2003
Dialogue
L’humour dans le transfert
Christiane Fonseca
thérapeute de famille Psyfa, CMPP Richaud, 1, rue Richaud, 78000 Versailles
L’auteur, après une double référence au Surmoi bienveillant de la seconde topique freudienne
et aux figures jungiennes du Fripon divin, de Mercure et de Méphistophélès, expose le cadre
et le déroulement d’une thérapie familiale où les thérapeutes sont amenés à utiliser l’humour
dans le transfert. Face aux défenses des membres de la famille qui donnent libre cours au non-sense, à l’ironie et à la dérision, l’humour des thérapeutes, dans la relation en miroir qui s’établit, tisse des liens de confiance mutuelle. Il déjoue les pièges, donne du sens au chaos,
désamorce la violence, favorise l’expression des angoisses dépressives et l’émergence d’une
possibilité de changement. L’humour est l’auxiliaire d’un véritable « travail psychique » qui
établit une tension dynamique entre les opposés et permet la création d’un « espace transitionnel » entre la famille et les thérapeutes. Mots-clés :
Thérapie familiale psychanalytique, transfert, jeu, empathie, complicité, distanciation, transformation.
Si on tente d’effectuer le tour de l’humour, on se confronte rapidement à
un monstre protéiforme qui a tendance à se saisir de toutes les autres formes
du comique : le rire, la malice, l’esprit, la dérision et l’ironie. Comme Mercure, « dieu versatile » souvent évoqué par Jung
[1] pour définir l’aspect insaisissable de l’inconscient, l’humour offre de multiples facettes, ignore ses
frontières et résiste aux définitions.
Néanmoins, j’en ai choisi une qui pourrait convenir à l’humour dans le
transfert, qui exige
a contrario des limites bien précises dans le travail analytique : « Forme d’esprit qui, se dissimulant sous un air sérieux, pleine d’ironie et d’imprévu, consiste à dégager les aspects plaisants et insolites de la
réalité avec un certain détachement et à savoir comprendre la plaisanterie à
ses dépens
[2]. » Cette définition souligne l’ambiguïté de l’humour et son
caractère paradoxal qui met en scène les contraires : à la fois sérieux et plaisant, il tient compte de la réalité mais favorise l’imprévu ; face à autrui, il
peut ironiser, mais surtout opérer un détachement vis-à-vis de soi.
L’humour dans le transfert apparaît donc comme un outil délicat qu’on
ne peut pas utiliser n’importe quand ni avec n’importe qui, et surtout pas
n’importe comment. Il peut prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, selon
Noguez
[3], mais, s’il adopte le noir, il risque de détruire la relation à soi-même
et aux autres. Il doit respecter certaines limites, provoquer le sourire plus que
le rire, manier l’ironie au sens socratique du terme, c’est-à-dire aider l’autre
à accoucher de lui-même sans le blesser, et opérer, grâce à une prise de distance, un changement intérieur, sans pour autant occulter les sentiments. Il
s’agit de ne pas tomber dans la séduction mais de favoriser la complicité, de
ne pas pratiquer l’évitement défensif mais de contribuer à inventer des
images qui font sens, il s’agit surtout de créer de nouveaux liens qui suscitent
des prises de conscience parfois douloureuses, mais qui ouvrent sur des possibilités de transformation et de transmission.
La pratique de l’humour ne peut pas se gérer sans une certaine dose
d’agressivité, que cette dernière soit le retour du refoulé selon Freud ou le
rejeton de l’ombre
[4] selon Jung. Néanmoins, le thérapeute qui s’aventure sur
les chemins hasardeux de l’humour a intérêt à la canaliser de toute son empathie, et à rire avec son patient sans l’attaquer.
Freud
[5] insiste sur le processus dynamique de l’humour, qui facilite une
communication constante entre le conscient et l’inconscient et libère un plaisir dû à « l’épargne d’une défense affective ». Il s’appuie sur sa seconde
topique pour éclairer les mécanismes intrapsychiques : le surmoi abandonne
sa sévérité habituelle et se transforme en instance parentale bienveillante.
Cette bonté condescendante du surmoi ne permet souvent qu’un petit bénéfice de plaisir, sans éclats de rire, mais console le moi face aux difficultés de
la vie. Il aborde aussi les risques de l’humour, qui peut glisser vers des phénomènes régressifs, « démenti de la réalité » et « affirmation du principe de
plaisir », susceptibles d’engendrer des défenses maniaques.
Plusieurs auteurs freudiens reprennent ce glissement possible de l’humour et expriment leurs réticences à l’utiliser dans le champ analytique : il
est à double tranchant, « se trame sur une crête mouvante », et « réunit en lui-même le roi et le fou du roi
[6] ».
Jung, de son côté, apprécie les duplicités de l’humour qui s’expriment à
travers le dieu grec Hermès, la figure du Fripon divin issu du folklore indien
ou encore le personnage diabolique de Méphistophélès dans l’œuvre de
Goethe. Ces figures représentent les ruses et les pièges de l’inconscient, mais
aussi sa spontanéité pulsionnelle et créatrice, qui s’oppose au système rigide
des défenses psychiques. Faust, victime de son érudition et de sa toute-puis-sance narcissique, manque d’humour. Méphistophélès « ne se ment pas à lui-même, et il a de l’humour et sait aimer un peu… On ne se délivre pas de
l’ombre si le conscient n’accepte pas de se l’intégrer, c’est-à-dire de comprendre le rôle compensatoire qu’elle a à jouer
[7] ».
