Dialogue
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I.S.B.N.2749201373
128 pages

p. 45 à 51
doi: en cours

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no 161 2003/3

2003 Dialogue

La transmission psychique en thérapie de couple

Quand le thérapeute formule une scène fantasmatique

Mathilde Hervé thérapeute de couple, AFCCC
L’auteur choisit comme postulat que « transmettre, c’est transformer », et qu’en thérapie de couple la transmission psychique s’effectue principalement dans l’espace transférentiel constitué par le couple et le thérapeute. À partir d’une situation clinique, l’auteur montre comment la formulation par le thérapeute d’une action qui se déroule dans le fantasme et dans laquelle lui-même s’identifie à la partie infantile commune du couple, aboutit à l’ouverture des appareils psychiques de chacun, laissant la possibilité de transmettre de l’un à l’autre ce qui n’avait pu s’élaborer jusque-là.Mots-clés : Transmission, transformer, scène fantasmatique, pacte dénégatif, identification projective, enfant fantasmatique.
Le thème de la transmission psychique est tellement vaste qu’on en arrive à se dire que, lorsqu’on parle transmission psychique, on parle de la construction psychique du sujet.
Plusieurs points de repère m’ont néanmoins permis de cadrer ce dont je vais vous parler aujourd’hui :
  1. La reprise de la phrase de René Kaës [1] que tout le monde connaît : « La transmission, c’est l’action de transmettre et c’est le résultat de cette action, et transmettre, c’est transformer » ;
  2. L’idée qu’un appareil de transmission/ transformation est une ouverture partielle des appareils psychiques les uns vis-à-vis des autres, tributaires des formations et des enveloppes primitives du Moi ;
  3. L’idée que « Le transmis n’étant rien d’autre que de l’identifié, il suffit qu’une identification de l’identification ne puisse advenir pour que le transmis reste inconscient [2] » (J. Robion). Dire que l’identification sous toutes ses formes se trouve au cœur du phénomène de la transmission psychique implique de se confronter aux notions du narcissisme et de l’objectalité.
Je prendrai donc comme postulat que transmettre, c’est transformer ; ce qui induit que les transformations qui apparaissent au cours de la thérapie peuvent être des transmissions.
Je suis bien consciente que transmettre, ce n’est sûrement pas que cela, mais c’est ce qui m’a aidée à penser la transmission psychique dans l’espace transférentiel constitué par le couple et le thérapeute.
 
Le dispositif thérapeutique a une fonction d’« attracteur de transmission »
 
 
Le dispositif thérapeutique mis en place en thérapie de couple a une fonction « d’attracteur de transmission », car il est utilisé comme lieu de transmission des contenus psychiques et il pourra aussi avoir des effets de transmission si le cadre de l’analyste de couple s’y prête.
C’est un espace qui se présente comme une caisse de résonance de la conflictualité, amplifiant les processus psychiques qui se prêtent à l’observation des interactions intersubjectives. Cela suppose, comme le dit Ciccone [3], que soient réunies les conditions d’observation des effets de la réalité psychique que sont : les signes, les messages verbaux et non verbaux, les associations, le transfert et le contre-transfert, auxquels j’ajouterai l’observation des formations de l’inconscient : lapsus, mots qui achoppent, transgression du cadre, fantasme, rêves…
 
