2003
Dialogue
Quand le vieillissement réaménage les liens de famille
Caroline Le diuzet
travailleur social, médiatrice familiale CIPA
José Polard
psychanalyste, psychologue, hôpital gérontologique Plaisir-Grignon
Pratiquée à la demande d’une personne âgée ou d’un de ses proches, la médiation a pour objectif de soutenir ou restaurer une position subjective devenue précaire chez nombre de vieilles
personnes. Source de conflits familiaux, la question de rester sujet ou pas, de devenir l’objet
de l’autre se pose à maintes reprises pour une personne âgée, ce qui oblige à redéfinir pour ses
proches, pour elle-même, son rôle et sa fonction dans la dynamique familiale. Sa parole et ses
choix de vie ont-ils encore un poids et un effet d’inscription dans une généalogie symbolique ?
Tel est bien un des enjeux des pratiques de la médiation entre une personne âgée et sa famille.Mots-clés :
Vieillissement, vieillesse, organisation familiale, relations intergénérationnelles, conflits familiaux, médiation familiale.
Quelle place occupe un sujet, quand il est âgé, dans l’espace social et
familial ? Comment s’inscrit-il dans les liens transgénérationnels ? Quelles
possibilités de choisir sa vie, de risquer encore son désir ? Ces questions existentielles aux effets bien réels résonnent fortement et déstabilisent bien souvent l’environnement des vieilles personnes, en premier lieu sa famille. La
vieillesse constitue une des grandes crises subjectives et familiales qui scandent l’existence.
Les professionnels qui travaillent dans le domaine du vieillissement
voient porter à leur connaissance un nombre croissant de conflits et de tensions familiales qui impliquent un parent âgé.
Ces situations sont souvent liées à un événement qui modifie l’équilibre
familial : silence et ruptures intergénérationnelles qui surgissent autour de la
naissance d’un petit-enfant; ou encore, mise sous tutelle, entrée dans la maladie, obligation alimentaire, perte des biens, placement d’une vieille personne
en institution, autant d’occasions qui provoquent des affrontements. Un certain nombre de réponses agressives ou violentes en résulte avec, chaque fois,
souffrances et culpabilité. Que la famille se montre solidaire parfois jusqu’à
l’épuisement ou devienne le théâtre de dysfonctionnements majeurs allant
jusqu’à certaines formes de maltraitance, le vieillissement pose la question
du statut du sujet âgé en son sein.
Des professionnels de ce champ clinique et social, de formations et de
pratiques différentes, ont participé en janvier 2003 à un groupe de travail
organisé par la Fondation de France et le Cleirppa sur « la médiation en
gérontologie
[1] », qui rendait compte d’un certain nombre d’initiatives de terrain en matière de médiation, qu’elle soit urbaine, sociale, clinique ou familiale.
Les processus de ségrégation à l’égard des vieilles personnes sont bien
connus, multiples et complexes. Pourtant, au vu des diverses expériences
qu’évoquait cette table ronde, il nous a semblé qu’émergeait aujourd’hui chez
nombre de personnes âgées un fort désir de reconnaissance, et un mouvement
pour se faire encore entendre et comprendre. D’où l’importance du tiers.
On ne décide pas de vieillir
La nécessité de remanier ses relations à l’intérieur de la famille
n’épargne pas le sujet qui accède à la vieillesse, bien au contraire. Avec son
cortège de transformations, physiques, sociales, psychiques, donc identitaires, cette nouvelle étape de la vie constitue une crise existentielle pour le
sujet mais aussi dans ses rapports avec autrui.
Rappelons que le vieillissement humain est un processus psychique, à
l’œuvre dès la naissance et constitué d’une succession de pertes et de gains
qui suscitent remaniement, renoncement et réinvestissement. La vieillesse,
« vérité de la condition humaine
[2] », est un état psychique et somatique que
l’on éprouve au plus intime de soi, qui surgit soudainement ou s’installe progressivement. Chacun s’approprie (ou pas) subjectivement cette étape irréversible et l’aménage comme il peut. Nous distinguons la vieillesse du grand
âge chez l’humain, cette dernière étape se caractérisant bien souvent par
d’extrêmes restrictions de l’autonomie d’un sujet.