J’ai surtout approfondi mon expérience de l’humour dans ma pratique
des thérapies d’enfants et des thérapies familiales. Paradoxalement, l’humour
semble très opérant avec des familles qui présentent une problématique
lourde et se sentent souvent persécutées par le langage interprétatif qui
sépare, discrimine et agresse. Lié au rire qui suscite la détente et la complicité au sein du transfert, au jeu symbolique du « comme si » et à la création
commune d’images signifiantes, l’humour atténue les effets coupants du langage, exerce au détachement et favorise la transmission entre la famille et les
thérapeutes.
La présentation de la famille
La famille que j’ai choisie pour illustrer mon propos se compose du
couple parental et de deux garçons : Paul, sept ans, et Adrien, cinq ans. Le
père est ingénieur et la mère ne travaille pas.
Ils viennent consulter dans le CMPP où je travaille sur le conseil d’une
psychologue scolaire. Depuis son entrée à l’école, Paul a un comportement
bizarre et opposant. Il s’isole, refuse de travailler, se couche par terre. Il présente une grande anxiété, des difficultés d’endormissement et des bronchites
asthmatiques. Il manque d’autonomie et ressent une violente jalousie par rapport à son frère. Passé de justesse en CP, il a beaucoup de mal à suivre, malgré son intelligence. Après quelques entretiens, bien que les parents restent
très méfiants par rapport aux « psys », ils acceptent d’entreprendre une thérapie familiale.
Paul oscille entre un comportement très régressif et des manières adultomorphes ; il habite mal son corps, s’affale sur sa chaise, suce son pouce,
laisse tomber sa tête sur les genoux de sa mère ou la tape. Il parle d’une façon
maniérée et tient des propos tantôt confus, tantôt judicieux. Quant à Adrien,
tout en restant bien campé dans son corps, il prend souvent le relais de l’enfant fou : il fait le clown, n’arrête pas de gesticuler et d’utiliser des défenses
maniaques. Il éprouve un grand plaisir à provoquer les adultes et à devenir le
patient désigné, comme pour soulager son frère. Il partage aussi ses crises
d’asthme.
La mère a un discours envahissant, logorrhéique, à la fois projectif et
défensif. Très fragile sur le plan narcissique, elle se sent vite attaquée et supporte mal qu’on aborde les souvenirs et les sentiments. Elle essaye de compenser ses failles par une sorte de suradaptation à la réalité, à la limite de la
psychose. Elle réclame des conseils pédagogiques dans la vie concrète
comme si l’accès au symbolique lui était barré. Elle se réfugie dans le déni et
enferme les autres dans le cercle vicieux du double lien. Elle redoute tout
changement dans la famille, en particulier l’autonomisation de ses enfants.
Elle ne supporte pas que Paul lui résiste, mais ne veut pas qu’on lui enlève
son côté « fou ». Elle est très identifiée à lui : petite, elle a souffert de crises
d’asthme et a été jalouse de sa sœur.
Le père, souvent silencieux, cache mal une dépression d’allure mélancolique derrière le sourire qu’il arbore dès qu’il est gêné par l’attitude régressive de ses enfants ou les propos agressifs de sa femme. Il semble coincé dans
un rôle de père fouettard engendré par son propre agacement ou requis par
celui de sa femme. Il montre beaucoup de finesse, mais se protège souvent
par un certain nombre de mécanismes obsessionnels ou phobiques peu propices aux échanges relationnels.
Le couple souffre d’un manque profond de communication. Elle parle
trop, noie le poisson, lui s’exprime au compte-gouttes. Ils essayent tous les
deux de camoufler leurs désaccords sous-jacents, qui débouchent rarement
sur des conflits verbalisés dans la mesure où dispute pourrait signifier
« divorce ».
La famille a constitué un univers clos qui entretient le minimum de relations à l’extérieur. Pour eux, le reste du monde est persécuteur, le regard d’autrui suscite la honte et il faut à tout prix « faire semblant » et donner le
change. Malgré tous ces comportements qui sont censés les rapprocher, à la
maison, chaque membre vit cloîtré dans sa chambre. L’écoute des autres
pourrait presque entraîner une perte d’identité et provoquer une intrusion
dangereuse susceptible de briser la « cage » qui les protège tous contre les
séparations vécues comme mortifères.
La mise en place du cadre, en tant que dispositif, s’est effectuée en deux
temps pour cette famille. Pendant deux ans et demi, nous n’avons pu les recevoir qu’une fois par quinzaine. Mais ce rythme n’est pas assez dense pour une
famille aussi lourde. Le fil des séances se perd d’autant plus facilement que
les interruptions qui surviennent au moment des vacances ou de l’absence
d’un thérapeute sont vécues comme des ruptures et même des trous, qui provoquent de multiples turbulences.
La question de l’autorité se pose tout de suite. Dès les premières séances,
nous sommes obligés d’imposer des règles strictes. Chacun doit parler à son
tour, sans interrompre les autres ; les enfants peuvent dessiner sur le tableau,
mais pas sur le mur ; ils n’auront pas non plus le droit de mettre les pieds sur
les chaises, de se taper dessus ou de sortir.
L’autorité des thérapeutes n’empêche pas celle des parents de s’exercer,
mais la patience de ces derniers se révèle limitée. Ils supportent très mal
l’agitation des enfants, voudraient les voir fixés sur une chaise et capables de
participer sagement aux « sujets de conversation » les plus censurés possible.
Ils n’apprécient pas trop qu’ils dessinent au tableau.
