2003
Dialogue
Et aussi ...
Questionnement circulaire et identification
Jean Cassanas
La description du processus interprétatif avec son contexte de formulation en psychanalyse se
révèle être assez similaire à celle du questionnement circulaire utilisé dans la thérapie systémique.
Ces modes d’intervention ont en commun d’agir sur les mécanismes de repérage identificatoire
du ou des patients dans le processus thérapeutique. La complémentarité de ces deux
perspectives cliniques offre aux thérapeutes une plus grande créativité au service de leurs
patients.
Mots-clés :
Identification, interprétation, questionnement circulaire, repérage identificatoire.
Dans un texte sur les rapports entre l’intrapsychique et l’interpersonnel,
Daniel Stern disait en 1991 la chose suivante : « On voit maintenant apparaître des études de cas qui essaient de montrer comment les fantasmes d’une
mère sont mis en acte dans l’interaction comportementale avec le nourrisson
pour aider à former des fantasmes complémentaires dans l’esprit de ce dernier
[1]. » Selon un modèle schématisé en collaboration avec Brunschweiler, il
considérait que : « Tous les éléments (les représentations des parents, les
comportements interactifs visibles des parents et de l’enfant et les représentations du nourrisson) sont supposés être largement interdépendants, dans
une relation d’influence mutuelle en mouvement perpétuel. Un tel modèle
prédit théoriquement qu’il importe peu par où l’on entre dans le système pour
le changer thérapeutiquement. Si une approche thérapeutique psychodynamique centrée sur la représentation des parents réussissait à changer ces
représentations, il y aurait inévitablement aussi un changement dans le comportement interactif de la mère ; il serait alors nécessairement suivi par un
changement dans les représentations du nourrisson, de manière à prendre en
compte les nouvelles réalités interactives. De même, si l’interaction thérapeutique avait été dirigée avec succès sur le comportement maternel visible,
au travers d’une approche plus “comportementale”, la mère aurait changé sa
représentation et ainsi de suite
[2]. »
Des travaux ultérieurs ont montré que deux formes de thérapies brèves
des relations mère-enfant perturbées, l’une de type psychanalytique s’adressant au monde représentationnel de la mère, l’autre comportemental psycho-éducationnel s’adressant au comportement interactif, ont donné des résultats
similaires. Elles ont aussi bien transformé les représentations de la mère et
ses comportements interactifs que les comportements interactifs et les symptômes de l’enfant
[3].
Ces recherches indiquent que le débat théorique qui oppose les deux
perspectives a perdu de son importance. Peut-on penser que cette équivalence
des interventions effectuées sur le mode analytique et de celles effectuées sur
le mode interactif (c’est-à-dire systémique) est également envisageable avec
des patients adultes et/ou des familles ?
Prenons un premier exemple.
Sophie, 41 ans, est en thérapie analytique depuis deux ans. Enfant de la
DASS, elle reste très marquée par cette expérience. Un an avant le début de la
thérapie, elle et son mari ont adopté une fillette âgée de huitans. Un jour, vers
la fin octobre, elle évoque la perspective de son anniversaire et des fêtes de
Noël avec angoisse : elle a toujours refusé de les célébrer. Elle accepte un
cadeau, mais à condition qu’il n’y ait rien d’autre. Elle ajoute, les larmes aux
yeux : « À l’orphelinat, j’entendais et je voyais les autres enfants pleurer au
moment de Noël. Je me suis dis que je serai forte et que je ne pleurerai
jamais. Évidemment, ce qu’il faudrait, c’est que j’accepte qu’il y ait un
gâteau et des bougies… »
Le thérapeute remarque : « C’est ce que j’étais en train d’imaginer. »
Puis, après une courte pause : « Je me dis aussi que votre fille pourrait peut-être à ce moment percevoir qu’il est possible de ressentir de la tristesse à
l’idée de ne plus être avec sa mère sans que cette tristesse soit inconsolable. »
Quelques semaines plus tard, Sophie raconte son anniversaire. Pour la
première fois de sa vie, elle a soufflé les bougies. À ce moment-là, elle s’est
mise à pleurer… et sa fille est alors venue lui prendre la main.