Quand le thérapeute formule une scène fantasmatique
 
 
Je vais reprendre une situation que j’ai déjà travaillée pour un précédent colloque en la revisitant du côté de la transmission psychique.
Dans ma pratique, une des façons de mettre en marche ce processus consiste à formuler au moment opportun une scène fantasmatique directement liée aux associations du couple et au transfert, et cette scène aboutit parfois à l’ouverture des appareils psychiques de chacun, laissant la possibilité de transmettre de l’un à l’autre ce qui n’avait pas pu s’élaborer jusque-là.
Il se trouve qu’aujourd’hui, dans ce colloque, J.-M. Blassel [4] a parlé de l’interfantasmatisation comme d’une modalité de transmission qui contient le processus en lui-même et le produit du processus. Il précise que, pour que cette transmission s’effectue, il faut une relation investie libidinalement, ce qui permet l’interstimulation psychique. Dans ma pratique, c’est le phénomène d’interfantasmatisation à l’œuvre dans l’espace transférentiel de la séance qui passe par la proposition que je peux être amenée à faire en séance. Jacques et Lucie, mariés depuis quinze ans, ont deux filles, qui ont quatorze et treize ans. Ils sont partis ensemble il y a trois ans et demi pour deux ans en Australie, et il a été proposé à Jacques de prolonger son contrat pour un an. Lucie, pensant aux difficultés scolaires de ses enfants, a refusé de rester plus longtemps et a décidé de rentrer en France avec ses enfants.
Son contrat terminé, Jacques rentre en France et, trouvant que l’accueil de Lucie n’est pas aussi chaleureux qu’il s’y attendait, il avoue à sa femme qu’il a aimé une autre femme. La réaction de Lucie, qu’il ne comprend pas, le conduit à commencer les démarches pour une procédure de divorce. Il décide d’aller vivre dans un studio, mais, ne supportant pas la séparation, « la solitude incommensurable, invivable » – ce sont ses mots –, il revient chez lui en disant à sa femme qu’il a pris la décision de revenir, mais de faire chambre à part. Décision que Lucie n’accepte pas et qu’elle vit très mal.
Ils en sont là lorsqu’ils arrivent au premier entretien.
Au cours des séances suivantes, il apparaît que Jacques a choisi pour épouse une femme qui ressemble à la mère comblante de sa première année, la mère d’avant la naissance de son frère. Naissance qui a, dit-il, tout changé dans sa relation à sa mère ; jusque-là, elle était très chaleureuse, puis elle est devenue d’une sévérité sans faille.
Il a choisi une femme qui pourrait réparer ses attentes jamais comblées d’après la naissance de son frère. Mais, au moment de la crise, Lucie est devenue comme sa mère d’après la séparation, celle qui ne le comprend pas et l’abandonne. Toute son agressivité inconsciente refoulée s’est déplacée sur Lucie, et les séances sont houleuses.
Lucie est la plus jeune d’une famille de trois enfants. Sa mère est décédée, mais elle a eu, dit-elle, une enfance heureuse, sans jamais manquer d’affection. Le monde merveilleux qu’elle décrit de son enfance ferme tout discours, toute interrogation possible, et je mettrai du temps à savoir que Lucie avait deux ans à la mort de sa mère. Jacques confirme que sa femme n’a vraiment pas manqué d’affection, car sa grand-mère paternelle lui vouait, dit-il, un véritable culte.
Ce qui est à cacher pour eux deux, c’est la faille, c’est-à-dire le traumatisme, et il semble qu’il y ait entre eux une alliance inconsciente pour ne pas en parler, pour ne rien en transmettre. Alliance à laquelle René Kaës a donné le nom de pacte dénégatif [5]. Il s’agit d’un pacte dont l’énoncé comme tel n’est jamais formulé, mais qui se laisse repérer dans la chaîne signifiante formée dans le lien par les sujets du lien.
Nous savons que ce que tout enfant ne maîtrise pas venant de l’Objet primordial va être subi et donner une tension, donc du déplaisir, qui est mis à distance pour être refoulé. Ce qui leur a manqué à tous deux a été mis en commun dans le fantasme organisateur inconscient du couple et s’organise pour eux en mythe. C’est le mythe du couple formidable, hors du commun, qui a ici pour fonction existentielle et narcissique de perpétuer l’unité psychique primaire, c’est-à-dire l’unité totale.
Jacques reste imperméable et fermé à la souffrance de Lucie, ce qui lui permet de refuser d’être celui qui l’abandonne.
Durant toute la première année de la thérapie, la problématique de l’abandon se conjugue à tous les temps. Ils parlent de leur difficulté commune à se laisser aller, à s’abandonner dans la relation amoureuse. Le manque de contrôle risquerait, disent-ils, de tuer, ou de dévoiler un feu intérieur, des passions incontrôlées.
Un jour, Lucie arrive en avance à une séance et reste seule dans la salle d’attente en attendant Jacques.
Quelques minutes plus tard, il arrive en disant : « Alors, on a commencé sans moi, je peux partir si vous le voulez », et je me demande en silence s’il ne craint pas que je l’abandonne. Je leur demande d’associer tous les deux sur cette réflexion de Jacques.
Lucie associe sur la tendance qu’a Jacques à se sentir toujours exclu :
quand elle joue avec ses enfants ou les aide à faire leurs devoirs, quand elle parle à un homme, même à son frère, quand elle parle de son travail avec ses élèves ou des réunions avec les professeurs du collège.
Jacques, à ce moment, se sentant attaqué sur un point sensible, hausse la voix pour dire que c’est bien elle, Lucie, qui a commencé en le laissant seul en Australie. Et elle de répondre : « Mais c’est bien toi qui m’as abandonnée en aimant cette autre femme… » « En fait, quand on parle de ça, dit-elle, on est comme un frère et une sœur qui se disputent. »
J’ai alors le sentiment que nous n’avançons pas beaucoup, cette scène s’étant répétée à plusieurs reprises. Comment trouver du sens, ne pas en rester au contenu de la scène ? Que veulent-ils me dire et crier ici ? Peut-être chacun a-t-il inconsciemment cherché à abandonner l’autre pour se protéger d’être abandonné par l’autre, comme ils l’ont déjà supposé dans les séances précédentes. Cela, j’ai le sentiment de l’avoir déjà reformulé d’une façon ou d’une autre. Pourtant, l’attention portée à tout phénomène de répétition est primordiale, car c’est à cet endroit que peut s’effectuer un levier vers la transformation.
Je choisis donc de leur faire part d’une scène fantasmatique qui se déroule en moi, construite à partir de leurs associations. « En vous écoutant, je voyais comme un frère et une sœur qui se disputent, un garçon et une petite fille toujours merveilleuse qui souffrent de l’absence de leur mère. Ils marchent chacun à sa recherche sans jamais pouvoir la rattraper. La colère monte en eux, ils lui en veulent, ils s’en veulent, se disputent et partent en pleurant chacun dans leur coin. Toute leur vie, ils partent pour la retrouver sans pouvoir se le dire. Aujourd’hui, ils sont là devant une thérapeute qui pourrait bien, pensent-ils, les abandonner. »
Lucie, touchée par cette intervention, laisse affluer des souvenirs dans un long silence mêlé de larmes. Elle dit qu’elle se souvient qu’adolescente, elle voyait l’image furtive de sa mère encore jeune apparaître le soir dans son lit, venant la consoler alors qu’elle lui manquait… Mais elle ne supportait pas cela très longtemps, et elle allumait son poste, écoutant la musique à tue-tête pour ne plus penser.
Elle n’a jamais parlé de cela à Jacques. Ses souvenirs étaient enfouis dans sa mémoire, mais c’est, dit-elle, la scène dans laquelle elle a entendu s’énoncer le sentiment d’attente frustrée de la mère qui a fait surgir ce souvenir. C’est aussi ce sentiment qu’ils ressentent l’un envers l’autre.
Jacques, comme soulagé d’entendre que Lucie, elle aussi, attend quelque chose qu’elle n’a pas reçu, peut dire que, maintenant, peut-être, il sera moins, à ses yeux, un petit garçon en train de se plaindre de son enfance si elle aussi a souffert de la mort de sa mère.
Lucie, en effet, refusait d’entendre la souffrance de Jacques, cela la renvoyant sans doute à sa propre souffrance inavouée, qu’elle projette sur son mari inconsciemment tout en le lui reprochant.
 