Cette contention déclenche un déchaînement assez rapide, surtout quand
il y a des tensions dues à des absences ou à des risques de disputes dans le
couple. Les enfants se jettent par terre et finissent par recevoir des claques,
souvent distribuées par le père, ou une volée de gifles envoyée par la mère,
dont ce n’est pourtant pas l’habitude. L’excitation fait place aux pleurs, aux
bouderies, aux silences et un « froid » s’installe, impropre à l’échange des
émotions.
Ensuite, pendant un an et demi, nous pouvons les voir une fois par
semaine. Le changement de rythme renforce la fonction contenante de la thérapie et nous permet de mieux gérer la violence et la dépression familiales.
Nous reformulons ce qui est interdit mais aussi ce qui est permis, en particulier le dessin. Les enfants arrivent à dessiner chacun à leur tour au tableau en
suivant plus ou moins la consigne des parents : illustrer ce qui se passe pendant la séance. L’expression de l’angoisse devient moins brutale, le travail de
verbalisation des pulsions et des affects commence à s’effectuer.
Pour contenir cette famille, nous sommes trois au départ : M. Robert et
moi, plus une stagiaire. Le dispositif se montre, d’une certaine façon, plus
souple : dans les moments d’absence de l’un des thérapeutes, les deux autres
continuent à fonctionner.
Dans le déroulement de la thérapie, il a fallu faire face à deux changements importants : la première consultante, Mme Coq, part à la retraite au
bout d’un an et la stagiaire ne peut plus venir à partir du moment où nous les
prenons une fois par semaine.
Une dérision qui masque les conflits douloureux
Je vais essayer de montrer le rôle important de l’humour devant la folie
jouée par les deux enfants, la dérision maniée avec dextérité par la mère et la
dépression teintée d’ironie du père. Les membres de la famille cherchent
avant tout à masquer les conflits douloureux accumulés depuis des années. Il
s’agit pour eux de donner le moins d’indices possibles et de présenter un
matériel souvent brut, qu’il faut décoder. La tâche des thérapeutes sera de
transformer toute cette violence et cette angoisse dans le creuset du transfert
et de l’humour, de permettre à la famille d’accéder à la transmission et d’aider chacun à se différencier, à symboliser, à mémoriser et à intégrer la séparation.
Dès les premières séances, les enfants gigotent, grimacent, tirent la
langue, font les clowns, racontent pêle-mêle, d’une voix de fausset, des histoires de robots, de pirates, de diables, de pièges de méchants géants et d’éléphants roses dans le ciel. La mère scandalisée tente d’arrêter leur discours
intempestif et le père ne dit mot, souvent gêné par leurs récits truffés de nonsense.
Une autre façon pour les enfants de décharger leur trop-plein d’excitation, c’est de se disputer le tableau pour y dessiner. Leur façon de dessiner, et
surtout celle de Paul, consiste à jeter leurs fantasmes et leurs phobies : les
fantômes, le roi des chèvres, les animaux du zoo en cage, la toile d’araignée,
l’enfer et d’horribles bagarres sans queue ni tête.
Parfois, en riant, avec des pieds de nez, ils imaginent des situations
incongrues où les rôles s’inversent. Un jour où M. R. n’est pas là, Adrien
suggère que son père prenne sa place et donne une fessée à Mme Fonseca. Il
invente une histoire rocambolesque qui expliquerait l’absence de M. R. :
devenu « électrocussier », ce dernier serait parti sur la lune en fusée, aurait
jeté ses habits d’argonaute et se serait envolé dans l’espace.
Dans son livre
Le nonsense, Robert Benayoun
[8] tente de donner une définition de cette forme d’humour : « Par
nonsense, il ne s’agit nullement d’entendre, comme on peut s’y croire autorisé, absence de sens… Le
nonsense,
c’est ce qui n’a pas de direction, d’intention apparente. À moins qu’il n’en
offre d’un seul coup plusieurs contradictoires… c’est qu’à l’inverse des
autres formes d’humour, où l’agression se veut aussi totale qu’avouée, le
nonsense reste extérieurement irresponsable : il se contente de dispenser
ingénument la seule confusion, sans jamais rien expliquer… Par les couleurs
même de son vêtement, il annonce le jeu, sous une forme plus ou moins expérimentale… »
Cet auteur insiste sur la capacité de l’enfant, qu’il compare au primitif,
de « désorganiser le monde », sur sa « faculté du sens dessus dessous » et son
aptitude au « raisonnement nonsensique » – et ce jusqu’à l’âge approximatif
de onze ans. « Les enfants, éternels retrousseurs du monde, ont un sens inné
de l’incongru. Devant leur spontanéité naturelle, la pression du monde extérieur se trouve régulièrement mise en échec… Le monde réel se superpose
sans le moindre effort aux mondes imaginaires, sans qu’intervienne jamais le
besoin de prouver ou de vérifier… Rien n’est contradictoire, toutes les explications s’avèrent valables. Dans ces dispositions, l’enfant expérimente avec
toutes les audaces son contrôle du vocabulaire, l’art des rapports inexistants,
celui des fausses réponses lui sont particulièrement accessibles; les essais de
rime et de rythme, les substitutions de mots tendent à la formation d’un langage individuel, souvent comparable à celui de certains aliénés »…
La quête du sens et le rôle du « comme si »
De notre côté, nous acceptons de prendre sur nous les attaques, les
insultes, les moqueries. Nous prêtons une grande attention à ces irruptions
cocasses qui tendent à désorganiser les séances de thérapie ; nous nous gardons d’adopter l’attitude devant le nonsense que dénonce par Robert
Benayoun : « On le toise sans crainte, avec le sentiment rassurant d’une aveuglante supériorité… Puis à la longue, cette sérénité s’inquiète… C’est que le
jeu prend une tournure inattendue, la plaisanterie dure trop pour être gratuite,
on finit par se demander à quoi l’on joue, de quel côté de la rampe se trouve
le spectacle… Et, pour le cartésien, quelle damnation que l’incohérence. À
l’entier merci de ce déséquilibre dont il pensait pouvoir triompher, mais qui
le dominera tout du long, il est de cette farce aussi complexe qu’indigeste,
aussi déroutante qu’infaillible, le bien triste dindon… Le nonsense l’immole
déjà par l’absurde »…
Avec le sourire, au lieu de laisser filer ce matériel à la fois confus et provocant, nous le reprenons à notre compte et essayons de lui donner sens dans
la relation transférentielle. En quelque sorte, nous jouons à la balle avec les
projectiles farcis de « nonsense » qu’ils nous envoient sans vergogne et nous
abordons leur aspect créatif et judicieux sous leur apparence absurde.
