2003
Dialogue
De la transmission psychique préconsciente à la transmission psychique inconsciente
Jacques Robion
psychanalyste, thérapeute familial, CMP intersecteur, 104, rue de Châtillon, 35000 Rennes
La transmission psychique préconsciente se produit à l’issue soit d’un contrat symbiotique,
soit d’un contrat narcissique, soit d’un contrat objectal. Dans la transmission psychique
inconsciente, le récepteur ne peut identifier l’identité qu’il absorbe, car le contrat symbiotique
qui lie les partenaires est dénégatif. Il devient inutile, avec cette approche, d’imaginer chez
l’enfant une quelconque mission d’élaboration pour le parent ou de réparation du parent. Chacun dans le contrat symbiotique dénégatif ne fait que suivre les voies de son unité propre.Mots-clés :
Identification projective, identification objectale, contrat symbiotique dénégatif.
Serge Tisseron cite le cas d’une jeune fille de bonne famille qui, à l’adolescence, se met soudain à voler sans raison apparente, alors que sa mère lui
a soigneusement caché que son grand-père maternel avait été condamné pour
vols.
Dans cet exemple, un contenu psychique est visiblement passé d’un psychisme à un autre, d’une génération à une autre.
Par quel processus s’est réalisée cette transmission psychique ? Faut-il
parler d’un « travail du secret », d’un « travail dans l’inconscient du secret
inavouable d’un autre » ? Ces formules qu’utilisent Abraham et Torok pour
expliquer le « passage de l’inconscient d’un parent à l’inconscient de l’enfant » ont donné lieu après coup à des théorisations pour le moins surprenantes. Les voies de l’inconscient s’y sont littéralement muées en voix du
secret. Un secret chercherait à donner de la voix à la génération suivante, un
élément en souffrance n’en pourrait plus de rester à l’état de non-dit.
Ces conceptions (on répugne à les qualifier de théories tant la transmission psychique y ressemble de plus en plus à un tour de magie) ont fini, selon
Ciccone, par « mettre le sujet hors circuit », par transformer un processus on
ne peut plus naturel en une « formation totalement étrangère au sujet ».
La transmission psychique, préconsciente et inconsciente, s’opère en
réalité le plus naturellement du monde par la voie de l’identification : « la
voie royale de la transmission psychique inconsciente », dit joliment Ciccone, et j’ajouterai personnellement : par la voie du contrat.
Pour rappel : une relation humaine peut prendre trois formes : la symétrie, la complémentarité et la réciprocité. Avec la symétrie, un duel s’engage.
Avec la réciprocité et la complémentarité, un contrat se noue. Dans une relation de réciprocité, les partenaires passent un contrat pour la satisfaction d’un
même besoin (« Je comble tes besoins narcissiques si tu combles les miens »)
et, dans une relation de complémentarité, ils nouent le contrat pour la satisfaction de deux besoins complémentaires (« Je comble ton désir si tu ne me
quittes pas »).
Dès qu’une relation entre deux sujets donne lieu à un contrat, elle donne
lieu à une transmission psychique.
La transmission psychique se produit à l’issue d’un contrat symbiotique,
d’un contrat narcissique ou d’un contrat objectal.
La transmission psychique préconsciente
Le contrat symbiotique
L’enfant tisse immédiatement avec sa mère un lien d’amour (préexistant
à la conscience qu’il peut en prendre, disait Lebovici) et un lien narcissique
(ce n’est pas parce qu’il est tout amour pour sa mère qu’il ne réclame pas
d’être aimé en retour, d’être confirmé narcissiquement). Faut-il considérer
l’amour primaire comme un investissement « objectal » ?