Voilà une intervention qu’il faut situer dans son contexte pour en saisir
les effets dynamiques. C’est Sophie qui prend l’initiative d’évoquer une
situation problématique ayant pour elle une forte valeur symbolique, ce qui
indique qu’elle peut déjà l’imaginer. Elle se demande si elle pourra la vivre,
mais le simple fait de l’envisager est déjà une première étape. L’intervention
du thérapeute ne fait qu’amplifier un processus qui se déroule en elle et lui
confirme la valeur de ce qu’elle anticipe. Du point de vue psychanalytique,
le terme pour rendre compte de cette intervention sera celui d’interprétation,
au sens où le thérapeute aide sa patiente à établir un lien entre son expérience
d’enfant (abandon), les protections dont elle a eu besoin pour s’en préserver
(ne jamais pleurer) et, sur le plan identificatoire, une autre façon d’envisager
sa place de femme et de mère (montrer à sa fille – et du même coup à elle-même – que fille et mère peuvent le supporter).
Pourtant, on peut aussi en opérer une lecture qui rende compte des
mêmes effets sans se référer au vocabulaire métapsychologique. On peut parler de
questionnement circulaire, c’est-à-dire d’une intervention dans
laquelle le thérapeute met l’accent sur des questions qui invitent le patient à
expérimenter des comportements nouveaux. L’intervention peut être considérée comme agissante au niveau intrapsychique, mais aussi au niveau du
système des relations familiales : « En remettant subtilement en question le
sens des prémisses et des croyances de l’individu ou du groupe qui vient
consulter, le thérapeute crée un contexte où de nouvelles modalités de perception, de pensée et d’action peuvent émerger
[4]. »
Dans le cas de Sophie, l’intervention se réfère au contexte interpersonnel en l’absence des autres protagonistes. Elle donne la possibilité à la mère
de percevoir – via la fille – un vécu nouveau pour elle.
La difficulté qu’on rencontre pour expliquer sur quoi a porté une intervention thérapeutique est le fait que la compréhension de ses effets dynamiques dépend de l’échelle de description à laquelle on se situe. L’analyse de
la situation vécue par la patiente nous met en relation avec un champ ouvert,
composé de son propre vécu et de la constellation émotionnelle constituée
par la famille. Les deux ne sont pas dissociables. L’intervention du thérapeute
porte sur les relations de la patiente avec ses proches, ce qui indique qu’il doit
se référer à des hypothèses précises concernant la nature de la dynamique des
liens familiaux et de leurs transformations.
Ce sont les thérapeutes familiaux qui ont particulièrement développé différentes techniques pour aider leurs patients à percevoir ces relations et surtout à les transformer.
Se formuler une hypothèse
Dans un article
princeps paru en 1982, Mara Selvini-Palazzoli
[5] définit
plusieurs principes pour intervenir dans les entretiens avec les familles. Le
premier concerne la formulation d’hypothèses. Le clinicien, dès le début de
la relation thérapeutique, se formule une ou des hypothèses à partir des premiers éléments qu’il perçoit au contact de la famille. Il n’explore pas une
vérité supposée cachée, mais cherche la voie d’une interrogation commune
sur le chemin que la famille peut emprunter pour se transformer. L’hypothèse
n’est donc « ni vraie ni fausse, mais plus ou moins utile
[6] ». Elle a une valeur
fonctionnelle au sens où le thérapeute, par les questions qu’il pose, obtient en
retour des éléments sur la façon dont les relations sont structurées dans la
famille. Dans la perspective systémique, c’est le comportement actif du thérapeute (ses questions) qui provoque des prises de positions de chacun de ses
membres vis-à-vis des autres et évite ainsi que la famille s’enferme dans l’exposé stérile des troubles du « patient désigné ». Les questions du thérapeute
introduisent de l’inattendu et de l’improbable dans le système familial, condition favorable à l’expérimentation d’autres relations possibles pour chacun de
ses membres.
Un deuxième principe, logiquement lié au premier, est le principe de
circularité
[7]. Concrètement, ce principe prend la forme suivante : le thérapeute
invite un membre de la famille à dire comment il voit la relation entre deux
autres membres de la famille. Une relation dyadique est donc définie non pas
par le point de vue de ceux qui y sont impliqués mais par une tierce personne.