La progression en âge active et réactive, selon l’histoire de chacun, des
angoisses de séparation et d’abandon, de mort, voire de morcellement et de
désunion (processus démentiel), et enfin de castration au sens d’une confrontation douloureuse avec des limites, avec un réel.
Parmi les quelques étapes et événements les plus significatifs que l’on
rencontre dans cette avancée en âge, on peut dire que :
- on ne décide pas d’être grands-parents, on le devient. Cet événement chamboule la vie sans qu’on y soit pour rien. C’est une transformation identitaire
et un déplacement dans la succession des générations qui nécessitent un travail psychique en profondeur. Chez les nouveaux grands-parents (moins âgés
que jadis) comme chez leurs enfants, des problématiques et des conflits en
rapport avec la place des uns et des autres se réactivent ;
- on ne décide pas d’être vieux, on le devient. Le travail du vieillir génère des
conflits avec soi-même et avec l’entourage, qui traduisent un travail d’élaboration des pertes inhérentes à certaines évolutions dans l’âge. Cela s’accompagne de mouvements dépressifs qui sont des tentatives d’intégrer certaines
manifestations du réel de la vieillesse ;
- on ne décide pas d’être dépendant, on le devient. On le subit, on le dénie
ou on s’y adapte. Est-il possible de vieillir sans croiser les zones sensibles de
la dépendance ? Quand la dépendance survient, un enjeu essentiel est alors la
capacité qu’a la personne d’intégrer cette réalité et ainsi, autant que faire se
peut, de rester encore sujet
[3]
Entre le sujet âgé et sa famille, quels conflits ?
Bien souvent, c’est un événement, attendu ou inattendu, parfois redouté,
qui remet en cause la souveraineté d’une vieille personne au sein de sa
famille. Mais le travail du vieillir n’implique pas seulement le sujet âgé, il
concerne aussi son entourage. L’homéostasie familiale se trouve souvent
rompue à l’occasion d’un événement réel qui touche la personne âgée – telles
une chute, une maladie invalidante, une hospitalisation – ou bien d’une
crainte fantasmatique – ainsi, des enfants ne pourront accepter la tristesse de
leur mère liée au deuil de son conjoint et insisteront pour la prendre à leur
domicile ou lui faire quitter sa région pour se rapprocher d’eux.
Par ailleurs, la réorganisation des rôles familiaux qui survient à la suite
d’une naissance modifie les relations entre tous les membres de la famille.
Les conflits peuvent naître d’un surinvestissement des grands-parents et de
relations trop fusionnelles entre la grand-mère et la mère qui s’installent, ou
bien de non-dits ou de secrets explosifs qui se mettent en place, ou de positions qui se radicalisent entre enfants et parents. Le conflit prend alors une
direction dramatique et peut se traduire par de longues périodes de silence,
souvent douloureuses, jusqu’à entraîner la rupture.
Dans les cas de séparation et de divorce, fréquents aujourd’hui, les
grands-parents (souvent plus du côté paternel) parlent de leur difficulté à
maintenir la relation avec les petits-enfants. La tentation est grande de
prendre parti et d’envenimer la situation. Une relation sereine avec les petits-enfants ne se fait qu’au prix d’un minimum de liens de qualité avec les deux
parents.
D’autres questions peuvent concerner le lieu et le mode de vie du parent
âgé. La proposition de services d’aide à domicile par la famille est souvent
refusée dans un premier temps, car cela revient pour le sujet âgé à reconnaître
une diminution de ses capacités. Son acceptation est toujours progressive. Il
peut s’agir également d’un enfant qui se propose d’héberger son parent : décision parfois concertée dans la fratrie mais qui ne laisse pas de véritable choix
au parent âgé, ou décision qui pose problème entre frères et sœurs.
Placement en institution, nécessité d’une mesure de protection juridique
(dans le cas de pathologies démentielles par exemple), financement de services d’aide à domicile, questions successorales, autant de situations susceptibles de générer des conflits familiaux.
Comment élaborer la crise ?
Nous constatons trois modalités possibles de sortie et d’élaboration, parfois, de ces conflits : par le travail de la parole, par l’appel à la justice ou,
enfin, par l’entremise de pratiques de médiation familiale.