Un jour, les deux garçons, remettant en cause l’autorité de leur père, se
comparent aux « souris qui dansent quand le chat n’est pas là ». Ils continuent
à broder et décrètent que leur père, c’est le chat. Adrien précise qu’il est le
roi. Paul se donne le rôle du valet et, à Adrien, celui de l’esclave. Ils sont pris
d’un fou rire incoercible que le père n’arrive pas à juguler, même en giflant
Adrien. Dans l’excitation générale, M. R. pointe qu’il n’a pas été question de
chatons, comme s’il ne s’agissait pas de la même famille. Il demande aux
deux polissons qui serait la mère. Adrien chuchote : « la sœur ». La mère, à
son tour, critique la violence de son mari.
En entrant dans le jeu des enfants et en introduisant le « comme si », M.
R. atténue la brutalité blessante de leurs images, favorise une prise de distance et rétablit la communication entre les enfants et les parents. Le
« comme si » peut libérer les tensions et créer un espace transitionnel. À
chaque occasion, nous essayons ainsi de reprendre les fantasmes des garçons
pour mieux différencier l’imaginaire et la réalité et en tirer parti pour faire
avancer la réflexion de la famille.
Avant un départ en grandes vacances, Paul nous demande si nous allons
chez le coq et Adrien mime le bec du coq. Les parents semblent interloqués.
Nous leur demandons ce que le coq évoque pour eux. Adrien répond que c’est
l’animal qui réveille tout le monde et les parents restent perplexes. M. R. fait
le lien entre le coq et Mme Coq, leur première consultante, partie à la retraite.
Il ajoute que, pendant les vacances, nous pourrions disparaître comme
Mme Coq ! Cette intervention restitue un sens à la question apparemment
absurde de Paul et permet à la mère de valoriser son fils : Paul a vu plusieurs
fois Mme Coq et il a demandé son adresse pour lui écrire. Adrien tente d’attirer à son tour notre attention : il nous demande si nous avons apporté notre
crapaud !
Devant ce déploiement incessant d’un imaginaire où se jouent leur esprit
espiègle, mais aussi l’angoisse des séparations et l’agressivité corrosive de la
famille, nous tentons de dialoguer sans être les dindons de la farce. Nous prenons au sérieux ce qu’ils disent sans perdre le sourire ni paraître offusqués,
et en essayant de réintroduire la figure des parents dans le flux verbal ou graphique des enfants. Notre réaction bienveillante, à la fois spontanée et rusée,
préserve leur solidarité et, en même temps, accueille leur destructivité,
laquelle, en ne nous détruisant pas, devient plus ludique et légère.
Les pièges de la dérision et de l’ironie
Malgré nos tentatives de jouer et de déjouer, les parents continuent à
opposer beaucoup de résistances. Tantôt la mère proteste et rappelle ses
enfants aux bonnes manières, tantôt elle dénie à leurs coq-à-l’âne toute signification, tantôt elle entre brutalement dans le jeu et même en rajoute.
Comme le fait remarquer son mari avec une certaine ironie, elle a beau
jeu de reprocher à ses enfants leurs pitreries. Elle-même tourne tout en dérision. Elle en fait même un principe : « Rien n’est important et tout peut être
tourné en dérision. Ceux qui prennent tout au sérieux sont ridicules. » Elle ne
rate aucune occasion de nous envoyer des remarques sarcastiques. Comme
elle a observé qu’à chaque rentrée de vacances, où les séances s’avèrent particulièrement difficiles, nous essayons d’aborder les sentiments liés à la séparation, elle nous demande ironiquement s’ils nous ont manqué.
Quant au père, il ne peut pas toujours s’empêcher de sourire, surtout
quand ses fils passent dans un registre plus coquin et nous traitent de
« monstres poilus » ou, mieux, de « zizis poilus ». Cet amusement qui déride
son visage, habituellement triste et fermé, nous permet de montrer la malice
de Paul et surtout d’Adrien, capables de faire rire aux éclats quelqu’un qui
garderait toujours son sérieux !
Le père, cependant, ne peut pas se retenir de dévaloriser ses fils quand
ils commencent à nous imiter en lui posant des questions sur son enfance : il
n’hésite pas à les traiter de « fayots ». S’il trouve que l’agitation ou l’irrespect dépassent les bornes, il lance des claques. Il n’ose pas, comme sa
femme, nous attaquer directement, mais il s’en prend à elle lorsque nous n’arrivons pas à interrompre son discours logorrhéique sur l’école, l’instituteur,
les parents d’élèves ou les voisines. Il se plaint alors de perdre son temps en
venant à des séances de « potins mondains » !