Mara Selvini précise qu’il est plus fructueux de demander à un fils : « Dites-nous comment vous voyez la relation entre votre sœur et votre mère » que
d’interroger directement la mère sur
sa relation avec sa fille. Cette technique
de questionnement amorce un tourbillon de réponses dans la famille, ce qui
transforme, pour chacun, la perception qu’il se faisait des autres. Cette
demande est une invitation à la description des actions, matériel à partir
duquel les relations sont plus nettement identifiables. En voici une courte
illustration.
Une patiente en analyse contacte un thérapeute familial parce qu’elle
trouve que ses deux enfants (dix-sept et dix-neuf ans) sont renfermés sur eux-mêmes et la repoussent. Elle réussit à les convaincre ainsi que son mari d’une
première rencontre avec le thérapeute. Dès les premières minutes de l’entretien, le thérapeute réalise que celui-ci survient à un moment crucial pour la
famille. Les deux enfants sont sur le point de prendre une relative indépendance en allant faire leurs études en province, et le père a été muté depuis peu
à 200 km de la maison. Il ne revient que le week-end. La mère travaille à
domicile et envisage avec angoisse de se retrouver seule pendant la semaine.
Le thérapeute s’adresse alors à l’un des enfants (la fille) et lui demande ce
qu’elle pense de la relation de son frère avec sa mère. La réponse de la fille
surprend la mère, qui réalise alors que ses deux enfants ont beaucoup
d’échanges entre eux (elle pensait le contraire) et modifie de ce fait l’idée
qu’elle se fait de leurs attitudes à son égard. Elle est très touchée de découvrir que ses deux enfants sont attentifs à ce qu’elle vit et la description des
relations mère-fils (par la bouche de la fille) ouvre vers celles de la mère avec
la fille. Cette évocation passe par le récit des repas familiaux : les deux
enfants taquinent leur mère en lui disant qu’elle n’y parle que de son psychanalyste au lieu de s’intéresser à ce qu’ils cherchent, eux, à lui raconter…
Le questionnement circulaire est devenu un outil essentiel en thérapie
familiale et évolue maintenant vers la perspective d’une coconstruction ou
cocréation patient-thérapeute. Le processus thérapeutique consiste en l’élaboration d’un récit à l’aide de ce questionnement grâce auquel chaque
membre de la famille peut percevoir la position qu’il occupe pour d’autres, et
celle que les autres occupent pour lui et entre eux. L’objectif du thérapeute
est de permettre que des positions alternatives émergent de sorte que les
places occupées dans cette constellation se recomposent à partir des ressources disponibles en chacun. Le récit en question n’est pas une fin en soi,
c’est son élaboration commune qui peut déclencher dans la famille un tel processus.
Voyons plus en détail sur quoi porte ce questionnement.
Cette famille se compose d’une mère et de trois filles (Sylvia, quatorze ans, qui a fait des tentatives de suicide, Sonia, dix ans ; Julia, huit ans).
Le père est décédé deux ans auparavant.
Dans les premières séances, la mère dit ne pas pouvoir envisager que ses
trois filles et elle s’éloignent les unes des autres. La ressemblance des trois
prénoms contribue à la confusion des thérapeutes, qui se trompent systématiquement lorsqu’ils s’adressent à l’une d’elles dans les premières semaines
de la thérapie.
La séquence qui suit nous montre comment le questionnement circulaire
facilite le processus de description des enjeux émotionnels familiaux.
Dès le début, lorsque la mère prend la parole, l’attention de Sonia et de
Julia est attirée par un gros ballon posé à côté d’elles dans la pièce. Julia se
lève et commence à jouer avec lui.
Thérapeute 1 : Je pense que je vais être obligé de ranger ce ballon
ailleurs…
Thérapeute 2 : J’ai peut-être une autre idée. Nous pourrions utiliser ce
ballon pour jouer ensemble, puisque vous avez envie de jouer avec. Celui qui
a le ballon va être celui qui pose une question à celui à qui il veut parler pendant que les autres se taisent et l’écoutent. Celui à qui la question s’adresse
ne peut répondre que lorsque l’autre lui a envoyé le ballon.
