Dialogue
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I.S.B.N.2749201373
128 pages

p. 65 à 77
doi: en cours

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no 161 2003/3

2003 Dialogue

De la notion d’incestuel à celle d’interdit primaire de différenciation  [*]

Jacques Robion psychanalyste, thérapeute de famille
L’auteur analyse le concept d’incestualité créé par Racamier. L’incestualité, selon Racamier, met la sexualité au service d’une forclusion du processus d’individuation. À développer toutes les implications de cette notion, J. Robion en vient à imaginer la psychogenèse comme un processus constant de différenciation et de synthèse, et non pas simplement comme le processus d’acceptation d’un manque originaire. Ainsi, après la « différenciation des êtres », d’autres actes de différenciation psychique attendent le sujet : la différenciation sexuelle, générationnelle (en réalité exogamique), idéologique, économique. Racamier situe le conflit psychique incestuel entre désir d’indifférenciation et « tabou de la confusion des êtres ». Mais quel destin cette théorisation réserve-t-elle au désir de différenciation ? Ce désir n’échappe pas à une interdiction surmoïque, primaire. Il y a donc un conflit psychique primordial, antérieur au « conflit des origines », où intervient un interdit tertiaire. La double intériorisation des interdits tertiaire et primaire pourrait bien être, dans cette logique, une des origines de la psychose.Mots-clés : Psychanalyse, Racamier, incestuel, différenciations existentielle, sexuelle, générationnelle, économique, idéologique, interdit primaire, interdit tertiaire.
La découverte majeure de l’incestualité, cet objet étrange qui est venu déranger le cours tranquille de ma pratique fondée jusqu’alors sur le rassurant Œdipe, la séduisante « forclusion du nom du père » et la sédative « coupure du signifiant », cette découverte majeure a hélas donné lieu à une extension malencontreuse de l’usage de ce nouveau concept. L’incestuel envahit aujourd’hui toute la clinique pré-œdipienne, tout comme en son temps la « relation duelle » de Lacan (1966). Racamier redoutait déjà que le « clinicien quelque peu averti mais trop pressé ne se mette à crier à l’incestuel devant la première banalité venue » (1995, p. 141). S’il entendait le bruit assourdissant qui se fait maintenant autour de sa création, qu’écrirait-il ?
L’incestuel est partout. Toinette elle-même s’en est emparée :
Toinette : De quoi êtes-vous malade ?
Argan : Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.
Toinette : Ce sont tous des ignorants, c’est de l’incestuel que vous êtes malade.
Argan : De l’incestuel ?
Toinette : Oui. Que sentez-vous ?
Argan : Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
Toinette : Justement, l’incestuel.
Arcan : J’ai quelquefois des maux de cœur.
Toinette : L’incestuel.
Argan : Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
Toinette : L’incestuel.
Argan : Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.
Toinette : L’incestuel, l’incestuel, vous dis-je.
J’ai simplement remplacé mot pour mot, dans ce célèbre dialogue du Malade imaginaire de Molière, poumon par incestuel ! D’aucuns vous diront que c’est parce qu’on ne peut plus respirer sans l’incestuel aujourd’hui.
Las de tourner autour de cet objet incongru comme une poule autour d’une boîte à musique ou un sauvage autour de son fétiche, je me suis dit qu’une lecture critique de la pensée de Racamier s’imposait d’urgence.
 
Le « conflit des origines »
 
 
Pour Racamier, le « conflit des origines » met en jeu les tendances naturelles du sujet à la croissance et ses tendances contraires à rester uni à l’objet primaire. Le sujet s’y déchire entre aspiration à reconstituer l’unisson perdu et désir de le quitter, s’y écartèle entre désir de différenciation et désir d’indifférenciation. Ce vécu est partagé par les deux partenaires de la relation primaire; mère et enfant vivent tous deux le conflit primaire. Il faut être et rester un, murmurent-ils en chœur, unis dans et par ce fantasme commun d’un unisson perdu.
 
