2003
Dialogue
Abandon, adoption et quête des origines dans l’Irlande contemporaine
Caroline Legrand
doctorante École des hautes études en sciences sociales, rattachée au Laboratoire d’anthropologie sociale, 52, rue du Cardinal-Lemoine, 75005 Paris. ATER en ethnologie à l’université de Bretagne occidentale.
À partir de données ethnographiques recueillies en République d’Irlande, l’auteur examine les
représentations et pratiques sociales de l’abandon et de l’adoption et analyse les motifs de la
quête identitaire entreprise par certains adoptés à l’époque contemporaine. Entremêlant de
façon exemplaire raisons et sentiments, les discours recueillis auprès d’adoptés permettent de
souligner la tension identitaire que génère chez eux et chez leurs proches l’adoption. Ils donnent
aussi l’occasion de rappeler qu’en dépit du rôle singulier joué par l’État irlandais dans la
fabrication du statut d’adopté, ces individus présentent avec d’autres adoptés – de France ou
du Québec – des caractéristiques similaires.
Mots-clés :
Abandon, adoption, ethnologie de la parenté, quête des origines, Irlande contemporaine.
Dans l’Irlande contemporaine, beaucoup de gens mènent des enquêtes
pour retrouver la trace de parents proches ou lointains, vivants ou disparus
[1].
Parmi ces « quêteurs de parenté », les adoptés. Mais les adoptés considèrent
que, pour eux, le désir de savoir d’où ils viennent relève d’une nécessité thérapeutique et identitaire
[2], et ils relèguent les investigations des généalogistes
au rang de distractions. D’un point de vue anthropologique, ces adoptés en
quête de parenté ont trois points communs. Premièrement, ils sont le fruit
d’une union illégitime. Deuxièmement, ils disent avoir reçu, au moment de
leur conception, le sang de leurs géniteurs
[3]. Troisièmement, leur adoption –
consécutive à leur abandon
[4] – les a privés du droit d’hériter du nom et des
biens de leurs parents biologiques
[5].
Des entretiens qualitatifs
[6] avec certains d’entre eux et avec des parents
naturels m’ont permis d’obtenir des indications précises sur deux points :
d’abord les motifs et les méthodes des recherches qu’ils mènent
[7]; puis les
pratiques et représentations sociales de l’adoption et de son corollaire,
l’abandon. Le recueil de ces données fut pour certains de mes interlocuteurs
un moment particulièrement pénible et éprouvant. Ils concevaient l’échange
verbal comme un devoir salutaire – ils disaient devoir lever le voile sur la
situation des enfants illégitimes pour l’améliorer à l’avenir –, mais leurs dis-cours étaient souvent ponctués de longs silences et leurs yeux imbibés de
larmes.
La quête de l’autre proche
Tout comme les clients des généalogistes, ces adoptés ont eu à un
moment ou à un autre de leur histoire le souci de « savoir d’où il venaient ».
Pour eux, ce « d’où » ne désigne pas un lieu dont ils se seraient éloignés, mais
les géniteurs dont ils ont été séparés. Derrière leur recherche d’origine se
cache la volonté de comprendre pourquoi ils ont été « rejetés par les uns avant
d’être acceptés par d’autres ». Tout se passe comme si la construction d’un
passé et la réaffirmation de leur appartenance à une famille biologique consti-tuaient un prélude nécessaire à l’élaboration de leur avenir. « Être adopté,
c’est comme ne pas être né. C’est ne pas avoir de passé. Or nous ne sommes
rien sans passé. Il nous faut un passé pour avoir un avenir », dit Eileen
[8],
témoignant d’une différence symbolique profonde entre parenté sociale et
parenté biologique. Cette tension relative à l’appartenance de l’adopté à deux
ensembles familiaux distincts
[9] n’est pas propre aux adoptés irlandais. On la
retrouve dans les sociétés où le principe d’exclusivité régit le système de
filiation : en Écosse (J. Carsten, 2000), en France (A. Cadoret, 1995) ou
encore au Québec (F.-R. Ouellette, 1998).