Tout est question de définition. Par objectalité, on désigne le plus souvent le consentement accompli par le sujet à la relation d’avoir. L’enfant doit
se résigner à posséder le propriétaire de la propriété, à défaut d’avoir en son
être la propriété désirée. Le nourrisson aime-t-il le sein maternel ? C’est de
l’amour primaire. Aime-t-il ce sein maternel comme ne faisant plus partie de
lui-même ? C’est de l’objectalité. Il entre avec l’objectalisation de l’objet
dans une nouvelle manière d’aimer et d’investir l’autre. En ce sens, le lien
objectal succède à l’amour primaire. Ce que l’enfant pensait être à soi devient
de l’autre, appartient à l’autre, se transforme en quelque chose à avoir, s’il ne
veut pas en manquer. Pour conserver cet objet, on sait, depuis les travaux de
M. Klein, qu’il lui faut développer des stratégies, cet autre se révélant diaboliquement indépendant.
Le lien primaire, trop brièvement résumé, est une relation complémentaire, autrement dit, une symbiose. L’enfant doit confirmer narcissiquement
l’objet maternel s’il veut se l’attacher solidement. Il lui faut satisfaire le désir
de cet objet pour le conserver. Il met en œuvre ce qu’on nomme, depuis
Lacan, une « identification objectale ». Celle-ci consiste en un repérage du
désir de l’autre et en une adoption de l’identité voulue par l’autre, et ce pour
ne pas perdre l’autre en question. Dans une identification objectale, le sujet
travaille à la liaison de l’autre pour préserver sa liaison à l’autre.
La symbiose primaire met en acte la toute première transmission psychique puisque l’enfant, par identification objectale, s’imprègne de l’identité
souhaitée par la mère.
Le « contrat narcissique »
Autre forme de transmission psychique préconsciente, le « contrat narcissique » (P.Aulagnier).
Avec l’identification secondaire, l’enfant et l’ensemble social, par l’intermédiaire du père, passent un pacte d’obligations mutuelles. « Prends cette
identité et tu feras partie des nôtres. » Désormais, le sujet effectuera une
absorption d’identité pour soi et non pour un autre. Son énergie se déploiera
pour l’affirmation de soi et non pour la conservation de l’autre.
Affirmation de soi ? L’acte identificatoire, dit « secondaire » par Freud,
est en fait un acte d’appartenance. Le sujet qui désire inclure en soi un certain nombre de propriétés dont il ne dispose pas encore, et dont manifestement dispose l’autre, espère fondamentalement, à travers cette affirmation de
soi, s’inclure dans un ensemble social donné, et ce dès qu’il se sera fait reconnaître par cet ensemble comme possédant bien les attributs convoités. « Je
prends cette identité pour faire partie des vôtres. »
S’affirmer, devenir… ? Certes. Mais pour appartenir à…
L’acte identificatoire secondaire est un acte d’inclusion ; et le contrat
narcissique, un processus dans lequel un sujet produit un effort d’inclusion,
et un autre confirme cet effort.
On voit que le contrat narcissique, s’il délie les besoins narcissiques des
besoins objectaux, s’il libère de ce fait l’enfant de l’asservissement au désir
de l’objet d’amour, ne le sort pas pour autant de la dépendance narcissique
fondamentale. Une confirmation par un autre de l’identité désirée sera toujours nécessaire.
Succédant au contrat symbiotique, le contrat narcissique est le second
processus de transmission psychique préconsciente.
Le contrat objectal
L’investissement objectal s’accompagne toujours d’une exigence de
réciprocité. « Je t’aime, mais je veux que tu m’aimes en retour. »
D’où provient une si puissante exigence de réciprocité ? De l’angoisse
du vidage narcissique. Aimer l’autre implique en effet de se confronter au
risque de sacrifier l’affirmation de soi. Il suffit que les besoins de l’être aimé
diffèrent des vôtres, et vous voilà confronté à un difficile choix personnel,
voire à un problème de couple ! La déliaison de soi est bien le risque de l’objectalité.
En soi, ce vidage narcissique devrait être théoriquement tout aussi insupportable pour les deux sexes, mais, dans la mesure où il vient résonner chez
l’homme avec une angoisse de castration, l’homme refuse de se laisser aller
à aimer. C’est la thèse célèbre de P. Aulagnier. La virilité est liée culturellement à l’indépendance et à l’affirmation de soi. Plus cette liaison culturelle
sera donc prononcée, plus l’homme aura tendance à étouffer ses sentiments,
à sacrifier sa relation amoureuse. Il est tenté alors de renoncer à son amour
plutôt que de renoncer à ses ambitions, parce qu’il y risque son phallus, parce
qu’une angoisse de castration est venue s’ajouter à l’angoisse de vidage narcissique.