« L’antœdipe »
 
 
Mais l’oscillation entre désir d’unisson et tendance à la croissance ne constitue pas encore un conflit psychique. Pour qu’il y ait conflit psychique, métapsychologiquement parlant, il faut la présence d’un interdit intériorisé.
Or, nous dit Racamier, « l’antœdipe » est un conflit psychique.
L’antœdipe désigne donc sans équivoque le moment métapsychologique du conflit des origines, et l’interdit en est : le « tabou de la confusion des êtres ». Dans les textes de Racamier, antœdipe et conflit des origines apparaissent la plupart du temps comme deux notions interchangeables. Je vais considérer l’antœdipe, sans doute arbitrairement, comme l’avatar métapsychologique du conflit des origines.
L’interdit interne du « tabou de l’indifférenciation des êtres », poursuit l’auteur, ne peut prétendre à la qualification de surmoi, car « le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe » (Racamier, 1995, p. 54). Le surmoi est nécessairement post-œdipien, tout comme l’objectalité. Racamier nomme donc cette instance interne archaïque, d’allure on ne peut plus surmoïque : « le surantimoi ». « Cette instance n’est pas un surmoi véritable », affirme-t-il (1995, p. 95), car il défend sans protéger, alors que, « au double sens du terme, le surmoi défend » (Racamier, 1995, p. 55).
Le fantasme, étant héritier lui aussi de l’Œdipe, subit le même sort que l’instance surmoïque archaïque. Tout se passe comme si les productions psychiques de la période primaire ne pouvaient acquérir la dignité de fantasme, dignité réservée à l’aristocratie œdipienne. Ces productions psychiques, comme le surantimoi, entrent dans une zone de non-droit conceptuel. Elles sont qualifiées par Racamier de « fantasmes-non-fantasmes ».
Racamier n’a pas davantage voulu retirer au lien primaire sa qualification freudienne de narcissique. L’attraction mutuelle mère-enfant ne peut être que narcissique, car l’objectalité, liée au sexuel-génital, est nécessairement seconde, secondaire, post-œdipienne : « À toute séduction il n’est à notre connaissance que deux moteurs possibles : le sexuel et le narcissique » (Racamier, 1995, p. 24).
Amour primaire ? Relation narcissique. Lien primaire ? Lien « anobjectal ». Il n’y a d’autre issue théorique pour le lien primaire que d’être rangé sous la catégorie du narcissisme.
Par suite, le moyen utilisé par la mère qui ne souhaite pas voir s’achever l’unisson primaire s’inscrira dans le registre du narcissisme. Ce sera la « séduction narcissique ». La mère idolâtre son enfant, le surestime, le survalorise, en vérité le « floue », pour qu’il dépende à ce point d’elle qu’il ne puisse se séparer d’elle. « Je suis la seule qui connaisse ta vraie valeur », susurre-t-elle. L’enfant n’ose plus s’éloigner, s’affronter au monde, tant il craint de déchoir de son piédestal et de sa magnificence. Il pourrait y rencontrer une image de soi quelque peu différente, insupportable.
« Un Œdipe ne suffit pas dans la vie », proteste pourtant Racamier (1995, p. 56), fatigué sans doute de voir son audace créatrice étouffée par le dogme, désireux peut-être de s’affranchir d’une mère abusive freudienne. Racamier souhaite « trouver au non-dit incestuel sa métapsychologie » (1995, p. 176). Quand il écrit : « Au tabou de l’inceste, l’incestualité substitue le tabou sur la vérité de l’inceste », ou bien : « Il y a pire que l’horreur de la castration : l’horreur de la distinction et de la différence des êtres » (Racamier, 1995, p. 188), comment n’y pas voir un effort pour concevoir un interdit interne autre que l’interdit de l’inceste, pour élever l’interdit primaire au même rang et statut que l’interdit tertiaire ? Se déprendre de « l’œdipo-centrisme » (Robion, 2000), ce primat théorique de l’Œdipe, n’a rien d’évident.
 
« L’incestuel »
 