Les investigations des adoptés se révèlent lentes et fastidieuses et se
heurtent à des difficultés spécifiques.
Première difficulté, le regard de l’entourage et le petit nombre d’infor-mations que celui accepte de communiquer. Le témoignage de Katie
[10] en
rend compte de manière exemplaire : « Je ne savais pas par où commencer.
Je suis donc allée voir mes parents et je leur ai demandé qui d’autre qu’eux
était impliqué dans mon adoption. Ils m’ont répondu que la médecin de
famille avait arrangé l’adoption et que je devais la rencontrer pour obtenir
davantage d’informations. Lorsque j’y suis allée, elle m’a dit que j’étais une
personne horrible et que jamais elle ne m’aiderait dans mes démarches. Elle
ne comprenait pas pourquoi je m’intéressais à ceux qui m’avaient abandonné
dans la mesure où j’avais désormais de magnifiques parents qui s’occupaient
bien de moi et que j’allais forcément contrarier. »
Deuxième obstacle, le silence des institutions, qui restent peu bavardes
quand il s’agit de donner des renseignements aux adoptés sur l’identité de
leurs géniteurs
[11]. Pourtant, nombreuses sont les demandes adressées à
l’agence nationale qui gère depuis 1952 les adoptions. Tous mes interlocuteurs y sont allés sans jamais obtenir de réponses précises à leurs questions.
Pour briser ce silence, une association d’adoptés s’est créée fin 1989 à
Dublin. Ses adhérents – la plupart de mes interlocuteurs en sont – organisent
des réunions mensuelles où ils échangent leurs expériences de « quêteurs de
parenté » et s’informent mutuellement des procédures à engager pour avan-cer dans leur recherche
[12]. C’est dans cet espace d’entraide que la plupart
d’entre eux apprirent qu’ils devaient se procurer un acte de naissance pour
espérer identifier leurs géniteurs. Document qui, pour être obtenu, nécessite
que l’adopté connaisse au moins sa date et son lieu de naissance et, si possible, son prénom initial. Muni de ces informations, l’adopté parvient alors à
solliciter des instances locales une photocopie de cet acte. C’est là qu’il se
heurte à une nouvelle difficulté. En effet, sur aucun des actes de naissance
retrouvés par mes informateurs n’est mentionné le nom de leurs géniteurs.
Selon eux, cette pratique était courante lorsque la mère spécifiait au moment
de la naissance de son enfant qu’elle désirait l’abandonner
[13]. C’est pourquoi
il leur devient indispensable de retrouver leur mère biologique pour obtenir
d’elle des informations complémentaires – circonstances de la naissance, de
l’abandon et de l’adoption; identité du père; existence des frères et de sœurs
« de sang ». Elle est la seule à pouvoir les donner.
Adoption et abandon :
des pratiques aux représentations
Les discours apparemment raisonnés de nos interlocuteurs sont gros
d’émotion. Dans leurs tentatives de comprendre de qui ils sont faits, sense
and sensibility se confondent. Ce mélange est également perceptible lorsqu’ils tentent d’expliquer comment ils sont devenus ce qu’ils sont, à savoir
des adoptés. En effet, mes interlocuteurs ne parlent pas seulement des tensions identitaires que suscite en eux l’adoption. Ils parlent aussi des conditions d’abandon des enfants illégitimes et de leur placement en vue
d’adoption. Tous disent avoir été placé « de force » dans des familles qui
n’étaient pas les leurs, « volés à leurs parents » – ces derniers ayant été « obligés » d’abandonner leur progéniture. Ils soulignent que cette décision n’émanait jamais des géniteurs proprement dits, mais de leur entourage, et
expliquent la situation par des contraintes d’ordre matériel.
Eileen, après avoir rencontré sa mère biologique, m’expliqua que celle-ci s’était trouvée enceinte à l’âge de vingt ans sans être mariée. En 1963, ses
parents la renvoient du domicile familial pour qu’elle aille accoucher à
Dublin dans un foyer tenu par des religieuses.