Les thérapeutes se sont spontanément réparti des positions différentes :
le premier en donnant des limites (question centrale de la vie familiale abordée ici au niveau analogique) ; la seconde en proposant de jouer avec le ballon, ce qui permet d’utiliser de façon dynamique l’attitude de la petite Julia
en l’intégrant au travail familial. Comme le dit M.Andolfi : « Le jeu permet
d’analyser et d’expérimenter diverses possibilités de
combiner des idées, des
émotions et des formes de comportement […]. Le thérapeute doit savoir redéfinir la compétence et le rôle qu’on lui attribue, il doit savoir s’engager dans
une relation sans s’ancrer sur une position d’immobilité qui se fonde sur une
“abstention” et signifie un refus de participer émotionnellement à la construction du scénario thérapeutique
[8]. »
Après quelques échanges, Sonia se met de côté dans un coin de la pièce.
Immédiatement, Julia prend le ballon et dit à sa mère : « Je voudrais
savoir pourquoi tu ne veux pas que nos grands-parents viennent à la thérapie
familiale ? »
L’absence de Sylvia, « patient désigné » – elle a fait plusieurs tentatives
de suicide après la mort du père – et le retrait de Sonia pourraient être des
obstacles au processus thérapeutique en cours. Mais Julia, s’alliant spontanément avec les thérapeutes, profite du processus de questionnement pour
l’élargir aux grands-parents. Cela va permettre à la mère de parler de ses relations difficiles avec sa mère.
La mère : Parce que c’est pour nous et pas pour les parents… C’est moi
qui ai la charge de votre éducation…
Puis elle envoie le ballon vers Julia et lui dit : Cela te satisfait comme
réponse ?
Julia : J’aimerais bien que tes parents viennent et qu’ils disent ce qu’ils
pensent… (Elle envoie le ballon au thérapeute 1).
Thérapeute 1 : Ils prendraient toute la place ici ?
La mère : Oui !
Julia se lève et va s’asseoir par terre dans un autre coin de la pièce.
La mère : Depuis que je suis petite, ma mère a toujours voulu parler à ma
place. Je me suis fâchée à différentes reprises assez violemment quand j’attendais Julia. Nous fêtions les trois ans de Sylvia et ma mère a dit à quelqu’un
qui était là qu’elle aimerait bien que l’on ait un petit garçon. Nous avions déjà
deux filles et je me suis fâchée assez violemment ce jour-là. Elle a toujours
eu la manie de parler à la place des gens…
Thérapeute 2 : En vous écoutant, je me disais : que pensez-vous qu’il
pourrait se passer ici avec eux… vous pourriez aussi prendre la place que
Sonia prend aujourd’hui et nous laisser mener les choses avec vos parents
sans intervenir ?
La mère : Mes parents ont plus de soixante-dix ans, est-ce que cela vaut
le coup de changer les choses maintenant ? Leur vie est faite, ma mère est
persuadée d’avoir raison. Quand elle veut me donner des leçons sur l’éducation de mes filles, je me demande si elle a fait mieux, je n’en suis pas persuadée…
Dans la mesure où la mère adopte un point de vue critique à l’égard de
sa propre mère, il devient possible d’ouvrir le chapitre de ses relations avec
ses parents lorsqu’elle était enfant, c’est-à-dire l’évocation du contexte plus
large des interactions passées. Le thérapeute a le choix d’intervenir sur deux
plans : celui des relations actuelles avec les grands-parents maternels ou celui
des relations passées de la mère avec ses parents.
Thérapeute 1 : Elle est seule à penser cela ?
La mère : Je ne sais pas, je lui reprocherais des choses, est-ce que cela
vaut le coup ? (Elle envoie le ballon au thérapeute 1).
Thérapeute 1 : Vous imaginez que vous pourriez leur reprocher quelque
chose, mais vous pourriez aussi leur demander quelque chose…
Julia lève le doigt pour avoir la parole.
Julia : Pourquoi tu n’écouterais pas ce qu’ils disent et tu en reparlerais à
une autre séance, quand ils ne sont plus là ?
La mère, après un long silence : Je ne suis pas prête.
Thérapeute 2, à Julia : Mais, toi, qu’est-ce que tu aimerais leur demander à tes grands-parents ?
Le thérapeute opte pour une approche indirecte parce qu’il s’appuie sur
la position de Julia qui « aide » sa mère. Il se réfère ainsi à l’hypothèse selon
laquelle la famille cherche, par la voix des enfants (ici surtout de Julia),
d’autres modalités d’organisation après la mort du père.