 
L’antœdipe est donc un conflit psychique. Et l’incestuel ?
L’incestuel est une « version de l’antœdipe ». Il est l’ultime moyen « de garder cet enfant qui s’obstine à croître » et de maintenir l’unisson. L’exclusion incestuelle du tiers n’a rien à voir avec la notion lacanienne de forclusion du tiers symbolique. La « forclusion du nom du père » (Lacan, 1966) ne vise qu’à maintenir une érotisation coupable de la relation duelle : rester deux au lieu de trois. L’incestualité tend au contraire à perpétuer par la transgression sexuelle une autre transgression, première. De fait, ce n’est pas la ternarité qui s’y repousse, c’est la dualité. Il ne s’agit plus de rester deux au lieu de trois, mais de continuer à ne faire qu’un : rester un au lieu de deux.
Dans l’incestualité, la transgression œdipienne ne figure qu’en tant que moyen pour autre chose qu’elle-même, et non comme fin en soi. La sexualité y est en quelque sorte détournée de sa finalité et de son sens. On pourrait presque parler d’une perversion de la structure de l’Œdipe, dans la mesure où la séduction sexuelle se met au service de la séduction narcissique.
La notion d’incestualité ainsi comprise dépasse largement l’idée du simple « équivalent d’inceste », du « climat où souffle le vent de l’inceste sans qu’il y ait inceste » (Racamier, 1995, p. 13). Il ne s’agit plus d’un quasiinceste, mais d’un pseudo-inceste. Cela veut dire qu’il peut tout à fait se produire des incestes réels de nature incestuelle. Le clinicien s’intéresse moins alors à la réalité ou à la non-réalité du passage à l’acte qu’à sa signification profonde.
On a parfois l’impression que Racamier hésite à abandonner sa toute première définition de l’incestuel : « l’équivalent d’inceste ». Quasi-inceste, pseudo-inceste ?
Quand Racamier pense l’incestuel comme une version de l’antœdipe, il veut signifier que l’incestualité est un avatar malheureux du conflit des origines par lequel passe tout être humain. C’est l’avatar qui se produit lorsque ledit conflit trouve une « issue négative » sous l’influence d’une mère qui ne souhaite pas voir s’achever la séduction narcissique. « La relation narcissique ne s’achève pas car la mère n’entend pas qu’elle s’achève : tout simplement elle ne le supporte pas » (Racamier, 1995, p. 34).
 
Le « deuil originaire »
 