Affirmation quelque peu similaire chez Sara
[14] qui, après avoir été adoptée, abandonna elle-même sa première fille : « Ma mère m’a dit que, si je
voulais, je pouvais garder mon enfant, mais que je devrais alors quitter la
maison, trouver du travail pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma fille.
Puis elle m’a dit que cela serait très dur, très difficile à vivre étant donné que
peu de propriétaires accepteraient de me louer un logement et que je risquais
très vite de me retrouver à la rue. »
En fait, ce qu’ont vécu Sara et la mère d’Eileen découle principalement
de leur statut de mère-célibataire. Alors même qu’il fut longtemps établi sur
le plan législatif irlandais que les femmes avaient comme devoir unique de
procréer
[15], la conception d’enfants ne pouvait avoir lieu qu’après le mariage.
D’où la volonté, d’ailleurs, de protéger cette institution
[16]. Dans de telles circonstances, toute naissance hors mariage, adultérine ou incestueuse, était
condamnée. Cela se traduisait notamment par l’exclusion de la femme, jugée
seule fautive de son état
[17], mais aussi par l’abandon de l’enfant.
Précisons que la légalisation de l’usage des contraceptifs – certes tardive
[18] – n’a eu de véritable effet ni sur le nombre de naissances illégitimes
[19]
ni sur le comportement des Irlandais à l’égard de celles qui concevaient hors
mariage. L’expérience que j’ai vécue lors d’un premier terrain en 1998 me l’a
rappelé. Je logeais chez un couple d’éleveurs de bovins qui avait adopté deux
enfants. L’aîné avait quitté le domicile parental quelques années plus tôt pour
s’installer en ville. La cadette était partie peu avant mon arrivée sans que l’on
me dise pourquoi. À aucun moment de mon séjour, sa grossesse ne m’avait
été révélée, et ce n’est qu’à mon retour en France que j’appris qu’elle venait
d’accoucher. Ainsi, nombre de ruraux considèrent encore que le meilleur
moyen de cacher une grossesse non conforme aux normes sociales est de
cacher la mère, c’est-à-dire de l’éloigner de sa communauté villageoise. Bannies provisoirement ou définitivement de leur parentèle, ces femmes
n’avaient jusqu’à une période récente d’autre solution légale que d’abandonner leur enfant pour rendre moins visible leur état
[20]. Parfois même, elles y
étaient amenées sans en avoir été explicitement averties
[21].
Comme me l’expliqua Bart
[22], un de mes interlocuteurs qui a été adopté
bébé et a aujourd’hui trente-cinq ans, dans l’Irlande contemporaine, « le seul
moyen d’exister, c’est de fonder une famille », et l’adoption est donc un
moyen de réguler socialement la procréation. Elle donne des descendants à
ceux qui ne peuvent en concevoir et offre aux abandonnés l’accès à un statut
de filiation reconnu. Adoptés, ils deviennent les enfants de couples mariés
dont le droit à la parentalité ne peut être contesté.
Il est curieux que l’Irlande, régulièrement signalée comme le pays où le
taux de natalité
[23] figure parmi les plus élevés d’Europe, soit décrite par ses
habitants comme un lieu où l’épanouissement de la sexualité et de la procréation n’est guère possible. Bart l’indique : « Je pense que l’Irlande était, à
l’époque de mes parents, une société répressive. Les gens de la génération de
ma mère, ceux qui avaient vingt ans dans les années 1960, étaient sexuellement ignorants. Ils étaient si ignorants de leur propre sexualité que, lorsqu’ils
se mariaient, ils ne fonctionnaient plus correctement sur le plan physique et
ne pouvaient pas avoir d’enfant. »
Ainsi, le poids de l’État post-colonial et de l’Église catholique sur le
contrôle social de la sexualité aurait eu des conséquences psychologiques et
physiologiques sur les Irlandais, en tout cas selon le discours qu’eux-mêmes
formulent. Suivant leur argumentation, l’Irlandais serait venu à rejeter la
fonction procréatrice de son corps, à s’auto-mutiler en quelque sorte parce
que les deux institutions que sont l’Église et l’État bannissaient toute parole
sur la sexualité
[24]. Dans ce contexte protectionniste et répressif, ils estiment
que beaucoup n’auraient eu alors d’autre solution que d’adopter pour être
parents et transmettre leurs biens
[25].