Julia : Je ne sais pas… Qu’ils disent ce qu’ils pensent de notre famille…
Puis elle prend le ballon des mains de sa mère et dit : J’aimerais demander à Sonia si elle aimerait bien que Pierre vienne à la thérapie…
Thérapeute 2 : Qui est Pierre ?
La mère : C’est mon frère, on ne se voit pas très souvent, Sonia aime
bien aller chez lui à la campagne…
Thérapeute 2 : Vos filles semblent avoir besoin d’entendre parler de leur
famille… Mais, du temps de votre mari, si vous étiez venus pour des difficultés de Sylvia, pensez-vous qu’il aurait accepté que vos parents viennent ?
La mère : Je pense que si mon mari avait été là… je ne suis pas certaine
que nous serions venus…
Thérapeute 2 : Vous pensez que vous n’auriez pas eu de problèmes familiaux ?
La mère : Si, parce que je n’avais pas l’intention de rester avec lui, donc,
je ne sais pas… je lui avais dit quand il était malade : tu guéris et après on
voit… Je ne suis pas sûre que Sylvia aurait fait des tentatives de suicide… Je
lui avais bien expliqué que, si on divorçait, il n’était pas question qu’elle
choisisse entre ses parents… si elle voulait voir son père.
Pour la première fois, la mère évoque ses relations difficiles avec son
mari, ce qui laisse transparaître un fantasme : le père non plus ne pouvait se
séparer. Il en est mort… Ce que va dire un peu plus loin la mère des propos
de Sylvia le confirme.
Thérapeute 2 : Si vous aviez été divorcés, pensez-vous que votre mari
aurait accepté que vos parents viennent ?
La mère : À la limite, il était plus proche de mes parents que de sa
mère… Déjà, à la question de savoir s’il aurait accepté une thérapie familiale,
je n’en suis pas certaine…
Thérapeute 2 : Mais, il s’entendait bien avec vos parents ?
La mère : Oui. Elle se tourne vers Julia qui lève la main.
Julia : Tu disais tout à l’heure que tu te serais peut-être séparée de lui,
mais, est-ce que tu penses que Sylvia aurait essayé de faire une tentative de
suicide pour vous remettre ensemble ?
La mère : Peut-être… Quand elle a su que son père était malade, elle a
dit : je préfère cela qu’un divorce !
Thérapeute 1, à la mère : C’était une question pour vous, avant qu’il soit
malade ?
La mère : Je sais que je lui avais dit : tu guéris, et on voit après, parce
que j’avais le sentiment qu’il se détruisait et qu’il voulait m’entraîner avec
lui… Quand il a su qu’il avait de l’artérite et qu’il allait avoir un pontage aux
jambes, il m’a dit en riant : on va faire un concours de chaises roulantes ! [La
mère est atteinte de sclérose en plaques depuis plusieurs années.] À l’hôpital,
je ne savais pas qu’il allait mourir et je lui ai dit : où que tu ailles, tu iras tout
seul… tu ne m’entraîneras pas avec toi… Elle se tourne vers le thérapeute 1
et lui dit : « Je crois que c’est masculin, cela aussi… »
Thérapeute 1 : Avez-vous le sentiment que cette façon de voir est
quelque chose que vous avez vu chez les hommes dans votre famille ?
La mère : Non, mais je l’ai vu chez son père qui avait eu les mêmes problèmes de santé. Les femmes, j’ai l’impression qu’elles se battent plus contre
la maladie. J’avais trois enfants, je me suis battue pour être bien suivie à l’hôpital…
Julia : Si vous aviez divorcé, tu penses qu’il aurait réagi comment ?
La mère : Ce n’était pas une décision arrêtée… je voyais qu’il se détruisait, c’était pour qu’il s’arrête… Bien sûr, on peut se dire maintenant, avec le
recul, à ce moment-là, les dés étaient déjà jetés… mais on ne le savait pas sur
le moment… il disait à table, devant les petites : l’alcool et la cigarette, il n’y
a que cela de bon…
Thérapeute 2 : En fait, il était très déprimé ?
La mère : Oui, il l’était avant la maladie, et il ne voulait pas l’admettre…et moi, je ne voulais pas continuer à vivre cela et que mes enfants entendent
des choses pareilles…
Cette séquence nous montre comment la petite Julia, s’identifiant aux
thérapeutes, permet à sa mère et à elle-même de construire un récit des relations familiales. C’est la seule des trois filles à ne pas présenter, à ce moment
de la thérapie, de difficulté particulière – sa sœur Sonia s’est déclarée végétarienne et ne veut quasiment plus manger.