Quant à leur couple, il n’est pas question d’aborder le moindre conflit à
ce sujet, malgré les tensions évidentes qui se manifestent entre eux et les chuchotements des enfants, où l’on peut entendre le mot « divorce ».
Les ruses et les tentatives de désamorçage
Nous évitons au début toute interprétation qui viserait à mettre en évidence la fonction antidépressive de Paul et Adrien, qui luttent contre la morosité de la famille, et, surtout, leur façon inconsciente de masquer la folie de
leur mère en tenant des propos incohérents ou en dessinant des caricatures.
Nous nous contentons de demander aux parents ce que l’attitude de leurs fils
suscite en eux. Mais même cette simple question est sujette à caution : le père
banalise et décrète que ses enfants sont « vivants » et sa femme nous reproche
de vouloir la « culpabiliser » ou de mettre les idées de la famille en cage. Elle
s’insurge et nous demande si nous voyons la famille avec des « boutons purulents ». Elle ne supporte pas que nous la mettions au « banc des accusés » ou
au « tribunal ».
Plutôt que de la mettre directement en cause, il nous arrive de donner aux
enfants des consignes apparemment farfelues qui amusent tout le monde et
épargnent de passer par un jugement blessant.
Pendant une séance, les enfants se montrent particulièrement opposants
et nous remarquons qu’ils préféreraient jouer. La mère signale que, pour son
mari, c’est une « corvée » de participer à leurs jeux de société et qu’elle-même ne les emmène jamais à Euro-Disney dans la mesure où, « heureusement », ils sont privés de sortir parce qu’ils font trop de bêtises. M. R.
recommande alors aux enfants de ne jamais être sages, sinon ils risqueraient
de contrarier leur mère. D’une certaine façon, cette injonction paradoxale met
le doigt sur le double lien maternel, mais, grâce à une pointe inattendue d’humour, elle provoque le rire.
Nous aussi, à certains moments de blocage où chacun s’enferre dans ses
positions, nous faisons la caricature de la famille, mais en prévenant qu’il ne
s’agit pas d’un scoop et en souriant pour amortir nos propos : nous campons
« le père fouettard qui ne dit rien », « la mère compréhensive qui parle pour
meubler », et « les enfants tyrans qui font les clowns ».
Nous évitons l’ironie mordante qui détruit. Nous essayons plutôt, à la
suite de Freud et d’André Carel, d’adopter la position du surmoi œdipien qui,
plutôt que d’exercer une répression sur le moi, tente de le rassurer. Parfois,
nous faisons aussi appel à la figure du Fripon divin dont parle Aimé Agnel en
référence à Jung : « Il peut y avoir en chacun la présence d’un “daïmon
espiègle”… d’une ombre enfantine toujours vivante, semblable à un trickster,
ou Fripon divin, des contes d’Amérique du Nord, personnage double et trompeur, comme le Mercure des alchimistes – image d’un processus psychologique… qui fonde l’approfondissement et la vie de l’esprit sur le travail
tortueux et parfois incongru des pulsions
[9]. » Le
daïmon malicieux des
enfants auquel nous avons affaire est d’autant plus exacerbé que celui des
parents est rejeté par leur moi conscient, qui se veut respectable et raisonnable. Notre humour, rejeton de ce joker inconscient tapi dans l’ombre, tente
de créer un pont entre les deux mondes et de donner des représentations
acceptables pour les uns et les autres.
Relation en miroir et distanciation
Sans cesse, nous devons ruser et nous remettre en question pour pouvoir
les amener progressivement à reconnaître leurs difficultés et à prendre une
certaine distance par rapport à eux-mêmes. En mettant en scène une relation
en miroir, nous nous exposons à montrer nos failles, en utilisant le plus possible l’humour qui nous aide à ne pas perdre la face.
Parfois, nous nous mettons tous deux en cause. Si les enfants nous traitent de « vers de terre », nous parlons de notre impuissance ; s’ils parlent de
la famille des dinosaures, malgré les protestations de la mère, nous ne manquons pas de nous qualifier par la même occasion de thérapeutes dinosaures;
s’il dessinent une toile d’araignée et que la mère se sente visée, nous remarquons que cette toile représente peut-être la thérapie qui piégerait la famille.
D’autres fois, nous n’hésitons pas à relever chez notre cothérapeute un
point faible. Pendant une séance particulièrement défensive, prise d’une
immense fatigue, j’ai du mal à résister à l’envie soudaine de dormir et à garder les yeux ouverts. Les enfants me bombardent de moqueries à peine voilées. Adrien déclare que je suis « foncée », que je suis « ka » et parle
d’« arracher les yeux ». Paul surenchérit, évoque les « cauchemars » des
« yeux ouverts ». Mon cothérapeute leur demande du tac au tac s’ils disent
tout ça parce que je ferme les yeux. Aussitôt, tout le monde éclate de rire, moi
y compris. La mère essaye d’excuser Adrien qui dit n’importe quoi, mais elle
n’insiste pas quand mon cothérapeute reprend patiemment que les divagations apparentes de ses enfants peuvent avoir un sens.
De temps en temps, je suis amenée à reprendre avec les mots les plus
concrets possibles les interventions parfois abstraites de mon cothérapeute
quand les enfants ou la mère prétendent n’y rien comprendre. De cette façon,
je peux plaisanter sur notre couple, qui fonctionne ici en miroir du leur. En
effet, le père se sent souvent obligé de traduire les propos de sa femme ou de
lui interpréter certains mots imprudents qui nous ont échappé, comme celui
d’agressivité, qu’il traduit par « absence d’harmonie ».