Parler sa douleur, partager l’expérience des autres
La pratique psychothérapique avec les vieilles personnes reste rare et
s’exerce essentiellement en institution gériatrique. Il y a bien quelques
demandes ambulatoires de consultation et d’aide psychologique en dispensaire ou en cabinet, mais, le plus souvent, il s’agit d’aborder un problème
intergénérationnel à propos d’un héritage ou d’un conflit autour des petits-enfants. La génération 68, avec sa familiarité avec le questionnement existentiel, sensibilisée à la psychologie, modifiera probablement prochainement
cet état de fait.
On observe actuellement plutôt un développement de pratiques psycho-logiques spécifiques ou de pratiques de groupe telles que des groupes de
recherche des origines et de la famille
[4], des groupes autobiographiques
[5] ou
des espaces de parole destinés aux grands-parents
[6].
Le recours au droit
Les affaires portées en justice par des personnes âgées concernent souvent aujourd’hui le registre de la grand-parentalité et sont liées au droit de
l’enfant à avoir des relations avec ses ascendants, inscrit dans la loi sur l’autorité parentale (réformée en mars 2002).
Mais le droit est également garant des responsabilités familiales. La loi
règle la transmission du patrimoine pour qu’aucun membre de la parenté ne
soit lésé et les articles du Code civil (art. 205 et suivants) précisent les devoirs
de secours entre époux et l’obligation alimentaire entre ascendants et descendants, légitimes et naturels. Les questions autour du règlement des successions et de l’obligation alimentaire conduisent parfois à des actions en
justice qui impliquent des personnes âgées. Dans la mesure où elles touchent
aux solidarités familiales et donc à la notion de famille de façon étendue, les
enjeux de ces actions en justice sont très importants. La question de l’obligation alimentaire est souvent abordée en gérontologie.
Enfin, le domaine des droits des personnes représente 9 % des affaires
portées devant les juridictions civiles et concerne en majorité la protection
juridique des majeurs (tutelle et curatelle). Le vieillissement de la population
et le développement des maladies psycho-gériatriques expliquent pour une
part l’augmentation de la demande de ces mesures.
Une des évolutions marquantes de notre époque est la privatisation du
droit en ce qui concerne les relations familiales, qui est de plus en plus souvent ressentie comme une ingérence alors même que, paradoxalement, le
contentieux augmente. Mais, en matière familiale, la demande face à la justice est peut-être moins de trancher en désignant un coupable et une victime
que de prendre en considération une histoire familiale singulière rapportée
sous l’angle d’un ressenti et en se préoccupant des conséquences relationnelles.
Ces aspirations ont contribué à l’émergence de la médiation familiale,
qui constitue une alternative à une procédure en justice.
Dans le champ de la vieillesse et du vieillissement,
des pratiques de médiation familiale en devenir
Les pratiques de médiation familiale visent « à restaurer la communication et à préserver les liens entre les membres de la famille et/ou prévenir les
conséquences d’une éventuelle dissociation du groupe familial. La médiation
familiale repose sur une démarche volontaire des familles. Elle s’adresse à la
famille dans sa diversité : parents, enfants, grands-parents
[7] … »
La médiation familiale s’appuie sur une compréhension systémique de la
famille pour améliorer ou rétablir la communication. Elle a recours à l’écogramme, représentation graphique de la famille qui permet de mettre en évidence les relations entre les différents membres de la famille, un peu comme
dans un arbre généalogique. L’expression des conflits, leur histoire, leur mise
en récit, la reconnaissance des affects des uns et des autres, constituent
quelques axes de cette pratique. Son rôle est de permettre l’expression du
point de vue de tous les membres de la famille et plus spécifiquement celui
du parent âgé, souvent escamoté, car bien souvent ce dernier ne peut se
déplacer en entretien.
Il s’agit à chaque fois d’un processus très pragmatique qui est une
démarche de recherche de solutions, et d’accords si cela est possible, par les
personnes elles-mêmes et négociés entre elles, avec l’aide impartiale et confidentielle d’un médiateur. Ce dernier, garant du cadre, aide à l’élaboration des
enjeux et resitue le sens des événements vécus. Les entretiens échelonnés
dans le temps constituent une aide à la décision.
Dans le domaine de la vieillesse et du vieillissement, cet abord et ce traitement possible des conflits sont novateurs, mais encore marginaux.