L’objectif des thérapeutes est de favoriser l’émergence d’histoires alternatives élaborées avec les membres de la famille. Certains diront que l’on
peut considérer cette coélaboration (ou coconstruction) comme une interprétation, mais c’est précisément là que se situe le problème : il devient difficile
de distinguer, en matière de description, ce que désigne ce terme psychanalytique de ce que désigne par exemple celui, familier aux systémiciens, de
recadrage
[9].
Du point de vue analytique : « Interpréter consiste à transformer l’ordre
naturel des événements en l’ordre des raisons pour lesquelles on en parle de
telle ou telle manière […]. La psychanalyse n’a pas pour but la connaissance
historique, elle a un but pratique qui est de résoudre des problèmes présents
dans la mémoire affective, laquelle est une mémoire évolutive où les éléments issus du passé sont diversement associés ou dissociés, investis ou
désinvestis. Une interprétation n’est valable pour l’analysant que dans la
mesure où elle favorise une réélaboration ou réorganisation de ses expériences vécues
[10]. »
Comparons cette formulation à celle avancée par Carlos E. Sluzki à propos de l’élaboration du récit dans la perspective systémique : « Puisque les
histoires – surtout celles qui attirent notre attention pendant la thérapie –
organisent, maintiennent, soutiennent et justifient les problèmes (ou les
conflits, ou les symptômes), une transformation de l’histoire donnée par les
patients a lieu de façon à affecter la manière dont le problème est conçu,
perçu, décrit, soutenu, expliqué, jugé et joué
[11]. »
Les références théoriques psychanalytiques et systémiques convergent
donc sur cet objectif d’élaboration symbolique relatif aux identifications de
chacun dans la famille. Maurizio Andolfi dit que : « L’unité structurelle qui
contribue à déterminer l’autonomie individuelle de chacun est la relation
triangulaire entre les parents et l’enfant […]. Une unité systémique se constitue dans un processus d’interaction entre les individus qui la composent ;
dans ce processus chacun fait l’expérience de ce qui, dans la relation, est
autorisé et de ce qui ne l’est pas. Cette unité systémique est régie par des
schèmes relationnels – des règles de comportement – qui la caractérisent et
qui peuvent se modifier et s’adapter quand se transforment les besoins de
chaque individu et du groupe dans sa totalité. La faculté de varier ces modalités permet à chacun de faire l’expérience de nouveaux aspects de luimême
[12]. »
On remarquera que cette définition du processus de différenciation, tout
en étant très proche de celle que propose Freud en termes de complexe d’Œdipe, n’entre pas dans le détail des mécanismes identificatoires en jeu au
cœur du processus. Ce travail plus approfondi peut se faire dans le cadre
d’une relation de thérapie individuelle qui prend parfois la suite d’une thérapie familiale pour certains de ses membres.
Les repères identificatoires
Dans le questionnement circulaire, l’intervention s’appuie sur l’idée
qu’un individu a besoin de connaître la place qu’il occupe dans sa famille
pour envisager celle qu’il peut et pourra occuper dans sa vie. Les symptômes
et problèmes qui peuvent se présenter sont accessibles en termes de description relationnelle, insérés dans un contexte interpersonnel où ils prennent
source et sens. Même si cette conception prend sa source dans l’idée de système, la question centrale est de savoir
ce qu’elle permet de mettre en scène,
c’est-à-dire aussi de décrire. Il en va de même dans les
sculptures
[13] ou avec
le
reflecting team
[14] : ces techniques facilitent l’émergence d’un matériel relatif à ce qui détermine les modes de relations hérités des générations précédentes, qui s’actualisent et deviennent reconnaissables sous ces différentes
formes.
Il se trouve que les éléments dont dispose ainsi le clinicien sont tout à
fait similaires à ce que Freud avait proposé sous le terme d’
identification.
Edmond Ortigues dit à ce sujet que « l’identification à l’autre ne prend toute
son importance dans la formation de la personnalité qu’en liaison avec ce que
Freud appelle “l’investissement d’objet”, la perception d’autrui comme objet
d’amour ou de haine, de plaisir ou de déplaisir. […] L’investissement d’objet
a le sens d’investir une place, d’occuper le terrain. L’investissement a une
signification topographique en même temps que dynamique ou émotionnelle
[15] ».