La femme ressent tout aussi intensément l’angoisse du vidage narcissique, mais dans la mesure où elle fait l’économie de l’angoisse de castration,
elle affronte plus facilement le risque de l’amour. Elle n’y consent cependant
qu’à exiger de son partenaire la réciprocité objectale. C’est pourquoi
l’amante ne se satisfait qu’à devenir objet d’amour de l’objet d’amour. Trouver l’amour de l’amant la préserve de fait radicalement du vidage narcissique.
« Chéri, est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que je t’ai manqué ?
– Mais, oui, bien sûr, ma chérie », répond-il, vaguement agacé, l’esprit
déjà ailleurs, reparti déjà dans ses projets.
Et pourtant, que lui demande-t-elle, en vérité ? La réciprocité.
Le contrat objectal établit une réciprocité du lien objectal. Cette relation
de réciprocité est la seule forme de relation qui puisse protéger le sujet d’une
déliaison narcissique. En attendant qu’advienne cette réciprocité objectale,
celui qui ose aimer tend inconsciemment à se rendre maître du désir de l’objet aimé. « Si tu ne m’aimes, prends garde à toi. »
Personne n’a illustré mieux qu’un Marivaux ou un Musset le duel amoureux que se livrent les amants pour ne pas succomber sous le joug du désir de
l’objet aimé. Tant que l’objet aimé ne manifeste pas son amour, il ne reste en
effet au sujet qu’à tenter de l’asservir. Est vainqueur, dans cette « éternelle
lutte des sexes », celui des deux qui craint le moins de perdre l’objet, de fait
celui des deux qui montre le moins son amour à l’autre.
L’asservissement du désir de l’autre se met en place quand l’angoisse
d’être asservi soi-même au désir de l’autre devient trop forte.
Asservit l’autre celui qui n’a pas peur de perdre la vie, affirmait Hegel.
Asservit l’autre, en cette guerre des sexes, celui qui n’a pas peur de perdre
l’objet.
Au fondement de cette relation symétrique ? L’angoisse de la perte de
soi, l’angoisse du vidage narcissique. La guerre des sexes ne s’interrompt
qu’avec la passation du contrat objectal.
Un échange constant d’identité s’y déroule alors, chaque partenaire, pour
satisfaire le désir de l’autre, s’appropriant une partie de l’identité de l’autre
ou souhaitée par l’autre. C’est la raison pour laquelle tant d’époux vieillissants finissent par se ressembler si étonnamment.
Le contrat objectal représente la troisième forme de transmission psychique préconsciente.
La transmission psychique inconsciente
La symbiose dénégative ou le contrat symbiotique dénégatif
Une symbiose dénégative diffère d’une symbiose simple en ceci que
l’identité à absorber par le récepteur n’est pas identifiable, puisque son
absorption contribue au refoulement de certains contenus pulsionnels du
transmetteur.
Ce contrat symbiotique particulier se met en place quand une défaillance
de refoulement chez un sujet nécessite l’annexion du psychisme d’un autre,
pour que se réalise le refoulement du premier. Un enfant qui s’identifie au
désir inconscient parental sert de prothèse psychique au psychisme parental
défaillant. Dans le contrat symbiotique dénégatif interviennent une identification projective et une identification objectale.
L’identification projective
Dans une projection simple, le sujet attribue à l’autre ce qu’il ne peut
supporter de lui-même, puis s’identifie secrètement à cet autre, mais cette
identification échappe à sa conscience car elle est masquée par le sentiment
conscient de rejet et d’antipathie qu’il éprouve pour le porteur de l’insupporté
(Kernberg). « Je ne suis pas… C’est l’autre qui est… Je ne suis pas à la place
de cet autre puisque je le hais. » Grâce à quoi le sujet s’en prend tranquillement à son agresseur, sans se douter une seule seconde ni de son affinité avec
celui-ci, ni de son identification secrète à cet agresseur, sans se douter qu’il
se hait lui-même.
Lorsque le plaisir pris à s’identifier au « mauvais » devient trop identifiable, la projection simple ne suffit plus à protéger le sujet. S’installe une
identification projective destinée à contrôler et conjurer le risque identificatoire du plaisir identificatoire.
Un schéma fera mieux comprendre comment fonctionne l’identification
projective, découverte par M. Klein : O1SO3.
O1 représente un parent du sujet, S, et O3 son enfant.