Deux situations cliniques
[8] en dessineront ici les contours, éclairant certains enjeux sous-jacents. Le second cas a été traité selon les principes de la
médiation familiale, la situation s’étant résolue sans que l’on ait réuni tous les
protagonistes
[9].
Nous avons choisi des situations qui concernent l’obligation alimentaire,
question qui révèle fréquemment les lignes de forces d’une famille et constitue une occasion de conflits. L’obligation alimentaire, imposée par la loi, est
le devoir d’entretien et de solidarité des parents envers leurs enfants et inversement. Dans le domaine gérontologique, la question de l’obligation alimentaire s’accompagne souvent d’une demande d’aide sociale destinée à aider le
sujet âgé à payer l’institution où il est hébergé. Mais la solidarité publique ne
joue qu’après vérification des solidarités privées.
Cas n° 1
Mme B, récemment retraitée, vient au CIPA pour savoir si une demande
d’aide sociale peut être rétroactive. Elle paie encore l’établissement où sa
mère a fini ses jours il y a sept ans, et se trouve dans une situation de surendettement. Mme B demande s’il y a une possibilité de diminuer sa dette.
L’entretien révèle qu’elle a fait une grave dépression à la suite de l’entrée de sa mère en institution, ce qui coïncida aussi avec son propre divorce.
Son mari avait quitté le domicile conjugal après avoir vidé le compte commun. Elle dit « avoir complètement plongé à ce moment-là » et être, depuis
lors, toujours soutenue psychologiquement.
Lorsque sa mère entra en institution, elle reconnut avoir été plusieurs
fois sollicitée par l’établissement et n’avoir jamais répondu. Elle ne sait plus
quelles démarches exactement ont été faites. Elle pense qu’elle a dû faire une
demande d’aide sociale : elle-même était en grave difficulté et sa fille, vers
qui l’aide sociale s’est retournée, n’était pas disposée à participer à l’obligation alimentaire. Elle se rappelle que sa fille lui en « a énormément voulu par
la suite de devoir justifier de ses ressources auprès du service d’aide
sociale ». Sa fille lui a même dit ne pouvoir « jamais lui pardonner cela car
elle se mariait dans quelques mois. »
Mme B comprend mal pourquoi sa fille ne voulait pas aider sa grand-mère. La jeune femme lui avait fait la remarque qu’elle trouvait la demande
de participation à son égard d’autant plus injuste que son « frère n’était pas
sollicité », parce qu’étant encore à la charge de MmeB. Selon Mme B, sa fille
faisait « un mariage bourgeois » et elle avait honte de sa mère. « Elle a oublié
qu’elle vient d’un milieu modeste. » Leurs relations n’ont ensuite cessé de se
distendre.
Mme B avait alors décidé de ne rien demander à sa fille et de renoncer à
faire une démarche auprès du juge aux affaires familiales, qui est habilité à
trancher sur la participation des obligés alimentaires.
Après vérification auprès du service, une demande d’aide sociale avait
bien été instruite pour la mère de Mme B, mais refusée, car Mme B et sa fille
avaient suffisamment de ressources. À la suite de cet entretien, Mme B rencontra l’établissement où avait été hébergée sa mère pour tenter une négociation, mais en vain. La commission de surendettement, contactée par le
CIPA, dit ne pas pouvoir revenir sur le plan d’apurement négocié.
Même si la dette n’a pu être diminuée, durant ces temps d’accueil, un
véritable travail d’élaboration s’est accompli. L’élaboration de la mort de sa
mère et du conflit familial de l’époque ont suscité chez Mme B un apaisement pour aborder cette nouvelle étape de sa vie.
Cas n° 2
Mme A, jeune retraitée, vient au CIPA car les problèmes de santé de sa
mère âgée de quatre-vingt-trois ans se sont aggravés, ce qui l’a conduite à
l’inscrire dans plusieurs établissements d’hébergement pour personnes âgées.
Un certain nombre de papiers administratifs lui sont demandés, qu’elle ne peut
pas fournir : ils sont en possession de son père, qui « ne veut rien entendre ».