Conséquences pratiques : « Le problème œdipien, avec la double interdiction de l’inceste et du meurtre, est un problème familial autant qu’individuel. D’un individu à l’autre, le problème œdipien ne se pose jamais tout à
fait dans les mêmes termes, parce qu’il se pose en fonction de la donne initiale des parents, c’est-à-dire la position œdipienne des parents telle qu’elle
est ravivée par la venue d’un enfant. Il n’y a pas de causalité linéaire des
parents aux enfants, car chacun réagit à l’autre, mais c’est la constellation
familiale qui introduit les termes dans lesquels se posent les problèmes
majeurs de l’existence pour l’enfant. […] Lorsque, dans une psychothérapie
ou une psychanalyse, un individu cherche à faire le départ entre ses identifications parentales et ses possibilités propres, il est conduit à élucider les positions parentales pour comprendre les siennes
[16]. »
Avec un autre vocabulaire, M. Andolfi ne décrit-il pas le même processus lorsqu’il dit que : « C’est lorsque les nouvelles générations ont la tâche
de confirmer et de reproduire la trame du mythe
[17] que les plus forts “blocages” se produisent, et il est fréquent de rencontrer des personnes qui se
débattent dans la recherche d’une solution à d’antiques problèmes, tout au
moins dans leurs liens avec les générations précédentes, dont ils ignorent les
termes
[18] » ?
Comparaison des deux procédures
Certains modes d’intervention des thérapeutes systémiciens peuvent
donc faire l’objet d’une « lecture » de type analytique, particulièrement en
termes de
repères identificatoires. Les travaux de Maurizio Andolfi
[19] se prêtent bien à cette lecture comparée des exposés de cas où une analyse de la
même séquence en termes de repérage identificatoire est très proche de l’analyse systémique. Sur l’essentiel, dans les deux approches, tout au moins
lorsque l’histoire de la famille est abordée, la procédure est similaire : les cliniciens aident chaque membre de la famille à se situer (c’est-à-dire à se différencier) les uns par rapport aux autres en leur permettant de mieux
percevoir les repères identificatoires à partir desquels ils se sont construits. À
partir de là, ils peuvent s’orienter vers d’autres voies d’actions.
Il semble donc qu’à partir de deux modèles pratiques se référant à deux
perspectives théoriques différentes les processus thérapeutiques peuvent
converger vers les mêmes effets. L’exemple le plus simple est sans doute
celui de la phobie chez l’enfant. La comparaison des descriptions de la cure
du célèbre « petit Hans » de Freud avec celles d’une thérapie systémique
d’enfant présentant le même symptôme nous montre deux processus similaires. C’est en effet la séparation-individuation de l’enfant dans l’établissement d’une nouvelle relation père-fils qui permet le dégagement de la
phobie
[20]. Comme le dit Daniel Stern, deux descriptions différentes générées
par deux modes d’intervention différents peuvent entraîner deux transformations équivalentes.
La différence entre les deux méthodes ne semble donc pas porter sur
l’objet de l’intervention thérapeutique, mais sur les conditions dans lesquelles elle s’effectue.
Cette question conduit au problème de l’attitude plus ou moins active du
thérapeute. Dans le dispositif analytique, centré sur l’interaction patient~thérapeute (transfert), le « retrait » du thérapeute est considéré comme une
condition nécessaire pour que le patient accède à une perception différente
des enjeux émotionnels sous-jacents à la description de ses relations avec les
autres et avec celui qui l’écoute. Il n’en va pas de même dans l’approche systémique, où la dynamique des relations familiales est l’objet même des interventions. Il ne s’agit pas simplement d’élaborer un récit portant sur les
relations, mais d’en expérimenter d’autres.
Dans l’analyse, l’intensification du lien émotionnel (transfert) a pour
objectif de conduire à une analyse du lien patient-thérapeute : la référence est
individuelle et l’expression est essentiellement verbale, ce qui suppose une
individuation déjà élaborée. Dans l’approche systémique, plus adaptée à des
pathologies lourdes, le thérapeute, même s’il est très attentif à ce que chacun
fait ou dit dans la séance, a toujours à l’esprit la globalité des liens familiaux
et aide chacun à privilégier l’expression analogique de ses positions inconscientes.