Nous sommes sur une sorte de corde raide où il s’agit à la fois de mettre
du jeu et de garder le sens, d’alléger l’angoisse sous-jacente de la famille et
de ne tomber ni dans la séduction ni dans le déni des conflits. À chaque
séance, nous devons tenir le cadre, empêcher que les enfants n’entretiennent
le chaos ou que les parents ne figent la libre expression de la parole, et, en
même temps, maintenir la relation transférentielle qui permet la circulation
des affects et des fantasmes.
Le déroulement d’une séance
Cette séance se situe à peu près au milieu de la thérapie. Un tournant se
précise entre leur comportement défensif et une possibilité d’ouverture. C’est
un moment difficile, où nous décidons de les recevoir une fois par semaine,
mais où la stagiaire décide de partir. Par ailleurs, la grand-mère du père vient
d’être hospitalisée ; sa maladie remet en scène les différents deuils qui ont
affecté la famille et les sentiments de tristesse commencent à s’élaborer, malgré de multiples réticences.
Adrien veut dessiner et commence à s’agiter. La mère veut discuter.
Paul, imitant M. R. d’une façon un peu sentencieuse, propose trois solutions :
premièrement, discuter ; deuxièmement, laisser Adrien dessiner tout en parlant ; troisièmement, s’intéresser au dessin d’Adrien.
Mon cothérapeute M. R. propose une quatrième éventualité : les enfants
parlent et les parents dessinent.
La mère allègue qu’elle est plus auditive que visuelle.
Je suggère que M. R. a peut-être fait de l’humour ! Et j’en rajoute : nous
pourrions nous aussi dessiner pendant qu’ils discuteraient.
De nouveau, la mère refuse d’entendre et aborde deux sujets : sa décision de passer sa licence de lettres modernes et le désir de ses fils de rester à
la cantine. Son mari, l’air moqueur, dit qu’elle va passer ses examens en
« touriste ». Antoine et Adrien font les pitres et répètent certains mots comme
des perroquets.
La mère les accuse de ne rien comprendre à la thérapie.
M. R. proteste : il pense qu’ils veulent peut-être exprimer quelque chose.
Paul, d’un ton maniéré, affirme qu’ils sont une « famille de dingues où
les repas sont horribles ». Il compare son père à quelqu’un qui doit suivre à
la trace un « squelette de bêtises comme des taches qu’il doit nettoyer ».
La mère, énervée, en profite pour reprocher à ses enfants de faire des
caricatures, de ne pas avoir de valeurs innées, par exemple mettre leurs pantoufles avant d’aller à table… Mais elle répète qu’elle ne supporte pas que
son mari les gifle.
Je suggère que son mari pourrait aussi lui en vouloir de n’avoir aucune
autorité, en particulier au moment des repas où elle est débordée. Est-ce
qu’ils en parlent ?
La mère s’étonne et déclare qu’ils n’ont pas le temps d’exposer leurs
« théories ».
Le père esquisse discrètement un sourire qui reflète un certain amusement des joutes entre sa femme et nous.
M. R. demande alors s’ils parlent de leurs sentiments.
De plus en plus surprise, la mère s’exclame : « Quels sentiments ? »
M. R. énumère en souriant toutes les réactions affectives que nous avons
essayé d’aborder avec prudence jusqu’ici : la colère, la tristesse, l’envie de
tout jeter par la fenêtre !
Adrien prend la parole pour attaquer M. R. : premièrement, tu n’as pas
écouté Paul, qui voulait bien que je dessine ; deuxièmement, tu racontes des
choses que je ne comprends pas ; troisièmement, tu dis des choses qui ne
m’intéressent pas.
La mère se plie en deux de rire.
M. R. se demande pourquoi personne n’écoute personne.
La mère trouve normal qu’on se perde dans le fil de sa rêverie et constate
que, « quand quelqu’un parle, ça fait un bruit de fond » qui rend la rêverie
encore plus puissante.
M. R. se tourne vers moi et, avec une mimique amusante, me demande
si, quand nous parlons, nous faisons un bruit de fond pour la famille.
Tout le monde se détend.
Le père à ce moment-là peut exprimer quelque chose d’important : si on
entre dans le monde de Paul, on risque de devenir fou.
Paul avoue sa peur de dire des choses qui feraient de la peine à sa mère
et pense qu’il ne faut pas dire ce qui ne va pas à la maison.
La mère déclare que les parents ne doivent pas montrer leur tristesse.
Elle se réfère à sa mère, qui ne s’est jamais plainte des événements tragiques
qui ont marqué sa vie.
Le jeu des opposés et le transfert
Dans cette séance, on voit que l’humour met dans la relation transférentielle un jeu complice où l’on peut passer d’un contraire à l’autre : de l’énervement à la détente, du rire à la gravité, de l’agressivité à l’empathie, de la
familiarité à la distance, des décharges d’excitation aux prises de conscience.
Au début, notre intervention pour désamorcer la rivalité qui surgit entre
la mère et ses garçons paraît échouer. La mère ne veut rien entendre et les
enfants font du brouillage. Le recours à l’humour à ce moment-là est peut-être notre seule façon de pouvoir nous défendre contre leurs conflits que nous
subissons séance après séance.
Notre soutien bienveillant des enfants qui font les perroquets permet à
Paul d’exprimer sous forme caricaturale le malaise dans la famille et donne
la possibilité de s’interroger sur les conflits des parents et sur les sentiments
qui les animent.