Un mécanisme d’identification projective
 
 
Nous sommes face au mécanisme d’identification projective qui permet à Lucie de transmettre à Jacques sa partie souffrante. Dans un contexte de rivalité fraternelle proposé dans la scène fantasmatique, il est possible à Lucie de reconnaître qu’elle a pu manquer, une ombre se glisse dans l’enfant merveilleux qu’elle a voulu être auprès de tous et auprès de Jacques.
Jusque-là, l’élément pulsionnel qui cherche nécessairement l’autre, l’objet, et qui se traduit pour eux deux par l’action de partir est utilisé inconsciemment, chacun faisant agir et vivre par l’autre cet élément qu’ils ne pouvaient ni penser, ni fantasmer, ce qui montre comment les défauts de la transmission peuvent se vivre en couple et dans la séance.
Lors de l’évocation de la scène fantasmatique qui se déroule en moi, je peux m’identifier à la partie infantile malmenée des partenaires du couple, en allant chercher très loin ce que j’imagine avoir été perdu pour Jacques et Lucie, en même temps que je m’identifie au lien du couple qui tient à la crainte de l’abandon et à l’attente déçue de l’un par rapport à l’autre. Faire le lien entre ce que l’enfant fantasmatique peut éprouver et le transfert autour du fantasme commun permet, me semble-t-il, de toucher au vécu sur le moment, dans le réel du corps, plutôt que d’en rester à l’explication ou à la compréhension, et ce aussi bien pour le couple que pour le thérapeute.
La scène fantasmatique est née à un moment où le transfert de l’un rejoint celui de l’autre autour du fantasme commun d’être un enfant abandonné. Cette scène est le produit de l’intériorisation de divers éléments mis en jeu dans la scène transférentielle. Elle les contient et cherche à les unifier en articulant et en liant ces divers éléments à ce qui se joue dans la séance. Ce type d’intervention permet de faire découvrir à l’autre conjoint l’enfant présent dans l’adulte, souvent resté méconnu.
Cette scène fantasmatique se produit au quatrième temps de l’écoute analytique, c’est-à-dire après le temps de l’observation, après le temps de comprendre en s’ouvrant au couple, et après le temps de l’écoute de l’intérieur qui se fait en se recueillant aux dires du couple, comme le dit Heidegger. Après ces trois étapes, il peut alors surgir une scène fantasmatique, produit de l’écoute qui prend dans ses filets l’analyste et le couple.
Si, comme le dit G. Bonnet [6], le transfert est la mise en acte de deux inconscients, lorsque l’on reçoit un couple, le transfert est la mise en acte de trois inconscients ; et peut-être même de quatre, si l’on compte l’inconscient du couple. C’est dans cet espace transférentiel que les éléments des fantasmes évoqués par le couple sont mis en mots par le thérapeute. S’identifier à l’enfant fantasmatique, ce n’est pas s’identifier émotionnellement à ce que les patients disent ou ressentent, mais s’identifier à ce que pourrait ressentir l’enfant fantasmatique qui prend vie. La scène fantasmatique est alors le produit d’un processus commun que le thérapeute élabore en en étant apparemment l’initiateur. En silence, un scénario s’impose au thérapeute avec une certaine dynamique.
Il peut ne rien en dire, si ce n’est pas le moment d’intervenir. Ou bien il peut donner le signifiant qu’il a découvert en s’identifiant à l’enfant fantasmatique. Ou bien il peut décider de le formuler par petites bribes en attendant la réaction des patients. Ou bien encore, le thérapeute peut communiquer l’action qui se déroule dans le fantasme sous forme d’un petit récit qui est tout à la fois totalement distinct des associations et indissociables d’elles.
 