Sur le plan pratique, la question centrale reste de se demander pour un
ou des patients (famille) quelles sont les conditions optimales qui peuvent
conduire à l’ouverture du dispositif thérapeutique vers une plus grande créativité et quelles sont, à l’inverse, les conditions les plus défavorables pouvant
conduire à une fermeture du dispositif à toute perspective de changement et
de transformation, aussi bien du côté du patient que de celui du thérapeute.
Une enquête sérieuse sur les pratiques des thérapeutes se réclamant d’orientations différentes nous montrerait peut-être que beaucoup de cliniciens expérimentés utilisent spontanément plusieurs références théorico-pratiques
lorsque la situation le demande, et qu’il doit exister une relation significative
entre la capacité à « jouer » de cette façon chez le thérapeute et l’évolution
et/ou transformation qui s’observe dans l’itinéraire de vie de son patient.
[1]
Daniel Stern, « Le dialogue entre l’intrapsychique et l’interpersonnel : une perspective
développementale
», Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 13,
1991, p. 49
.
[3]
Ibid., p. 50.
[4]
Ferdinand Seywert, « Le questionnement circulaire »,
Thérapie familiale, vol. 14, n° 1,
1993, p. 73-88.
[5]
Mara Selvini-Palazzoli, Luigi Boscolo, Gianfranco Cecchin, Giuliana Prata (1982) :
« Hypothétisation – circularité – neutralité »,
Thérapie familiale, Genève, vol. 3,1982, p. 117-132.
[6]
Ibid., p. 120.
[7]
Ibid., p. 124.
[8]
Maurizio Andolfi, 1987,
Temps et mythe en psychothérapie familiale, trad. franç., Paris, ESF,
1990, p. 74.
[9]
Sur ce sujet, voir Jean Cassanas, « La description des pratiques »,
Psychothérapies, vol. XX,
n° 3,2000, p. 169-177.
[10]
Edmond Ortigues, « La forme et le sens en psychanalyse », dans
Que cherche l’enfant dans
les psychothérapies ? Toulouse, érès, 1999, p. 15-48.
[11]
Carlos E. Sluzki, « L’émergence des récits comme foyer de thérapie »,
Thérapie familiale,
Genève, 1991, vol. 12, n° 4, p. 293-300.
[12]
M. Andolfi, C. Angelo, P. Menghi, A.M. Nicolo,
La forteresse familiale, trad. franç. 1985,
Paris, Bordas, 1982, p. 2-3.
[13]
Jacqueline C. Prud’Homme, « La sculpture familiale : technique d’évaluation, de traitement et d’enseignement »,
Thérapie familiale, Genève, vol. 2, n° 2,1981, p. 147-153.
[14]
Fabienne Kuenzli-Monard et André Kuenzli (1999) : « Une différence fait-elle la différence ? Le Reflecting team comme partie intégrante du processus psychothérapeutique »,
Thérapie familiale, Genève, vol. 20, n° 1, p. 23-37.
[15]
Edmond Ortigues, « Les repères identificatoires dans la formation de la personnalité »,
dans
Travail de la métaphore, ouvrage collectif, Paris, Denoël, 1984, p. 99-134.
[16]
Edmond Ortigues, 1984,
op. cit.
[17]
Défini comme : « Une combinaison d’éléments réels et imaginaires à travers laquelle la
réalité est interprétée. Hérité en partie des familles d’origine, élaboré en partie dans la famille
actuelle et correspondant à ses besoins émotionnels, il (le mythe) assigne à chacun un rôle et
un destin précis. » Cette définition est révélatrice du fait que l’approche systémique ne s’appuie pas sur une théorie de la construction de l’identité personnelle, domaine qui, au contraire,
en psychanalyse a été particulièrement développé avec la notion d’identification. N’oublions
pas néanmoins que les pionniers de la thérapie familiale (Bowen, Withaker, Selvini, Akerman,
Andolfi, etc.) avaient tous été d’abord des psychanalystes.
[18]
Maurizio Andolfi,
op. cit., 1987, p. 102.
[19]
Maurizio Andolfi,
op. cit., 1987, p. 61-62.
[20]
Voir à ce sujet Jean Cassanas, 2000, article cité.