Pourtant, aussi répandue qu’elle puisse paraître, l’adoption n’en est pas
moins perçue comme génératrice de stigmates
[26]. Marques que la quête des
origines permettrait d’atténuer. Mais la thérapie à laquelle mes informateurs
estiment s’adonner par cette quête les confronte parfois à un ensemble de
faits tout aussi difficiles à admettre que leur abandon. C’est particulièrement
vrai lorsque, rencontrant leur génitrice et sa famille, les adoptés s’aperçoivent
qu’ils leur sont étrangers et qu’ils sont dans l’incapacité d’annihiler la distance qui les sépare. Les visites effectuées au domicile de sa mère biologique
ont cruellement fait sentir à Eileen sa position d’étrangère. Le fait de pénétrer dans un lieu inconnu puis l’impossibilité d’établir sur le long terme des
relations sereines avec cette famille ont renforcé son sentiment d’extériorité.
Devant cette situation, l’adopté semble éprouver une certaine difficulté à
accepter la place qui lui est réservée au sein de ce nouvel espace familial.
Certains parviennent à rétablir des relations qu’ils jugent correctes avec leurs
génitrices et justifient leur satisfaction par les courriers et les visites échangés, mais cela reste rare
[27].
La parenté représente un vaste champ de négociation, d’autant plus problématique qu’elle concerne des personnes à filiation brouillée. Mes interlocuteurs – adoptés et/ou parents naturels – jouent tous de stratégies propres
pour reconnaître leur filiation et définir les contours de leur constellation
familiale. La recherche des origines et la reconstitution d’un passé familial
dénié sont autant de moyens pour tenter de recomposer une identité individuelle et familiale qu’ils perçoivent comme mutilée.
Toute personne interfère ainsi dans la construction de sa parenté : certains adoptent des individus avec lesquels ils ne sont pas biologiquement
apparentés, par exemple, d’autres abandonnent des enfants dont l’existence
est difficile à assumer. Mais en maniant ainsi de manière sélective sa parenté
pour la rendre acceptable aux yeux de la société, on touche aussi à celle de
l’autre, celui qu’on incorpore ou qu’on rejette, et celui-ci va, à son tour, par
des réagencements identitaires auxquels il ne peut manquer de se livrer, venir
perturber des manipulations qu’on pensait stables.
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[1]
Cette recherche a été financée par le
Laboratoire d’anthropologie sociale, l’Ireland Fund et
la
Fondation Cetelem. Je remercie Françoise Zonabend qui dirige cette étude d’avoir relu et
corrigé les premières versions de ce texte.
[2]
Souvent cette nécessité est aussi présentée comme un droit : celui pour tout être humain
d’être informé de ses origines.
[3]
Ils pensent parfois aussi avoir reçu le lait de leur mère adoptive lorsque celle-ci les a allaités. Des chercheurs ont rappelé combien cette substance nourricière intervenait dans la constitution de l’identité irlandaise, en dépit de la primauté accordée en la matière aux apports
masculins (E. Leyton, 1975). La folkloriste F. Nic Suibhne (1992) rapporte que des habitants
du comté d’Antrim estiment dangereux pour une femme ne pouvant allaiter de le nourrir
exclusivement au lait de vache. Cet aliment annihilerait, selon eux, les frontières entre le
monde humain et l’univers animal, de sorte que l’enfant recouvrerait un caractère bestial en
grandissant tout en conservant l’apparence corporelle de ses géniteurs. C’est pourquoi il lui est
conseillé de faire appel à une nourrice ; pratique qui, comme le note l’historienne K. Bigand
(2002), suscitait autrefois une appréhension chez les Irlandais dès lors qu’elle pouvait mettre
en relation de personnes de confession religieuse différente et provoquer leur « contagion »
réciproque. Faut-il attribuer à ces croyances l’interdiction d’adoptions interethniques qui a
longtemps prévalu en Irlande ?