 
Il faut bien à un moment donné se résoudre à quitter le paradis de l’unisson. Le « deuil originaire » désigne cet instant du renoncement aux plaisirs primaires liés à l’état de conscience « syncrétique » (terme repris à Wallon), liés à la toute première forme d’appréhension du monde.
Le deuil originaire, écrit Racamier, est « ce par quoi, dès les premiers temps de la vie et jusqu’à la mort, le sujet poussé par la croissance se déprend de l’unisson fondé sur les forces de la séduction narcissique, et ainsi se tourne vers l’individualisation qui lui est promise » (Racamier, 1995, p. 47).
Rester dans les délices de l’indifférenciation ou se lancer dans l’exploration du monde ? Le sujet à l’aube de sa vie se sent tiraillé entre deux désirs contraires.
Aux premiers moments de son existence, paradoxalement, le sujet n’éprouve pas l’incomplétude en soi ; il la vit au contraire comme la plus grande des complétudes. Il a tout à développer, et pourtant il se croit infini et tout-puissant. La maturation de son système perceptif fait vite éclater la symbiose du sujet avec le monde, fait naître du coup la première sensation de manque, liée à la disparition des plaisirs de 1’unisson. Le désir d’unisson est sans doute le premier état du manque : l’état primaire du désir. Rien moins qu’une intention de retenir un paradis perdu. Mais, poussé par son processus de croissance, le bébé part à la découverte du monde. Il n’y a qu’à voir le plaisir insatiable qu’il y prend, l’émerveillement qui est le sien dans son activité incessante d’exploration, pour comprendre qu’abandonner son état de conscience syncrétique ne le fait pas longtemps souffrir. Visiblement, il trouve autant de plaisir, sinon plus, à découvrir le monde qu’à s’accrocher désespérément à cet état de conscience premier. Finis les plaisirs illusoires de la toute-puissance ? Vivent les plaisirs de la différenciation ! La contradiction momentanée des désirs – rester uni, ne pas rester uni – ne pose pas longtemps problème au sujet. Le deuil originaire s’achève normalement et rapidement avec la liquidation du désir d’indifférenciation, au profit du désir de différenciation.
Alors, pourquoi le désir d’unisson persiste-t-il chez certains ? Pourquoi certains sujets n’accomplissent-ils pas facilement le deuil originaire ?
On a vu que, pour Racamier, le conflit des origines trouve une issue négative sous l’influence d’une mère qui ne souhaite pas voir s’achever la séduction narcissique. Cela veut dire que l’enfant désire rester dans l’unisson au-delà de la période normale, pour rester dans le désir maternel. L’explication de l’issue négative du conflit des origines se situe donc clairement dans une interaction symbiotique. « Que faut-il faire pour te plaire ? Ne pas me différencier ? » Le deuil originaire ne s’accomplit pas lorsque « contrat symbiotique » il y a.
Un « contrat symbiotique » (Robion, 2002, p. 25) est la relation complémentaire qui s’installe entre deux êtres à partir de la subjectivation en souffrance de l’un des deux. Dans et par une identification projective, « un premier sujet refoule et dénie une partie insupportée de lui-même », un second, pour des raisons qui lui sont propres, se prête au refoulement de l’autre, autrement dit se moule dans le désir inconscient du premier. Le second sujet ne se situe donc absolument pas dans une dynamique de refoulement d’un contenu qu’il aurait en commun avec le premier; il se situe dans une dynamique objectale. Dans et par une identification objectale, il s’assure de la permanence de l’objet aimé, s’attache l’objet d’attachement en le liant et en le comblant narcissiquement. Lier l’autre pour le lier solidement à soi. « Les intérêts inconscients des partenaires nouant le contrat symbiotique divergent donc radicalement. Ils sont dans un rapport de complémentarité. Dans un contrat symbiotique, on se trouve en présence d’une double identification : projective d’une part, objectale de l’autre » (Robion, 2002, p. 26). L’identification objectale est qualifiée de symbiotique quand elle s’insère dans une symbiose inconsciente.
L’intérêt de ce concept repris à Bleger (1967) est, entre autres, de faire apparaître la participation active de l’enfant dans la relation d’emprise. L’enfant se moule de son plein gré dans l’identité suggérée par la mère, en vertu de sa dynamique propre, c’est-à-dire à des fins qui ne sont pas celles de la mère. Nous sommes loin de l’idée d’un enfant victime passive d’une mère « perverse narcissique » ou destructrice, ou autre. Le second sujet d’une symbiose est acteur libre, à part égale, du processus interactif. L’emprise dont on accuse souvent ces mères que Racamier qualifiait avec humour de « phalloïdes » ne se met en place qu’ultérieurement, au moment où l’enfant tend à vouloir rompre le contrat qui étouffe son autonomisation. L’emprise exprime alors l’effort désespéré du parent pour maintenir la symbiose nécessaire à l’accomplissement de sa propre psychisation inachevée, inachevable sans l’enfant. Cette emprise ne vise qu’à conserver l’annexion du psychisme de l’autre, utilisé jusqu’ici comme prothèse d’une mentalisation défaillante.
Mais une symbiose n’est pas encore un conflit psychique. Il y aura véritablement conflit psychique lorsque le désir de l’unisson rencontrera intrapsychiquement un interdit social intériorisé. Le sujet, sous l’influence de cette instance interne, censurera alors lui-même son désir d’indifférenciation. Entre le conflit des origines et l’antœdipe prend manifestement place un temps symbiotique. Il semble impossible de comprendre la conservation du désir d’unisson, au destin normalement éphémère, sans la présence de cette étape intermédiaire interactive, qualifiée par Racamier de séduction narcissique. De fait un contrat symbiotique.
 
Le conflit psychique primordial
 
 
Que devient pendant ce temps le désir de différenciation physicoexistentielle de l’enfant ? Quel sort le sujet aux prises avec une séduction narcissique maternelle réserve-t-il à ce désir ? Racamier met parfaitement en évidence le destin du désir d’unisson; il reste assez silencieux sur le désir de différenciation. Il faut pourtant penser aussi le destin de ce désir.
On peut concevoir que ce dernier entre en sommeil sous l’effet de l’emprise symbiotique maternelle. Si l’enfant manifeste ce désir qui continue naturellement de vouloir s’exprimer, il encourt immédiatement des représailles maternelles. Il réprime donc prudemment ses velléités d’individuation. On peut également penser qu’il combat son désir tant que dure l’emprise maternelle, tant que dure le temps symbiotique. Mais après ?
Le désir de différenciation peut donner lieu lui aussi à un conflit psychique. Il n’y a aucune raison de ne pas octroyer au désir de différenciation le même traitement métapsychologique que celui qu’accorde Racamier au désir d’unisson. Au temps métapsychologique, l’enfant refoule donc son désir d’individuation sous l’influence d’un interdit primaire intériorisé. Le conflit psychique se situe alors entre désir primaire de différenciation et interdit primaire de différenciation. « Je veux rester uni, mais je ne m’en octroie pas le droit », voilà l’antœdipe. « Je veux me différencier, mais je n’en ai pas le droit », voilà le conflit psychique primordial.
Il est dit primordial parce qu’on peut raisonnablement penser qu’il précède chronologiquement l’antœdipe. Logiquement, l’enfant rencontre d’abord l’interdit primaire maternel, avant de se heurter à l’interdit social tertiaire d’indifférenciation.
 