Si l’identification d’une agression d’O1 par S à travers O3 devient trop
identifiable, l’agression d’O1 se retourne alors sur le sujet S, devenu lui-même la cible de O3. Le lien d’agression SO1 = O3 est remplacé par un lien
O3S. Le sujet s’auto-agresse, se fait à lui-même ce qu’il avait envie de faire
à son parent, par O3 interposé.
L’identification projective symbiotique
Quand l’identification projective ne suffit plus à conjurer le risque identificatoire du plaisir identificatoire, le contenu pulsionnel projeté doit prendre
une valeur de réalité, c’est-à-dire s’inscrire réellement dans le comportement
de l’autre. Cette qualité de réalité permet au sujet refoulant d’écarter radicalement le danger de réintrojection. Un symptôme encoprétique de son enfant
peut ainsi permettre à un parent de psychiser sans crainte des pulsions passives anales réprouvées. Comment un contenu qui a force de réalité pourrait-il appartenir à l’être du projetant ? Le parent peut se remettre à fantasmer sans
risque de réappropriation, se laisser aller en toute quiétude au plaisir de la
fantasmatisation, se glisser mentalement dans la peau de tous ses personnages fantasmatiques sans risque d’identifier la jouissance qu’il prend à
s’identifier mentalement au porteur de l’insupporté. La valeur de réalité prise
par le refoulé le protège d’un retour du refoulé, lui permet d’effectuer une
« psychisation sans subjectivation » (J. Robion).
Un parent se lamente-t-il de ce que lui fait subir son enfant ? Travaillez
à l’éradication du symptôme de son enfant, et vous le voyez alors résister
intensément à la suppression du comportement détesté. Se tapit paradoxalement sous sa plainte une secrète jouissance à laquelle on ne le sent pas prêt à
renoncer. Malgré l’identification projective, la connivence secrète avec le
porteur de l’identité insupportée menace d’apparaître à sa conscience, parce
que la jouissance identificatoire se fait trop forte, S induit un comportement
réel chez O3, dans lequel O3 fait à S ce que S rêvait de faire à O1.
L’enfant inflige réellement au parent ce que celui-ci n’a pas osé faire en
fantasme à son propre parent.
L’identification projective symbiotique (elle est dite symbiotique parce
qu’elle s’inscrit dans une symbiose) est donc une mentalisation ne pouvant
s’accomplir que par l’annexion du psychisme de l’autre. Elle se produit
lorsque le processus du refoulement secondaire fait défaut chez le sujet transmetteur.
Un père pousse sa fille Camille à agresser mère, puis belle-mère, jusqu’à
se faire rejeter d’elles. Camille fuit régulièrement ses prétendues « marâtres »
pour se réfugier chez sa grand-mère maternelle. « Camille évince ses rivales
pour rester dans un lien œdipien à son père », énonce doctement le psycho-logue de service. Certes, mais Camille est aussi incitée inconsciemment à
évincer les mères par une identification projective symbiotique paternelle en
vertu de laquelle le lien incestueux du père à sa propre mère doit s’inscrire
réellement dans la conduite de Camille pour n’être point identifiable. O3
investit incestueusement S, et O3 fait ainsi à S ce que S rêvait de faire à O1.
S mentalise de la sorte ses désirs incestueux. Camille, passant à l’acte ses
désirs œdipiens, a été considérée comme une enfant « perverse ». Elle a été
conduite (par la belle-mère) chez un thérapeute pour des passages à l’acte
censés lui appartenir personnellement. Si l’on avait détecté une symbiose
dénégative, en plus de la problématique œdipienne réelle de Camille, la perversion aurait changé de camp ; on aurait évité d’exercer sur elle une nouvelle violence : la violence de l’indication.
Autre situation, extraite d’un roman de F. Vigouroux : un père,
Alexandre, utilise inconsciemment la tuberculose de sa fille, Germaine, pour
régler des comptes avec son propre père, Antoine. Alexandre, issu du second
mariage d’Antoine, a profondément souffert de la désaffection paternelle,
Antoine ne s’étant jamais remis de la mort de sa première femme, Marie,
morte également de tuberculose. Antoine n’a pas réussi à investir affectivement sa seconde famille.
