande, Jeanne prend la voiture et dit qu’elle ne reviendra pas.
Paul pense alors au pire. La position narcissique paradoxale est à l’œuvre, et
leur souffrance est grande. Jeanne a souvent peur que Paul ne la quitte à cause
de ses problèmes avec ses parents et de ses troubles obsessionnels.
Ils acceptent rapidement la thérapie de couple que je leur propose.
Jeanne a pris contact avec moi sur l’indication du thérapeute qui l’avait suivie individuellement à l’adolescence. Je les rencontre une heure tous les
quinze jours et ils prennent en charge financièrement la thérapie.
Les débuts sont marqués par des attaques du cadre. Ils arrivent systématiquement en retard et ont beaucoup de mal à partir. Lorsque je demande
comment ils comprennent ces retards, ils disent au bout de quelques séances
qu’ils sont rassurés que je les attende. Je les reçois en soirée, à cause de leur
travail tardif. Ils sont opératoires, racontent leurs querelles, les poursuivent
devant moi, et Jeanne a tendance à monopoliser la parole.
Au bout de quelques mois de travail, des prises de conscience se font.
Jeanne dit que Paul ressemble à son père, qu’il est effacé comme lui, et Paul
dit que Jeanne remplace très bien sa sœur, mais que ses troubles obsessionnels le font penser à sa mère. La restauration narcissique s’élabore dans la
dynamique transféro-contre-transférentielle : je les étaye, je les soutiens, « je
les attends ». Ils commencent à s’accepter tels qu’ils sont. Jeanne se féminise
un peu, commence à se maquiller, s’achète un sac à main pour mettre « ses
petites affaires de femme ». Paul prend de l’assurance dans son travail, dit
qu’il se laisse moins manipuler, qu’il arrive à s’affirmer, et espère même une
promotion. Quant à Jeanne, pour la première fois, elle cherche du travail en
dehors de l’entreprise familiale, avec l’aide de Paul. « Il faut bien être deux
pour que je puisse dire à mes parents que je veux partir sans que tout
s’écroule. » Paul semble être pour elle un interlocuteur face au couple parental, et par là il affirme sa masculinité. La bisexualité psychique, qui était
inversée, semble se remettre dans l’ordre.
Récemment, ils me disent avec humour que, tout compte fait, ils ne se
trouvent pas si mal l’un et l’autre, qu’ils commencent à aménager leur maison et projettent de faire à Noël le voyage de noces qu’ils n’ont jamais fait
(ils prévoient trois semaines en Australie et Jeanne dira, très fière, qu’ils ont
enfin pu demander trois semaines de congé à ses parents).
Dans ce travail thérapeutique, ce couple est sur la voie de la différenciation et de l’affirmation des rôles respectifs.
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