L’interdit primaire de différenciation
 
 
Un interdit primaire n’émane pas d’un ensemble social-tertiaire – comme le tabou de la confusion des êtres ou plus tard celui de l’inceste – mais d’un ensemble primaire maternel. Il condamne l’écart que tend à prendre l’enfant avec l’objet symbiotique, autrement dit avec le désir inconscient maternel. « C’est mal de t’écarter de l’identité que tu dois prendre. » C’est là probablement la toute première obligation surmoïque.
L’interdit primaire est un interdit de différenciation symbiotique. Une interdiction de rompre le contrat symbiotique.
L’interdit primaire émerge à l’instant de la rupture possible du contrat symbiotique. « C’est mal de prendre une autre identité que celle que ma mère désire pour moi », intériorise l’enfant pour son malheur. Avec cette intériorisation se forme le premier surmoi.
À partir de là, je crois que l’enfant construit un second interdit primaire :
celui de différenciation psychogénétique. L’enfant va forclore son processus de différenciation psychogénétique, à un niveau donné, parce que se différencier psychogénétiquement implique de se différencier symbiotiquement.
Deux êtres au lieu d’un seul, deux sexes au lieu d’un seul, deux familles au lieu d’une seule (l’obligation exogamique, dont le tabou de l’inceste n’est que la formulation restreinte, exige de l’enfant qu’il aille satisfaire ses besoins sexuels dans un autre groupe familial que le sien), deux idéologies au lieu d’une seule ? L’enfant doit se soumettre à la nécessaire différenciation des existences, des sexes, des générations, des désirs, des subsistances, des valeurs.
Ainsi le schizophrène opère la forclusion de son désir de différenciation physico-existentielle d’avoir été englué dans une symbiose généalogique lui enjoignant de ne jamais aborder la question de sa naissance. La mère a paralysé le questionnement généalogique dérangeant de son enfant par une symbiose du type « un bon fils ne pose pas de question sur sa naissance ». Dans l’imaginaire de l’enfant, l’interdit s’étend ensuite au désir de différenciation psychogénétique, devenu lui aussi foncièrement coupable. « Un bon fils ne s’autorise pas à ex-sister, à s’inscrire dans une structure de parenté. » Lorsqu’un enfant a été inconsciemment désiré comme le fils du père ou du frère de sa mère, il confronte sa mère à une impossible symbolisation de tout ce qui touche à sa naissance. L’enfant évitera donc le sujet tabou. Il s’évitera ensuite comme sujet parce qu’il a construit un interdit primaire psychogénétique de différenciation des « peaux » (Anzieu, 1985), des « êtres » disait Racamier (1995).
Il n’y a pas nécessairement au départ une interdiction maternelle de différenciation psychogénétique. Bien évidemment, de telles situations cliniques peuvent parfois se produire. Mais, la plupart du temps, l’interdit primaire psychogénétique est la seule création de l’enfant. La stase psychogénétique a plus souvent à voir avec une subjectivation en souffrance de la mère qu’avec un désir inconscient chez celle-ci de voir son rejeton mourir ou ne pas exister. Les mères prétendues « mortifères » vont pouvoir enfin respirer !
Toute subjectivation en souffrance peut donner lieu à une symbiose dans laquelle l’enfant se piégera ensuite métapsychologiquement, à tout niveau de son développement, et donc peut donner lieu à la construction d’un interdit primaire de différenciation.
 