[4]
Les enfants illégitimes ne sont cependant pas les seuls à pouvoir être adoptés.
[5]
L’anthropologue C. Salazar (1998) établit la manière dont ces transmissions sont empêchées
pour les adoptés.
[6]
Les entretiens semi-directifs ont été menés depuis 1998 à Cork et à Dublin et dans les environs.
[7]
Pour les premiers, il s’agit d’identifier et de retrouver leurs géniteurs ainsi que leurs frères
et sœurs de « sang », pour les seconds, d’obtenir des indications sur le devenir des enfants
qu’ils ont confiés à certains organismes publics en vue d’adoption.
[8]
Dublinoise de 38 ans, elle est mariée et a six enfants de cette union. Employée, elle a appris
très tôt qu’elle avait été adoptée – avant l’âge de 5 ans. C’est après avoir elle-même abandonné
son premier enfant né hors mariage qu’elle se mit à la recherche de ses géniteurs.
[9]
Celle-ci peut aussi se manifester à travers le vocabulaire de parenté qui reconnaît l’existence
de deux mères
(birth mother/mother).
[10]
Dublinoise de 31 ans, mariée, femme au foyer, elle élève ses trois enfants. Ses parents ont
attendu qu’elle ait 17 ans pour lui révéler qu’elle n’était pas d’eux et qu’ils avaient eu recours
à l’adoption après une première naissance difficile. Un an plus tard, Katie engagea ses
recherches.
[11]
Qu’il soit erroné ou exact, l’administration a toujours connaissance d’un nom de famille
pour une jeune mère. Mais certains officiers hésitent à transmettre cette information à l’adopté.
Cette attitude s’explique par la peur ou le refus de transgresser une règle découlant de celle de
l’abandon. Car en signant un tel acte les mères se sont engagées à ne pas chercher à prendre
contact avec leurs progénitures et ont accepté de ne pas l’être par elles.
[12]
Les buts de cette association dépassent ce cadre pour atteindre le politique. Leurs actions
– pétitions etc. – pour faire reconnaître officiellement leur droit à accéder à l’identité de leurs
géniteurs témoigne de l’engagement militant de ses adhérents. À titre comparatif, cf. l’article
de J. Carsten (2000).
[13]
Il a fallu attendre en effet la seconde moitié du XX e siècle pour que les enfants nés hors
mariage puissent voir le nom de leur géniteur mentionné sur leur acte de naissance. C’est ce
que
The Statuts of Children Act établit à la fin des années 1980. Les enfants conçus consécutivement au mariage de leurs parents avaient été les premiers à bénéficier d’une telle mesure
– en 1864 – suivis depuis le
Legitimicy Act de 1831 par ceux nés avant l’officialisation du
mariage de leurs parents.
[14]
Dublinoise de 46 ans, elle est membre d’une association de parents naturels fondée en
1998. Elle y consacre beaucoup de temps, ne travaillant qu’à mi-temps.
[15]
Sans enfant, le statut d’une femme est rabaissé à celui d’adolescente. La nouvelle constitution rédigée sous le gouvernement conservateur d’Eamon de Valera en 1937 avait fait de l’enfantement le rôle premier des femmes mariées et restreint leur place au foyer domestique. Dès
lors, comme le note U.Barry (1987,106), donner naissance n’était pas un choix mais un devoir.
[16]
Si la constitution de 1937 établissait que : « The states pledges itself to guard with special
care the institution of Marriage, on which the Family is founded, and to protect it against
attack », il fallut attendre 1996 et une réponse favorable des Irlandais à un référendum pour
rendre légal le divorce.
[17]
Considérées comme des « filles stupides » si leur grossesse hors mariage était unique, leur
statut était assimilé à celui de « déficientes mentales » ou de « filles corrompues » en cas de
naissances multiples, et elles étaient isolées du reste de la communauté afin de ne pas la pervertir (M. Luddy, 2001).