Ses parents, bien qu’encore mariés, vivent séparément depuis plus de
trente ans : sa mère à la Rochelle, son père (87 ans) à Aix-les-Bains depuis
plusieurs années avec une compagne plus jeune (50 ans). Son père verse à sa
femme une petite pension ; il assure également sa couverture sociale et le
loyer. Mme A, qui vit elle-même à Limoges, va voir sa mère une fois par
semaine et paie une partie des services d’aide à domicile. Mais c’est devenu
« plus difficile depuis le décès de son mari il y a deux ans. » Elle s’interroge
sur la pertinence d’une démarche en justice à l’endroit de son père. Elle ne
privilégie pas cette solution, car elle voudrait maintenir des relations avec lui.
Par ailleurs, elle ne veut pas que son fils soit mêlé « à tout ceci », car, en cas
de procédure judiciaire, elle sait qu’il peut être sollicité comme obligé alimentaire de sa grand-mère. Mme Adit que ses parents se sont mariés parce
que sa mère était enceinte d’elle et que « son père est un homme d’honneur,
qui a toujours assumé ses responsabilités ». Précisons que sa mère était yougoslave et qu’elle est venue en France à l’époque de l’après-guerre avec son
père, qui était militaire. Mme A a un frère plus jeune qui habite près de sa
mère et dont le jumeau est décédé (décès ancien). Elle sait « par les voisins
qu’il rend parfois visite à sa mère, mais sa mère ne lui en parle pas »; elle ne
souhaite pas lui poser la question. Mme Adécrit sa mère comme apathique et
entièrement prise en charge. Elle laisse entendre qu’elle-même a eu « une
enfance difficile » et qu’elle a « quitté la maison familiale assez jeune ». Elle
a mieux compris sa mère en devenant mère à son tour. Elle a pu alors revenir vers sa famille, son mari l’ayant beaucoup aidée en ce sens.
Deux entretiens, d’une heure trente environ, visent d’abord à évaluer les
possibilités de maintien à domicile grâce à une compréhension globale de la
situation familiale. Nous abordons avec Mme A la question de l’avis du
médecin traitant sur la pertinence d’un placement. Elle prend rendez-vous
avec lui, mais il n’a pas suffisamment de temps à consacrer à Mme A pour
évaluer la situation et les enjeux.
Le point de vue et la position de toutes les personnes impliquées sont
examinés :
- la mère âgée ne souhaite pas son placement. Au fil des entretiens, Mme A
parlera d’elle plus positivement, comme d’une femme cultivée et pas toujours soumise à son père, notamment pour les décisions concernant ses
enfants ;
- le frère de Mme Aa dû se marier sous la pression de son père après « avoir
mis enceinte une jeune femme dont il a eu un fils ». Mme Aest plus ou moins
brouillée avec ce frère. En effet, son neveu ayant eu de sérieux problèmes à
l’adolescence (alcoolisme, délinquance), il était venu vivre chez sa grand-mère vers l’âge de vingt ans. Mme A était intervenue pour qu’il parte de la
maison de son aïeule, créant le conflit ;
- le père au caractère volontaire n’a pas accepté la demande de papiers de sa
fille pour l’inscription en maison de retraite : il a interprété cette demande
comme le signe d’une décision impérative qui remet en cause son autorité.
Mme A précise que ce n’est pas le cas. L’inscription en établissement n’est
pour elle qu’un élément de précaution, compte tenu des longs délais d’attente.
Entre deux entretiens, Mme A prend des renseignements juridiques sur
le devoir de secours qui lie son père à sa mère, même au bout de trente ans
de séparation, car il n’y a aucune formalisation administrative. Nous lui suggérons de tenir son frère informé de sa démarche de renseignements auprès
de notre centre, et elle choisit d’en parler à sa belle-sœur, qui se montre attentive et fait le lien avec son mari.
Lors du deuxième entretien, Mme Aapporte une lettre qu’elle a écrite à
l’intention de son père. À la lumière de l’analyse de la situation, après une
lecture commune, elle modifie sa formulation pour décrire plus clairement
les éléments du dispositif gérontologique de prise en charge et mieux préciser les choix possibles pour sa mère. Elle explique son inquiétude sur l’état
de santé de sa mère et sollicite l’avis de son père sur la décision à prendre.
Mme A passera au centre quelques semaines plus tard dire que cette
lettre a permis une reprise sereine du dialogue avec son père. La compagne
de son père s’est occupée des papiers, et elle nous informe que sa mère vient
d’entrer en établissement.