L’interdit tertiaire d’indifférenciation
 
 
Inéluctablement, à croître, à sortir du milieu familial, l’enfant rencontre les interdits sociaux tertiaires; et, parmi eux, l’interdit tertiaire d’indifférenciation. Il n’y a pas de société qui ne pousse ses membres à une constante différenciation, qui ne prononce en conséquence un certain nombre d’interdits d’indifférenciation. Le tabou de la confusion, Racamier a raison, est au cœur du social. Il faut simplement prendre garde de ne pas réserver son acception à la seule confusion « des êtres », des enveloppes physiques.
Le tabou de l’inceste n’est d’ailleurs lui-même qu’un sous-ensemble de cet interdit tertiaire générique d’indifférenciation. « Pas de relations sexuelles dans ton système familial d’origine. » Fondamentalement, l’obligation exogamique oblige à différencier les groupes familiaux. « Choisis une autre famille que la tienne pour assouvir tes besoins sexuels. » La différenciation des générations, à laquelle on réduit souvent le tabou de l’inceste, n’est que la conséquence de cette obligation exogamique universelle. Il s’agit avant tout d’une obligation de différenciation des groupes familiaux, d’une interdiction d’indifférenciation des systèmes familiaux, relativement à la pulsion sexuelle.
Citons également l’interdit relatif à la confusion des sexes. Et celui moins connu, moins repérable, concernant la confusion économique. Toute société exige de ses membres l’autonomie de subsistance : « Il est temps que tu gagnes ta vie ! »
Citons aussi celui, encore plus invisible, relatif à la confusion idéologique, au cœur de la crise d’adolescence. À travers la vigoureuse crise d’opposition de l’adolescent, le groupe social tend en réalité à se protéger d’un clonage idéologique, à terme néfaste.
 
La contradiction des interdits primaire et tertiaire
 
 
Lorsque l’enfant prisonnier d’une symbiose s’approprie pleinement un interdit tertiaire d’indifférenciation, il se voit contraint d’obéir à deux interdits intériorisés radicalement contraires : l’interdit primaire et l’interdit tertiaire. « Différencie-toi, ne te différencie pas ! » Sexuellement, générationnellement. Comment résoudra-t-il la contradiction des interdits ?
Par une psychose ou une perversion.
La psychose
Un sujet entre en fait dans la psychose parce qu’il ne veut transgresser aucun des deux interdits qu’il a fait siens. Le simple refoulement de son désir de différenciation psychogénétique ne suffit pas à résoudre sa tension interne, puisqu’il a en lui deux impératifs surmoïques contradictoires auxquels il doit obéir. Quand il refoule ce désir, il transgresse l’interdit tertiaire. Quand il ne le refoule pas et tend à se différencier, il transgresse l’interdit primaire. Seule l’irrationalité du délire lui permet de desserrer l’étau psychique qui l’étreint, d’échapper à l’insupportable tension interne générée par sa volonté de respecter à la fois les deux interdits contradictoires qu’il a intériorisés.
Examinons par exemple à cette lumière la proclamation d’autoengendrement du schizophrène.
Le schizophrène tente par ce délire d’obéir à ses deux « impératifs catégoriques » internes. Il signifie son allégeance à l’ensemble tertiaire représenté par le père en ne déniant pas la réalité biologique de l’engendrement : je me suis auto-engendré. Mais il signifie aussi à la mère qu’il n’a pas vraiment été engendré, puisqu’il s’est auto-engendré. Le paradoxe du schizophrène consiste à exclure l’engendrement du fait d’en exclure tout auteur externe, sans exclure pour autant l’engendrement lui-même ! On voit que son discours s’adresse aussi bien à la mère qu’au père. « Sois rassurée, maman, tu ne m’as pas engendré, puisque je me suis auto-engendré. » « Sois rassuré, papa, j’ai bien été engendré. » Le schizophrène tente de concilier l’inconciliable.
La perversion
Le pervers moral résout autrement la contradiction des interdits primaire et tertiaire. Il vient à bout de sa souffrance par un « désaveu » de tous les interdits. Il conteste la valeur des interdits, qu’il s’est cependant appropriés. S’il ne les avait pas fait siens, il serait simplement marginal, délinquant, il n’aurait pas à faire l’effort permanent de les désavouer. Le mécanisme du désaveu suppose une appropriation préalable.