Que se passe-t-il une génération plus tard ? Germaine, O3, par une maladie interminable, cloue littéralement Alexandre, S, des années durant à son
chevet ; elle fait ainsi cruellement souffrir son père. En réalité, inconsciemment, le père ne peut se passer de la souffrance de sa fille. Moins sa fille guérit, plus Alexandre souffre. Et plus Alexandre fait souffrir son père, plus il se
venge de n’avoir pas été aimé ; Alexandre étant à la place de O1 = Antoine
dans une identification projective symbiotique.
Du côté de Germaine, on reconnaît sans peine la présence d’une identification objectale. La place de Marie semble en effet la seule place où Germaine puisse espérer obtenir l’amour de son père. Poursuivre l’analyse de
cette situation me conduirait à dévoiler l’issue de ce livre bouleversant, à la
découverte duquel je convie vivement le lecteur.
Dans une symbiose dénégative, le parent ne peut se passer du symptôme
de son enfant, puisque le refoulement du contenu impensable ne se réalise
qu’avec le concours du psychisme de son enfant.
Dans une symbiose dénégative, deux dynamiques intra-psychiques différentes entrent en action de façon complémentaire. Le premier sujet refoule
une partie insupportée de lui, le second se prête par amour à la suggestion de
l’autre. Un transmetteur d’identité défend la sienne par une identification
projective, un récepteur absorbe l’identité que le transmetteur lui propose par
une identification objectale.
« Le pacte dénégatif »
La symbiose dénégative ne doit pas être confondue avec le « pacte dénégatif » de Kaës. Le pacte dénégatif parle d’une entente inconsciente entre des
sujets cherchant à refouler un même contenu. Les acteurs de ce pacte ont en
commun d’être gênés par un contenu commun ; et, en commun, ils dénient
leur refoulement. Dans le contrat symbiotique dénégatif, un seul des deux
partenaires est animé par un processus de refoulement. Le second n’a rien à
refouler, il se prête seulement au refoulement du premier. Structurellement,
la symbiose dénégative se présente comme une relation complémentaire, et
le pacte dénégatif comme une relation réciproque.
La transmission psychique inconsciente par « déposition »
La transmission psychique inconsciente, selon certains auteurs, s’expliquerait essentiellement par le mécanisme de la « déposition ».
Pour Bion, des éléments psychiques de l’enfant, dits « éléments bruts »,
se « déposent » dans le psychisme maternel, où ils sont accueillis par une
« fonction alpha » ; laquelle opère une désintoxication qui permet à l’enfant
de métaboliser l’élément brut.
L’ambiguïté de cette notion tient essentiellement à son « idéalisme »implicite. En philosophie, est qualifiée d’idéalisme la conception qui tend à doter la
réalité psychique d’une existence indépendante de l’acte qui la fait être, qui
substantifie donc le phénomène psychique. Le modèle le plus célèbre en est
l’idée platonicienne. L’idéalisme attribue paradoxalement une matérialité à ce
qui n’est qu’une réalité immatérielle. Du coup, le phénomène psychique, au
lieu de conserver son immatérialité mystérieuse (pensons au regard), au lieu de
se temporaliser dans un flux d’événements internes, prend insidieusement un
statut d’élément réel. L’approche idéaliste « prend l’événement psychique pour
un élément » (J. Robion).
Si le psychisme est constitué de contenus psychiques existentiellement
autonomes qui se promènent dans un espace interne, il faudra bien penser un
contenant qui les contienne : ce sera « l’appareil psychique ». Bion n’a fait,
au fond, que mettre au jour la logique de la contenance contenue dans la
« topique » freudienne.
À considérer un contenu psychique comme un élément, qu’est-ce qui
interdit dès lors de penser un processus dans lequel l’élément, séjournant
dans un premier temps en un psychisme donné, pourra en un second temps
être mis en dépôt dans un autre psychisme, avant d’y être transformé en un
troisième temps ?
Tout se passe comme si l’élément autonome déposé attendait tranquillement le moment de sa transformation. L’analyste familial parle ainsi d’éléments en souffrance qui insistent pour s’intégrer, tout comme si l’insistance
à l’intégration provenait de l’élément lui-même, tout comme si l’élément en
souffrance souffrait lui-même de ne pouvoir s’intégrer. On a attribué à l’élément un lieu de séjour dans un appareil psychique, on a pensé son dépôt de
psyché contenante à psyché contenante. On a conçu ensuite son traitement.