Adrien prend la défense de ses parents en singeant Paul, qui, lui-même,
essayait d’imiter M. R. D’une manière comique et sans sa grossièreté habituelle, il dirige l’agressivité sur nous et provoque l’hilarité de sa mère.
M. R., en s’adressant à moi, reprend l’image de la mère qui compare les
paroles à un bruit de fond et l’applique à notre discours. Il prend un ton légèrement étonné qui suscite une possibilité de faire une brèche dans le système
défensif du père et de Paul : tous deux peuvent exprimer ce qu’ils ressentent
à la fin de la séance.
On voit comment l’humour permet de passer du domaine inconscient au
domaine conscient, des jeux légers aux sentiments profonds, en opérant un
décollement des pulsions agressives et des défenses rigides.
L’humour se révèle aussi un allié précieux pour gérer le transfert positif
parfois massif qui anime les enfants. Il nous aide à ne pas l’éviter, mais aussi
à ne pas lui donner trop de poids afin de ne pas blesser les parents laissés pour
compte.
Au beau milieu d’une séance, les enfants rapprochent leur chaise tout
contre nous, les yeux brillants d’excitation. Ils nous proposent d’être leurs
grands-parents et nous couvrent de termes affectueux : « gentils thérapeutes »
ou « chers thérapeutes ». Nous les laissons s’exprimer, mais nous réagissons
sur un mode plus malicieux qu’émotionnel. M. R. se tourne vers moi et, d’un
ton pince-sans-rire, se félicite ostensiblement du fait que « nous sommes les
meilleurs ». Je lui réponds en souriant qu’il « pousse un peu ». Tout le monde
rit.
Je demande aux parents ce qu’ils pensent des propositions de leurs
enfants. La mère dit que les enfants veulent souvent d’autres parents, mais
qu’elle n’aurait jamais dit ça devant les siens, pour ne pas leur faire de la
peine ! Aussitôt, les deux garçons battent en retraite et crient que nous
sommes des « idiots » et « voleurs ». Le père pense que les enfants sont
contents d’être ici parce qu’ils peuvent prendre la parole, alors qu’à la maison c’est leur mère qui parle tout le temps.
M. R. réintroduit les interactions entre eux : les enfants remplissent toute
la séance pour qu’on n’aborde pas leur désaccord possible; ils s’aiment beaucoup, mais ils n’arrivent pas toujours à se supporter !
L’humour nous a permis de reprendre les débordements affectifs des
enfants, de ne pas les ignorer, mais en adoptant un mode ludique, pour les
réinscrire dans le fonctionnement familial.
L’humour et la transmission
Progressivement, à la fois proches et distanciés, en jouant, en rusant, en
désamorçant, en dédramatisant, en gardant notre empathie, en adoptant une
position basse sans toutefois perdre la face, en restant à l’écoute du sens à travers les pirouettes des uns et des autres, nous arrivons à déverrouiller les
résistances des membres de la famille, à les aider à représenter leurs fantasmes et à exprimer leurs angoisses et leurs souffrances auparavant indicibles, si ce n’est à travers les pitreries des enfants, les récriminations de la
mère et les claques du père. Peu à peu, la violence, la dérision, l’ironie et le
nonsense font place à la possibilité d’évoquer les événements douloureux et
d’élaborer les sentiments de tristesse face aux deuils successifs et aux ruptures mal cicatrisées. La mère reste fragile, mais elle se défend moins, le père
s’enhardit et s’impose davantage, et les garçons se calment.
Les dernières séances sont beaucoup moins houleuses et permettent de
plus en plus de faire des liens et des prises de conscience.
L’une d’elles commence par une histoire de dauphin inventée par
Adrien : il demande à son père de la raconter.
La mère du petit dauphin meurt et il demande à son père de l’adopter.
Mais la reine de l’océan lui jette un sort et il reste couché sur le rivage. Il
appelle au secours un petit garçon qui veut bien l’aider, mais qui a peur que
le dauphin ne soit trop lourd. Finalement, l’enfant réussit grâce aux efforts du
dauphin pour retourner dans l’eau.
Adrien demande à sa mère de recopier l’histoire, mais elle lui pose plusieurs questions comme si elle n’y comprenait rien. Adrien semble contrarié.
M. R. insiste sur la demande positive adressée au père.
Pendant ce temps, la mère mime les attitudes de Paul avachi sur sa
chaise. Je lui demande ce que lui suggère la mort de la mère dans le récit
d’Adrien.
Elle entame tout un long discours sur l’amour maternel, que les enfants
ne reconnaîtront que plus tard. Elle continue à critiquer Paul et redoute le
jugement de ses professeurs de sixième. Elle pense que la famille devrait
suivre des cours de posture.
Paul dit à sa mère qu’elle l’énerve et la critique à son tour : elle
« papote » tout le temps avec ses amies quand elle vient les chercher à l’école
et ils l’attendent des heures.
Je constate qu’il peut dire ce qu’il pense au lieu de s’agiter comme avant.
Mais la mère continue à se plaindre, elle se sent comme un perroquet qui
répète sans arrêt la même chose.
M. R. lui fait remarquer en souriant qu’elle n’est pas toujours mécontente d’avoir des enfants rebelles. Elle tombe d’accord : dernièrement, Paul a
fait rire tout le monde en disant une bêtise en classe et elle a trouvé ça drôle.
M. R. conclut d’un ton un peu taquin qu’elle veut des enfants qui se tiennent bien, mais que, d’un autre côté, elle approuve leurs bêtises.