Pratiquée à la demande d’une personne âgée ou d’un de ses proches, la
médiation a pour objectif de soutenir ou restaurer une position subjective
devenue précaire chez nombre de vieilles personnes. Source de conflits familiaux, la question de rester sujet ou pas, de devenir l’objet de l’autre se pose
à maintes reprises pour une personne âgée, redéfinissant ainsi pour ses
proches, pour elle-même, son rôle et sa fonction dans la dynamique familiale.
Sa parole et ses choix de vie ont-ils encore un poids et un effet d’inscription
dans une généalogie symbolique ? Tel est bien un des enjeux des pratiques de
médiation dans notre champ et au sein de la famille.
À partir d’objectifs concrets, le travail de médiation contribue au dévoilement des liens, des affinités ou des hostilités entre les membres d’une
famille, véritables lignes de force. Comment les conflits du passé qui se répètent vont-ils pouvoir se réorganiser ? La réponse passe par leur élaboration et
les possibilités de remaniement identificatoire.
Quand il s’agit de situations d’obligation alimentaire
[10], de quelle solidarité s’agit-il ? De quelle nature est la dette ?
Réelle, mais aussi symbolique et bien souvent fantasmatique.
Les places de chacun sont remises en question et bouleversées. De
manière certes variable selon les cas, les crises et l’évolution du vieillir
conduisent peu à peu à renverser l’ordre du soutien. L’appel aux enfants
adultes, direct ou implicite, se traduit par une mobilisation de ces derniers, ce
qui tend à inverser l’ordre des générations. Dans certains cas, au contraire, il
s’agit d’échapper à cette sorte de destin inéluctable. Quelles que soient les
modalités, il s’agit toujours d’une réactivation de la période œdipienne, qui
répète les tensions et les crises passées, et confronte chacun à des limites non
supportées, notamment dans le contexte de la dépendance relationnelle et du
handicap. Parfois aussi, le vieillissement est l’occasion d’un apaisement des
conflits
[11].
Deux problématiques majeures se nouent et traversent cette clinique.
L’angoisse de séparation y est toujours présente, qu’elle prenne la forme de
la culpabilité, de l’abandon, de l’incapacité d’être seul, ou celle du mouvement symbiotique. Cette question existentielle qui nous accompagne durant
la vie s’exacerbe d’autant plus pour tous à l’entrée dans la vieillesse qu’elle
cristallise le réel de la mort.
Pour conclure, on peut dire que les pratiques de médiation familiale qui
se développent dans le champ de la vieillesse et du vieillissement nécessitent
une formation et une sensibilisation aux problématiques spécifiques du sujet
âgé. Néanmoins, il nous apparaît essentiel qu’elles se situent dans le vaste
champ de la cliniquefamiliale et de ses pratiques, évitant ainsi toute approche
ségrégative.
[1]
Documents CLEIRPPA
, Cahier n° 10 (avril 2003).
[2]
Maud Mannoni,
Le nommé et l’innommable, Paris, Le Seuil, 1991.
[3]
Patrick Linx, José Polard. « Les conflits n’ont pas d’âge ! »,
Cultures en mouvement, n° 58,
juin 2003.
[4]
EROF (espace de recherches des origines et de la famille) en place à l’hôpital Plaisir-Grignon
[5]
Mis en place depuis trois ans à l’hôpital gérontologique Plaisir-Grignon et destinés à des
vieilles personnes qui doivent intégrer l’entrée en institution comme une donnée nouvelle de
leur vie.
[6]
Voir « Les grands-parents »,
Dialogue, n° 158.
[7]
Extrait de la définition de la médiation familiale de la Fédération nationale des associations
et services de médiation familiale ( FENAMEF ).
[8]
Développées dans
L’obligation alimentaire des descendants envers leurs ascendants. Intérêt et sens de la médiation familiale quand sa mise en œuvre pose problème : mémoire de validation du diplôme de médiateur familial, octobre 2002, Caroline Le Diuzet.
[9]
Ces situations correspondent à des entretiens réalisés dans un centre d’information gérontologique situé à Limoges (87) et classé CLIC : le CIPA, dont les missions principales sont l’information, l’orientation, la documentation et la prévention, en direction du grand public et des
professionnels.
[10]
La question de l’obligation alimentaire appelle un article de fond, en élaboration.
[11]
Patrick Linx, José Polard. « Les conflits n’ont pas d’âge ! », article cité.