On pourrait penser que le pervers moral désavoue tous les interdits pour ne pas perdre l’objet. À chaque fois qu’il ne tient pas compte d’un interdit primaire, il reste en effet dans le désir du porteur de l’interdit tertiaire, ou inversement. La perversion morale serait-elle un acte d’amour ? Un petit arrangement avec les lois pour ne déranger personne ? Sans doute est-ce le cas au départ du processus, dans l’interaction symbiotique qui se noue avec les objets primaire (la mère) et secondaire (le père). En désavouant les interdits, le pervers moral ne voudrait en fait désavouer personne. Mais en rester là serait oublier la dimension spécifiquement métapsychologique du désaveu.
Métapsychologiquement parlant, le désaveu a pour fonction d’éviter au sujet une dé-liaison psychique. Ce mécanisme lui permet d’évacuer la souffrance psychique intolérable où le plongerait l’obligation interne surmoïque de respecter les deux lois exactement contradictoires qu’il s’est appropriées. Par un désaveu global des interdits, il essaie d’échapper à la persécution surmoïque.
Le « pervers narcissique » (figure décrite initialement par Racamier, puis par Eiguer) fait par contre l’impasse sur un seul des deux interdits. Il respecte l’interdit primaire, mais pas l’interdit tertiaire d’indifférenciation.
À l’époque symbiotique, le pervers narcissique a refusé d’entrer dans un processus de différenciation psychogénétique. Mais, ensuite, au temps métapsychologique, s’il s’affirme tout-puissant et infini, ce n’est plus parce qu’il craint de perdre l’amour maternel, c’est pour éviter la psychose. Il doit, pour échapper à la persécution surmoïque, désavouer un des deux interdits appropriés. Il choisit alors de désavouer l’interdit tertiaire. Il restera indifférencié et infini. Au temps symbiotique, il craint d’entrer en contradiction avec le désir maternel, au temps métapsychologique, il redoute la persécution surmoïque.
Racamier a montré que la destructivité envieuse du pervers narcissique se met en route quand la différence de l’autre le renvoie à une possibilité de finitude. En cette situation, le pervers narcissique n’a de cesse de mettre en dépendance narcissique l’objet ; en le surestimant, en l’idolâtrant jusqu’à ce que celui-ci ne puisse plus faire valoir ses qualités sans son partenaire. Disposant ainsi du narcissisme de l’autre, le pervers dispose, comme si elles lui appartenaient, des qualités qu’il envie. Disposer de la sorte de la richesse de l’autre éloigne le spectre de l’incomplétude. On aurait tort de croire que le pervers narcissique redoute la situation de manque. S’il veut n’être en rien manquant, c’est pour n’avoir pas à affronter les affres de la différenciation. Il ne se défend pas du manque. Il se défend en ne manquant de rien.
Le « pervers sexuel », quant à lui, désavoue l’interdit tertiaire spécifique qu’est le tabou de l’inceste (Aulagnier et al., 1978). Ce faisant, il obéit à la même logique que le pervers moral ou narcissique : éviter une dé-liaison psychique. Il transgresse un des deux interdits pour rester organisé, pour échapper à une persécution surmoïque. S’il ne désavouait pas l’interdit tertiaire exogamique, sa tension interne deviendrait intolérable.
Forme de résolution du conflit métapsychologique des interdits, la perversion, à suivre cette hypothèse, se conçoit non plus comme le « négatif de la névrose », mais comme le négatif de la psychose.
Et la névrose ?
Dans une structure névrotique, à la différence des structures perverse et psychotique, le sujet n’obéit pas à une double injonction externe d’apparte-nance s’organisant ensuite métapsychologiquement en une double obligation surmoïque. Le névrosé se débat avec un seul et unique interdit tertiaire : l’interdit d’indifférenciation générationnelle. Sous l’effet de son surmoi tertiaire, il refoule son coupable désir d’indifférenciation. En l’espèce, le désir sexuel dit œdipien.
Que le névrosé soit aux prises avec un seul interdit intériorisé ne diminue hélas en rien l’étendue de ses tourments !
On pourrait, à la limite, par extrapolation, qualifier de structure névrotique toute structure où un désir spécifique d’indifférenciation rencontrerait un interdit tertiaire d’indifférenciation. Mais ceci risque de nous entraîner loin…
 