Une reprise de la transmission symbolique
 
 
Dans le cas de Jacques et Lucie, cette intervention leur a permis de parler de leurs deux filles, alors qu’il avait été très peu question d’elles dans les séances précédentes – ce qui semble confirmer que l’enfant a toujours partie liée avec l’infantile de ses parents.
Ils disent que leurs filles ne sont pas très autonomes, n’aiment pas sortir de la maison, refusent de partir en vacances avec leurs cousins et cousines.
Rapidement, Jacques glisse d’une voix hésitante une interprétation en lien avec la séance précédente : « Peut-être ont-elles peur que nous ne les abandonnions ? »
Les éléments issus de traumatismes réels ou fantasmatiques qui sont restés en souffrance sans être secondarisés et qui n’étaient jusque là que projection, déni, se sont diffractés dans la famille sans réelle transmission symbolique, inhibant le désir de se différencier et de grandir des enfants du couple.
Le cadre thérapeutique suffisamment sécurisant devient progressivement le lieu où l’on peut passer du fantasme inconscient, ici abandonnique, à l’élaboration de l’absence dans le transfert, pour accéder au pouvoir de vivre l’absence de l’autre sans crainte de sa disparition. La scène fantasmatique a permis, grâce au dégagement proposé par la scène transférentielle, que s’élabore le processus psychique par lequel s’opère la transformation d’éléments non symbolisables en fantasmes.
Si le couple fait le nécessaire pour que quelque chose se développe en nous, c’est parce que lui-même ne peut le développer. Autrement dit, il apparaît pour le couple la possibilité de vivre les fantasmes qu’il ne peut fantasmer, les désirs qu’il ne peut désirer, les mots qu’il ne peut pas trouver, à travers ce que le thérapeute pourra, lui, penser, fantasmer ou se dire à un moment donné.
Souvent, après que le thérapeute a donné voix à l’enfant fantasmatique commun du couple, le couple a plus facilement accès à la fantasmatisation, ce qui permet une reprise de l’activité psychique de chacun. L’élaboration de la transmission inconsciente qui aboutit à la reconnaissance du refoulé les confronte à la perte narcissique de la représentation du couple idéal et à la reconnaissance de la souffrance de l’autre par chacun des partenaires, autrement dit à l’altérité.
D’autre part, l’accès à l’enfant fantasmatique en eux leur permet d’occuper de façon plus structurante pour leurs enfants leur place de père et de mère.
 
NOTES
 
[1]R. Kaës, « Pacte dénégatif et alliances inconscientes », Gruppo, n° 8,1992.
[2]J. Robion, Subjectivations en souffrance, Nantes, Cassiopée, 2002.
[3]A. Ciccone, La transmission psychique inconsciente, Paris, Dunod, 2001.
[4]J.-M. Blassel, « Transmissions psychiques, approche conceptuelle », Dialogue, n° 160, 2e trimestre 2003.
[5]R. Kaës, « Pacte dénégatif et alliances inconscientes », Gruppo, n° 8,1992.
[6]G. Bonnet, Le transfert dans la clinique psychanalytique, Paris, PUF, 1991.
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