Elle continue à s’inquiéter : elle se demande s’il faudrait une thérapie
pour Paul.
M. R. lui fait remarquer qu’elle pourrait avoir peur que Paul ne lui
échappe. Elle reconnaît qu’il y a une relation affective dans une thérapie ; le
psychologue pourrait être comme un « magicien » qui manipule son fils.
Je lui rappelle son appréhension d’être jugée, transpercée, et sa difficulté
à imaginer que nous sommes là pour l’aider et non pour lui faire des
reproches.
Paul intervient pour signaler qu’il préfère une rééducation orthophonique. Je souligne malicieusement que l’orthophonie est une technique qui
comporte aussi une relation affective.
M. R. fait semblant de s’indigner : il m’accuse d’« enfoncer le clou » !
Sur cette question, le père explique qu’il n’a pas les mêmes appréhensions que sa femme. Il pense que des liens se sont créés entre nous. Adrien
l’interrompt et ajoute avec une impertinence taquine : « décréés ».
Mais le père reprend la parole et exprime toute sa pensée. Il a pris
conscience du problème de la distance par rapport à ses enfants : être trop
près peut les empêcher d’exprimer leur libre arbitre ; être trop loin peut les
faire souffrir.
La mère ne peut s’empêcher de lancer qu’on n’a guère avancé.
Je réplique d’un ton enjoué qu’on a pu repérer ses contradictions éducatives, qu’on entend davantage son mari et que les enfants peuvent prendre la
parole sans s’énerver ou se rouler par terre comme au début de nos rencontres. Cette brève évocation de l’histoire de la thérapie l’apaise et la fait
sourire à son tour.
C’est la fin de la séance. L’intervention du père nous montre le chemin
parcouru. Chemin qui lui permettra peut-être d’aider sa femme à prendre elle-même du recul par rapport à sa propre histoire et par rapport à l’éducation de
ses enfants.
En conclusion, une fois les pièges – étapes parfois nécessaires – de la
séduction, de la dérision, de l’ironie et du nonsense déjoués grâce au maintien du cadre et à l’élaboration du transfert, l’humour a permis une évolution
progressive de la thérapie. Dans cette famille livrée à l’incohérence
archaïque, aux angoisses persécutives et dépressives, sont apparues une circulation des informations, une distinction possible du réel et de l’imaginaire
grâce à une meilleure capacité de prendre des distances et de mettre à la fois
de l’ordre et du plaisir dans les relations.
D’après André Carel, « l’humour serait une sorte de catalyseur qui introduit du jeu et donc un plaisir spécifique là où la confrontation des pôles
contradictoires génère d’abord du déplaisir ». Il reprend l’idée freudienne du
jeu entre le moi et le surmoi, mais ajoute le jeu « au cœur du surmoi » :
« L’un, le surmoi protecteur post-œdipien latenciel héritier de l’autorité bi-parentale pleine de sollicitude qui allie fermeté et tendresse ; l’autre, le sur-moi sévère et cruel… forme surmoïque qui aliène et suborne le moi ». Il
conclut : « L’humour transmis faciliterait la transformation des formes extrémistes du couple processuel autorité/surmoi en ses formes tempérées
[10]. »
Cette transformation opérée par l’humour implique une relation transférentielle susceptible de créer une confiance mutuelle, favorable à la transmission de représentations et de sentiments nouveaux. Je terminerai par une
citation de Winnicott qui souligne l’apport de l’humour dans « cet espace
intermédiaire entre soi et l’autre » : « L’activité du jeu, en analyse, se manifeste par le choix des mots, les inflexions de la voix, et surtout par le sens de
l’humour. » Il est la « marque d’une certaine liberté : l’inverse de la rigidité
des défenses caractéristiques de la maladie. Il est l’allié du thérapeute, lequel,
grâce à lui, éprouve un sentiment de confiance et se sent autorisé à une certaine liberté de manœuvre
[11] ».
[1]
C. G. Jung,
Essais sur la symbolique de l’esprit, Paris, Albin Michel, 1980, p. 29.
[2]
J. Verdeau-Paillès, « L’humour comme dimension psychologique »,
Psynergie (L’humour),
2000, p. 26.
[3]
Dominique Noguez,
L’arc-en-ciel des humours, Paris, Hatier, 1996.
[4]
Ombre : somme des éléments psychiques personnels et collectifs incompatibles avec le
choix de vie qui joue un rôle compensatoire par rapport au conscient et qui, malgré sa connotation négative, possède certaines qualités : instincts vitaux, impulsions créatrices.
[5]
S. Freud,
Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1969, p. 367 à 376.
[6]
P.C. Racamier, « Entre humour et folie »,
Revue française de psychanalyse, 4,1973, p. 665.
[7]
C.G. Jung,
La vie symbolique, Paris, Albin Michel, 1989, p. 99.
Compensation : processus
dynamique qui consiste à faire contrepoids dans la totalité de la psyché et à fournir les conditions d’un changement : toute attitude unilatérale du conscient engendre une compensation ou
loi du contraire dans l’inconscient.
[8]
Robert Benayoun,
Le nonsense, Paris, Balland, p. 14 à 17.
[9]
Aimé Agnel, « Les métamorphoses du héros fordien »,
Cahiers jungiens de psychanalyse,
n° 83,1995, p. 42.
[10]
André Carel, « Le processus d’autorité »,
Revue française de psychanalyse, XVI, 2002,
p. 39.
[11]
D.W. Winnicott,
Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p. 58.