[18]
La sociologue C. Hug (1998) précise que l’usage des contraceptifs, leur vente, leur importation, de même que toute information relative à leur usage, ont été prohibés dès 1932. Ce n’est
qu’à partir des années 1960 que l’Etat prit davantage d’autonomie par rapport aux courants
protectionnistes et osa des réformes radicales. La femme put alors avoir la pilule, mais uniquement pour régulariser son cycle menstruel, non pour écarter le risque de grossesses non
désirées. En 1973, le droit pour un couple marié de planifier la venue d’enfants fut reconnu,
mais ce n’est qu’en 1979 que celui-ci pu acheter des contraceptifs. Les célibataires durent
attendre 1985 pour y avoir accès et ce n’est qu’en 1993 que leur vente fut libéralisée.
[19]
D’après les données statistiques nationales, elles n’ont cessé d’augmenter en ce lieu : de
2 % dans les années 50 à 30 % en 2000 ( CSO, 2000). On peut toutefois se questionner sur
l’exactitude du premier chiffre vu les pressions sur les filles-mères.
[20]
L’avortement a été déclaré illégal en 1861, puis inconstitutionnel en 1983. Cela n’empêchait ni sa pratique clandestine au sein même de la République – qui, si elle était découverte,
pouvait entraîner la condamnation à douze ans d’emprisonnement des acteurs concernés – ni
le voyage en Grande-Bretagne pour se faire avorter. Selon les chiffres avancés par
The Office
of Population Censuses and Survey de Londres, plus de 800 000 Irlandaises auraient avorté en
Angleterre depuis 1970, dont 4 590 en 1994, dernière année pour laquelle on dispose de données quantitatives à ce sujet.
[21]
Eileen et Sara rapportent avoir été trompées sur la nature du document qu’elles signaient
– un acte d’abandon –, pensant l’une établir l’acte de naissance de l’enfant, l’autre demander
son placement provisoire.
[22]
Habitant le Comté Wicklow, chef d’entreprise, marié et père de deux enfants, Bart a
éprouvé le besoin de rechercher ses origines après la naissance de son premier enfant.
[23]
Et ce même s’il accuse une baisse constante depuis plusieurs décennies. Il était de 3.85 en
1970, de 3.24 en 1980, de 2.11 en 1990 et de 1.99 en 2000.
[24]
Et ceci jusque dans la sphère domestique, comme le commente J.-C. Messenger (1971,
15) : « Sex is never discussed in the home when children are around… Most respondents who
were questioned about sexual instructions given to youth expressed the belief that “after marriage nature takes his course” thus negating the need for anxiety-creating and embarrassing
personal confrontation of parents and offsprings ».
[25]
Depuis 1993, entre 400 et 500 adoptions seraient consenties – chiffres de l’association de
parents adoptifs (Adoptive Parents Association of Ireland, 1998).
[26]
C’est la raison pour laquelle les associations de parents naturels militent pour que l’on
informe les jeunes femmes des troubles que génère cet acte et des solutions alternatives qui
existent, comme le placement provisoire
(foster-care). Pesant sur la législation irlandaise, elles
permirent que soient introduites de nouvelles lois. Les unes visent à faciliter le contact entre
géniteurs et adoptants. Sous la pression de plusieurs groupes associatifs, l’Irlande s’est dotée
d’une législation proche de l’américaine en matière d’adoption et que décrit J. Modell (2002).
L’open-
adoption y a fait son chemin, si bien qu’une mère abandonnant son enfant peut désormais, si les adoptants le consentent, échanger des courriers avec eux. Les autres lois ont pour
objectif de faciliter l’obtention d’informations identifiantes par l’adopté. Depuis juin 2001,
celui-ci peut dès 18 ans accéder à son certificat de naissance original si sa mère naturelle notifie son accord auprès de l’agence nationale qui gère les adoptions.
[27]
Il ne concerne dans mon corpus que deux individus sur douze.