Les métaphysiques de la perte
 
 
Le concept d’incestualité s’est développé à l’intérieur de ce qu’on pourrait appeler une métaphysique de la perte. Au commencement serait la complétude, au commencement serait le bonheur de l’unité, auquel l’humain doit se résoudre à renoncer un jour. Les métaphysiques de la perte parlent de la fin d’un bonheur premier, de la fin d’un absolu primaire édénique. On pense notamment au lacanisme avec son sujet « fendu » et « refendu » par sa chute dans le langage (Lacan, 1966). Pauvre sujet dont le malheur vient de sa fente, et le bonheur illusoire de sa tentative de récupération du petit tas (a) issu de cette fente ! Où va se nicher le désir !
D’une certaine façon, avec son concept de deuil originaire, Racamier s’inscrit lui aussi dans cette mythologie du paradis perdu de la complétude.
Les métaphysiques de la perte postulent toutes au départ de la psycho-genèse un état primaire de non-manque. À le définir ainsi comme un état de non-manque, on a fini par considérer le sujet narcissique primaire comme un sujet qui ne supporterait pas l’apparition du manque, donc l’altérité.
Cette altérité le gêne parce qu’elle le renvoie à un désir de différenciation surmoïquement interdit. L’insupportable ne réside donc pas dans le manque, mais dans l’altérité ; plus exactement, dans l’acte psychique de différenciation que celle-ci implique. Le sujet narcissique primaire ne veut pas entendre parler du manque parce qu’il opère une forclusion de l’altérité. Il ne veut pas entendre parler de celle-ci parce qu’il opère une forclusion de la différenciation psychique.
Les métaphysiques de la perte conçoivent la psychogenèse comme un processus d’acceptation du manque. Ce en quoi, de par la réintroduction implicite d’une complétude première perdue, elles dénient en fait l’incomplétude première. L’incomplétude se trouve, telle un « dasein ». Elle ne saurait se déduired’un état premier. Vouloir la fonder, vouloir la dériver d’un état premier, revient à dénier l’incomplétude.
Ce déni d’incomplétude qu’est la métaphysique de la perte est à considérer comme une expression de la pathologie narcissique primaire.
Abandonnons donc cette axiomatique par trop judéo-chrétienne au profit d’une conception de la complétude conçue comme l’état d’équilibre ou d’homéostasie d’une structure donnée (Bateson, 1977-1980). Donnée immédiate des systèmes vivants, l’incomplétude signifie soit l’inachèvement, soit la dé-liaison d’une structure. L’incomplétude reste ainsi définitivement une donnée première.
La fin du syncrétisme initial n’y prend plus de ce fait des allures de fin du monde. C’est même une insatiable faim du monde qui pousse le sujet à renoncer rapidement à son vécu syncrétique primaire. Dans le développement normal, le sujet n’a plus de deuil originaire à accomplir ; il ne manque plus du sentiment océanique. Un tel manque fait déjà partie d’une forme particulière de pathologie, celle du narcissisme primaire rebaptisé par Racamier « perversion narcissique ».
 
Conclusion
 
 
J’ai entamé ce propos en déplorant la confusion qui commence à s’installer autour du concept novateur d’incestualité. Assez bizarrement, Racamier est d’une certaine façon responsable de ce regrettable état de fait, d’avoir bipolarisé la psychogenèse en Œdipe et Antœdipe. Tout ce qui précède l’Œdipe entre du coup dans le registre de l’incestualité, alors que l’incestuel n’est au fond qu’un moment du pré-œdipien. Et l’Œdipe lui-même, un moment de la psychogenèse.
Pour moi, et il me semble en cela n’être pas trop infidèle à la pensée de Racamier, il y a incestualité quand la sexualité se met au service du non-sexuel, lorsque la sexualité sert à pérenniser la problématique non-sexuelle des origines. Deux êtres au lieu d’un ? Deux peaux au lieu d’une ?
Dans ma pratique clinique, je trouve plus cohérent de limiter l’usage du concept d’incestualité à la pathologie de la toute première étape du processus psychogénétique de différenciation.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  RACAMIER, P.C. 1995. L’inceste et l’incestuel, Paris, Les Éditions du Collège.
·  ROBION, J. 2000. Les liaisons interdites, Nantes, Cassiopée.
·  ROBION, J. 2002. Subjectivations en souffrance, Nantes, Cassiopée.
·  BLEGER, J. 1967. Symbiose et ambiguïté, Paris, PUF, 1981.
·  ANZIEU, D. 1985. Le moi-peau, Paris, Dunod.
·  AULAGNIER, P. ; CLAVREUL, J. ; ROSOLATO, G. 1978. Le désir et la perversion, Paris, Le Seuil.
·  LACAN, J. 1966. Écrits, Paris, Le Seuil.
·  BATESON, G. 1977-1980. Vers une écologie de l’esprit, Paris, Le Seuil.
·  KOHUT, H. 1980. Le soi, la psychanalyse des transferts narcissiques, Paris, PUF.
·  GREEN, A. 1983. Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit.
·  NEUBURGER, R. 1997. Les nouveaux couples, Paris, Odile Jacob.
·  BLASSEL, J.-M. 1999. Colloque du Collège de psychanalyse groupale, Thérapie de couple, ou thérapie familiale ?
 
NOTES
 
[*]Cet article reprend de larges extraits d’un essai édité par l’auteur, Métapsychologie de la différenciation.
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