L’élaboration psychique est devenue de ce fait un processus de transformation d’une matière brute !
Il devient même possible de penser le passage de l’élément brut d’une
génération à une autre. On appelle cela l’élaboration trans-générationnelle. Il
s’agit d’une transformation par la génération suivante des éléments en souffrance, restés impensés à la génération précédente. « Négatifs en errance »,
« revenants trans-générationnels » (Granjon), des éléments bruts cherchent à
se frayer un passage vers la symbolisation manquante !
Dernier acte de cette dramaturgie de la déposition : la transmission de la
mission d’élaboration. « Un sujet peut avoir en charge une partie non explicite et non accessible de l’histoire d’un autre dont il doit écrire les pages laissées blanches », écrit E. Granjon. En d’autres termes, un sujet peut prendre
pour mission l’élaboration des éléments restés non symbolisés à la génération
précédente. Pourquoi en effet ne pas étendre au trans-générationnel ce qui se
passe déjà à l’intérieur d’une même génération ? Un autre peut déjà y élaborer pour vous, vous mâcher la besogne, pré-métaboliser pour vous l’élément
brut venu se déposer dans son psychisme. Pourquoi ne serait-il pas en mesure
de le faire à la génération suivante ? La chose devient tout à fait possible à
partir du moment où l’élaboration s’entend quasiment comme un travail à
effectuer par un autre, pour le compte d’un autre !
Mais, si l’élaboration n’est plus le fait du sujet, peut-on parler encore
d’élaboration ? Élaborer pour un autre, n’est-ce pas là une contradiction dans
les termes ? Le paradoxe passe totalement inaperçu parce que le processus
d’élaboration est devenu, dans cette logique idéaliste de la déposition (ou de
la contenance), une transformation de matière psychique autonome.
En quelque sorte, l’autonomie existentielle accordée au produit psychique relativement à son acte de production autorise à penser :
- d’une part, l’indépendance de son lieu de traitement ;
- d’autre part, l’indépendance de l’agent de son traitement.
On me rétorquera que la déposition n’est bien évidemment à comprendre
que métaphoriquement ! Pour certains, peut-être… Admettons qu’un « revenant trans-générationnel » soit une métaphore. Mais reconnaître à une telle
notion une valeur de métaphore n’équivaut-il pas à lui dénier sa valeur de
concept ?
Ce concept de déposition, la plupart du temps, relève plus d’une logique
« métamphorique » (néologisme que je forge d’après le mot amphore) que
d’une logique métaphorique. Il y a donc tout intérêt à se débarrasser de cette
notion ambiguë, même si, dans la pratique clinique, on peut lui reconnaître
une réelle commodité.
Décontaminée de son idéalisme implicite, la « fonction alpha » redevient
ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un acte maternel de dédramatisation permettant à l’enfant d’oser aborder l’élaboration de ses contenus psychiques persécuteurs. Et la transmission psychique se repense comme un
phénomène tout à fait naturel où interfèrent, dans un contrat tacite, deux processus identificatoires complémentaires.
Dans une symbiose dénégative, on peut donc dire, à la suite de Nachin,
que l’enfant représente la solution du problème du parent ; mais à condition
d’ajouter que l’enfant agit ainsi à son psychisme défendant. Pas plus qu’il ne
s’investit d’une mission d’élaboration du non-dit grand-parental, l’enfant ne
se charge d’une mission de réparation parentale. Il n’agit en réalité que pour
maintenir sa propre unité interne. Tout comportement reste, métapsychologiquement parlant, une solution du sujet pour le sujet.
Les missions de réparation et d’élaboration ne sont pas les moteurs de la
transmission psychique inconsciente. Celle-ci se déclenche uniquement lorsqu’une souffrance de subjectivation conduit un sujet à laisser en souffrance
sa subjectivation. Poussé alors par une nécessité vitale d’unification psychique interne, de synthèse psychique, ce sujet doit passer par les détours de
la symbiose dénégative, par le recours, le secours du psychisme de l’autre.
À l’origine de la transmission psychique inconsciente ? Un élément psychique en souffrance ?
Non, une subjectivation en souffrance.
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